ELIAS DULL
Esquîre.
« Cétait un homme de Biens, »
E que j'ai à vous dire n'est pas un conte, ni rien d'approchant, dit M. M...., le représentant d'une bonne et vieille maison de Tournai. Cest plutôt une galerie de portraits esquissés par moi chez L... L..., notre ancien confrère.
La commune du Grand-Montblanc, dans les temps dont je vous parle, avait deux particularités :
i"" Son parc entourant un couvent célèbre où Charles X venait souvent chercher des conseils et des consolations;
2"^ Un modeste pavillon où le confrère en question vivait, chef adoré d'une famille patriarcale, entouré d'une femme modèle et de six enfants, garçons et filles.
Ce petit pavillon perdu dans les arbres et les fleurs avait été le lieu de pèlerinage de tous ceux que la Muse avait taquinés, romanciers, dramaturges ou poètes. On y trouvait la porte toute grande ouverte, bon accueil, le couvert mis et la bourse toujours prête à secourir les nécessiteux.
Cela dura ainsi pendant de longues années. Un désastre inattendu et immérité vint troubler la carrière commerciale de notre ancien confrère qui, heureuse^
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ment pour lui, eut d'autres cordes à son arc.
En attendant, il dut restreindre son train de maison, serrer les cordons de sa bourse et diminuer le nombre des plats (j'ajoute culinaires, pour éviter des sous-entendus). Ces mesures, la dernière surtout, eurent pour conséquence d'éloigner bon nombre des compagnons des jours heureux; ils se dispersèrent rapidement et tournèrent le dos sans vergogne à cet homme si mal avisé !
Aujourd'hui enfin le vide s'est fait autour de l'ancien Mécène; peu des convives d'alors ont continué à le fréquenter. Mais j'ai gardé, gravé dans mon cerveau, un souvenir ineffaçable des principaux d'entre eux; plusieurs sont devenus célèbres, d'autres sont venus grossir le bataillon des ratés. Leurs œuvres sont connues et iugées et je
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n'ai pas l'intention de m'en occuper.
Qu'il me soit permis au contraire de vous les dépeindre en déshabillé, de les examiner avec vous par le menu; de chercher, en un mot « les petites bétes )) sur ces grands hommes ou réputés tels.
A cet effet, nous allons taire un pas en arriére et assister ensemble à une soirée chez le Mécène du Grand-Montblanc.
Nous sommes au printemps. Le couvert est mis dans le jardin même. Nous arrivons un peu tard, car on approche du dessert. Comme moi, vous êtes frappé de l'acharnement que met un convive à démolir un « Parfait au café » dont à lui seul il absorbe la moitié.
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Ceux qui Tentourent contemplent avec mélancolie cet entremets qui diminue sans cesse.
Mais personne n'ose protester, car ce convive, le hmeux Jean Manassè, est fort redouté. Gourmand et très lettré, il remplit ici son ventre et les fonctions d'oracle littéraire. Justement il commence à pérorer et un grand silence se fait ; il n'est interrompu que par le bruit produit par la chute d'innombrables fraises des bois dont l'oracle, tout en pérorant, transvase la presque totalité dans son assiette.
A part ces petits travers, je dois cependant dire que Manassé est un érudit qui possède notre langue et manie la plume d'une façon supérieure. Il est l'auteur d'un drame, /(^ Familk cTArahcUe, dont je n'ai jamais nu m'expliquer le fiasco.
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Son voisin immédiat, que vous voyez lancé dans une discussion d'Esthétique, c'est Chlodomir, un peintre hongrois. Il cache son vrai nom à cause de son frère, compromis dans une aventure poUtique. Rêveur qui a abandonné la palette pour se noyer dans l'émission et la discussion des théories les plus extravagantes, il est absorbé, jour et nuit, par les soucis que lui cause un tableau idéal, toujours entrain et jamais achevé. Balzac l'a prévu, car vous avez devant vous le type de Frenhofer, le peintre architoqué du ce chef-d'œuvre inconnij. »
(( Infect, vous dis-je, tout bonnement infect! » Cette phrase, plus moderne
qu'élégante, vient d'être prononcée, accompagnée d'un rictus de mépris, par un jeune homme, du nom de Blanjon.
Celui-là ira loin dans l'art — de critiquer son prochain. A peine échappé des bancs classiques, il a été pris d'un souverain dédain pour le passé et le présent; il l'exhale sous forme de satires intitulées : « les Mouches, » publiées dans une Revue obscure.
