‹ Souvenirs d'un vieux critiqueChapitre 4 sur 26 · V Immortel j par Alphonse Daudet · texte numérisé non relu

V Immortel j par Alphonse Daudet

i8 SOUVENIRS d'un VIEUX CRITIQUE

de la Loire qui peuvent indifféremment s'appeler Chaumont, Chenonceaux ou Chambord, perd son vieux mari. Les funérailles sont fastueuses, et se terminent par un festin pantagruélique, offert par la duchesse sous les grands arbres de Timmense avenue, à ses fermiers, régisseurs, tenanciers, jardiniers, et à tous les bons villageois des environs. Deux ou trois mille paysans s'attablent devant des amas de victuailles et de bouteilles. La duchesse, veuve déjà consolée, et Paul Astier, son futur second mari, reviennent d'une promenade sentimentale. — a Malheureusement, ajoute Tauteur de riînmortelf le retour fut gâté par les cris, le» chants avinés des bandes paysannes revenant de la prairie, g'empêtrant dans les ronces comme des bestiaux, roulant aux fossés d'où montaient, des deux côtés de la route, des ronflements, des bruits immondeg, leur façon de prier pour le repos de Tâme du très haut et très puissant seigneur et duc. »

Il suffit de renifler et de n'être ni sourd, ni enrhumé du cerveau, pour deviner d'où viennent ces bruits immondes. Je pourrais en dire autant d'un détail aussi répugnant qu'inutile ; Abel de Freydet, naïf candidat à l'Académie française, — un Abel pour qui les quarante immortels seront autant de Gains, — est au Palais de Justice, dans la salle des témoins» Il regarde par la fenêtre, ne songeant, bien entendu, qu'à sa candidature : — « Et voici que, de la maison en face, on s'y méprenait; une lugubre masure dartreuse et sombre, suant les immondes et honteux métiers qu'elle abritait,,, Une main grasse, au bras

LE ROMAN CONTEMPORAIN i9

nu, écartait un rideau rose, esquissait une invitation équivoque... » — A quoi bon? Jadis, pour aller du Louvre à l'Institut par le pont des Arts, on se heurtait à un guichet où Ton avait à payer cinq centimes; ce qui n'était pas ruineux. Maintenant, il paraît que, pour tourner le dos à TAcadémie et être digne de descendre dans l'égout naturaliste, il faut payer, en guise de redevance, de dîme ou de péage, cinq ou six malpropretés. C'est plus cher.

Le rôle de Ja duchesse Padovani peut donner lieu à des chicanes analogues. Le vieux duc est mort depuis un an. La duchesse, admirablement conservée, reçoit, dans son château de Mousseaux,ses invités habituels, amis, attentifs, indifférents, femmes d'un certain âge et zèbres f mot que je ne connaissais pas, n'étant plus de ce monde, et qui signifie probablement une sorte de moyen terme entre le patito, le chandelier, le commissionnaire, le parasite et l'homme sans conséquence. Alphonse Daudet nous dit : « C'est vrai que jamais Maria-Antonia n'avait été plus belle ; son en- . trée dans la salle à manger, l'éclat mat de son teint, de ses épaules en clair décoUetage d'été, illuminaient la table autour d'elle, même quand la marquise de Boca-Nera se trouvait là, venue de son château voisin, de l'autre rive de la Loire... etc. » Très bien! mais comment expliquer que, très peu de temps après (car la mort du vieux duc date déjà de plus d'un an, et Maria-Antonia n'est pas femme à poser pour les Artémises), un des témoins de son mariage morganatique ftvec le jeune et beau Paul Astieri comte du

Pape, puisse dire : « ... Mon saisissement, en voyant paraître, dans la salle de la mairie, la duchesse Padovani, pâle comme une morte, encore fière, mais navrée, désenchantée, sous une toison de cheveux grisj ses pauvres beaux cheveux qu'elle ne prenait

plus la peine de teindre On se regarde, personne

ne trouve un mot, excepté l'employé qui, après avoir dévisagé les deux vieilles dames (la mère et la mariée) éprouve le besoin de dire en s'inclinant, la mine gracieuse : « Nous n'attendons plus que la mariée. »

