SOUVENIR DES YAGANGES DE
Un touriste provençal, qui, dédaignant le chemin de fer, eût suivi, au commencement de novembre, Tancienne route royale d'Aix à Marseille, aurait pu assister à un curieux spectacle.
A une distance à peu près égale entre la vieille capitale du Parlement et la nouvelle capitale de la Méditerranée, à deux portées de fusil du Pin, autrefois relais de la poste aux chevaux, aujourd'hui bureau de la poste aux lettres, on voit une jolio
maison de campagne, qui a l'esprit de n'être ni un château, ni une villa, ni une bastide. De grands ai> bres, presque aussi vieux mais beaucoup plus beaux que des académiciens, d'élégants massifs de marguerites, de dahlias et de chrysanthèmes, des allées plantées de sycomores et de sophoras, une gracieuse façade se détournant à demi du côté des champs et des collines, comme pour éviter les re- ' gards indiscrets ou la poussière du grand chemin : entre la maison et la route, un quinconce d'ormeau^ séculaires sur une terrasse séparée des passants par une grille.
Là vers deux heures de l'après-midi, sous un soleil de novembre dont Paris s'arrangerait bien pour son avril, notre touriste aurait vu deux hommes jouant aux boules comme de simples Marseillais ; je ne parle pas d'un troisième, que l'on avait chargé de compter les points : celui-là est si maladroit que les deux joueurs lui avaient décerné d'emblée ce poste de confiance, de peur qu'en prenant au jeu une part plus active, il n'endommageât les tibias du jardinier ou ne cassât les vitres de la serre.
Maintenant que j'ai préparé mon eflTet, jevais le produire. L'un de ces joueurs de boules s'âppeUe Joseph Autran, l'autre Alexandre Dumas fils.
L'auteur de la Fille d'Eschyle et l'auteur du />emt-
Monde, vien q\xQ celai On vous offrira mieux un autre jour.
Je pourrais abuser de Toccasion pour essayer de faire leur portrait ou d'étudier leurs ouvrages. Mais j'ai passé là une si délicieuse semaine, j'ai dévoré tant de choses exquises et écouté tant de propos friands, que, si j'écrivais de Joseph Autran et de- Dumas fils la dixième partie du bien que j'en pense, on me dirait : « Vous êtes donc bien gourmand ? » non; j'aurai le courage de mon opinion, et, dusséje passer pour un ingrat, j'afQrme avec une brutale franchise que tous deux sont d'une force médiocre... au jeu de boules.
D'ailleurs, n'oubliez pas que nous étions en vacances ; le critique avait jeté son bonnet par-dessus tous les moulins de Provence, où il n'y a pas de moulins, S crtbi'tur ad narrandum^non adprohandum: c'est l'épigraphe des Ducs de Bourgogne de M. de Barante, un immortel qui vient de mourir.
Or, ce jour-là, — 8 novembre 1866, — lapartie était très-intéressante: je comptais les points avec l'impartialité d'un président de cour d'assises; on allait jouer lecoup décisif, lorsque Jacques, le fidèle valet de chambre, accourut tout essoufflé pour nous dire:
— Il y a une Anglaise d'un certain âge qui attend
ces messieurs au salon
282 ' SOUVENIRS D'UN VIEUX MELOMÀiNii;
Une Anglaise d'un certain âge II... trois exclamations répondirent :
— Je m'enfuis I
— Je me sauve I
— Je me trouve mal I
Nous eûmes quelque peine h rappeler le maître de la maison aux devoirs de Thospitalité. Jeternos cigares, enfermer nos boules, reprendre tristement le chemin du logis, ce fut TaiTaire de plusieurs moments.
Nous trouvâmes l'Anglaise annoncée; une Anglaise admirablement réussie. Figurez-vous mademoiselle Révilly, dans Paméla de Fra Dtavolo! avec cette différence que celle-ci avait été blonde, qu'elle portait des lunettes, et que, si on lui eût donné cinquante ans, elle eût bien fait de les accepter.
