‹ Souvenirs d'un vieux mélomaneChapitre 2 sur 29 · BUE AUBBR, 3, ET BOULEYARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

BUE AUBBR, 3, ET BOULEYARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Droits de reproduction et de traduction rôset-vés.

LE

A Madame L, T.

Madame^

Vous nae demandez de détacher une page de ces Mémoires. Permettez-moi de choisir un épisode où vous trouverez deux souvenirs dignes de vous; Fart, avec ses grandeurs et ses petitesses; la charité avec ses inspirations quasi-divines.

Mais d'abord, consentez, je vous prie, à me voir

subir diverses métamorphoses. Je me rajeunis de

prés de quarante-huit ans. Nous voici en février 1830. Je suis étudiant en médecine, reçu interne à rhospice des Enfant^ rye de Sèvres, et attaché au service du docteur Jadelot, une des célébrités médicales de répoque.

Mon père, riche notaire au Mans, avait rendu, à titre d'électeur influent et d'intelligent homme d' affaires, des services au, baron de la Bouillerie, alors intendant de la liste civile de Charles X. Camarade de collège de François de la Bouillerie, aujourd'hui coadjuteur dé* l'archevêque de Bordeaux après avoir été évêque de Carcassonne, lauréat du concours général* vivement recommandé par mon père au baron, qui était d'ailleurs le plus hospitalier et le meilleur des hommes, je ne tardai pas à être reçu dans sa maison avec la cordialité la plus charmante. Le jour où j'allai annoncera François mon admission après un bon examen, il me dit : — « Cela se trouve bieni vous viendrez demain soir fêter votre succès avec nous ; nous aurons un peu de musique. Madame Malibran et mademoiselle Sontag chanteront, accompagnées par Rossini. D y a même un petit complot entre ma mère et l'illustre compositeur. Vous savez que les deux grandes cantatrices se détestent. Nous espérons amener un incident où, enivrées de mélodie, ravies

de leurs propres accents, entraînées par notre enthousiasme, elles se réconcilieront et finiront par s'embrasser....

— Je voudrais bien être à leur place I dis-je, sans deviner que je parlais à un futur évêque. »

Comme bien vous pensez, madame, je n'eus garde de manquer à cette délicieuse soirée. Ce fut une sorte de juste milieu ( le mot n'était pas encore inventé) entre une réception solennelle et une réunion d'intimes; nous étions une cinquantaine; mais quels nomsl Et comme mon pauvre cœur battait, à moi chétif, lorsque Ton me montrait, dans ces groupes d'élite, M. de Lamartine, dont les Harmonies poétiques allaient paraître ; Berryer, qui venait de débuter à la tribune avec un éclat inouï ; le vicomte dje Bonald, presque octogénaire, mais encore solide comme un chêne de son vieux Rouergue ; Victor Hugo, dont le drame d'/Zeman?' était annoncé sur l'afQche du Théâtre-Français pour la semaine suivante ; M. de Martignac, pâle et mélancolique comme s'il avait eu le double pressentiment de sa fin prohaine et de la chute du trône; le baron Gérard, peintre du roi, plus rech,erché dans les salons qu'admiré dems les ateliers; le baron Gros, figure de grognard, humeur de bouledogue rude, énergique, morose, soupçonné d'opinions bonapartistes; Paër,