Ceci rappelle le mot du dentiste à qui mademoiselle Mars, quinquagénaire, avait amené son ami, de vingt-cinq ans plus jeune qu'elle. L'ami refusait de se laisser extraire une molaire : « Allons, jeune homme, courage I dit le dentiste galamment. Quand ce ne serait que pour faire plaisir à la maman ! » N'importé! je ne reconnais pas là l'esprit d'observation à la loupe, qui est une des qualités maîtresses d'Alphonse Daudet. Il suffît d'être vieux pour avoir quelquefois assisté à un de ces mariages boiteux où une veuve riche et d'un certain âge épouse par amour un homme plus jeune qu'elle, dont elle paye les dettes. Eh bien, soyez sûr que, s'il y a dans sa vie un jour où elle opère des prodiges de rajeunissement et de toilette, où elle appelle à son secours toutes les mer- Veilles de l'industrie, où elle redouble de soins pour faire illusion à l'assistance, à son époux et à ellemême, et, comme Josué, pour arrêter le soleil couchant, ce sera ce jour-là I Si elle a des cheveux gris, croyez bien qu'ils n'auront jamais été aussi blonds

LE ROHâN contemporain 21

OU aussi noirs, sauf à blanchir tout à fait à la première infidélité de son mari I

Autre chicane : Du vivant du duc, la duchesse Padovani a vécu presque publiquement avec le prince d'Athis, de qui elle a fait un diplomate de la trempe des Talleyrand et des Metternich ; une de ces liaisons quinquennales que les salons appellent une chaîne et les ateliers w/i collage. Rendue à la liberté parla mort de son vieux mari, elle croit que le prince va Tépouser. Non. Il l'abandonne en l'honneur d'une autre veuve, la princesse Colette de Rosen, veuve de Malabar la première année, d'Éphèse la seconde, et, maintenant, veuve parisienne. Cette désertion est impardonnable; j'admets que Maria-Antonia, dans son franc parler corse, qualifie le déserteur de lâche, de traître, de gredin, de canaille, de scélérat; mais elle est trop femme pour dire à son jeune et joli consolateur, qu'elle finira par épouser : « Lui ! c'est moi qui le grimais. Il ne sait du métier que ce que je lui en ai appris. — Alors, la légende de Bismarck? — Qui n'a jamais pu le regarder en face... Ahl ah! la bonne histoire !... Je crois bien I On se détourne, quand il vous parle... Une bouche d'égoutf.,, »

Eh bieUj non ; c'est une fausse note ; c'est dépasser le but pour mieux l'atteindre; faut du réalisme, pas trop n'en faut. Une patricienne, même délaissée, même trahie, même aff'olée de colère, noircira le coupable, elle ne le salira pas ; sa fureur le grandira jusqu'aux proportions d'un Cartouche, d'un Mandrin, d'un Gaspard de Besse. Quoiqu'il ait mérité d'être en

mauvaise odeur auprès d'elle, elle ne dira pas que son haleine était infecte, surtout en parlant à Thomme dont elle encourage et partage Tamour. Un instinct de coquetterie ou de dignité féminine lui révèle tout ce que ce genre de confidence lui ferait perdre aux yeux de son amant. Avouer qu'elle a aimé, pendant quinze ans, le fantoche qu'elle traîne ainsi dans la boue, ce n'est pas seulement l'avilir ou le ridiculiser; c*est se déprécier elle-même et son amour avec elle, — et cela au moment où cette belle dame, née en 1827 (nous sommes en 1880), a besoin que don Juan-Paul Astier, comte romain, l'estime encore plus haut que son prix 1

Est-ce à dire que l'on puisse signaler, dans /'/m* mortel, des symptômes de décadence et que le talent d'Alphonse Daudet ne batte pas son plein ? Est-ce à dire que ce roman n'ait pas justifié son succès préventif? Assurément non ; mais ce succès a été moins significatif, par cela même qu'il était inévitable. Un joueur habile est encore plus sûr de gagner la partie, lorsqu'il a tous les atouts dans la main. Les pauvres diables dont les éditeurs, craignant de ne pas couvrir leurs frais et de mourir sur la paille, refusent de se mettre en dépense de deux lignes à la première page du Figaro y ont le droit de se dire que, quand même Foeuvre et l'auteur seraient médiocres, ils étaient lancés de manière à distancer même les cent éditions obligatoires de M. Georges Ohnet. Le plus accrédité des journaux à images avait publié C Immortel avec un tel luxe de décorations, que le texte a eu fort à

LE ROMAN CONTEMPORAIN 23 j

faire pour soutenir la concurrence. Ainsi, dans ces

merveilleuge» illustrations^ rien de plu» charmant

que la figure du nonce, fine, spirituelle, type du '

diplomate ecclésiastique et italien. Le romancier nous

dit : « Le nonce, grand nez, lèvres minces, spirituelle

figure romaine aux yeux noirs dans un teint de bile,

songe en regardant ses ongles luisants comme des

coquillages : « J'ai mangé ce matin à la nonciature

un délicieux misto-frito qui m'est resté sur Testomac...

