PREMIER INTERMÈDE
Ce disant, il nous montra, en nous éclairant, les vers suivants (i) :
A dix heures, il faut éteindre son flambeau Contre ce règlement ne prenez pas a mouche, Plusà plaindre que vo js, Phébus, ce Dieu si beau, Eteint son gaz à Thcure où la poule se couche.
Une heureuse inspiration de l'un d'entre nous mit fin aux scrupules du brave gardien : puisque les règlements exigent, lui dit-il, que nous soyons enfermés, passé dix heures, observons-les soigneusement. Apportez-nous encore du tabac et de la lumière ; apportez
(i) Vers dus à M. Albert de Lasalle, l'auteur d'un livre bien spirituel, devenu assez rare déjà, intitulé Hôtel des Haricots, illustré par Edmond Morin (Dentu 1863).
quelques fioles, en plus un verre pour vous, ainsi qu'une chaise, et enfermezvous avec nous tous. De cette- façon, vous serez certain de ne pas nous voir évader.
Ainsi fut fait, et comme en ces temps reculés il y avait encore du vin provenant du jus de la treille, on but à la santé des conteurs. Après quoi on reprit la série des récits.
Jl s'approcha de moi et m'en demanda doucenienl la cause, (Page m )
lE disciple le plus célèbre de Senefelder, M. L..., artiste consommé et patron adoré de ses ouvriers, prit la parole :
Bien des fois, de singulières histoires ont été racontées sur certains mendiants auxquels on attribue des fortunes peu en harmonie avec leur état.
Quelques-uns seraient propriétaires d'immeubles en plein rapport ; d'autres, créanciers de l'État, inscrits sur le grand livre de la dette publique. Chez d'autres, les matelas de leur couche sordide, ou les bas de laine soigneuse-
ment cachés, renfermeraient des espèces sonnantes. Je ne sais quelle est la part de la vérité et celle de la légende sur ces thésauriseurs qui, en tous cas, ne sont pas intéressants, puisqu'ils détournent à leur profit des sommes que la charité, toujours en éveil, des Parisiens, entend offrir à des malheureux. Mais, l'histoire suivante, à laquelle j'ai été mêlé personnellement, démontre qu'il est bon d'être charitable et de donner aux pauvres, au risque de verser parfois l'obole à ceux qui n'en ont pas besoin.
Dans les dernières années de la Restauration, mon père exerçait son brevet de libraire et d'imprimeur, rue du Petit- Pont-Saint-Jacques. Grâce à son esprit
d'ordre et à son activité, ses affiiircs étaient on ne peut plus prospères.
Étant l'aîné de ses fils, il me prit à quatorze ans dans ses bureaux, avec le projet de m'initier progressivement à ses afîliires et de pouvoir, à un moment donné, m'en confier la direction.
Très charitable lui-même, mon père m'avait habitué à prélever, sur les sommes qu'il me donnait de temps en temps, une part pour les pauvres, et je m'étais habitué, m'inspirant de son exemple^ a donner l'obole à quiconque m'en faisait la demande.
Un jour, mon père m'avait chargé d'une commission auprès d'un de ses amis dans un quartier assez éloigné du nôtre; après m'en être acquitté, cet ami de mon père, qui connaissait mon faible pour la numismatique, tira d'un meuble une pièce de monnaie : <c Voici,
me dit-il, deux sous dont je vous fais cadeau en raison de leur rareté. »
C'était, en effet, un de ces gros sous en cuivre à l'effigie de Louis XVI et qui avait été travaillé par quelque désœuvré d'une façon assez singulière :
Le rebord était ciselé ou découpé de manière à former une espèce d'auréole.
Une large entaille séparant la tête du cou et l'inscription du 21 janvier 1793, rappelaient le sort de l'infortuné monarque.
Je ne devais pas la garder longtemps, et je ne me doutais pas non plus du rôle qu'elle allait jouer dans mon existence.
Je venais de m'engager dans une des petites rues qui, du Palais-Royal, conduisaient alors au palais du Louvre, la rue Fromenteau, je crois, lorsque je fus accosté par un homme d'un aspect aussi
hâve et misérable que possible, sans néanmoins ressembler aux mendiants de profession.
— Jeune homme, me disait-il, par pitié, faites la charité à un désespéré qui se meurt de faim!
Une lutte intérieure, rapide et décisive s'engagea chez moi: donnerai-je, ou ne donnerai-je pas la seule pièce de monnaie en ma possession?
— Bah! dis-je tout haut en la tirant péniblement de mon gousset, prenez-la toujours; je m'en sépare avec peine, mais hfann justifie les moyens.
Ht, ce disant, après avoir glissé les deux sous dans la main du malheureux, je m'éloignai, le cœur suffisamment gros, fort mal disposé contre le hasard qui m^avait valu cette rencontre.
En débouchant sur le quai du Louvre, je fus frappé d'un spectacle toujours
terrifiant dans Paris. De gros nuages de fumée s'élevaient sur la rive gauche de ,'a Seine, et semblaient se concentrer derriè"e la flèche de la Sainte-Chapelle, c'est-à-dire dans le quartier que j'habitais. Je me mis à suivre la foule qui courait, et mon anxiété devint extrême en la voyant prendre la direction de mon domicile.
Mes pressentiments, hélas! ne m'avaient point trompé. Après avoir traversé, à force d'adresse et de supplications, la foule des curieux, j'arrivai juste à temps pour recevoir dans mes bras mon père expirant, mortellement blessé de la chute d'une poutre.
Quant à la maison, elle était en ruines, dévorée par les flammes, et, de tout notre avoir, il ne restait absolument rien !
