GIL BLAS
30 juin 1885
De la gaieté? Il y en a fort aussi dans ce petit volume sans prétention que consacre M. Louis Leri.he au récit des heures un peu dures des débuts de nombre de gens très « arrivés » aujourd'hui, car ce « vieux Libraire » semble avoir connu tout le monde !
S'il n'est pas de plus grande tristesse, ainsi que le dit le Dante, que de se souvenir des jours heureux dans Li misère, il est doux de se rappeler, dans la plénitude dts succès, les épreuves passées ; et c'est pourquoi aucun de ceux auxquels il est fait allusion, dans ces pages de belle humeur, ne se fâchera sans dou'e pas de voir défiler.
après longtemps, des aventures d'une jeunesse accidentée et laborieuse.
C'est ainsi que le « vieux Libraire » conte l'amusante histoire d'un auteur dramatique (il a eu de quoi se consoler depuis!) qui s'était passagèrement brouillé avec la jeunesse des écoles et qui fut victime d'une singulière cabale, le soir de la première représentation d'une de ses pièces, à l'Odéon. Le mot d'ordre, parmi les étudiants, avait été de se munir d'un gros volume in-octavo, sur les pages duquel des signes cabalistiques avaient été tracés.
« Au lever du rideau, les deux cent cinquante volumes, jusqu'alors tenus sous nos bras, passèrent dans nos mains^ s'ouvrirent avec fracas et à la même seconde. Chacun de nous, sans prêter aucune attention au jeu des acteurs, ni aux péripéties du drame, semblait plongé dans les délices d'une lecture absorbante.... »
Dès que la claque souligne la fin de la première tirade, les deux cent cinquante lecteurs tournent les deux cent cinquante volumes, avec une promptitude et une régularité mécaniques. On devine l'ahurissement sur la scène et dans la salle! A la deuxième tirade, même jeu précis ; même jeu encore à la troisième. Cette fois, le rire l'emporta. Il éclata, irrésistible, entier, sans retenue. Le drame était noyé, fini. « Ceci avait tué cela ! »
Paul Ginesty.