Gioachino a trop serré ma ceinture... Je voudrais

bien. être sorti de table.*. »

Franchement, j'aimais mieux la gravure. Réalisme, que me veux-tu ?

. Ceci posé, je dois avouer que jamais Alphonse Daudet n'avait montré une telle puissance de relief, ou, comme on dit aujourd'hui, une aussi prodigieuse intensité de vie humaine, que dans les principales pages de son roman : le grand dîner chez la duchesse Padovani, l'atelier dans les décombres du palais d'Orsay, l'enterrement de Loisillon, secrétaire perpé-* tuel deTAcadémie française, le suicide nocturne du malheureux Astier-Réhu ; chefs-d'œuvre de fini (je ne dis pas de pointillé). On peut admirer Raphaël, s'enthousiasmer pour Paul Véronèse, tomber à genoux devant Michel'Ange, ou, dans une gamme plus moderne, rendre hommage au grand style de Puvis de Ghavannes, êans dédaigner pour cela les minutieuses beautés de Terbugh, de Gérard Dow ou de Meissonier. C'est tout au plus si les frondeurs, les malcontents, les envieux, les académiciens vindicatifs, diront, à propos de ces

morceaux d'un travail achevé : « C'est du bon Balzac, de l'excellent Flaubert, du Zola proprement filtré. » Je dis, moi, sans y entendre tant de malice : « C'est du Daudet de premier choix. » — En 1950, s'il y a encore une langue française et des Leçons de littérature et de morale à Tusage des rhétoriciens, les Noël et Chapsal de l'avenir pourront découper dans V Immortel une flore des ruines, un diner de duchesse, une lecture d'académicien, un enterrement de secrétaire perpétuel, une promenade au cimetière du Père-La- Chaise sur un tombeau qui se change en boudoir, un suicide sous le pont des Arts, un mausolée accommodant, rÉgérie d'un diplomate, etc., qui, certes, ne dépareront pas le recueil. Les professeurs pourront même se permettre un mot qui mettra toute la classe en gaieté : Les Amoureuses de Paul Astier, ou V Architecte peu édifiant, — Maintenant, cette succession de morceaux blaireautés avec amour, substituée à l'entrain du récit, à l'enchaînement des scènes, à l'intérêt dramatique des situations, à l'étude du monde intérieur, des sentiments et des passions, à l'attendrissement du romancier se confondant avec celui des lecteurs, est-ce bien là le vrai roman? En pareil cas, ce lourdaud de Gustave Planche ajoutait : « Je pose la question, je ne prétends pas la résoudre. » - .

Je voudrais essayer de m'expliquer à l'aide d'un exemple emprunté à M. Daudet lui-même. Au moment où nous sommes bien saturés des friandises de sa palette, il nous dit à propos de madame Astier, femme

habile et intrigante, qui a su faire de la nullité épaisse de son mari un simulacre d'érudit, un semblant de collectionneur, un historien de chrysocale, un lauréat de rinstitut, un accapareur de prix Bordin ou Gobert, un académicien, et, plus tard, un secrétaire perpétuel ; — on devine qu'elle en a fait autre" chose — moins académique, puisque Molière et Piaul de Kock n'ont pas été de l'Académie :

« C'est que, sous ses dehors tranquilles, sous sa patine de mondaine académique, il y avait chez elle, ce qu'il y a chez toutes, du monde ou pas du monde, la passion. Le mari ne la trouve pas toujours, cette pédale qui met le clavier féminin en mouvement; l'amant luimême la manque quelquefois, jamais le fils. Dans le triste roman sans amour, que sont tant d'existences do femmes, c'est lui le héros, le grand premier rôle. A son Paul, surtout depuis qu'il avait l'âge d'homme, madame Astier deviait les seules vraies émotions de sa vie, les délicieuses angoisses de l'attente, les pâleurs, les froids, les brûlures au creux des mains, les intuitions surnaturelles qui font dire infailliblement : Le voilà! avant que la voiture s'arrête, toutes choses ignorées d'elle, même aux premières années de son

mariage... »