Je me trouvais ainsi, à quinze ans,
chef d'une fiimillc, car mon père avait, il est vrai, beaucoup d'amis, mais aucun parent.
Je ne vous raconterai pas les péripéties d'une lutte, souvent trop longue ou trop au-dessus de mes forces, pendant le cours des années qui suivirent la catastrophe. Malgré tous mes efforts, il m'avait été impossible de remonter le courant, hélas! trop rapide de notre infortune; je végétais, mais je ne vivais pas!
Une profonde indifférence s'était emparée de moi et je m'étais résigné à vivre dans une médiocrité qui n'était pas dorée.
Dix années s'étaient ainsi écoulées, lorsque le hasard — ce levier d'Archiméde de la Providence — se mêlant de la partie, opéra un revirement en ma faveur; revirement auquel je dois la
9i> SOUVENIRS d'un VIEUX LIBRAIRE
fortune et la prospérité dont je n'ai cessé de jouir depuis lors.
Je me trouvais un soir, en compagnie d'un ami, attablé devant un cabaret du Palais-Royal. Au moment de régler la consommation, mon ami voulut absolument s'en charger; il paya et le gar^jn lui rendit, en l'étalant sur la table, la monnaie lui revenant.
Quelle ne fut pas ma surprise, en apercevant au milieu des gros sous qui formaient l'appoint, une pièce exactement semblable à celle donnée dans les conditions que l'on sait.
Je poussai une exclamation doulou* reuse dont mon ami, nécessairement surpris, me demanda la raison.
Je lui rappelai alors l'événement, peu important en apparence, de ma course dans Paris le jour de l'incendie, puis la rencontre du malheureux et les deux sous à lui remis.
Mon ami, fortement intéressé par mon récit, regarda curieusement la pièce, et me dit :
— Puisqu'il en est ainsi, ces deux sous sont bien ceux de votre histoire, et ils acquièrent un certain prix. Nous allons donc les garder précieusement, ou plutôt vous, car je vous les rends. Puissent-ils, en retournant, après de si longues années, chez leur légitime propriétaire, y ramener la prospérité, jadis disparue avec eux.
Tout le monde sait, qu'entre tous, le Parisien cause en public de ses affaires, grandes ou petites, avec une certaine bonhomie, sans mystère et sans souci
d'être entendu de ses voisins, étant de sa nature peu conspirateur.
Aussi n'avions-nous pas remarque Tintérêt croissant que semblait prendre à notre conversation un voisin de table, homme fort distingué h en juger par sa mise et dont, pour ne pas anticiper sur les événements, je ne dirai pas de suite tout le bien que j'en pense.
Après avoir pris quelques notes sur un carnet, ce voisin s'était éloigné rapidement. Quelques instants après, mon ami et moi, nous nous quittâmes aussi, pour vaquer chacun à nos affaires.
Rentré en mon humble logis, je fis voir à mes frères la pièce de monnaie. Les événements qui s'y rattachaient : le souvenir de notre maison brûlée, de notre père expirant victime de ce sinistre, de la misère endurée depuis, tout nous revint à l'esprit, et des
LA FORTUNH POUR DFUJX SOUS loi
larmes coulèrent jusqu'à une heure fort avancée de la nuit. J'ignorais à ce moment que, de la Roche Tarpéienne, j'allais soudain être transporté au Capitol c.
Je fus réveillé le lendemain par le plus jeune de mes frères, auquel un laquais en riche livrée venait de remettre une lettre a mon adresse. Elle m'invitait cl passer sans délai chez M. L..., le banquier bien connu.
Je me rendis à la hâte à sa demeure, où, sur la présentation de ma lettre, les portes s'ouvrant comme par enchantement, je fus reçu de la façon la plus courtoise, et avec cette bienveillance que donne une éducation supérieure.
L'homme qui me recevait ainsi me fixa d'abord curieusement ; puis il me
prit les deux mains qu'il me serra avec effusion.
— Béni soit le jour, me dit-il, qui nous met enfin face à face. Depuis prés de dix ans je vous cherche, — non pas comme une épingle — et, ce disant, un fin sourire laissait trahir l'allusion à l'aventure bien connue d'un autre banquier également célèbre, — mais comme quelqu'un envers qui je tiens à m'acquitter d'une dette qui me pèse.
Comme un étonnementbien légitime se dessinait sur ma figure, il se dirigea rapidement vers une armoire, l'ouvrit, et en retira un écrin.
— Puisque l'homéopathie est aujourd'hui à la mode et que le simïlia similibus curantur essaie de forcer les portes de l'Académie de médecine, je vais faire cesser votre surprise en l'augmentant.
Ce disant, et ouvrant l'écrin en question,
il me montra une pièce de deux sous enchâssée de velours, absolument identique à celle que j'avais en poche depuis la veille, et par conséquent également semblable à la première si intimement liée à mon existence.
— Je ne connais votre nom et je n'ai recueilli des notions sur votre situation et sur votre passé que depuis hier deux heures, moment précis où j'ai quitté le café Véry après avoir écouté la conversation entre votre ami et vous. Oui, c'est vraiment la Providence qui a voulu cette rencontre, car, d'ordinaire, je ne fréquente ni les cafés, ni les cercles; un rendez-vous donné à un homme poHtique a seul motivé ma présence chez Véry et m'a fait, très heureusement du reste, votre voisin de table. La politique, en effet, entre dans mes préoccupations, depuis que le roi m'a élevé à
la pairie, en récompense des services que j'ai pu rendre à son gouvernement.
