‹ Souvenirs d'un vieux mélomaneChapitre 3 sur 29 · LES TROIS CHUTES · texte numérisé non relu

LES TROIS CHUTES

DE ROBËRT-LE-DIÂBLE

Robert'le^Diable fut représenté pour la première fois le 21 novembre 1831. A cette époque, j'étais un bien petit monsieur, ce qui ne veut pas dire que je sois devenu un grand personnage. J'avais vingt ans à peine ; j'étais censé faire ma seconde année de droit; mais, en réalité, je ne m'occupais que de littérature et surtout de musique. Chose singulière! ce fut un ^ ' ^esseur de droit qui devint le complice de ma pQ'iiSi. i musicate.

Si VOUS avez lu Judith^ jolie nouvelle d*Eugène Scribe, vous y aurez aperçu la spirituelle silhouette de ce professeur, qui s'appelait P... et qui avdt fait de sa journée deux parts. La matinée appartenait à Justinien, à Cujas, à Merlin et à Barthole ; la soirée à rOpéra et aux Italiens. C'est là, un des derniers soirs d'Otello avec madame Malibran, que mon professeur reconnut en moi un ami; il n'avait pas de place; je lui donnai la mienne, sous le fallacieux prétexte que j'allais au bal chez l'ambassadeur d'Angleterre. Il n'en crut pas un mot, mais il accepta. Depuis lors, nous prîmes l'habitude de nous rencontrer, à la sortie de l'École, dans la . grande allée du Luxembourg.Bientôt ces rencontres devinrent des rendez-vous, où tous les compositeurSj.depuis Gluck jusqu'à Rossini, tous les chanteurs, depuis Cldrval jusqu'à Ponchard, tous les virtuoses, depuis Viotti jusqu'à Baillot, toutes les cantatrices, depuis madame Branchu jusqu'à madame Damoreau, tous les opéras, depuis Castor et Po^/war jusqu'à Guillaume Tell^ étaient passés en revue, analysés, commentés, loués, critiqués, discutés. Au bout de trois mois je montai en grade ; nous ^ous tutoyâmes.

Cependant, on commençait à parler de la prochaine apparition de Robert-le-Diable, comme on

parle à Paris de Tévénemient qui va dominer tous les intérêts, toutes les inquiétudes, tous les débats, toutes les rumeurs. Certes, je ne voudrais pas assimiler le mois de novembre 1831 au mois de décembre 1877 ; autant vaudrait comparer un épervier à une orfraie, un loup à un tigre, un rhume à une pleurésie, l'ombre d'un nuage aux ténèbres d'une nuit d'hiver, une averse à une trombe, une lézarde à une ruine, un tombeau à un cimetière. Pourtant, puisque je suis en train de vous renvoyer aux lectures de cette époque, ouvrez la préface des Feuilles d^ Automne, Le poëte y énumère avec une complaisance hautaine les sujets d'anxiété qui hérissaient le seuil de l'année i832; émeutes, révolutions, guerre au dehors, guerre civile, choléra, courroux des puissances étrangères, réveil des sociétés secrètes, disette, famine, faillites, écroulement de la fortune publique et des fortunes privées ; c'est h faire frémir. Eh bien, depuis les premiers jours de novembre, on ne s'abordait que pour se dire : « Robert-le-Diable? — Faut-il croire tout ce qu'on en raconte ? — Quel est donc ce nouveau compositeur? Y a-t-il moyen d'avoir une place pour la première représentation? — Impossible. Tout est loué d'avance jusqu'à la quinzième I... » Vous le voyez, les Parisiens sont toujours les

mêmes, et, si Bismarck, Manteuffel, Gambetta, Raoul Rigault, la défaite et le siège, la rançon et la Commune, les massacres et le pétrole, ne les ont pas changés, c'est qu'ils ne changeront jamais.

Notons un détail essentiel, sans lequel le reste de mon récit paraîtrait trop invraisemblable. Quelle que fût la curiosité éveillée par ce titre : RobeiH-le- Diable, si bien approprié à un moment où le moyen âge, le romantisme et le fantastique s'emparaient de toutes les imaginations, Meyerbeer n'était pas encore, tant s'en faut, une étoile de première grandeur. Son nom n'était arrivé qu'à l'oreille de quelques dilettantes. Ses meilleurs opéras, // Crociato, Marguerite d'Anjou, le laissaient au rang des imitateurs de Rossini. On conçoit dès lors que son génie rencontrât bien des incrédules, que son succès parût douteux, que ses perplexités fussent trèsvives, que le moindre incident aggravât ses angoisses. S'il est vrai, comme nous le savons tous, que, même dans toute la plénitude de ses triomphes et de sa gloire, un rien suffît à le troubler, on comprendra ce que furent pour lui ces journées préventives. Avant les Huguenots ou le Prophète, les chances de succès ou de chute signifiaient pour Meyerbeer : se maintenir ou descendre. Avant Robert-le-Diable : être ou ne pas être.