La phrase entendue s'appliquait à Molière, auquel Blanjon vient de dire son fait. Pauvre Molière!
Le sonnet d'Arvers! oui! non! si!
non! On réclame le sonnet d'Arvers que récitera tout à l'heure sir Benjamin [\{acfer, un poète irlandais, à qui le Paris littéraire doit les ce Jours sans
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soleil. y> Cet enfant de la verte Irlande a un culte particulier pour Arvers et des méchantes langues prétendent que c'est le seul auteur dont il ait lu les œuvres en entier; pour les autres, il se contenterait de graver dans sa mémoire les titres de la couverture.
C'est, au surplus, un bon et loyal garçon, recherché des auteurs dont, à priori et par pure camaraderie, il vante partout les mérites.
Aux premières surtout, les applaudissements de Benjamiîi Macfer sont devenus légendaires, car souvent, hélas, ils contrastent avec les chutes du lendemain.
Le beau blond à la tête de Christ, c'est le poète au doux langage, c'est
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Tenfant chéri des dames ! Actuellemcni ses livres sont dans toutes les mains et le succès lui fait risette. Il n'en est pas moins resté fidèle à notre hôte, qu'il n'a point abandonné dans les jours difficiles. 11 a subi, comme lui, une période d'attente et de lutte. De ces temps, je vais vous régaler d'une anecdote suffisamment méchante; il faut bien nous venger de ses succès! Donc, Vitelliiis Piédei, car tel est son nom, avait fait un drame, ni bon ni mauvais qui eut pour titre : Justice. Désireux de le voir joué, il avait déposé son manuscrit chez le Directeur de la maison de Molière.
Au bout de quelques semaines, n'entendant plus parler de rien, Fitcllius sut se ménager des inteUigences dans la place (par les femmes, bien entendue Le Directeur, un jour, fut pressenti par une étoile dont le nom m'échappe.
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— Que pensez-vous, cher Directeur, du drame de Vitellius Piédez?
— Ah! oui, répHqua celui-ci, vous me demandez ce que j'en pense?
— Mon Dieu, oui, car je m'intéresse à ce garçon qui a du talent. Voyons, cher, qu'en pensez-vous?
— Hum, je pense, dit le Directeur, qu'après tout, il faut rendre cette Justice à Vitellius
11 n'eut pas besoin d'achever, car la belle étoile s'était évanouie à ces paroles sévères! Le mot fut néanmoins colporté, par un ami naturellement, jusqu'au domicile de Vitellius, qui, outré, retira son drame dès le lendemain.
Silence! voici Etienne Beaugardé qui
va réciter un sonnet. Il mérite d'être écouté :
Quelle soie aux baumes de temps Où la chimère s'exténue Vaut la torse et native nue Que, hors de ton miroir, tu tends.
Les trous de drapeaux méditants S'exaltent dans notre avenue :
Moi, j'ai ta chevelure nue Pour enfouir mes yeux contents.
Non ! la bouche ne sera sûre De rien goûter à sa morsure S'il ne fait, ton princier amant.
Dans la considérable touffe, Expirer, comme un diamant, Le cri des Gloires qu'il étouffe.
Vous n'avez pas compris et moi non plus, mais gardez-vous de faire connaître votre opinion. Par suite d'un accord tacite, il est convenu que ces vers — absolument incohérents — sont
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sublimes et d'une clarté foudroyante.
Approchez-vous de leur auteur, causez avec lui et vous serez surpris de ses paroles sensées et intéressantes; c'est un homme doux et inofFensif, dés qu'il ne parle plus le langage des Dieux.
Voyez le délire qui semble s'être emparé d'un groupe tout particulier!
ces admirateurs de Beaugardé sont les adeptes d'une toute nouvelle école, je devrais dire « église », hors laquelle il n'y a point de salut! Tortionnaires d'un nouveau genre, ils n'admettent pas la préoccupation surannée des écrivains amateurs de la forme; leur idéal sera atteint le jour où l'on pourra dire que
« \c français dans les mots brave l'honnêteté. »
Au surplus l'enthousiasme dont ils
viennent de faire montre est de pure convention. Si vous pouviez les suivre tantôt lorsqu'ils se rendront chez eux, vous en entendriez de belles! Éreinter ceux qui sont « arrivés » est une occupation qu'ils exercent magistralement.
Touchante confraternité !