— Le roi a fort bien fait, répondis-je à mon interlocuteur, car, si tout Paris et la France entière ont vu grossir votre fortune, votre réputation a grandi encore bien plus, et votre honnêteté et votre probité sont devenues proverbiales.
Le banquier s'inclina.
— Noblesse oblige, dit-il, surtout en présence d'un flot toujours montant l\q pseiido-fijianciers qui rendront un jour la qualification de banquier synonyme de l'épithète de voleur.
Mes affaires ont , en effet, prospéré; j'ai employé une partie de mes capitaux dans des entreprises coloniales; j'ai engagé ceux qui m'avaient confié les leurs à suivre ce débouché, bien convaincu que, la terre étant ronde, les pays inoccupés seraient à la disposition
de la nation la plus dilii^entc et que, tôt ou tard, ce qui n'était qu'une tentative individuelle deviendrait un principe gouvernemental.
Mes tentatives ont été couronnées de succès, mais, jusqu'à présent, elles sont restées isolées. Le gouvernement surtout est trop absorbé par des questions de clocher et des notes diplomatiques échangées avec la principauté de Schnitzbrûh à propos d'une question de préséance; il semble même garder à regret la superbe colonie algérienne si glorieusement conquise par Charles X.
Qiioi qu'il en soit, mes navires sillonnent les quatre coins de notre sphère et y portent le pavillon français.
Antérieurement, j'ai pu rendre des services au gouvernement dans lesdifFé-
I06 SOUVENIRS d'un VIEUX LIBRAIRE
rents emprunts; on s'est adressé à moi parce que j'étais le dépositaire des fonds de la plupart des hommes officiels qui se sont succédé au pouvoir.
Mes relations avec eux remontent à la chute de Charles X et à Tavénement de la Monarchie de Juillet.
J'étais à ce moment le secrétaire et le confident intime d'un homme de bien, d'un grand patriote, qui est mort juste à temps, en 1832, pour ne pas jouir d'une impopularité que l'amour de la patrie, son honnêteté et son absolu désintéressement, lui avaient valu à juste titre. J'ai nommé Casimir Périer.
On lui fit de magnifiques funérailles, et le peuple, dont il avait été le défenseur et aux souffrances duquel il compatissait jusqu'à sa dernière heure (i),
(i) On sait, en effet, que Casimir Périer a contracté
voulut bien manifester ses regrets d'une façon aussi tardive que bruyante.
Nul cependant n'a pleuré cet honnête homme autant que moi, et nul ne pouvait apprécier l'immensité de la perte dont j'étais personnellement frappé. J'avais franchi la distance qui séparait l'intimité de la dernière heure de la simple déférence de la première, grâce cl une bienveillance qui était le trait caractéristique de mon maître et ami.
J'étais loin, en effet, de prévoir l'avenir si brillant qui s'ouvrait devant moi, le jour à jamais mémorable où, mourant de faim et de désespoir la veille, je me présentai à l'hôtel de Casimir Périer, qui voulut bien alors me
les germes de la maladie qui l'a enlevé, en visitant leS cholériques de 1 Hôtel-Dieu.
io8 SOUVENIRS d"lN VIEUX LIBRAIRE
confier les modestes fonctions de copiste.
La veille, j'étais bien désespéré. En voici la cause :
J'avais, il y a plusieurs années, confié à un ami d'enfance, négociant à la Louisiane, la totalité d'une petite fortune qu'il m'avait promis de faire valoir et dont il me servait les arrérages assez régulièrement. A Paris, j'étais son représentant et je jouissais sur cette place du même crédit que celui qui lui était accordé.
Une nouvelle terrifiante et malheureusement vraie m'apprit, un jour, le suicide de mon ami, la ruine totale de sa maison et, par conséquent, la perte de ma fortune en même temps
LA FORTUNE POUR DhUX SOUS IU9
que celle de ma position à Paris. De plus, mes amis ou soi-disant tels, alors assez nombreux, me voyant totalement ruiné, ne purent s'empêcher de sacrifier aux usages : ils me tournèrent le dos.
Tant d'infortune eut raison de mon corps. Une longue et cruelle maladie endurée sur un lit d'hôpital en fut la conséquence. Au lieu de la mort que je désirais, que j'appelais bien souvent, vint au contraire le jour où le médecin me jugeait suffisamment convalescent pour céder la place à d'autres.
Je fis un dernier effort auprès de quelques amis que j'avais particulièrement obHgés, auprès de certains négociants en état d'apprécier mes capacités.
Ils me trouvèrent bien faible, la mine encore bien abattue, et me conseillèrent... l'air de la campagne...!
Au bout du troisième jour de ma sortie de l'hôpital, mon ventre me conseillait bien autre chose que l'air de la campagne... Il grondait la faim, se remplissait de vide et de froid. Je sentais ma vie s'en aller et avec elle l'espoir et le courage...!
Un soir enfin, aux alentours du Palais-Royal, seul, abandonné, affamé, épuisé, un torrent de pleurs se précipita de mes yeux gonflés. Je ne sais quelles imprécations s'échappèrent de mes lèvres...!
C'était le moment marqué par la Providence pour mettre fin à mes tourments*
Casimir Périer venait de passer à cet endroit et s'était arrêté, frappé par mes
LA FORTUNE POUR DEUX SOUS lll
pleurs et mes cris. Il s'approcha de moi et m'en demanda doucement la cause.
Je lui racontai fiévreusement la longue série d'infortunes dont j'étais la victime.
