‹ Souvenirs d'un vieux libraireChapitre 29 sur 39 · II*^ PARTIE · texte numérisé non relu

II*^ PARTIE

LR MANUSCRIT

onos, par la disgrace de Dieu, unique habitant de monolithos, a tous ceux

QUI LES PRÉSENTES LIRONT, SaLUT,

Je conçois aisément que la lecture de ce qui va suivre produira plus d'une fois des étonnements, enfantins à mon point de vue, mais fort légitimes au point de vue des humains. Par cela

même que ces événements n'ont après tout rien que de très logique et nullement fantastique, ils exciteront une plus grande incrédulité.

Tels que j'observe mes frères terrestres, ils attachent plus de croyance au merveilleux et au mystique, qu'à la vérité et à la logique, comme le dit très bien un de leurs poètes :

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Aussi, en observant les innombrables transformations de leurs rapports avec le Créateur, j'en ai appris long sur ce besoin de rejeter le vrai et d'accepter le faux; mais ayant, avant tout, le désir d'être publié, d'être répandu et lu dans tous les pays, mon futur éditeur me saura gré de lui avoir, à l'avance, évité des démêlés avec les autorités plus ou moins spirituelles de la terre.

Ceci dit, j'ai hâte de me présenter à mes lecteurs, de leur donner mon état civil qui remonte assez haut dans l'antiquité. Ma naissance, en effet, est antérieure à celle de Gain; elle eut lieu sous l'arbre de la science, le jour même où mes parents commirent l'inconséquence de mordre dans la pomme fatale.

Je ne pense qu'avec effroi aux péripéties de ce drame, dont mes parents, qui sont aussi ceux des humains, furent la cause, et dont je fus la toute première victime, contrairement à ce qui se lit dans la Genèse.

Dieu, en dictant à Moïse ce chapitre et en omettant de citer les faits qui me concernent personnellement, a-t-il

voulu réparer un mouvement tout au moins intempestif, cela est possible^ et peut se soutenir avec d'autant plus de raison, que bien des puissants de la terre qui sont, comme on sait, faits à son image, ont supprimé bien des pages de leur histoire, afin de passer sous silence les actes de cruauté ou d'injustice qui n'ajouteraient rien à leur gloire, bien au contraire.

Voici, pour en revenir à ma naissance, ce qui s'était passé. A peine Eve eut-elle invité Adam à mordre dans la pomme, que Dieu, qui depuis quelque temps était de fort méchante humeur, pour des raisons que j'expliquerai plus loin, pénétra dans le Paradis, appelant Adam d'une voix qui n'avait rien de rassurant pour mon pauvre père. Tandis que celui-ci se cachait comme on sait, ma malechance voulut que le Créateur m'aperçut

soudain, et m'empoignant sans plus de façons :

— Voilà, s'écria-t-il, voilà donc le fruit de votre désobéissance ; voilà celui qui sera comme les Dieux, voyant le bien et le mal (i) ! Mais du moins, ce ne sera pas sur ma terre de prédilection que vivra cet immortel malgré moi, témoignage vivant de la désobéissance de mes créatures !

Ce disant, il me lança, hélas ! dans l'immensité des espaces, où je pensais bien être broyé ou anéanti. Par bonheur, le Créateur en courroux m'avait lancé noiens volens, dans la direction de Monolithos, ce petit satellite imperceptible pour les hommes, mais suffisamment grand pour moi, qui d'ailleurs

(i) Eritis sicut dii, scientes bonum et malum {Genèse, chap. III, verset y).

n'avais pas le choix. Aussi je m'y cramponnai avec l'énergie du désespoir. Par un mouvement irréfléchi mais assurément déjà héréditaire, je me jetais à genoux pour remercier le Créateur, — quoique, entre nous, j'aie bien souvent trouvé, qu'en toute justice, j'aurais pu me dispenser de cette marque de gratitude.

Depuis, lors des catastrophes, nombreuses et terribles survenues sur ma terre natale, yai bien souvent appliqué cette pensée aux humains, mes frères, dont me sépare un destin immuable.

Pour ce qui est du déluge, en particulier, ces pensées quelque peu désobligeantes pour le Créateur ont même pris un développement qui m'aurait attiré

de sérieux désagréments, si je les avais h\t connaître ailleurs que chez moi.

Plus d'un, en effet, a payé de sa vie des opinions qu'il a soutenues, et qui, assurément, étaient moins radicales que la mienne.

Comment se foit-il, me disais-je par exemple, en assistant terrifié à la destruction presque totale de mes aïeux, que le Créateur, après avoir attendu des centaines de millions d'années pour nous créer ensuite d'une façon si précipitée, n'ait pas mis quelques siècles entre l'élaboration et l'exécution de son œuvre merveilleuse ?