auteur du Maître de Chapelle et horriblement jaloux de Rossini ; Charles Nodier, de qui Jules Janin disait que, de rêve en rêve, il arriverait à nous raconter qu'il avait été guillotiné en 1793 entre la Reine et madame Roland ; Alexandre Soumet et Ancelot, que le parti royaliste opposait à Casimir Delavigne dans toute sa vogue; Chérubini, qui n'avait qu'à froncer le sourcil pour faire trembler tout le Conservatoire ; mademoiselle Delphine Gay, beauté blonde, robe blanche, écharpe bleue, poses de Corinne au cap Misène, épaules opulentes, pro- Ql d'impératrice romaine, réussissant à être tout ensemble la Muse de la patrie dans la société libérale et la favorite de deux ou trois duchesses dans le faubourg Saint-Germain. Toutes ces célébrités, la plupart jeunes encore ou consacrées par le temps, me mettaient en face de mon obscurité et de mon néant. Je n'avais, pour me rassurer un peu, que le visage grotesque ô^ vicomte d'Arlincourt, ombragé d'une mèche en accrochecœur que je n'aijamais oubliée. L'auteur du Solitaire se prenait tout à fait au sérieux, ce qui le rendait bien plus comique ; il se croyait sincèrement l'égal de toutes ces brillantes renommées, participant à la fois de Chateaubriand, de Lamartine, de lord Byron et de Walter Scott. Il avait, lui aussi, son

portrait lithographie, avec un aigle planant dans le ciel, ane avalanche sur sa tête, un gouffre sous ses pieds et un torrent entre les jambes. — a Puisque celui-là est illustre, me disais-je, pourquoi ne deviendrais-jepas célèbre? »

Bordogni, Zuchelli et Santini ouvrirent le concert en chantant le trio Pappatact) de Yltalmna i:i Aigi'eri. Puis une belle jeune personne, qui ne s'appelait encore que mademoiselle Moke et qui devait un jour faire un peu trop parler d'elle sous le nom de madame Pleyel, obtint un très-grand succès à Taide d'une sonate de Beethoven, merveilleusement jouée. Enfin parurent les deux eïo^'fes. Essayerai-je de vous les peindre ? Quand je vous aurai dit que vous ressemblez à madame Malibran,ilme faudrait le pinceau de Cot pour compléter le sens de ma phrase. Je me risque pourtant.

Le contraste était si frappant entre ces deux femmes exquises, qu'il en résultait une suprême harmonie. Mademoiselle Sontag offrait le type le plus parfait de la beauté germanique, telle que nous la rêvons d'après les poëtes sans la retrouver dans la réalité ; ce qui la rendait incomparable dans le bôle terrible de dona Anna, c'est qu'elle opposait à la fougue sensuelle de la passion espagnole tout ce que la poésie du Nord a de plus éthéré et de plus

chaste. Svelte sans maigreur, rélégance de sa taille s'accordait admirablement avec la régularité de ses traitsetrexpressiondesa physionomie, avec ses cheveux d'un blond cendré qui pouvaient allumer beaucoup de feu sous leur cendre, avec la nuance rose-thé de son teint, la blancheur marmoréenne de son front, la douceur un peu triste de ses yeux couleur de pervenche et l'arc délié de ses lèvres qui semblaient tantôt sourire à l'invisible, tantôt parler à l'inconnu. L'idéal, notre cher idéal de la vingtième année, vague .comme un songe sans réveil, doux comme les caresses d'une sœur, frais comme la rosée d'avril, pur comme les neiges de l'Himalaya, timide comme l'oiseau que nous surprenons dans son nid et qui nous glisse entre les doigts en nous laissant une plume de ses ailes, mélancolique comme un instinct d'orage au milieu des splendeurs d'une matinée de printemps, l'idéal se révélant spus la forme la plus délicate et chantant avec une voix céleste, telle je trouve mademoiselle Sontag dans mes lointains souvenirs.

Madame Malibran I Musset Ta chantée ; comment oserais-je la décrire ? Elle était brune, d'une pâleur chaude et saine qui paraissait promettre de longs jours. Ses cheveux noirs, partagés en bandeaux sur un front où rayonnait le génie, donnaient