Jugeant immédiatement, avec la sagacité dont je connus plus tard la profondeur, qu'il avait devant lui, non pas un désœuvré, mais un infortuné arrivé au dernier degré des épreuves supportables, Casimir Périer, après m'avoir conduit lui-même dans une maison où l'on me réconforta, m'engagea ensuite à venir le trouver pour travailler sous ses ordres.
Chemin faisant, je lui avais fait part de l'affront sanglant que je venais de subir, — et c'est ici, mon jeune ami, que vous entrez en scène.
Un boulanger chez qui j'étais entré pour acheter un peu de pain, m'avait ignominieusement chassé de sa bou-
tique, en me traitant de voleur et de faux monnayeur. Cet honnête boutiquier, après avoir examiné les deux sous que vous veniez de me donner et que je lui avais passés à mon tour en échange de sa marchandise, s'était vivement empressé de reprendre son pain et m'avait remis ma pièce de monnaie, en me traitant comme je viens de vous le dire.
La singularité de cette pièce ne m'avait nullement frappé, car, si ventre affamé n'a pas d'oreilles, il n'a pas d'yeux non plus.
Elle m'avait été offerte spontanément par un bon jeune homme et, comme vous venez de l'entendre, son aumône, si modique qu'elle fût, n'en a pas moins été le point de départ de ma fortune actuelle.
C'est celle renfermée dans cet écrin
et clic ne m\i jamais quitte. Un seul regret, celui d'ignorer le nom du donateur, a pris fin hier. Une circonstance fortuite, c'est-cà-dire le repos momentané au café Véry, me l'a révélé. Je vois à votre émotion que vous avez deviné de qui je veux parler.
Ici finit le récit du banquier, qui m'avait, en effet, vivement ému. Ce qui me reste à dire est bien court: je dus, sur ses instances, faire un récit circonstancié des événements qui me rattachaient, de mon côté, aux deux sous de Louis XVI.
Je devins, par la suite, son protégé d'abord, son ami peu après. Grâce à ses libéralités, j'ai pu reconstruire ma fortune, donner à la maison fondée par
mon père une extension toujours croissante. Mes presses et les nombreuses productions artistiques qui en sont sorties sont célèbres.
Messieurs, quand vous passerez rue de Seine, visitez mes ateliers. Voyez, au fond, entre les portraits de Gutenberg et de Senefelder, un buste dû au ciseau de Pradier : c'est celui du malheureux de la rue Fromenteau, ou du millionnaire d'aujourd'hui.
Pas un n'avait manqué de se rendre à l'alléchante invitation. (123.)
! E fut le tour de l'éditeur P..., ' l'ami de Béranger. L'histoire j qui me vient à l'esprit, dit-il, est tragique autant que véridique ; après celles que nous venons d'entendre, elle détonnera ci la vérité, et, si je la raconte ici, c'est pour ainsi dire en expiation de la part que j'ai prise à son dénouement.
En 182., j'étais chef d'expédition de la maison H... qui, déjà en ce temps,
Il8 SOUVENIRS d'un VIEUX LIBRAIRE
était une des plus importantes librairies de notre vieille Europe.
Le personnel, sans être aussi, nombreux qu'aujourd'hui, était généralement composé de jeunes gens de bonne famille et possédant une certaine instruction; — comme j'étais du nombre, je vous demande pardon de cet accroc à la modestie.
C'était d'ailleurs une maison patriarcale, telle que malheureusement on n'en voit plus beaucoup aujourd'hui. L'incessante préoccupation de M. H..., son illustre fondateur, était d'assurer la plus grande somme de bien-être physique et moral à son nombreux personnel.
Celui-ci, stimulé par la bienveillance de son chef, lui rendait la tâche facile par l'ardeur au travail et par une réelle vénération.
Dans ces conditions, la maison toute
entière formait une véritable famille, dont la justice et l'affection étaient la base.
Aussi dois-je dire que pendant les quelques années passées chez M. H..., jamais la bonne harmonie n'avait été troublée, et, c'est avec un véritable chagrin que je me reporte à l'événement fâcheux survenu par ma faute, qui a motivé mon éloignement d'un milieu qui m'était cher.
Parmi les jeunes gens de mon âge, il y en avait un qui m'était plus particulièrement sympathique ; nous nous connaissions depuis les bancs du collège, nous étions entrés presque en même temps chez M. H,.., qui, sur ma demande, me Tavait fait adjoindre à
mes fonctions de chef d'expédition. Enfin, nos relations étaient telles que l'on nous avait surnommés « les Inséparables ».
En fait, nous étions nés pour nous comprendre.
Je viens de dire que nous avions reçu la même instruction. Nous avions également les mêmes goûts et le même caractère, où la franchise et la gaieté dominaient.
Je vois sur vos visages un point d'interrogation... ? Vous vous demandez si je n^exagére pas, et si ma gaieté a jamais existé?
Je vous accorde qu'elle ne se voit plus aujourd'hui sur ma figure, d'où prés de trente années de désillusions en ont banni toute marque; mais je vous assure, messieurs, qu'au temps de ma jeunesse, elle existait bel et bien.
Quant à mon ami qui répondait au nom d'Oswald, il pouvait me rendre des points, car c'était le boute- en-train par excellence : vif et bruyant, quelque peu casseur de vitres ; au demeurant, le meilleur camarade du monde.