Faute d'en avoir agi ainsi, il a eu bien des déceptions, au point d'être obligé. Lui, le Tout-Puissant, de se repentir d'avoir fait l'homme sur la terre (i).

(i) Genèse, chap. VI, verset VI.

Le lecteur se demandera sans doute comment moi, nouveau-né, je pouvais savoir tout cela, ayant à peine eu le temps de me reconnaître?

Je dois donc quelques explications sur ma constitution, sur les ressemblances et les dissemblances qui existent entre les terrestres et moi.

Il est nécessaire de ne pas oublier que je suis né avant que mes parents fussent chassés du Paradis et frappés de maux nombreux, parmi lesquels la lutte pour l'existence et la mort finale. Lancé si inopinément dans l'espace et un peu oublié dans la bagarre, je ne fus pas compris dans l'anathéme divin et je gardais les privilèges de nos constitutions premières, notamment la

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coiiccplion immédiate des choses de l'immortalité; non pas l'immortalité qui s'acquiert par des actions d'éclat, ni celle qui se délivre sous la coupole de l'Institut et que j'ambitionnerais si j'étais sur terre, mais l'immortalité physique et matérielle. Certains privilèges y sont attachés qui compensent en quelque sorte l'isolement dans lequel je me trouve : les sens, si atrophiés chez les terrestres, sont restés chez moi dans tout leur éclat primitif. La vue et l'ouïe, notamment, sont cent fois supérieurs aux vôtres. Il est vrai que les hommes ont depuis peu renforcé le sens de la vue par de puissants télescopes, mais cet admirable instrument n'est pas à la portée de tout le monde, il est le privilège de quelques-uns seulement, difficile à suivre et à porter, surtout en voyage. Pour être juste, je dois dire

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que celte découverte fait le plus grand honneur à son inventeur.

Pour ce qui est de l'ouïe, je m'étonne que quelque mortel, plus perspicace que les autres, n'ait pas trouvé le secret de reconquérir la précieuse faculté d'entendre et de se faire entendre à des distances prodigieuses (i). Toujours est-il qu'il m'est donné de percevoir très distinctement les bruits de la terre, tels que le tonnerre, le canon et divers autres, et, lorsque je veux distinguer même des voix humaines, il me suffit d'appliquer mon oreille contre un superbe bloc de métal qui répercute admirablement les paroles de celui avec

(i)Monos ne savait pas, à ce moment, que ce siècle ne finirait pas sans avoir résolu ce problème et ne pouvait pas prévoir les précieuses découvertes qui s'appellent le Téléphone, le Microphone et autres.

{Note de l'èdileiir.)

qui — par la force de la pensée — je suis en communication.

Au point de vue purement animal, je suis exactement semblable aux mortels et soumis aux mêmes lois. Je bois et je mange comme eux et iMonolithos me fournit des mets en abondance.

Végétarien par nécessité, j'ai trouvé néanmoins mille moyens d'imiter les mets terrestres les plus recherchés: le poisson, le gibier et toutes les viandes. Je suis arrivé à la perfection de ces imitations en améliorant par de savantes combinaisons mes fruits et mes légumes.

Mais quelle différence entre mes imitations nutritives et celles des habitants de la terre ! J'assiste avec stupéfaction à l'audace des sophisticateurs qui s'acharnent

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à produire de la nourriture artificielle qui n'améliore qu'une chose : la bourse des coupables industriels qui la produisent.

Qiiand je pense aux vins, résultats de cent combinaisons chimiques, aux sucres faits avec des sables distillés, aux alcools extraits de vieilles chaises, aux grains de café fabriqués avec de la mie de pain dans lequel le plâtre a été mêlé à la farine...??? Oui, quand je vois toutes les infamies des falsificateurs, les produits les plus extravagants vendus sous mille formes, j'admire la patience et la force de résistance des peuples qui, depuis si longtemps souffrent de cette intoxication systématique!

Je porte des vêtements à l'instar des terrestres et mon costume est à peu prés

moderne; pur caprice qui ne veut pas dire que j'approuve les transformations successives qui ne font nullement honneur à l'imagination des terrestres. Ce siècle surtout semble s'être donné pour tâche, entre autres sottises, d'emprisonner les corps dans des vêtements d'une uniformité désespérante, d'où la variété et les couleurs sont bannies !

Comment expliquer que les Français surtout, pendant de longs siècles si renommés pour leur goût et le sentiment inné de l'art, se soient laissé imposer, oh, schocking ! le pantalon ! plus encore ! le chapeau si justement flétri du nom de tuyau de poêle ?

Je n'ai pas le don de prédiction, mais étant donné l'esprit changeant des Benjamins du Créateur, je compte sûrement sur une réaction. Alors seulement il se rendront compte sur terre

de la justesse de mes observations.

Actuellement, ce serait peine perdue de vouloir l'exiger d'eux, car il en est de leurs modes comme de leurs opinions : ils les défendent, si ridicules soient-elles, avec obstination. Heureusement ils en changent si souvent qu'ils n'ont pas besoin de s'en souvenir ni d'en rougir. Heureux peuple!