ridée de deux ailes de corbeau sur un marbre de Canova. Ses yeux, fendus en amandes, bruns, avec des reflets d'or en fusion, trahissaient l'inépuisable flamme du foyer intérieur; ils nous causaient sans cesse de nouvelles surprises par leurs alternatives d'ardeur dévorante et d'irrésistible langueur. Le bas du visage manquait peut-être de régularité. La bouche était un peu grande; l'ovale s'allongeait un peu trop ; mais il aurait fallu des regards et un cœur marquant vingt degrés au-dessous des glaces du Spitzberg pour s'apercevoir de ces imperceptibles défauts. L'ensemble était adorable, et, par une faculté de transformation vraiment extraordinaire, excellait tour à tour à exprimer l'espièglerie sémillante de Rosine, l'émotion dramatique de la Gazza et l'intensité tragique d'Otello. Attrayante et étonnante comme l'imprévu, elle mêlait d'étincelantes lueurs de fantaisie et de gaîté à un fond de passion qu'avaient assombri ses premiers chagrins, et dont elle venait, disait-on, de trouver l'emploi. Il y avait en elle de l'Espagnole, de la créole, parfois du gamin de Paris, avec les coquetteries féminines et les grâces piquantes de la Parisienne adoptive. On ne pouvait juger toute sa beauté qu'en la voyant, au troisième acte d'Otello, penchée sur sa harpe, ses cheveux

épars sur ses épaules nues, de vraies larmes dans ses yeux de gazelle, enveloppée dans ce peignoir de mousseline blanche qui a troublé par tant de séduisantes images tant d'examens de l'École de Droit et de l'École de Médecine. Certes, elle possédait, elle aussi, sa part, sa large part d'idéal ; pourtant elle y ajoutait, à son insu peut-être, une fascination sensuelle qui tenait à la fois delà volupté d'un premier désir et du mystère d'un premier amour. Mais, que dis-je, madame ? J'aurais dû me borner à la peindre et j'étais sûr de l'embellir en vous regardant.

Rossini se mit au piano; si j'avais pu prévoir, en 1830, un de ses mots de 1867, j'aurais dit : « Excusez du peu / » — Mademoiselle Sontag chanta *la cavatine du Barbier : « Una voce poco fa, » — Ensuite, madame Malibran nous dit la cavatine de la Gazza : « Di pîacer mi balza il cori » Pour vous faire comprei^dre comment ces deux morceaux furent chantés, je n'ai qu'à répéter ce qui se chuchotait parmi mes voisins : « Elles se surpassent; on croirait qu'elles se défient; jamais, jamais on n'entendra rien de pareil! » — Puis vint le grand duo de Sémiramide et d'Arsace : — i<Ehl ben, a te ferisci/ » Le seul défaut de cette délicieuse musique est d'être un peu trop fleurie ; les deux cantatrices

en profitèrent pour parsemer le texte original de traits d*im goût si exquis, que le compositeur, au ' ' lieu de se fâcher ,*paraissait ravi. Mais lorsque arriva le fameux andante : « Giorno d'orrore^ Giorno dicontento I )> lorsque, aux accents de défi et de menace échangés entre le fils et la mère, succéda le chant d'apaisement et de tendresse: « Tarrestao Dio... » Quand ces deux voix s'unirent ou plutôt se fondirent avec une suavité comparable à un baiser qui chanterait, l'admiration de cet auditoire où se reconnaissaient toutes les variétés du dilettantisme, fit place à une véritable extase. « Comment peut-on se haïr quand on s'acorde si bien ? » disait derrière moi M. Ancelot, grand amateur de concetti. J'apercevais des larmes dans de bien beaux yeux. Toutes les glaces mondaines, sottement qualifiées de bienséances, disparaissaient comme si une invisible fée eût agité sur nos têtes sa baguette magique. C'était le point culminant de la soirée, le moment attendu et espéré par la maîtresse du logis. A la fin du duo, Rossini se leva avec une émotion très-sincère : « Oh ! c'est trop beau I dit-il ; j'étoufie. . . mesdames, on s'embrasse I »

Et, donnant l'exemple, il serra dans ses bras les deux rivales ; puis, d'un geste brusquement amical, il les poussa l'une vers l'autre.