Pourtant il y eut parfois des brouilles entre nous, dont la cause provenait d'une tendance qu'il avait à la mystification. C'était pour lui un besoin irrésistible de faire une farce à quelqu'un et tous les prétextes lui étaient bons pour se livrer à cette singulière passion. InofFensive avec ses amis, elle devenait agressive lorsqu'elle s'exerçait sur quelqu'un dont Oswald croyait avoir à se plaindre. En voici des exemples :
Un notaire du Marais, d'un abord
fort difficile et très irascible, affligé d'une légère gibbosité, avait mis peu d'empressement à rendre des comptes d'une succession et avait quelque peu rudoyé mon ami, qui résolut de se venger, et qui y réussit.
Voici comme :
Avec une persévérance digne d'un meilleur but, il s'était procuré les noms et adresses de plus de cinq cents bossus de Paris et des environs. Ceux-ci reçurent un jour une lettre uniforme ainsi conçue :
« Monsieur,
« Feu Sosthène Gardenpoil, décédé à Saintce Louis Potosi, a fait un legs en votre faveur^ (( suivant testament déposé chez M^ Beauminet, « notaire à Paris, rue Culture-Sainte-Cathe- « rine.
« Conformément aux désirs du déiunt, com- (( munication vous en sera donnée, samedi, (( 13 courant, à minuit, ni avant ^ ni après.
« J'ajoute qu'au cas où vous ne viendriez (( pas en personne, les dispositions qui vous (( concernent deviendraient nulles.
« L'exécuteur testamentaire. »
La date choisie était celle d'une réception donnée par le notaire en l'honneur des fiançailles de sa fille; aussi les cinq cents bossus, dont pas nu n avait manque de se rendre h. l'alléchante invitation, ne furent -ils nullement surpris du flot de lumières jaillissant de la demeure du notaire.
Vous voyez d'ici les suites : l'étonnement et l'effarement du malheureux tabellion, de ses gens et de ses invités ; la déception et la fureur de ses confrères en gibbosité, qui firent un tapage in-
fernal, et, parmi eux Oswald, affublé d'une bosse, jurant, tempêtant, excitant les pauvres diables de bossus qui faillirent faire un mauvais parti à l'infortuné officier ministériel ; la foule rapidement amassée, n'épargnant les lazzis et les quolibets, ni à ces hôtes inattendus, ni au pauvre notaire qui devint la fable et la risée de son quartier !
Une autre fois, Oswald devait assister au mariage d'un de ses amis. Ce grand acte allait être célébré dans la capitale de la Brie. A cet effet, il avait pris la diligence, les chemins de fer n'étant pas encore inventés. Dans ce lourd, mais peu rapide véhicule, il lia conversation avec un autre invité qui s'y trouvait également. C'était un jeune
imberbe, qu'il prit tout d'abord pour un commis voyageur, à cause de l'étendue négative de ses connaissances des sujets qu'ilvoulut bien traiter pendant le trajet. Erreur profonde; c'était un jeune Meldois, auteur dramatique, en passe de devenir sinon célèbre, du moins très connu pour sa collaboration à une série de mélodrames aujourd'hui parfaitement oubliés.
Chemin faisant, il voulut bien confier à mon ami Oswald la grande inimitié personnelle qu'il nourrissait contre Dieu, irrespectueusement appelé par lui le « vieux birbe y> et contre les prêtres qu'il gratifiait de l'épithète de « corbeaux ».
Aussi avait-il trouvé spirituel d'assister au mariage avec toutes les allures d'un homme, peut-être mal élevé, mais en tout cas bien au-dessus des préjugés
de la gent dévote capable de s'incliner dans un temple devant le Créateur du monde et des choses.
Pour bien marquer sa supériorité, il affecta de rester assis pendant toute la durée de la cérémonie; l'indifférence voulue qui s'étalait sur sa figure faisait place de temps en temps, et surtout pendant les moments où le commun des mortels s'agenouille, à un dédaigneux sourire. Enfin et pour comble, un journal ostensiblement déployé remplaçait le livre de prières.
Cette attitude scandaleuse avait été remarquée par tous, et particulièrement par mon ami, qui garda, comme on dit communément, une dent à ce fanfaron.
Quelque temps après, des affiches apposées dans Paris annonçaient la
première représentation d'un drame dont d avance, les journaux spéciaux faisaient grand cas. Selon l'usage, le nom de l'auteur n'était pas indique, mais on le savait quand même : ce n'était autre que le jeune et sceptique Meldois.
En ce temps-là, il était plus facile qu'aujourd'hui d'assister à une première représentation, — moyennant paiement, bien entendu; — plus tard seulement, avec Victor Hugo, Scribe, Alexandre Dumas...., les Premières furent réservées aux critiques influents et aux ban et arriére-ban des frères et amis des auteurs.
Dès que Oswald eut appris la a solennité théâtrale » en expectative, il demanda et obtint un congé de huit jours, pendant lesquels on le vit multiplier ses visites chez tous ses amis, — lesquels étaient fort nombreux.
De temps à autre, il faisait une courte apparition à la librairie, et, à son air mystérieux, nous jugions bien qu'il y avait quelque anguille sous roche...
Aussi ne fûmes-nous nullement surpris de recevoir des billets numérotés, et pour les meilleures places, pour assister cà la première représentation dont s'agit, accompagnés d'une invitation collective, signée par Oswald, au nom d'un comité imaginaire.
Dans un café voisin du théâtre, plus de deux. cents jeunes gens, recrutés dans le meilleur monde, nous attendaient et, à leur tête, Oswald !
Après avoir reçu des explications et des instructions accueilhes par des rires unanimes d'approbation et nous être armés chacun d'un gros volume in-octavo, acquis d'avance par le fameux comité, tous les conjurés — car nous
LES SUITFS D UNF MYSTIFICATION 129
Tctions bel et bien — se rendirent par petits groupes aux places assignées.