A la bonne heure ! voilà l'observation parfaite,

pénétrante, un peu triste, un peu amère et qui n'en

est que plus vraie ; très supérieure aux descriptions

les plus savantes, et trop rare, selon moi, dans les

chefs-d'œuvre delà nouvelle école. Puisque je suis en veine de morosités — (ce que c'est que la contagion de l'exemple I pessimisme et néologisme I) — je ferai encore à Alphonse Daudet deux petites querelles. Nous vivons sous un règne ruineux pour les sujets, très lucratif pour les souverains. Nous venons de traverser les neuf ans de présidence de M. Jules Grévy, le seul homme qui, dans toute la France, ait trouvé moyen de s'enrichir à l'aide d'un sévère contraste entre ses recettes et ses dépenses, D'autre part, les princes d'Orléans sont proscrits ; le sieur Charles Floquet a décidé, dans son omnipotence, que le vainqueur de la Smala, l'historien des princes de Gondé, est moins digne que M. Félix Pyat de fouler le sol français. Le moment était-il bien choisi pour écrire,

— toujours aux dépens de Maria-Antonia, duchesse Padovani : « Son père, le maréchal, était renommé à la Cour de Louis-Philippe..., et passer pour avare dans cette Gour-là!... » Ainsi donc, en. 1888, un homme d'inflniment d'esprit et de talent exhume les vieilles facéties du Charivari et de la Caricature contre la prétendue lésinerie d'un Roi qui, en partant pour l'exil, laissa, tout compte fait, la France plus riche, et sa succession personnelle plus grevéel Sommes-nous donc encore au temps où le brave Merle, — qui aurait mieux fait d'être un peu moins panier percé,

— écrivait dans le feuilleton de la Quotidienne : « On dit que le Roi des Français (souligné) est atteint d'une varice; or tout le monde sait que la varice (souligné) est très difficile à guérir. » On ne pourrait excuser

cette allusion désobligeante que^ si l'auteur de Vlm^ morlely par ce coup de griffe anti-orléaniste, avait voulu payer une dette de reconnaissance à son premier bienfaiteur et patron, le duc de Morny, un des fondateurs de l'Empire. En pareil cas, Sancho, dont Alphonse Daudet a tiré si bon parti dans son charmant Tartarin, n'aurait pas manqué de dire sentencieusement : « La reconnaissance est la mémoire du cœur. — L'ingratitude en est l'indépendance. — L'indépendance est un bien précieux pour l'écrivain capable de voler de ses propres plumes. »

L'autre querelle me tient beaucoup plus au cœur. Alphonse Daudet nous présente ,un candidat à l'Académie française, qui, dans sa jeunesse, a commis un livre indécent; il a retiré de la circulation presque tous les exemplaires; il en reste un, que son concurrent, Abel de Freydet^ a soin de communiquer aux académiciens scandalisés. Soit ! c'est peut-être de bonne guerre... académique, et on a parlé dans le temps de certain chapitre très lubrique de Mademoiselle de Maupin, que les candidats les plus candides avaient constamment dans leur poche. Ce que je reproche à Alphonse Daudet, — qui serait de Nîmes, s'il n'était pas le plus Parisien des Athéniens de Paris, — c'est d'avoir donné à cet auteur d'un livre obscène le nom de Dalzon, nom qui doit nous être sacré, à nous, compatriotes de saint Emmanuel, de ce prêtre, de cet apôtre, dont on est si fier d'avoir été l'ami, créateur du collège de V Assomption, modèle admirable de piété, d'abnégation, de vaillance chrétienne,

de renoncement à toutes les joies de ce monde. Nous conservons sa mémoire comme un trésor, comme une relique, et notre évêque a célébré ses vertus en des pages éloquentes. Alphonse Daudet me dira qu'il a supprimé l'apostrophe; ce n'est pas assez; je le supplie, si j'arrive à temps pour la cinq centième édition, de changer le pseudonyme.

Je voudrais — mais c'est impossible — esquiver la plus grosse question, le trousseau de clefs, les personnalités, le chiffre démarqué sur le linge académique, qui ne devrait être lavé qu'en famille, avec l'eau de l'Hippocrène, les parfums de l'Hymette et le savon que m'administra un jour mon cher et regretté Cùvillier-Fleury, tellement susceptible sur ce point délicat qu'il m'en voulait d'avoir parodié la faconde incorrecte deGambetta,dans son imaginaire discours de réception à l'Académie.