Ces réflexions ne me vinrent que plus tard ; pour le moment, assister h la première représentation de Robert y me semblait quelque chose d'aussi impossible qu'au rôdeur famélique d'être invité à manger la dinde truffée qui s'étale derrière la vitrine de Chevet, au gamin de Paris de s'installer dans l'élégante voiture dont il vient d'ouvrir la portière. Aussi, quelle ne fut pas mon émotion, lorsque mon ami le professeur, accouru à notre rendezvous habituel, me dit brusquement : « Viens vite I je te mène chez Meyerbeer!... »

Une demi-heure après, nous entrions hôtel des Princes, au bout de la rue de Richelieu, dans le modeste appartement qu'occupait l'auteur de Robert'le-Diable. D avait alors trente-huit ans. La statuaire et la gravure ont popularisé, depuis lors, ce profil anguleux et expressif, ce visage tout en relief, où la saillie du menton et l'arc à demi tendu de la bouche donnaient un démenti à la beauté du front et à la proftndeur du regard. Le haut de la figure était d'un grand artiste; le bas, d'un ^ rusé diplomate.

Meyerbeer reçut M. P... avec la cordialité d'un ami ; le professeur me présenta comme son neveu, et, se fût-il appelé Rohan ou Montmorency, je n'aurais pas été plus fier de cette subite parenté. Aussi

poli que M. de Coislin, Meyerbeer se livrait évidemment à des efforts inouïs pour rester calme, pour nous dire des paroles bienveillantes, pour forcer au sourire ses lèvres et ses yeux. Il n'y réussissait pas ; son agitation était si extraordinaire, sa consternation si insurmontable, que rapproche da la grande bataille (c'était pour le surlendemain} ne suffisait pas à l'expliquer. A la fin, il me regarda. fixement et m'adressa cette question bizarre :

— Jeune homme, quel âge avez-vous ?

— Dix-neuf ans... (Je me rajeunissais de quinzemois.)

— Et vous n'avez jamais assisté à une première représentation?

— Jamais I... (Je mentais; j'avais été, le 25 février 1830, un des claqueurs de ffemam.)

Son agitation redoublait. Il se mit à arpenter son petit salon attenant à sa chambre à coucher, en

murmurant des phrases incohérentes.

— Oui, c'est bien «ela !... Pourquoi ce jeune homme ne coiyureraît-il pas le mauvais sort? Si j'étais joueur, si j'avais tout perdu sauf un der« nier billet de banque, et si j'avais sous la maint un jeune homme qui n'eût jamais joué, je l'enverrais de l'autre côté de la rue, à Frascati... jouer pour moi, et peut-être ramènerait-t-il la

fortune... Pourquoi n'en serait-il pas de môme de cette partie terrible que je vais jouer après-demain?... égal de Rossini, ou inférieur à Carafal... Le professeur crut devoir intervenir :

— Voyons, cher maître, bon courage I Pouvezvous être inquiet, quand personne, à F Opéra, ne doute d'un immense succès ? J'éû dîné hier au café de Paris avec Véron; il prétend que Robert va le ï'endre millionnaire... Nourrit, Levasseur, madame Damoreau, sont enchantés de leurs rôles... On parle d'un certain ballet des nonnes qui séduira les plus revêches.. Vous seul doutez de vous-même...

— Ah I mon ami, mon ami I bégaya le compositeur, pâle et blême comme s'il avait à ses trousses tous les inatassins de M, de Pourceaugnac,

— H y a donc quelque chose ?

— Oui, mais promettez-moi, ainsi que votre neveu, de ne pas trop vous moquer d'un pauvre fou 1 . . .

— Moi ! me moquer d'un homme que j'admire comme tout Paris l'admirera dans six jours, comme toute l'Europe l'admirera dans un an I...

— Eh bien I je n'ai pu résister à une tentation absurde... Mademoiselle Lenormand est ma voisine...

— Quoi I cette vieille sorcière vit encore ?. .

— Oui, mon ami... Elle loge rue du Hasard.., nom bien assorti à une devineresse. Je suis allé la consulter ce matin, et c'est pour cela que vous me trouvez si perplexe.

— Que vous a-t-elle dit?...

— Naturellement, je lui ai demandé le grand jeu... Oh I je ne lésinais pas I Sans me connaître, elle mourait d'envie de me donner une réponse favorable. Hélas ! peine inutile. Elle a recommencé dix fois ; dix fois les cartes... ont ramené cet oracle impitoyable « Une chute ! deux chutes I trois

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