Avant d'aller plus loin, je dois vous rappeler ce que les journaux vous ont déjà dit (ils sont si bavards I) que le but de notre réunion dans cette charmante retraite, embellie du voisinage de deux grandes villes, était la lecture des Idées de madame Aubray, la pièce nouvelle de Dumas fils. Les Idées de madame Aubray I ce titre énigmatique, la présence de l'auteur, l'éclat de ses succès, sa prodigieuse réputation de talent et d'esprit, tout avait surexcité les imaginations marseillaises, naturellemeai
inflammables : à la Bourse, au Prado, sur laCannebière, on ne s'abordait qu'en disant : Les Idées de madame Aubray, qu'est-ce que cela peut bien être? Et les amateurs de concéttt ^'outaîent : je voudrais bien avoir une idée de ces ïdéesAhl
Un cercle s'était formé, rue du Jeune-Anacharsis, à cette fin d^employer tous les moyens, permis ou non permis, pour surprendre "tout ou partie du secret de cette comédie. Les femmes, curieuses comme s'il s'agissait de disputer à Eve le premier prix de fruit défendu, promettaient vaguement à leurs attentifs de ne plus les désespérer, s'ils leur rapportaient seulement un morceau de cette pomme. On avait songé à se former en députation, puis à faire le siège de la place, puis à s'y créer des intelligences. Mais on ne se dissimulait pas les difficultés de l'entreprise. On savait que les heureux confi- ' dents du poëte étaient décidés h tout, môme à se couper la langue, comme la fameuse Léœna, plutôt que de rien divulguer. Fiers d'un témoignage de confiance qui était venu nous chercher en traversant notre belle France, nous avions juré par toutes les divinités du Styx que nous serions réservés et muets comme tous les poissons de la Réserve.
Là-dessus, je reviens à notre Anglaise. Elle avait assez d'accent pour nous paraître authentique, pas
assez pour être inintelligible, beaucoup trop pour que j'essaye de la contrefaire.
— Messieurs, dit-elle avec une rougeur pudique qui la rajeunissait au moins de trois semaines ; je suis veuve d'unprofesseurderUniversité d'Oxford... Mon pauvre William... Ah ! je Tai bien aimé!...
Et, tirant un vaste mouchoir, elle se tint prête à essuyer une larme- qui refusa net de couler.
— Pour me distraire de ma douleur, reprit-elle, j'ai fait le voyage du continent... Arrivée dimanche à Marseille, j'ai appris que mon auteur de prédilection, le poëte de mes rêves, M. Alexandre Dumas fils, était ici, et qu'il avait apporté une pièce encore inconnue des Parisiens... Monsieur, poùrsuivit-elle en s' adressant spécialement au héros de l'aventure, ayez pitié d'une pauvre veuve restée seule au monde avec sept enfants... Consentez à me lire les Idées de madame Aubray/,,, Tenez, voici ce que je vais vous proposer, pour vous rassurer sur les suites... Sitôt la pièce lue, vous me mettrez unmouchoir sur la'bouchB...
— Vous étouffer comme Desdemonal...
— Pas tout à fait : un de ces messieurs montera avec moi en voiture, me ramènera à Marseille, et me gardera à vue jusqu'à ce que je sois installée sur le paquebot qui va me conduire en Italie... de
là en Grèce... de là en Chine... Je ne parlerai, foi d'honnête femme, que quand je serai arrivée à Pékin... Je vous en prie, je vous en conjure I...
Et son attitude suppliante, la vivacité de sa pantomime, ajoutaieixtà la véhémence de son discours.
L'instant était solennel. Dumas sut allier la politesse de l'ancienne cour à la fermeté d'un roc.
— Milady..., fit-il en s'inclinant.
— AohI non: mistress, interrompit modestement la veuve du professeur,
— Eh bien, mistress, je suis désolé de vous refuser; mais un serment me lie, un serment tel, que, si j'y manquais, ma vie ne serait pas en sûreté... Demandez plutôt à ces messieurs I...
Nous fîmes un signe afQrmatif.
— Aoh ! aoh ! alors, monsieur, par compassion, au moins l'analyse de votre pièce!
— L'analyse?
En ce moment, le regard perçant de notre illustre partenaire parcourut toute lalongue taille del'inaulaire, et s'arrêta à ses pieds : ils dépassaient de quinze centimètres toutes les libertés britanniques ; on eût dit qu'elle les avait achetés au congrès d'Eriiirth, le jour où Talma joua devant un parterre de rois.
— Mistress, reprit-il à notre grande «tupeur, je
vois qu'il faut vous contenter : je vais essayer... Je me recommande à toute votre* indulgence. — Madame Aubray est une jeune et jolie veuve... qui a perdu son mari...
— Comme moi, comme moi, murmura l'Anglaise en sollicitant une seconde larme, aussi rebelle que la première...
— Ce mari était un général, d'une humeur de dogue, jaloux comme un tigre, despote comme un roi d'Orient; un vrai tyran domestique, quinteux, mauvais coucheur, irascible, insupportable les jours de pluie, qui envenimaient ses blessures et ses rhumatismes... Au demeurant, une des gloires de la France. Madame Aubray songe à se remarier...
Elle est charmante, riche, élégante, spirituelle, un peu coquette ; elle a été opprimée par son premier mari... Quatre prétendants se présentent : qui choisira-t-elle?