iQ SOUVENIRS D'UN V;EUX MÉLOMANE

Mais, hélas ! la glace s*était reformée plus vite qu'elle ne s'était rompue. Madame Malibran fit un mouvement en arrière ; mademoiselle Sontag, trèsfière, sûre de devenir bientôt tout à fait grande dame (elle Tétait déjà) par son prochain mariage avec le comte de Rossi, ne montra pas plus d'empressement; bref, l'effet fut absolument manqué; il en résulta une telle sensation de froid et de malaise, que Rodolphe d'Appony, la fleur des pois de ce mémorable hiver, s'élança vers le piano et, pour faire diversion, se mit à jouer d'abord Y Invitation à la valse de Weber,puis la valse du Freyschûtz, Aussitôt le fils aîné de la maison engagea mademoiselle Sontag. Le bel Antonin de NoaiUes s'empara de madame Malibran. C'est peut-être la première fois, — disons-le en passant, — que fut supprimée cette absurde ligne de démarcation qui, dans les salons aristocratiques, faisait, pour quelques heures, d'une grande artiste l'inférieure d'une guenon armoriée ou d'une douairière authentique.

On a souvent parlé de la prodigalité des avares et de la bravoure des poltrons. Cette musique m'avait plongé dans un tel état d'ivresse, que je n'étais plus moi, un pauvre étudiant bien timide, mais un somnambule, un halluciné, un personnage d'Hoffmann, errant, une lanterne sourde à la main,

LE BAIN DE MADAME MALIBRAN il

à travers des sphères inconnues. J'oubliai que j'étais timide, et j'invitai madame Malibran pour la troisième valse. Elle accepta, en me regardant d'un petit air maternel d'autant plus drôle qu'elle n'était mon aînée que* de deux ans.

Je valsais très-médiocrement; mais, chose bizarre I Desdempna valsait assez mal. EUe m'en fit elle-même la remarque en ajoutant : « C'est que, Dieu merci I je n'ai rien de germanique I(fec?esco/) » avec une intention trop soulignée. Cinq minutes après, nous nous arrêtâmes, et elle me dit, en espagnol, une phrase que je ne comprispas très-bien, mais qui, traduite en français de boulevard, signifiait : « Cette grande blonde I quelle pimbêcKe I Le plus souvent que je l'embrasserais I » Après quoi, toujours en espagnol, elle me parut jouer sur le norade Rossî\ et je rfai jamais su si son jeu de mots voulait dire que cette blonde était rous^e, ou si, pour la dépeindre aux compatriotes de Don Quichotte, il eût suffi d'adjoindre au nom du futur mari d'Henriette Sontag celui du chef-lieu de la Loire-Inférieure. Ce fut la seule fausse note de la soirée.

Quand la valse fut finie, madame Malibran me pria d'aller m'informer, dans l'antichambre, si sa voiture était arrivée: « C'est, me dit-elle simple-

ment, qu'il est beaucoup plus de minuit; et, demain, il faut que je me lève de très-bonne heure. >> Le lendemain, à sept heures du matin, j*étais rue de Sèvres, à Thospice des Enfants. Je trouvai les bonnes sœurs consternées. Le docteiïr Jadelot venait d'ordonner d'urgence un bain pour un enfant atteint de convulsions effrayantes ; cet enfant résistait avec une telle violence, qu'il était évident que, si on essayait de le baigner de force, l'horrible crise redoublerait, et qu'il mourrait avant d'être dans l'eau. Comment faire? En ce moment, je vis entrer une jeune femme, et quelle ne fut pas ma stupeur en reconnaissant madame Malibran 1 C'était elle, oui, c'était bien elle. On a dit que, dans ces occasions, elle s'habillait en sœur de charité. Elle eût regardé ce déguisement comme une profanation. Elle était vôtue de noir; je m'imagine que son costume devait ressembler à celui de ces béates espagnoles dont il est parfois question dans les récits de Mérimée, et, si je ne craignais à mon tour de profaner un bon souvenir par une plaisanterie d'un goût douteux, je dirais que cette béate ftdsait songer aune neuvième béatitude. Les sœurs, qui semblaient habituées à ses visites, la mirent au courant de la situation. Alors, elle s'approcha de l'enfant, toyjours en proie à des convul-

sions épouvantables, et, d'une voix caressante : — Mon enfant! lui dit-elle, si je vous chantais quelque chose, consentiriez-vous à entrer dans ce bain qui doit vous sauver la vie?...