Les amis dévoués, spirituels et fidèles d'Alphonse Daudet nous ont dit: « Ne cherchez pasi La malignité voudra reconnaître des persomiages connus sous chacun des héros du roman; mais je puis affirmer qu'ils n'y sont pas. Certainement, l'auteur a pris à celui-ci un geste, à tel autre un regard, un tic, tout comme un peintre se sert de plusieurs modèles; mais il n'a voulu faire aucun portrait... Un air de ressemblance soûs un certain éclairage, qui disparaît au moindre mouvement du personnage, c'est tout ce qu'on pourra trouver. »

Le plaidoyer est fort ingénieux ; mais voyons I On vous a conté que Praxitèle, pour ciseler sa Vénus,

LE ROMAN CONTEMPORAIN 2d

s'était livré à un travail analogue. Il avait emprunté aux plus belles jeunes filles d'Athènes, — qui, pour Tamour de FArt, avaient eu la bonté de se laisser faire, — ce que chacune d'elles avait de plus particulièrement beau. On n'a jamais dit que, pour procéder à cette opération éclectique, il se fût adressé aux vieilles poissardes du Pirée ou à la cuisinière de Périclès. Or on rencontre, dans ÏImmortel, des types de laideur académique, physique et morale, qui font songer aux cuisinières et aux poissardes bien plutôt qu'aux Vénus, aux Grâces, aux Nymphes et aux Naïades. Dès lors, de deux choses l'une : ou vous déclarez que pas un académicien ne ressemble, même vaguement, même par le bout du nez, le poil de la barbe, le dessin de l'oreille ou la forme du menton, à ces ignobles personnages, Léonard Astier-Réhu, Danjou, Loisillon, Desminières, Gazan, Lariboire, Épinchard, Ripault-Babin, etc. ; alors, à quoi bon cette satire qui porterait absolument à faux? ou bien il existe, malgré les désaveux, des traits de ressemblance; alors, on avait beau dire : « Ne cherchez pas! ne cherchez pasi » Vous pouviez être sûr qu'on chercherait, et que, même en ne trouvant rien, on croirait avoir trouvé quelque chose. — « Qu'est-ce que la conscience? C'est le droit de tourher, » dit un des héros de Labiche. — Qu'est-ce que la curiosité aiguisée par la malice? C'est le droit de chercher; — et, en effet, on a cherché, et on a cru trouver; les curieux et les malins ne manquaient pas de fil conducteur; par exemple, le mot si souvent répété et X. 2.

adressé à Alphonse Daudet lui-môme : « On entre chez nous avec Fépée au côlé, mais pas à la main; »

— le propos échangé entre deux candidats qui se^ rencontrent à la porte d'un académicien malade : — « Il n'y a plus d*espoir. — Il est condamné? — Non, il va mieux. » La noyade, en 1829, d'un secrétaire perpétuel de l'Académie française, qui s'appelait Auger, et qui est complètement oublié ; — l'espièglerie de quelques immortels, — notamment M. Villemain,

— offrant le fauteuil à tous les critiques pour avoir des articles, leur inoculant \ei fièvre verte, et votant invariablement pour M. Gérusez.

Quant à moi, qui ne suis plus au courant des commérages, des intrigues et des dessous de cartes, non seulement je me refuse absolument à reconnaître, même dans une ressemblance parcellaire, même dans un détail infinitésimal, — le collet de leur habit, le nœud de leur cravate ou la couleur de leur gilet, — les académiciens dont on a essayé d'appliquer les noms aux personnages odieux ou ridicules, créés par la fantaisie ou la mauvaise humeur d'Alphonse Daudet; mais je me demande d'où pourrait venir cette mauvaise humeur, cette verve satirique qui, non contente de FAcadémie, s'acharne sur la société tout entière et lui attribue toutes les lèpres, tous les ulcères, toutes les scrofules de l'égoïsme le plus vil, de l'ambition la plus basse, de la vanité la plus grotesque, du calcul le plus honteux, du libertinage le plus effronté, du vice le plus abject, du scandale le plus cynique. Alphonse Daudet, ce me semble, fêté par ses lecteurs

et par ses lectrices, applaudi au théâtre; couronné pour son Fromont jeune par cette pauvre Académie qu'il fustige si durement, heureux en ménage, mari d'une compagne dont les goûts sympathisent avec les siens, lettrée sans être pédante, capable de s'intéresser — que dis-je? — de s'associer à sa littérature, n'a à se plaindre ni de la Nature qui ne l'a pas traité en marâtre (style de 1820), ni de la société, ni de la Providence, ni même de l'Académie, qui, après l'avoir couronné, l'aurait volontiers adopté à titre de successeur de Jules Sandeau ou d'Edmond About. Lors de ses débuts, le succès, la vogue, la fortune, la célébrité, ne se firent attendre que tout juste assez pour qu'il les savourât avec plus de charme. Il faut croire que le très spirituel romancier aura voulu brûler ses vaisseaux ; brûlure qui a produit, non pas un incendie, contre lequel d'ailleurs l'Académie est assurée par l'antique Compagnie du Phénix, mais un joli feu d'artifice.

10 juillet 1888.

Page 1