‹ Souvenirs d'un vieux libraireChapitre 33 sur 39 · AU NOM DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

AU NOM DE LA LIBERTÉ

Monos après avoir reconquis son indépendance a construit

CETTE PRISON d'ÉTAT

A dater de ce moment, je me mis à démolir ce que j'avais bâti, à brûler ce que j'avais adoré. Un vent, que dis-je, une tempête de réforme souffla et balaya mon passé. Pour en supprimer jusqu'au souvenir, je me mis sous l'application d'un décret, peut-être léonin, par lequel le droit de penser ce qui bon me semblait m'était particulièrement

accordé, mais à condition de ne penser à rien de subversif!

Ces précautions prises, je me nommai Président d'une Commission dont j'étais forcément le seul membre, circonstance heureuse et qui me permettait d'avoir toujours l'unanimité de voix, rigoureusement exigée pour la validité de mes décisions.

Après de longues séances, suivies de nuits sans sommeil, je restais le maître incontesté de Monolithos, quoique sans couronne et mitigé par une Constitution très libérale dont je me dotais et à laquelle je fis soiennement serment de me soumettre sans restriction.

Je pouvais y souscrire d'autant plus facilement que j'avais su glisser dans les apparentes réformes des dispositions telles que je me rendais d'une main ce dont je me privais de l'autre.

248 SOUVENIRS d'un VIFUX LIBRAIRE

Ainsi, je dus partager mon pouvoir avec deux Chambres : la première intitulée Chambre basse, parce qu'elle était située au rez de chaussée de mon habitation; l'autre. Chambre haute, située au premier étage.

Dans la Chambre basse, je m'étais réservé le droit d'élaborer des projets.

Ils furent nombreux et très inutiles, car après avoir mis un certain empressement à les confectionner, non sans les avoir fait précéder de discours monologues peu aimables pour ma personne, je les portais moi-même à la Chambre haute où ils eurent le sort secrètement attendu : ils furent repoussés avec un égal empressement!

Quelquefois, je dois l'avouer, cette heureuse rivalité entre mes deux étages n'était pas seule à me créer des tracas. A certains moments, je n'étais même

plus d'accord avec moi, dans Tune ou l'autre des deux Chambres. Pour éviter le contact des contraditions tropcriardes, je disposais mes fauteuils selon les règles, à droite, à gauche et au centre, et je m'installai dans l'un d'eux, selon le courant d'opinion auquel j'obéissais momentanément.

On ne saurait croire avec quelle facilité j'étais arrivé à changer de place souvent deux ou trois fois par séance !

Ces luttes aussi parlementaires que stériles eurent une influence néfaste sur mon caractère. Je devins sombre, soupçonneux et excessivement irritable.

Quelquefois, après certaines joutes oratoires, je me mis h. me bouder au point de me lever de table, ne voulant pas me commettre avec un a mouchard » ou une « canaille », expressions favorites dont je me gratifiais à tour de rôle.

Depuis longtemps j'étais en possession d'un appareil complet de typographie, fabriqué par moi dans mes heures de loisir. Je résolus de m'en servir et, de fait, je me lançai dans la décevante carrière du journalisme.

Deux publications virent ainsi le jour. Dans la première, feuille du matin, je m'efforçai à justifier toutes les mesures prises par moi, quelque tyranniques ou ridicules qu'elles fussent. La deuxième, feuille du soir, exhalait dans ses colonnes toutes les colères, tous les mécomptes que mes agissements, analysés par la réflexion, avaient fait naître dans la journée.

Pour éviter la confusion, le journal du matin était signé de mon vrai nom

Lt MANUSCRIT DE MONOS 231

de D\lonos; pour celui du soir, j'avais adopté la signature D^Conosom\

Dans les commencements, j'eus soin de conserver à ces deux produits de ma pensée un cachet courtois, mais en vain; la polémique prit bientôt une tournure fâcheuse; ce que je me suis couvert d'injures et d'insinuations malveillantes dépasse toute imagination!

Sur terre je n'ai trouvé pareille violence de langage, ni en Asie, ni en Afrique, ni en Amérique. Seuls les journaux d'Europe auraient peut-être pu faire concurrence à mes élucubrations passionnées; mais étant donnée la dimension si restreinte de ce continent, cela ne doit pas tirer à conséquence!