De plus en plus agité, le petit malade ne répondit pas; il ne parut pas même avoir entendu. Madame Malibran ne se tint pas pour battue ; elle chanta sa célèbre romance : « Bonheur de se revoir,»,. » puis le boléro madrilène : « lo che son contrabandistal » chanson populaire,dont elle avait fait uu chef-d'œuvre de passion et de verve. Vous figurez-vous, madame, r effet de ce chant, tout en demi- teintes, entre les murailles nues d'une salle d'hôpital? Ce fut comme une douce clarté d'aurore s'infiltrant peu à peu à travers les froides ombres d'une nuit d'hiver. Les bonnes religieuses ne s'étaient jamais trouvées à pareille fête; elles joignaient* les mains, elles retenaient leur souffle, elles levaient au ciel leurs yeux humides de larmes, croyant peut-être entendre un de ces anges que Dieu lui-même écêute ( Lamartine). Quant à moi, je redevenais l'halluciné de la veille; je m'imaginais que je m'étais endormi dans le salon de madcune de la Bouillerie aux derniers accents de Sémiramide et d'Arsace, et que je continuais mon rêve. Mais l'enfant resta complètement insensible à ce prodige de l'art mis au ser-

vice de la charité. Il était trop jeune pour le comprendre ou trop souffrant pour en jouir. Lorsque les sœurs essayèrent de le rapprocher de la baignoire, il se débattit dans leurs bras comme un possédé, ayec des cris si aigus qu'ils brisaient toutes nos poitrines. — « Allons! c'est fini, il n'y a rien à faire I il faut le laisser mourir I » dit une des sœurs en pleurant.

En ce moment, le front de madame Malibran s'éclaira d'une lumière surhumaine. Un sourire angélique se dessina sur'ses lèvres; elle prit une des mains brûlantes du malade, et lui dit:

« — Cher enfant, si j'entrais dans ce bain, refuserais-tu de t'y laisser mettre avec moi? »

Cette fois, elle fut entendue; l'enfant fit un léger signe de tête et cessa de crier. Aussitôt internes, étudiants et infirmiers s'écartèrent avec une admiration respectueuse, et je puis bien vous assurer que pas une image sensuelle ne vint se mêler à cet enthousiasme et à ce respect. Les religieuses entourèrent la cantatrice ; elle se mit au bain, et tendit les bras à l'enfant qui n'opposait plus de résistance. Cinq minutes après il s'endormait paisiblement sur l'épaule de Desdemona.

Vous devinez aussi, n'est-ce pas? que, une heure, plus tard, je guettais madame MaUbran à sa sortie.

E31e m* aperçut, me reconnut, et, ne me permettant pas d'achever une phrase que mon trouble m'aurait probablement empêché de finir, elle me dit: . — Jeune homme, retenez bien ceci; il est plus difficile d'embrasser une rivale que de faire une bonne œuvre I

Au mois de février 1832, Paris n* était plus tenable. Tous les soirs, on annonçait une émeute pour le lendemain, et, tous les jours, le choléra pour la semaine suivante. J'étais en deuil; afln d'échapper à cet ensemble de tristesses publiques et privées, je partis pour Tltalie; le 17 février, j'arrivai à Rome. Rassurez-vous; au point de vue descriptif, ce sera exactement comme si j'étais arrivé à Castelnaudary.

Une de mes premières visites fut pour le théâtre Apollo. On donnait, ce soir-là; // Barhtere di Sivù

glia, pour le début d'unq cantatrice dont T affiche ne livrait que le nom de baptême : Giulia.

Je n'avais encore entendu, à notre Théâtre-Italien, que Don Juan et Otello;JG ne connaissais pas le Baréter; je savais seulement que les Romains, honteux d'avoir sifflé, en 1816, le chef-d'œuvre de Rossini, ne manquaient pas une occasion de lui prodiguer tout un arriéré d'enthousiasme.