Redoublement d'attention de la veuve d'Oxford.
— Pour plus de clarté, j'appelle, si vous le permettez...
— Je le permets...
— Le premier de ces prétendants, Fabrice ; le second, Albéric ; le troisième, Adalbert ; le quatrième , Zéphirin...
» Fabrice est colonel de la garde impériale : il a
quarante ans, de magnifiques moustaches noires, un œil d'aigle, une voix de commandement, de splendides états de service... Il fait à madame Aubray un doigt de cour; mais ce doigt appuie trop fort; chez le soupirant d'aujourd'hui, on devine le maître de demain... Dans une scène très habilement filée, le colonel Fabrice se précipite aux pieds de sa future souveraine ; ses mouvements sont trop brusques ; ses mesures sont mal prises ; il renverse un guéridon chargé de porcelaines... Alors, furieux de sa maladresse, il trépigne, il éclate, il jure comme un possédé ; et, son brosseur entrant dans ce moment même pour lui demander ses ordres, il le salue d'un vigoureux coup de pied... Tableau. Madame Aubray le congédie ; c'est la fin du premier acte.
» Albéric est un poëte, un élégiaque chevelu, qui n'entend pas raillerie sur la richesse des rimes et le fini des ciselures; il prouve à madame Aubray, en vingt-deux sonnets, que, pourvu qu'elle soit la sœur deBèatrix, de Laure etd'Elvire, il se charge, lui, de donner un frère à Dante, à Pétrarque et à ■ Lamartine. Là-dessus, elle l'invite à dîner en tête-àtête ; un joli petit dîner de veuve, mignon, coquet, appétissant; elle lui offre du potage.
» — Aimer, boire ton souffle et vivre de ta vie, Pencher mon jeune front sur ton front de seize ans.
» — Mais, monsieur, j'en ai vingt-neuf : voulczvo :s du suprême de volaille?
» — Et concentrer en loi gloire, espoir, poésie. Comme en un seul rayon mille atomes flottants ! .. .
>.• — Laissons-les flotter; une aile de perdreau?
» — Une aile ? Pour voler près de toi, je suppose... Je suis le papillon, Silvia,sois la rosel
» — Mais, monsieur, je m'appeUe Françoise...
» — Françoise, Rimini I souYenirs doux et sombres I Je snis ton Paolo... fuyons parmi les ombres!
» — Ta ta tal... voilà un singulier dîner... je cix)yais que vous écriviez en vers, mais que vous mangiez en prose... Voyons, vous offrirai-je de ces paix de nonnes?
» — C'est la paix des tombeaux qu*il faut m*offirir, madame. Si vous tuez mon cœur en repoussant ma flamme I
» — Ah! mais... je n*y suis plus du tout... CTest trop beau pour moi, et nous ne saurions nous entendre... Zaitps-moi des sonnets, si vous y tenez; restons bons amis, mais rien de plus ; bonsoir! »
» Exit Albéric: la toile tombe, fin du second acte.
L'Anglaise ne sourcillait pas.
— Troisième acte, et troisième prétendant. Adalbert est un homme de Bourse, lancé jusqu'au menton dans une foule d'affaires où un lynx ne verrait pas clair ; il n'a que vingt minutes par jour à donner au sentiment; il vient les passer auprès de madame Aubray, et voici un fragment de dialogue sur lequel je compte pour électriser toute la salle...
— Aoh I moi aussi...
MADAME AUBRAY. — Mou ami.... je puis vous donner ce titre, puisqu'il y a eu tant d'intimité entre nosdeux familles... vous vous en souvenez? J'étais alors au couvent avec votre sœur Eugénie, et vous finissiez votre droit. . . Je vous le dis aujourd'hui qu'il n'y a plus de danger; je vous trouvais très-gentil ; vous voulez m' épouser; je ne réponds ni oui ni non... Voici quelles seraient mes idées...
l'anglaise. — God save the queeni Les idées de madame Aubray I... i thank y oui
— Nous habiterons Paris en hiver, la campagne en été... un nid que nous choisirons nous-mêmes au milieu d'un beau paysage ; nous aurons beaucoup de fleurs : je suis musicienne, j'y ferai porter mon piano, et nous ferons de la musique ensemble... Chantez-vous toujours le rfwo de la Dame blanche: Cette main^ cette main si jolie?., ^
» — Oui. . . mais je crois qu'il va y avoir une baisse sur les Lombards...
» — Vilains Lombards 1... Nous recevrons quelques hommes d'esprit, quelques jolies femmes, — je ne serai pas jalouse I — une société choisie où Ton ne dira de mal de personne; de douces causeries oùil seradéfendudeparlerpolitique ; qu'enpensez-vous?