Pour en revenir aux vêtements, je me suis posé cette question : Pourquoi l'homme, seul entre toutes les créatures, se trouve-t-il constitué dans des conditions qui l'oblige à se couvrir; pourquoi, puisqu'il est prouvé qu'il ne saurait s'en passer sans périr, le Créateur ne l'a-t-il pas pourvu d'une enveloppe naturelle qui le priverait du souci du vêtement?

Selon que ces lignes, si tant est qu'elles auront un jour les honneurs de

rimpression, tomberont sous les yeux d'adeptes d'écoles philosophiques ou religieuses opposées, la question ainsi posée sera résolue différemment :

Les uns déploreront cette absence de similitude avec les autres animaux et la mettront sur le compte de l'imperfection de la sélection naturelle.

Pour eux, en effet, l'homme n'étant qu'une variante perfectionnée d'antiques marsupiaux, des ïKonères (i) développées, n'a d'autre objectif que de boire, manger et dormir, n'a d'autre idéal que de satisfaire pendant le cours de son existence ses passions matérielles. Il est pour tout dire un animal comme un autre.

Les autres, loin de voir une infério-

(l) La Monère est selon quelques savants (!) la première manifestation vitale sur terre ; tirée de V « Urschleim « ou limon de la création.

rite dans l'absolue nudité de l'homme, admireront la sagesse du Créateur. .

Le besoin de se vêtir a fourni à l'homme occasion d'exercer son esprit inventif, lui a donné un débouché à son imagination, et a fait naître en lui le sentiment de la pudeur, inconnu des animaux.

Je me rangerai volontiers de l'avis de ces derniers.

L'anathème ne m'ayant pas atteint, je n'ai point hérité du péché originel, et la solitude dans laquelle je me trouve n'a pas permis à mes défauts de prendre de l'essor. L'occasion fait le larron, comme dit un de vos proverbes, et cette occasion m'a toujours manquée.

C'est ainsi que je n'ai eu à envier ni le sort ni le bien de mon prochain.

J'ignore la ruse et les mille autres moyens astucieux employés chez les terrestres par application de cette étrange théorie qui semble former le code de tous les peuples et qui est résumée dans cette phrase : « Ote-toi de là que je m y mette ».

Je n'ai point eu d'amis, donc la trahison m'est inconnue!

Enfin, et surtout, ce qui donne une paix profonde et inaltérable à mon existence, c'est l'absence de la femme !

Ne riez pas, lecteurs, tentés de me citer ces lignes du fabuhste grec :

(( E^yoj 5UV y.a! tic y.X/.y.z 'AXwrîxa; toTt xjto

Tfoyzz. »

Certes, du haut de mon observatoire, car mon domaine en est vérjta-

blement un, j'ai pu, mieux que personne, constater l'influence exercée pâi les filles d'Eve et rendre justice aux charmes qui mettent à leurs genoux l'humanité entière.

Ce néanmoins je tiens, ami lecteur, à vous faire part d'une révélation dont vous ne pourrez manquer de me savoir gré.

Je sais bien, d'avance, qu'elle ne modifiera nullement votre culte pour les femmes, dont l'influence ne sera point diminuée.

Peut-être aussi, celles-ci liront-elles ces lignes avec des moues dédaigneuses, et sans éprouver pour moi une reconnaissance outrée ; mais à la distance qui me sépare d'elles, je puis bien commettre une indiscrétion si utile à la vérité, sans crainte de représailles.

Ceci expliqué, je rappelle ici le texte

inscrit dans les livres saints, qui a trait à la naissance d'Eve.

(( Il ne se trouvait pour Adam un « ctre qui lui fût semblable, et le Sei- (( gneur Dieu dit : « Il n'est pas bon que (( l'homme soit seul, faisons-lui une « aide semblable à lui.

« Le Seigneur Dieu envoya donc a (( Adam un profond sommeil, et lorsc( qu'il était endormi, il tira une de ses '< côtes, et mit de la chair en la place, c( et le Seigneur Dieu forma la femme c( de la côte qu'il avait tirée d'Adam, et c( l'amena à Adam, (i) )>

Moi-même pendant fort longtemps je m'étais tenu à ce texte.

(i) Genèse, 18 à 22, chap. IL

Un jour cependant remontant par la pensée à l'origine des choses, et sur le point, ma foi, de regretter l'absence sur Monolithos, d'une au moins de ces filles d'Eve, une apparition soudaine vint me visiter, et sans autre forme de procès, me remit un parchemin. Il contenait 14 versets dont la lecture a bouleversé toutes mes idées et je présume qu'il en sera de même sur terre.

Je livre ce document aux terrestres avec une version qui m'a donné beaucoup de mal :

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