Je fus donc quelque peu étonné en remarquant dans la salle des signes de froideur et môme d'hostilité, qui se manifestèrent dès les premières mesures de la charmante sérénade : « Ecco ridente ilcielo /... » Je questionnai mon voisin, et je fus vite renseigné. Le carême approchait; la saison théâtrale touchait à sa fin, et l'on était fort mécontent du directeur, qui n'avait tenu aucune de ses promesses. Au lieu de Tamburini, de Donzelli et de madame Ungher, on n'avait eu que des doublures. Enfin, pour mettre le comble aux déceptions du public, le délicieux rôle de Rosine allait être chanté par une jeune fille que l'on disait assez belle, mais dont l'éducation musicale était encore à faire. — « Et nous aimons les éducations toutes faites I » ajouta fièrement le descendant des Fabricius et des Paul-Émile.

Je dois avouer que l'ensemble n'était pas à la

DÉBUTS D'UNE GANTATRIGB (9

hauteur du Capitole et de la colonne Trajane. Almaviva avait moins d'élégance que Mario ; Figaro manquait de gaieté, et Bartholo nasillait. Les premiers airs, médiocrement chantés, furent accueillis froidement, mais sans murmure. Bientôt le décor changea, et Rosine entra en scène. Je me dis tout

bas que jamais plus belle créature n'avait paru sur aucun théâtre. Sa tête offrait toutes les perfections de la statuaire antique. Praxitèle et Phidias n'auraient pas rêvé d'autre modèle. L'incroyable régularité de ses traits était relevée et animée par l'éclat de ses grands yeux et les riches reflets de ses cheveux noirs. Son cou, un peu fort, se rattachait à des épaules et à des bras qui semblaient taillés dans le marbre de. Paros. Sa basquine dessinait une taille qu'eût enviée la plus séduisante Sévillane. Avec cela, un airïe bonté, de simplicité et d'honnêteté qui eût désarmé un tigre... ou une cabale. Elle chanta la célèbre cavatine : « Una voce poco /a... » — Sa voix était pure, sympathique, flexible, étendue ; on ne pouvait lui reprocher qu'un défaut d'expérience, aggravé par une émotion bien explicable. Le morceau s' acheva sans encombre ; mais, dans le joli duo : « Dunque sono.. .» la pauvre enfant, de plus en plus émue, manqua un de ses traits, et perdit contenance; aussitôt j'eus le chagrin d'en-

tendre des applaudissements ironiques et des sifflets, qui donnèrent lieu à une diversion imprévue. Deux spectateurs, placés au balcon, échangèrent deè propos très-vifs, accentués par une pantomime encore plus vive. Ils furent à Tinstaiit entourés et séparés; mais la représentation n'en devint que plus froide et plus maussade. Un silence morne, quelques chut I quelques murmures, et, à la fin, une récidive de sifflets, tel fut le bulletin de la soirée.

Le lendemain matin, j'allais sortir, lorsqu'on frappa à ma porte. J'ouvris; je me trouvai en face d'un jeune homme, de trois ou quatre ans plus âgé que moi, d'une figure charmante ; un type de héros de roman, tel que nous le rêvions alors, d'après les premiers ouvrages de Balzac et d'Eugène Sue. . *

— Monsieur, me dit-il, pardonnez-moi l'indiscrétion de ma visite et l'ennui que je vais vous causer. Vous êtes Français, n'est-ce pas ? et vous avez été, au collège Saint-Louis, avec mon frère, Louis de Verceil ?

— Certainement... un joyeux garçon et un excellent camarade.

— Eh bien! ce lien, si léger qu'il soit, m'encourage à vous demander un grand service... Je me

bats demain matin ; je ne connais personne à Rome; j'ai lu votre nom sur le livre de l'hôtel, et je viens vous prier de consentir à être mon témoin...