Le commun des mortels s'aperçut bientôt que les fauteuils de balcon, d'ordinaire si parsemés de minois féminins, étaient exclusiveiiient occupés par des jeunes gens d'une mise irréprochable et portant chacun un volume sous un bras; on nous vit assis gravement, avec l'air navré de croque-morts qui, par mégarde, auraient pris part au deuil des familles dont ils ont emporté les membres !
Alors, un grand mouvement de curiosité se fit autour de nous, tant dans la salle que sur la scène, d'où les acteurs et actrices, à travers les judas du rideau, nous contemplèrent, non sans inquiétude.
Au lever du rideau, les 250 volumes jusqu'alors tenus sous nos bras, passé-
rent dans nos mains, s'ouvrirent avec fracas et à la même seconde. Chacun de nous, sans prêter aucune attention au jeu des acteurs, ni aux péripéties du drame se déroulant, était plongé, du moins semblait i'être, dans les délices d'une lecture absorbante.
La première tirade, que soulignait de ses bravos de commande, la claque juchée dans les hauteurs, fut suivie d'un mouvement convenu d'avance :
Les deux cent cinquante lecteurs tournèrent les deux cent cinquante feuillets des deux cent cinquante volumes. Cela se fit avec promptitude et avec une régularité toute mécanique; nous avions Tair d'être mus par un ressort. Ce mouvement très inattendu produisit un bruit, un Rsrs, Rsrs, Rsrs, semblable au bourdonnement d'un essaim de mouches, qui attira tout naturellement
l'attention des spectateurs. Tandis que sur la scène on était ahuri, le public se tâtait s'il devait se fâcher ou non. Les lecteurs, eux, restaient impassibles.
A la deuxième tirade, même jeu précis. Le rire commença. A la troisième, toujours même jeu; cette fois, le rire l'emporta. Il éclata, irrésistible, entier, sans retenue. Le drame était noyé, fini. Ceci avait tué cela.
L'auteur de la pièce avait bien dépêché quelques-uns de ses amis, des journahstes, qui évoquèrent vaguement l'idée dun duel. Comme nous étions nombreux, tous solidaires et qu'ainsi le fait-divers menaçait de tourner au tragique, ils n'insistèrent pas. Oswald eut même soin d'informer l'auteur infortuné de la cause première du complot, et celui-ci dut vider la coupe d'amertume jusqu'à la lie.
Je n'en finirais pas si je devais vous raconter tous les autres traits lancés par Oswald sur amis ou ennemis. Pour satisfaire son penchant à la mystification, son esprit toujours en éveil, inventait mille combinaisons auxquelles le corps, c( la bête », comme le dit Xavier de Maistre, prétait un concours intéressé.
Nul acteur ne pouvait rivaliser avec lui dans l'art de se grimer; sa figure pouvait exprimer toutes les sensations humaines avec une étonnante facilité.
Lorsque sa verve mystificative s'exerçait sur ses collègues, individuellement ou collectivement, il engageait presque toujours un pari quelconque; neuf fois sur dix, pour être franc, Oswald était ranqueur.
Aussi étions-nous sur nos gardes
lorsque, vers la fin de Tannée 183., OswalJ nous eut prévenus qu'il nous jouerait à tous une fiirce et ce, le premier Janvier même.
Très résolus à ne pas nous laisser surprendre, car une somme assez considérable et les frais d'un festin projeté étaient l'enjeu, chacun surveillait les faits et gestes de notre ami qui, de son côté, gardait le silence; mais il avait l'air de se réjouir énormément de la terreur comique avec laquelle nous attendions les événements.
Au jour indiqué, chacun des intéressés reçut une lettre qui contenait ce seul mot : ce Remember y> (souvenezvous); précaution gracieuse, mais inutile ; tous, nous avions juré de gagner la partie.
Or, ce jour, selon une coutume trop peu suivie ailleurs, les magasins étant
fermés, le chef de la maison H... reçut la visite de son personnel, dont une délégation lui présentait les vœux et compliments d'usage. Un déjeuner monstre était le couronnement d'une cérémonie d'autant plus touchante que chacun des convives avait trouvé au dessert une boîte à bonbons renfermant autre chose que des dragées.
On venait de prendre congé du chef de la maison; les convives s'en allaient par groupes sympathiques, les vieux avec les vieux, les jeunes avec les jeunes. Oswald, les parieurs et moi nous formions l'arrière-garde et nous opérions notre retraite en très bon ordre par le grand et superbe escalier en pierre qui conduisait des appartements de notre
patron à la rue. Soudain Oswald, qui n'avait cessé de goguenarder, prit les devants et, tournant deux ou trois fois sur lui-même, dégringola rapidement la totalité des marches dudit escalier pour, arrivé au bas, rester étendu sans bouger.
Le premier moment de stupéfaction passé, un mouvement instinctif poussait mes amis vers Oswald. Je leur barrai résolument le passage.
— Eh bien, eh bien ! qu'allez-vous faire ?
— Secourir notre ami qui... !
— Votre ami qui, quoi ? vous êtes donc bien pressés de perdre notre pari ? Mes compliments sur votre bon cœur, mais, sapristi, que vous êtes naïfs î Inutile de se mettre en frais d'imagination avec vous ; pourtant la ruse ici est bien évidente. Allez-3^ si vous voulez ;
qu.int à moi, pas si bête ! video lupiiw ! je vois le truc (traduction libre).
Je n'eus pas grand'peine k convaincre mes amis; aussi de nombreux quolibets furent-ils adressés du haut de l'escalier, à Oswald, étendu dans le bas.
