UNE BIBLIOTHKQ.UE CHOISIE
temps et de la pluie, de la guerre, des vendanges et de mille autres choses, et, finalement, sachant ma qualité d'ancien libraire, se fit promettre une visite chez lui pour voir sa bibliothèque, dont il me vanta la richesse.
Qiie celui qui n'a pas eu son quart d'heure de faiblesse me jette le premiei volume à la tête. La curiosité l'emporta sur ma prudence habituelle, et nous voici tous deux en route pour la demeure de mon séducteur. Chemin faisant, je dus subir son histoire détaillée et considérablement allongée, depuis sa naissance jusqu'à ce jour ; je connus ses qualités, ses soucis, ses passions. Hélas! sa plus grande passion fut celle dont j'étais victime : il aimait
3i SOUVENIRS D UN VIEUX LIBRAIRE
les livres, il en achetait toujours et quand même, sans trêve ni répit ; il en aurait fait lui-même, me disait-il, si le temps ne lui avait pas fait défaut! ' Cette confidence refroidit singulièrement mon imprudent désir, mais il n'était plus temps de reculer, car déjà nous étions arrivés à sa somptueuse villa; la présentation d'usage eut lieu dans un salon où l'or et le mauvais goût se faisaient une redoutable concurrence, après quoi nous pénétrâmes dans une très vaste pièce entièrement garnie de vitrines remplies de livres.
Rien à dire sur la quantité qui était vraiment prodigieuse : il y avait là plus de trois mille volumes, depuis l'infolio jusqu'à Fin -32 diamant, rangés
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avec la plus mcticuleuse symétrie et habillés de reliures multicolores. Quant à la qualité, je n'oublierai de ma vie le plaisant assemblage, et, le brave homme, qui suivait mes investigations d'un regard satisfait et en se frottant les mains, ne se doutait nullement de l'impression tragi -comique que me causaient ses pauvres richesses.
Tout ce que les casiers des bouquinistes des quais peuvent receler d'inepte et de mauvais semblait s'être donné rendez-vous en ce lieu : contes à dormir debout, mensonges historiques, attaques ridicules et blasphématoires contre tout et à propos de tout, se trouvaient là en d'innombrables éditions etj chose triste à dire, serrant de près des ouvrages sérieux, excellents, d'une incontestable valeur.
1 Quant aux. ronlans, je vous -fais
grâce de leur énumération. Là, figuraient les livres les plus malsains, depuis les romans de chevalerie jusqu'au dernier produit d'un romancier en rupture d'honnêteté. A certains d'entre eux était réservé le triste honneur de s'y trouver en plusieurs formats, quelquesuns illustrés par les — principaux artistes, — si Ton en croyait les pompeuses indications du titre.
En ce moment même, une très gracieuse et charmante enfant, la fille de mon hôte, rapporta un volume, que j'eus la curiosité de feuilleter ensuite.
C'était la trente et unième édition d'une chose innommable, propre à faire rougir quatre dragons et leurs chevaux.
On frémit à la pensée des ravages qu'un pareil livre peut exercer.
Presque à bout de ce triste inventaire, je me trouvais fortement intrigué
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cil apercevant une vitrine hermétiquement fermée par des rideaux ; sur ma demande, le pauvre homme (car je pouvais dés maintenant le considérer comme tel) m'avoua mystérieusement que ces rayons cachaient un véritable trésor, unique en son genre : « J'ai, me dit-il, réuni au prix de beaucoup de peines, la collection entière, sans réserve ni exception, de Y^Album du S\Cciîestrd ! »
Or, il faut que vous sachiez que cet album est la plus abominable des parodies, moralement d'abord, et matériellement ensuite. Sur un affreux papier à chandelles, d'obscurs éditeurs impriment, de façon à faire regretter l'admirable invention de Gutenberg, des chansons écloses dans trente ou quarante cerveaux fêlés, pourvoyeurs habituels de cabarets chantantSc
Et voilà ce qui, faute de mieux, formait le principal ornement de la maison d'un homme, en apparence sensé !
J'éprouvais un violent désir de cesser ma visite chez mon bibliomane, et je me disposais à prendre congé de lui :
— Eh bien, me dit-il, que pensezvous de ma bibliothèque? N'est-ce pas qu'elle est riche? Aussi m'a-t-elle coûté beaucoup d'argent! mais je l'entoure de tous mes soins, et vous pouvez juger à la fraîcheur des reliures que personne n'y touche, sauf ma femme et ma fille; encore est-il qu'elles ne m'empruntent que des petits volumes pas chers, publiés par X... (Ici il me cita le nom d'un éditeur de mauvais romans). Qiiant à moi, je prends, par-ci par-là, un livre illustré,
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car j'aime beaucoup les gravures : elles me tiennent lieu de lecture, puisque malheureusement je ne sais pas lire.
Pour le coup, j'en avais assez; je pris mon chapeau.
— Monsieur, lui dis-je, vous voulez savoir ce que je pense de votre bibliothèque? Voici mon opinion : à votre place, je ferais trois parts : la première serait destinée d. votre curé, pour la bibliothèque de la paroisse; j'offrirais la seconde à M. le maire, qui, dit-on, a pris l'initiative d'une bibliothèque communale; quant à la troisième et dernière part, — la plus importante, — je l'enverrais à l'œuvre des vieux papiers. Au cas où vous suivriez ce conseil désintéressé^ je tiens l'adresse de cette œuvre à votre disposition.
Là-dessus, nous nous quittâmes, peu satisfaits l'un de l'autre.
Parfois encore, j'aperçois l'amateur de livres, mais il évite de me saluer.
Chose curieuse! chacun des auditeurs croyait reconnaître le personnage. Sauf son lieu de résidence, que M. R... s'obstinait à placer au sud de Paris, chacun avait un nom différent à donner au bibliomane anonyme.
Cela prouve que le bonhomme a fait souche et qu'il n'est pas seul de son espèce.