— Vous vous battez? lui dis-je en tressaillant; je suis sûr que c'est vous qui avez pris parti, hier soir, pour cette adorable Rosine I

— Vous y étiez donc ?... Oui, c'est moi; je n'ai pas pu me contenir, quand j'ai entendu siffler cette merveilleuse beauté. . . J'ai eu tort, je n'aurais pas dû~ oublier...

— Quoi donc ?

— Que je suis à Rome avec ma fiancée et ma future belle-mère, la marquise de Flassan... Hier soir, la marquise avait sa migraine ; sa fille est restée pour lui tenir compagnie ; ces dames n'ont pas voulu que cette indisposition me fît perdre mon cher Barbier; j'ai cédé, et j'ai fait une sottise...

— Pas moyen d'éviter ce duel ?

— Pas possible ; il n'y a pas eu précisément de soufflet, mais paroles ofTensantes et gestes menaçants... Mon adversaire, le comte Belperani, appartient à l'aristocratie romaine. Que dirait-on, grand Dieu I dans le faubourg Saint-Germain, si on savait que Gaston de Verceil a mal soutenu l'honneur de la France?... Ce n'est pas le duel qui m'em-

barrasse; mais Henriette! ma bien-aimée Henriette I... J'en suis fou... Si elle apprend que je me suis battu pour une actrice... et quelle actrice! La Vénus «de Milo avec des bras... et quels bras ! ! !

Je l'interrompis par une question saugrenue : — Votre future belle-mère a-t-elle de l'esprit?...

— C'est la bonté môme ; veuve depuis dix ans, elle n'a au monde que sa fille, et elle sait que ma chère Henriette serait bien malheureuse, si... si... 6i...

— Si ellenevousépousaitpas... je le comprends... Eh bien ! mon cher Gaston, voici mon plan : La marquise avait sa migraine hier soir ; ïl faut qu'elle l'ait encore aujourd'hui. Vers deux heures, vous tâcherez d'emmener mademoiselle Henriette'.

— Avec son institutrice, miss Bower... rien de plus facile...

— Àh I il y a une institutrice ? Alors le cant le plus sévère n'aura rien à dire... En sortant, vous annoncerez à madame de Plassan la visite d'un jeune légitimiste français, chargé d'une commission pour elle... le reste me regarde... Il est dix heures ; j'ai le temps d'aller m' entendre avec le témoin du comte Belperani... vous savez sans doute son nom et son adresse?

— Oui... le prince Paravizzi... palais Doria...

Peste! un prince! un comte ! un palais !... Si

ce duel nous compromet, on ne dira pas qu'il nous

encanaille !

Une heure après, je fus reçu par le prince ; c'était un beau jeune homme d'une trentaine d'années et d'une politesse exquise. Il blâmait son ami d'avoir sifflé, le mien de s'être emporté, et il espérait que le duel n'aurait pas de suite tragique. — Ils se battront à l'épée, me dit-il; j'amènerai le docteur Badiali, le meilleur chirurgien dq Rome ; à la première égratignure, nous déclarerons l'honneur satisfait...

Et nous le serons encore plus, pensai-je.

J'allai ensuite chez la marquise, que je trouvai seule. Aux premiers mots de duel, la bonne dame jeta les hauts cris; puis elle répandit quelques larmes. Je parvins cependant à la calmer. — « Il n'existe, lui dis-je, aucune animosité entre les combattants. Ce sera plutôt un tournoi qu'un duel, et une arrière-petite-fille des croisés ne doit pas haïr •ces passes d'armes. L'essentiel est que mademoiselle votre fille...

— Elle en mourrait, monsieur, elle en mourrait ! . . . Elle r aime tant I . . .