Très décidés à ne pas nous laisser émouvoir par les grimaces de notre rusé camarade, nous nous approchions de lui et nous l'entourâmes tous.
Tandis que les uns continuaient les objurgations burlesques, les autres s'acharnaient à tourner, ci retourner et à soulever Oswald. Celui-ci répondait à chaque bourrade par d'horribles grimaces entrecoupées de cris de douleur, aigus et inarticulés, auxquels d'unanimes éclats de rire faisaient chorus. Le plus impitoyable, hélas! c'était moi.
Lr:s suitf:s d unt^ mystification 157
A plusieurs reprises il s'était produit des mouvements d'hésitation provoqués par les cris vraiment lamentables de notre ami. Très convaincu que celui-ci, dés qu'il aurait réussi à se faire passer pour un homme mortellement blessé, se redresserait en ricanant, je mis mon amour-propre à maintenir lo vide autour de lui et à étouffer les défaillances. Je ne réussis que trop et aucune main secourable ne fut tendue à celui qui se tordait devant nous dans les convulsions d'une cruelle agonie.
Un dernier cri, rauque et lugubre, accompagné d'un regard, tout à la fois terrible et douloureux, mit fin à notre bruyante gaieté.
Brusquement, instinctivement, nous sentions le drame, chassant la comédie.
Il était trop tard. Oswald gisait inanimé à nos pieds !
De longues années se sont écoulées depuis lors, mais toujours je revois la scène du jour de l'An, le rôle que j'y ai joué et le regard dernier de celui qui a payé de sa vie son penchant Dour la mystification.
Le lendemain il reçut la visite d'un honinie de loi, (Page 152.)
L'HOMMB FATAL
'histoire suivante fut racontée par l'éditeur et imprimeur Jules Le C. . . .
Il y a plusieurs années déjà, et avant que je ne prenne la suite des affaires de mon père, je fus envoyé par lui en Angleterre. Je devais y étudier les publications de nos voisins d'outre-Manche et me perfectionner dans la langue anglaise . Muni de bonnes recommandations, je n'eus pas de peine à trouver un bon emploi et bientôt d'excellentes relations, sans lesquelles la vie à Londres est insup-
portable. Mon patron, Mac DufFy, un Irlandais, tenait son commerce . dans Pater noster Row, une petite rue sale et étroite qui ressemble, par une analogie tout au moins bizarre, à la rue Cassette; toutes deux sont habitées presque exclusivement par des éditeurs.
Juste en face de nous, au n° 31, se trouvait la boutique d'un éditeur spécialiste, au point de vue anglais : James Boucarrel, tel était son nom, était Irlandais comme mon patron et fer\^ent catholique. Depuis plus de vingt ans il était l'éditeur attitré du clergé catholique, métier ingrat s'il en fut , qu'il exerçait avec un dévouement de chien caniche. Plusieurs fois, la canaille de Londres avait marqué son passage dans Paster noster Row, en lui saccageant et en pillant sa boutique aux cris de : ce A bas le papiste ! » Une fois même il n'é-
l'homme fatal 143
chappa au massacre que grâce à l'intervention de mon patron, de qui je tiens ce détail ; malgré tout, James Boucarrcl continua à servir sa clientèle dont il partageait la bonne et la mauvaise fortune.
Cette dernière paraissait avoir une préférence marquée pour notre voisin, qui se trouvait plus d'une fois dans les situations les plus difficiles. Lorsque enfin O'Connel soutint la lutte de laquelle devait sortir au moins une quasi - tolérance religieuse, la période préparatoire de cette lutte devint la plus critique pour M. Boucarrel.
Les Londoniens étaient exaspérés contre les catholiques en général et contre Boucarrel en particulier.
Il fut mis dans une sorte d'interdit.
Ses affaires en périclitèrent. Peut-être aussi ne trouva-t-il pas auprès du clergé
irlandais l'aide et l'assistance auxquelles son long dévouement lui donnait incontestablement droit.
Cependant et au moment précis où la rumeur publique prédisait sa très prochaine chute, on vit soudain la maison Boucarrel reprendre un nouvel essor, au très grand étonnement, bienveillant d'ailleurs, de mon patron.
Un beau jour, on vit une nuée d'ouvriers repeindre et redorer avec acharnement tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la boutique ; le gaz flamboyant remplaça les quinquets fumeux et démodés; enfin, au haut de la devanture toute remise à neut se détacha de nouveau en grandes et belles lettres d'or, la raison sociale, James Boucarrel, mais aug-
L'HOMMIi FATAL I^',
mentée de ces deux mots : « And O »
(et Compagnie), qui doniicaient l'explication de cette transformation :
L'éditeur en détresse avait trouvé un sauveur, du moins il le prenait pour tel. Les événements ultérieurs devaient lui prouver combien il s'était trompé. Mais, n'anticipons pas, et laissez-moi vous présenter le personnage anonyme, désigné par les deux lettres ce C*" » . Il vaut la peine qu'on s'y arrête, car c'est lui le héros de cette histoire.
(c EHas Dull, Esq. William street, i, St-James ». Ce nom officiel et véritable du prétendu sauveur de Boucarrel, n'était guère connu dans Pater noster Row, où il n'était désigné que sous le sobriquet « Le Cosaque », surnom dû
I4à SOUVENIRS D'UN VIEUX LIBRAIRE
à son couvre-chef et à un jeu de mots dont voici l'origine :
Ledit Elias Dull était propriétaire d'un chapeau particulier ; chapeau antédiluvien, chapeau polyforme, chapeau râpé, chapeau incomparable ; ajoutez que jamais personne ne vit ledit chapeau quitter le chef d'Elias Dull, en sorte que quelques-uns prétendaient qu'il y était vissé, collé ou cousu. Et les commentaires d'aller leur train :
— Il est chauve, ricana l'un.
