MORALITÉ
Il faut, mes bons amis, toujours qu'un fusil parte.
PRI-AMBULE 1$
A ces consolations rétrospectives vint se joindre une autre plus directe et agrémentée" du charme de l'imprévu. A l'heure du repas, qui se fit en commun, je me trouvai réuni avec plusieurs amis, confrères en librairie, tous plus réfractaires les uns que les autres.
Après les joyeux épanchements causés par cette réunion dans la captivité, aussi inattendue qu'inespérée, nous nous mîmes immédiatement à délibérer sur les moyens de passer ensemble cette longue nuit de carcere dtiro.
En fait, il ne nous fut point difficile de corrompre le peu féroce geôlier de céans, et la cellule n° 13, ayant été reconnue de beaucoup la plus vaste, fut choisie comme caquetoir.
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C'est donc moi qui fis les honneurs, et du lieu et de la soirée.
Lorsque plusieurs éditeurs se trouvent ensemble, ils aiment à causer des auteurs; traduisez ce en dire du mal », et réciproquement. C'est ce qui arriva effectivement en cette mémorable nuit.
Après le souper, on alluma des cigares, puis on tira à la courte paille pour savoir quel serait le premier narrateur; le sort tomba sur M. P..., aujourd'hui éditeur célèbre, qui commença en ces termes :
Ces deux messieurs, continuant à se donner des coups d'encensoir... (Page 23.)
ANS les commencements de ma carrière, je tenais une petite boutique au coin de la rue du Vieux-Colomhier et de la rue Cassette. Bien qu'éditant fort peu, mon arrière-boutique était le rendezvous habituel de beaucoup, d'auteurs jeunes et vieux.
Un surtout, le docteur Magnus, y avait fait élection de domicile. C'était un fort singulier personnage. Il pratiquait fort peu, étudiait encore moins.
Appartenant à l'ancienne école, il s'était laissé distancer par les jeunes, et n'eut plus de sa clientèle qu'un, souvenir fort éloigné. Ce que voyant, il ramassa un jour le peu qu'il possédait, fit acquisition d'une certaine quantité de fioles de formes plus ou moins bizarres, s'enferma pendant quelque temps, et revint chez moi, l'air radieux, ayant sous le bras un volumineux manuscrit sur lequel on lisait en lettres flamboyantes : Eurêka.
— Voici, me dit-il, m.a fortune et la vôtre; prenez ce manuscrit, lisez-le, et après nous causerons.
Ceci se passait vers les derniers jours de juillet 1830, et, ainsi qu'aujourd'hui, les temps n'étaient guère favorables à la lecture de manuscrits et encore moins
MAGNIIS, MAJOR, MAXIMIS
A leur publication. Pourtant le docteur Magnus ne me cacha point sa pénible surprise, lorsqu'il revint au bout de quelque temps et s'aperçut de ce qu'il appelait ma négligence.
Il était accompagné d'un gros monsieur à la face rubiconde, tout de noir habillé, lequel, horrihih dictii! était également porteur d'un volumineux dossier dans lequel mon œil exercé reconnut de la copie d'auteur.
Le docteur Magnus me présenta ce personnage en ces termes :
— Mon ami, le révérend Major, futur bienfaiteur de l'humanité, ainsi que moi, noifs avons résolu de faire votre bonheur malgré vous. Les temps sont venus de délivrer l'humanité de tous les fléaux qui l'obsèdent. Nos recherches et nos veilles auront amené ce résultat, lequel est consigné dans ces deux livres.
Dépêchez-vous de les publier, et votre nom partagera, avec les nôtres, l'honneur d'une immense découverte.
— Oui, ajouta le révérend Major, avec un accent britannique, l'œuvre du docteur Magnus est subHme. Je me plais à le reconnaître.
— La vôtre, riposta Magnus en s'inclinant, est immense. Vous êtes la clef des sciences futures !
— Et vous, le père de tous les bonheurs!
— Quelle gloire pour vous, me dit Magnus, d'être appelé à propager notre oeuvre !
— Que de reconnaissance vous nous aurez? m'insinua l'autre.
— Mais enfin, de quoi s'agit-il? me hasardai-je, un peu abasourdi.