Les bravos suscités par le sonnet de Beaugardé ont éveillé en sursaut un voisin, bon garçon, mais peu aimable pour les c( gens de lettres )) et surtout pour les poètes qu'il exècre.
— Si au moins ces gens, dit-il à l'oreille de sa femme, faisaient des vers en prose, on comprendrait; et encore!
11 a cependant une qualité, celle de propriétaire dans laquelle il excelle. Lui aussi poursuit un idéal qu'il n'a pas en-
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core pu atteindre, à savoir : de toucher des loyers sans être obligé de louer ses propriétés!
Le monsieur qui se trouve en face de cet ennemi des Muses s'appelle François Bourguignon. En ce moment, il cherche à faire partager à un autre invité, sans y réussir, les satisfactions que lui procure l'étude des vieux parchemins; il vient de lui expliquer que le More de Venise, de Shakespeare, n'était point un nègre, mais un capitaine français du nom de Morel; des documents tirés des archives, couverts d'une vénérable poussière, déterrés par lui, en fournissent la preuve indubitable.
Mais voyez donc la malechance : pendant cette démonstration d'un si haut intérêt (!), cet aimable savant verse à
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pleines mains la succulente chartreuse dans le corsage d'une voisine. Signe de race, car tout savant qui se respecte doit être distrait sans merci.
La farouche crinière de lion que vous voyez frissonner là-bas appartient à Timoléon Cédalc, vrai paysan du Quercy.
De son bagage d'auteur vous connaissez sans doute « les Désespérés y>, cette remarquable idylle de haine et d'amour.
Saviez-vous comment il a trouvé les noms dont la singularité a frappé tout le monde? Timoléon possède des alphabets en bois blanc; lorsqu'il veut donner un nom à un personnage de ses romans, il jette les lettres en l'air; une fois retombées, les plus rapprochées d'entre elles formeront le nom désiré.
C'est ainsi qu'il a obtenu « le nommé Kreugs, y> a Toumpretsch le butor »
et autres. Hahent sua fata...!
Pénétrons un instant dans le salon où se sont réfugiées les dames. Pour ne pas entendre les discussions littéraires, elles subissent, en ce moment, un autre supplice :
Un ancien ténor, vénérable ruine du temps de Louis XVIII, veut à tout prix chanter un grand air tiré de Romeo, de Bellini. Il produit un effet de casserolle fêlée, couvert par des applaudissements frénétiques qui émanent de son fils, Lucas Semelle, un sculpteur raté a force de s'être entendu exalter par son père. C'est le génie mourant applaudi par un génie noyé dans les louanges irréfléchies et prématurées du cénacle
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paternel. Soyons charitables et passons
Le gros bonhomme, que vous voyez, si empressé auprès de ces dames, a pour nom Marqiiiset. Il se dit journaliste, mais on n'a pu encore découvrir la feuille le long de laquelle il aurait déposé sa prose. C'est le manuel vivant du parfait célibataire dont le couvert est mis partout où la femme domine, grâce à une collection de clichés galants qu'il débite à tout propos. Forcément égoïste, il a un culte spécial pour la bonne chère. Aussi, dés qu'il apercevra les restrictions culinaires de son hôte, le verra-t-on à l'avant-garde des fuvards. Qiie le remords lui soit léger!
Nous allons, à mon grand regret.
être obligés de nous retirer; la vague inquiétude qui se lit sur tous les visages me prédit une catastrophe. C'est à qui disparaîtra au plus vite! D'où vient ce mouvement de recul? à quoi attribuer ce commencement de désagrégation?
C'est VHuillier de l'île d'Eve, le dernier rejeton d'une famille quasi royale qui se lève; il tient à relire, pour la vingtième fois, (( la Terre neuve », un drame qui promet, allez, et qui fera du bruit dans Landernau. L'action se déroule dans le Canada, que l'auteur, fort insouciant en matière d'histoire naturelle, a peuplé de lions et de tigres, d'une férocité implacable envers les Anglais, mais doux comme des moutons avec les indigènes.
J'ai fini, Messieurs, car le mouvement prévu s'est dessiné ; pendant que ledit L'huillier de l'île d'Eve achève le
sixième acte, et au moment le plus pathétique où Miss Ellen, voyant son fiancé dévoré par deux lions, s'écrie : « Ciel ! pourvu qu'ils ne lui fassent pas de mal ! » tout le monde se sauve à l'anglaise, les uns pour aller se coucher, les autres pour rentrer à Paris.