— Il a des cheveux verts, pensa tout haut celui-ci.
— Chut! il a des... bosses, opina un autre. Et ainsi de suite.
— ce Voici le « Hat man » (l'homme au chapeau), » dit un jour un libraire.
— Un Hetman, tiens ! c'est « un cosaque, » alors, répliqua un loustic qui
passait. Et ce nom resta à Elias Dul!
jusqu'à sa mort.
Si le chapeau du ce Cosaque » semblait ainsi rivé sur sa tcte, l'homme, à son tour, paraissait expressément créé pour son chapeau, dont il était le complément : une figure terreuse, glabre, bilieuse, des traits macérés; les moustaches en brosse, les lèvres serrées, le nez contracté; les yeux ternes cachés sous d'épais sourcils, repliés et demi-clos, semblables à ceux d'un fauve. Signe particulier : nul ne se souvenait l'avoir vu rire.
Cette tête reposait sur un corps lourd, et ce corps lourd, sur des pieds d'éléphant. Des vêtements démodés, usés et crasseux couvraient le tout. De son passage au « Foreign-Office » et d'un séjour en France, le Cosaque avait été gratifié de la rosette de la Légion d'honneur. On n'a jamais su pour
mS souvenirs d'un vieux libraire
quelle raison, ou pour quel service rendu à notre pays.
Dans Pater noster Row, ce personnage était, en même temps, craint et recherché : sans être précisément l'inventeur « des crocodiles empaillés», le Cosaque passait pour exercer une industrie semblable. Possesseur d'une fortune — respectable quant au chiffre, — d'une avarice sordide et peu enclin à la compassion, il avait tout ce qu'il faut pour ce genre d'affaire, qui consiste à prêter d'une main, ci reprendre de l'autre, et à s'en faire des rentes. Quant aux malheureux qui étaient tombés dans ses filets, il ne les lâchait habituellement que lorsqu'il ne leur restait plus que les yeux pour pleurer. On citait un assez grand nombre de gens qui traînaient une existence misérable, après avoir été ruinés par les « secours financiers du Cosaque » .
l'homme fatal 149
Tel était Thomme auquel, faute de mieux, le pauvre Boucarrel dut s'adresser pour se tirer d'affaire. Contrairement à ses appréhensions, sa requête ne fut pas repoussée; mais le Cosaque, après avoir écouté les doléances de l'éditeur, demanda du temps pour trouver a une combinaison »,— mot favori, dont il se servait pour déguiser ses plans de dévalisation.
Un mois environ après cette démarche, la fameuse combinaison était trouvée : l'argent, disait le Cosaque, était rare, et c'est à grand regret qu'il dut refuser le prêt sollicité. Mais l'intérêt qu'il portait à un homme si honorable, si actif, lui avait suggéré une idée pratique et pouvant remettre à flot la maison si près de sombrer.
— Vous m'avez demandé de l'argent, lui disait-il, malheureusement je n'en
I$o SOUVENIRS D UN VIEUX LIBRAIRE
ai pas; mais je vous offre un apport de 50,000 volumes assortis d'une excellente bibliothèque publiée par un de vos confrères dont j'ai racheté la propriété. En comptant ces volumes à i shelling (i fr. 25) lun, je vous compléterai, par un appoint en espèces, la somme que vous m'avez demandée. Pour me garantir de ce sacrifice, vous me souscrirez une traite unique, payable à présentation, ce qui ne se fera, mon cher, qu'après vente du dernier volume; en outre, simple formalité, vous me céderez votre établissement; vous serez ainsi à l'abri de vos créanciers. Ceci restera entre nous. Officiellement, vous resterez en nom, mais vous ajouterez g: C » à votre enseigne. Ah! j'allais oublier : Je retiendrai du versement que j'ai à vous faire les intérêts et une part raisonnable du bénéfice que vous ne
manquerez pas de faire sur mes livres.
Boucarrel, absolument effaré, pensa bien que, livres pour livres, il préférerait des livres sterling; mais, pressé par le besoin et avec l'aveuglement qui caractérise les gens nécessiteux, il signa un traité léonin et... sa perte.
« Les 3 0,000 volumes d'une excellente bibliothèque » étaient, ce qu'on appelle en librairie, des rossignols de première catégorie. Malgré les efforts les plus désespérés, la vente ne parvenait pas à couvrir les frais de publicité, encore moins à constituer un capital. Le peu d'argent versé et le produit des autres affaires ne purent suffire aux intérêts; et surtout à la — part raisonnable du bénéfice — demandée par le
« Cosaque », dont les exigences et les tracasseries usurières allaient en augmentant de jour en jour. Le pauvre diable, plus ruiné que jamais, en perdit le repos et le sommeil.
Boucarrel, saigné à vif, torturé, désabusé, miné par le chagrin, déjcà un pied dans la tombe, s'était révolté à la fin.
Une scène terrible éclata un jour entre les deux hommes, entre le bourreau et la victime. Exaspéré de la dureté et de la jactance de l'implacable « philanthrope », Boucarrel lui montra la porte. Le « Cosaque », sans se déconcerter, répliqua comme Tartufe à Orgon :
C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître, La maison m'appartient, je le ferai connaître.
Effectivement, le lendemain, Boucarrel reçut la visite d'un homme de loi, tout de noir habillé, qui exhiba la fatale