Je n'eus pas de réponse immédiate à ma question, par cette simple raison
que ces deux messieurs, continuant à se donner des coups d'encensoir, n'avaient pu l'entendre. Toutefois, j'allais avoir le mot de l'énigme, en écoutant leur conversation. Je n'ai pas la prétention de répéter ici textuellement leurs paroles, car, selon la coutume, elles étaient émaillées d'un jargon mystico-scientiiique, difficile à traduire sans le secours d'un dictionnaire ad hoc, non encore publié.
Je compris néanmoins que le manuscrit du docteur Magnus devait renfer*mer les théories et l'enseignement pratique d'une science toute nouvelle et assurément fort agréable pour ses adeptes.
- -Le peu de succès qu'il avait eu dans la guérison de ses malades lui avait
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inspiré l'idée lumineuse de supprimer la cause première, c'est-à-dire la maladie elle-même.
Pour nous autres mortels, l'homme est une création de Dieu, organisée selon ses volontés, soumise aux influences multiples qui traversent son existence.
Pour le docteur Magnus, l'homme devenait une simple machine, assemblage chimique dont il n'y avait qu'à trouver la composition pour lui donner ensuite, non seulement la santé, mais encore — ne riez pas, messieurs, — la jeunesse éternelle sans aucune solution de continuité.
En d'autres termes, Magnus avait inventé un Elixir de vie, une panacée universelle, lout cela se trouvait expliqué — clairement, selon lui, — dans son fameux manuscrit, et j'au-
rais ctc fort mal venu d'en douter un instant.
De même qu'un malheur, une théorie étrange ne vient jamais seule; aussi la rencontre de Magnus avec le révérend Major était, pour ainsi dire, inévitable. La théorie de ce dernier était forcément le corollaire de celle du premier.
Ce Révérend avait la bosse des réformes, le feu sacré des innovations. Ministre anglican à vingt-cinq ans, il s'était fait catholique à trente, à la suite d'un voyage à Rome où il fut tonsuré et où il entra dans les ordres. Il aurait pu vivre dans une bienfaisante obscurité, sans le choix, fort malheureux, qu'on fit de lui, comme prédicateur, dans une des églises d'outre-Manche.
C'est là où messire Satan l'attendait.
Son orgueil grandit avec ses succès.
Bientôt il arriva ce qui s'est vu presque toujours en pareille occurrence : il y eut révolte, scandale, et le reste.
Major quitta sa chaire et son couvent, se fit apôtre humanitaire et prit femme. J'ai toujours remarqué que c'était la fin, l'épilogue banal, laïque et pour ainsi dire obligatoire.
Depuis lors, l'ancien moine parcourait l'Europe, véritable voyageur en nouveautés religieuses, prônant les bienfaits de je ne sais quelle religion universelle, et je dois dire que rien ne surpassait son zélé, si ce n'est son insuccès.
Lorsqu'il fit connaissance avec Magnus, un regain d'espérance s'empara de lui; évidemment ils étaient nés pour se comprendre; à eux deux, ils se promettaient bien de vaincre. N'avaient-ils
pas, pour remporter la victoire sur Diei, et le monde, une immortalité toute fraîche et des croyances nouvelles, faciles à suivre et brevetées (s. o^. cl. f^. ) ?
Ils venaient de se confirmer de nouveau toutes ces vérités, s'exaltant mutuellement la valeur de leurs précieuses découvertes; objections, argumentations et définitions pleuvaient dru comme grêle, le tout dans le but fort visible de m'entraîner à leur suite.
La chaleur qu'ils mettaient h. me convaincre était presque aussi forte que celle qui régnait dans mon arriéreboutique, et la sueur qui perlait sur leurs vastes fronts en était une preuve.
Mais, tandis qu'ils péroraient ainsi, une porte du fond venant à s'ouvrir,
il s'établit un léger courant d'air dont Magnus et Major moururent le lendemain, frappés par celui qui s'appelle MaxinuLs, auquel tout est soumis et que vous me dispenserez de nommer.
UNE BIBLIOTHÈaUE CHOISIE
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J'éprouvais un violent désir de cesser ma visite chez mon bibliomane. (Pag-e 38,)