Comme bien on pense, ce dualisme

devait mal finir. La liberté d'écrire et d'imprimer ce que bon me semblait, était absolue en droit et en fait. Pourtant la constitution que je m'étais librement imposée contenait, lorsqu'on y regardait d'un peu plus prés, quelques dispositions restrictives, habilement dissimulées. Aussi, un jour n'ayant plus d'autre argument à ma disposition, en ai-je profité, pour m'intenter un joli petit procès de presse, ce qui me donna occasion de faire connaissanee avec ma prison.

La manière dont je me pris pour m'y faire entrer, mérite d'être relatée, car on conçoit que je n'y allais pas de mon plein gré.

Dés que YÉcho du 'Matin, en sa qualité d'organe officiel, eût annoncé la condamnation que je venais de m'octroyer, je fis, dans YÉcho du Soir, un ar-

ticlc d'une violence rare où, entre autres prouesses, je me mettais au déli de mettre la condamnation à exécution.

Je pus à peine contenir mon indignation à la lecture de ce tactum, et toute la nuit je ruminais sur les moyens d'arriver à mes lins.

Après en avoir écarté un certain nombre, je m'étais arrêté à un projet définitif et j'étais tellement sûr de ma réussite, que j'annonçai ma capture dés le matin, et par anticipation !

C'est, en effet, ce qui arriva. Toute la journée, j'étais en proie à un combat que se livraient l'esprit d'indépendance et l'esprit d'autorité. Insensiblement et fatalement je me rapprochais de la prison construite par moi dans les conditions indiquées. Enfin, à un moment donné, et plutôt dans l'intention de narguer les menaces que j'avais imprimées

le matin, je me mis à franchir le fossé, et ayant ouvert moi-même la porte principale, je lançai dans la direction de mon domicile un pied de nez des plus irrespectueux.

Force resta cependant à ma loi, car, au moment précis où je pénétrais à l'intérieur de la prison, rapide comme la pensée, j'en jetai la clé par dessus le fossé, et je refermai vivement la porte sur moi-même.

C'était fini, j'étais pris.

Je passe rapidement sur la description des premières heures de ma captivité. N'était la privation de ma liberté, je ne me trouvais pas trop mal dans mon séjour forcé, car j'avais eu la précaution, et ce bien avant que l'idée

l.F MANUSCRIT DF MONOS

d'une condamnation me fût venue, d'y amasser des vivres de choix, et toutes sortes de douceurs, afin de traiter dignement un « martyr de la pensée. « Tous ceux qui, sur terre, se sont trouvés en pareil cas me comprendront!

Ma retraite eut d'ailleurs sur moi un effet inattendu et salutaire. Débarrassé de tous soucis, dégoûté des luttes et des polémiques dont je reconnus enfin l'inutilité et le danger, je me lançai avec ardeur dans la littérature. Les premiers jours surtout ont été employés par mol à commettre un nombre incroyable de sonnets dont la confection m'a puissamment aidé à amener une détente, preuve que la poésie a du bon.

Je fis ensuite un roman d'une haute

?S6 SOL'VENI?vS d'i'N VIEUX LIBRAIRE

valeur, selon moi; il a failli me coûter cher, car, le dépit que j'éprouvai de ne pas pouvoir, en étant l'auteur, en dire le plus de mal possible, autrement dit, l'creinter selon la règle, fut cause d'un ictère violent dont je fus frappé.

J'ai bien cru être arrivé au terme de mon existence. Cependant je guéris, et naturellement, par un sentiment vaniteux que je confesse ici, oubliant totalement les conditions d'immortalité forcée, j'attribuai ci l'absence de tout médecin sur Monolithos, le rétablissement de ma santé.

Il fut plus complet encore : pendant ma captivité, faisant un retour sur moimême, je m'étais rendu compte des dangers que m'avait fait courir mon

désir d'une trop grande assimilation avec mes Irères terrestres. Aussi, après avoir réussi à lever mon écrou,ai-je tait table rase des innovations si fatales à mon repos.

Ce manuscrit est le dernier produit conservé par moi de ces temps troublés; je m'en sépare aujourd'hui pour les raisons indiquées en tête. Puisse-t-il arriver à bon port; c'est la grâce que je lui souhaite. Vale!

Page 1