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Le chien s'était précipité avec un acharnement étrange sur les poches du malheureux père Ambert. (Page 48.)
UN CHIFN LETTRE
votre tour, maintenant, dis-je au confrère assis à ma droite.
Vous devez avoir plus d'une joyeuse histoire à nous conter.
— Bien volontiers, répondit l'éditeur L..., quoique je ne sois pas aussi riche en histoires que vous voulez bien le supposer.
Messieurs, il y a peu d'années, un éditeur de mes amis vint installer ses magasins aux abords du Palais-Royal.
Ses débuts cependant ne furent pas heureux. Les auteurs ne manquaient pas, les livres non plus, mais le public
ne semblait pas prendre goût aux publications entreprises par mon ami D....
La déception était bien souvent sa seule récompense, et plus d'un auteur, au talent duquel il croyait, lui causa, par l'insuccès de son livre, de sérieux tracas.
Sur ces entrefaites, D... fit un jour acquisition d'un chien de chasse sans autre particularité. Rien surtout ne pouvait faire prévoir qu'il deviendrait le point de départ d'une ère nouvelle et toute de prospérité pour son heureux acquéreur.
Pourtant, messieurs, cela est l'exacte vérité. Vous allez voir comment.
En général, le chien n'aime pas les personnes mal mises. Volontiers il s'en
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prend aux vêtements, quand, entre parenthèse, il n'entre pas plus profondément dans le sujet; ses nerfs s'excitent à la vue du tablier du boucher, de la noire figure du charbonnier et voire même de la blouse de l'artisan; d'autres fois, une mine rébarbative ou une chevelure mal peignée, en désordre, le mettent de fâcheuse humeur.
Tabou, le chien de D..., ne faillit pas à ces traditions de la gent canine; plus d'une fois, on le vit aux prises avec les mollets de certains visiteurs, sans que D... y attachât une attention particulière. Il était réservé à un brave homme du voisinage de faire valoir les qualités jusque-là inconnues de Tabou.
Le père Ambert, comme on l'appelait familièrement, était cordonnier de son état. Était-ce le souvenir de Hans Sachs, écrivain fécond du xvi' siècle, cordon-
nier comme lui, qui hanta son cerveau? Toujours est-il, qu'il abandonna souvent sa couche nocturne, pour flirter avec les Muses. Déjà, il avait.
En compilant, compilant, compilant,
usé pas mal de papier et chanté tour à tour, les cendres de Bonaparte, l'invention du chemin de fer, Louis-Philippe, Guizot ou Thiers, lorsque survinrent les événements de l'an dernier (1848).
Il se fit alors un revirement complet dans l'âme du père Ambert. Il se clôtura chez lui, muni de tout ce qu'il faut pour écrire, et oncques ne vit plus le poète cordonnier.
Plusieurs semaines s'étaient écoulées quand on le vit soudain faire réappa-
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rition. Hclas! ce n'était pluslepére Ambert d'autrefois. Sa bonne grosse figure était amaigrie, son regard avait je ne sais quoi d'inspiré, une véritable crinière léonine remplaçait le simple et modeste toupet d'autrefois. A travers ses poches demi-closes, on entrevoyait du papier, du papier, encore du papier. C'est dans cet état que mon ami D...
le vit, non sans surprise, rôdant autour de sa boutique, s'en rapprochant de plus en plus, mais sans y entrer jamais. D... finalement n'y fit plus attention, non plus qu'aux aboiements furibonds de Tabou, dont le poil se hérissait chaque fois que le bonhomme était en vue.
Pourtant, le père Ambert se décida
nn jour à franchir le seuil de la boutique. Résolution fatale, car, avant que D... pût l'en empêcher, le chien s'était précipité, avec un acharnement étrange, sur les poches du malheureux pérc Ambert, arrachant et déchirant à belles dents contenant et contenu. Mêlée épouvantable ! massacre horrible ! cataclysme affreux qui, en un instant, causa un désastre dont l'infortunée victime ne se consola jamais! 11 avait battu en retraite, emportant seulement la moitié de son oeuvre! L'autre moitié gisait à terre, éparse et mise en pièces, gardée par Tabou, donnant des signes non équivoques du contentement que cause une action d'éclat.
Le premier moment de stupeur
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passé, nous nous mîmes en devoir — car j'ai oublié de vous dire que j'étais témoin de la scène — de ramasser les débris et de réparer le désastre. Peine inutile, efforts vains, nous ne sauvâmes que quelques bribes; mais elles nous permirent de nous rendre compte du factum.
C'était un poëme épique, d'une étendue considérable à défaut d'autres qualités, dédié '(( au Progrés, » intitulé : La Libertéiade.
Pour vous en donner un échantillon, je vous livre, sans commentaires, les derniers feuillets que j'ai justement sur moi, en regrettant de ne pouvoir souligner les fautes d'orthographe (i) d'un comique irrésistible.
(i) Les lecteurs, plus heureux, pourront en juger.
LA LIBERTÉIADE