— Je n'en doute pas. L'essentiel est qu'elle ignore tout... ou presque' tout... S'il faut absolu-

ment qu'elle sache que Gaston s'est battu, voici le texte: après l'opéra, il sera entré au café pour prendre une glace... Là, il aura entendu quelques propos blessants sur notre roi Charles X... Provocation, rendez-vous, rencontre et tout ce qui s'ensuit... Dans tous les cas, madame la marquise, je suis d'avis que vous vous fassiez ordonner par votre médecin le climat de Naples. Vous partirez le plus tôt possible avec votre futur gendre, et mademoiselle votre fille ignorera toujours qu'il a dégainé pour de beaux yeux qui ne sont pas les siens... »

Par grand extraordinaire, les choses se passèrent exactement comme je l'avais prévu, désiré et espéré. Gaston et le comte Belperani se rencontrèrent dans la campagne de Rome. Le duel eut lieu entre deux tombeaux antiques, qui semblaient opposer aux fugitives passions de la vie la paisible immobilité de la mort. Les deux adversaires furent trèsbrillants sur le terrain. Le comte reçut une légère blessure à la hanche; Gaston en fut quitte pour une égratignure au bras gauche.

Nous le^ séparâmes. Ils se tendirent la main. Le lundi suivant, madame de Flassan, sa fille et Gaston partirent pour Naples, en annonçant qu'ils reviendraient à Rome pour les cérémonies de la

DÉBUTS D'UNE CANTATRICE 2;i

Semaine Sainte. Le mariage était fixé au 1" mai.

Deux jours après leur départ, un des garçons de rhôtel de la Minerve vint, d'un air sournois, mo dire qu'ime jeune femme, soigneusement voilée, demandait à me parler.

Elle entra et souleva son voile. C'était la belle Rosine, du théâtre Apollo, — Monsieur, me dit-elle, je pars demain pour Milan, ma ville natale; je n'ai pas réussi à Rome, et j'ai renoncé à tenter une seconde épreuve. D'ailleurs la saison finissait. C'est vous, n'est-ce pas? qui avez servi de témoin à. ... au vicomte Gaston de Verceil?

— Oui, mademoiselle.

— Je vais vous paraître bien hardie, après mon échec de l'autre jour. J'ai une grande sœur, qui a beaucoup plus de talent que moi. Elle a été engagée, pour la saison prochaine, au théâtre italien de Paris... Madame Malibran n'y sera plus et... Comment oser vous dire cela?... ma sœur Judith a obtenu pour moi un engagement à l'essai...

Je m'inclinai ; elle reprit :

— Nous avons huit mois devant nous. Je vais travailler avec courage, avec passion. Le compositeur Marliani m'a promis de me donner des leçons. Je ne serai encore qu'une écolière... mais, si

le public parisien veut bien m' accueillir avec indulgence, c'est lui qui sera mon maître...

— Oh I mademoiselle I si mes pressentiments ne me trompent pas, vous serez bientôt son idole!...

— Maintenant, ajout6fc-t-elle avec une émotion qui Tembellissait encore, j'ai une grâce à vous demander... Vous serez à Paris à la fin d'octobre?...

— Oui, mademoiselle.

— Le joiu* où vous verrez mon nom sur T affiche, passez, je vous prie, au théâtre; on vous remettra un coupon, une loge de quatre places pour vous, pour la marquise de Flassan et pour...

— Sa fille et son gendre 1 dis-jeunpeu trop vite.

— Oui, c'est bien cela, c'est ce que j'allais dire, poursuivit-elle en rougissant, d'une voix un peu tremblante. Je serais heureuse si M. Gaston de Verceil... si mes progrès... si je ne lui semblais pas trop indigne de ce dévouement chevaleresque que je n' oubliera jahnais...

Involontairement je me souvins de l'admirable scène qui termine le roman d'Ivanhoë. La jeune cantatrice était Rebecca; et moi, je jouais le rôle de lady Rowena.

— Oui, mademoiselle, je vous promets d'être exact, et j'ose vous prédire un grand succès, balbutiai-je au moment où elle me tendait fraternel-

lement^sa main en guise d'adieu... Mais j'y pense...

votre nom sur l'affiche?... Votre nom... Je ne le I sais pas encore...

I — Ah! c'est juste, répliqua-t-elle en souriant;

je me nomme Giulia Grisi.

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