» — J'en pense... que, si vous aviez des capitaux disponibles, il y aurait une spéculation à faire sur les terrains de la Villette...
» — Il n'est pas question de la Villette. Savez-vous mon idée? Tyrannisée par mon premier mari, je voudrais gouverner à mon tour, mais d'une main si légère, que mes sujets" béniraient leur facile servitude... Est-ce votre avis?
» — Mon avis est que l'on n'a pas le dernier mot de la société en commandite pour l'exploitation du papier métallique...
» — Le sentiment n'est pas métallique... Mais que faites-vous ? vous regardez à votre montre?
)) — Oui, j'ai tout juste le temps d'arriver à la Bourse... Bonsoir, belle dame, à demain!
» — A demain?... peut-être ! murmure-t-elle tristement tandis qu'il ferme la porte.
» Elle sonne.
» — Julie, dit-elle à sa femme de chambre, quand
ce monsieur reviendra, vous lui direz que je suis sortie I G'est-clair, ajoute-t-elle ; voilà les idées de ces messieurs... Pour Fabrice, j'étais une esclave; pour Albéric, une rime ; pour Adalbert, un chiffre ; h présent, voyons les miennes I
» Fin du troisième acte.
» Reste Zéphyrin; celui-là possède toutes les qualités désirables pour être mené en laisse; au collège, on rappelait Zéphyrin Mouton. D n'a jamais eu d'autre volonté que de se plier à celle des autres : sa figure placide, son œil débonnaire, ses joues roses, son sourire bonhomme, tout cela ne saurait mentir... Bref, madame Âubray lui tend la main, et elle l'épouse...
» Les idées de madame Aubray, c'était que son second mari — pour me servir d'une locution triviale — lui laissât porteries CULOTTES... »
L'Anglaise resta impassible ; alors, rapide comme l'éclair, terrible comme la foudre, prompt comme l'aigle qui fond sur sa proie, Dumas la regarda dans le blanc des yeux et s'écria d'une voix tonnante :
— Mistress, mistress, je dis culottes^ et vous ne dites pas shockingl Et vous ne vous évanouissez pas sur ce divan placé là tout exprès pour vous recevoir? Vous n'êtes qu'une fausse Anglaise, et je vous soupçonne d'être un Marseillais I
Toute dénégation était inutile ; le déguisement ne déguisait plus : la veuve du professeur d'Oxford s'exécuta de bonne grâce ; en' un din d*œil, son tour de cheveux blonds tomba ; son chapeau de paille allongé en gaufre fut jeté sur le tapis. Nous ^4mes émerger une figure brune, vive, à la fois confuse et souriante ; les lunettes avaient disparu... Nous n'avions plus devant nous qu'un homme de trente ans, provençal des pieds à la tète.
— Tiens I c'est Marins Lafougasse I dit le maître de la maison; j'aurais dû m'en douter.
— Lui-même! reprit piteusement Marins embarrassé dans sa longue robe jaune... C'est hier soir, au cercle du Jeune^Anacharsis,.. j'avais parié avec Castagnol et Méringon, que je m'introduirais ici et que j'attraperais quelques bribes des Idées de madame Aubray; c'est moi qui suis attrapé... J'ai bien vu dès les premières scènes que monsieur me mystifiait... car il n'y a pas le moindre rapport entre votre récit et votre pièce?
— Oh I pas le moindre ; pas plus qu'entre vous et Wellington.
— Mais je n'osais pas bouger... il me semblait que mon chapeau allait toinber sur ma perruque, ma perruque sur mes lunettes, et mes lunettes sur le bout de mon nez... Allons, soit, je m'en vais,
dès que, avec votre permission, je me serai dépêtré de cette malheureuse robe... J'ai perdu la partiel...
— Mais il ne tient qu'à vous d'en gagner une autre... le soleil n'est pas encore couché... prenez deux minutes pour vous rajuster, et venez jouer aux boules : vous nous ferez la chouette!
Ici Lafougasse reprit tous ses avantages : il fit les quinze points de suite; ses adversaires n'en marquèrent pas un; ce fut une débâcle.
On le retint à dîner : quel dîner I L'entrecôte à la Monte-Cristo ; les filets de sole à la d'Artagnan, la bouillabaisse à l'huile d'olivier de Jalin, la bisque Qiémenceau, les timbalines à l'Âle^i^andre Dumas, les merles corses avec rôties à la Gambronne!
A la seconde bouteille de Sauteme, Lafougasse était consolé ; il chanta ime romance au dessert. L'auteur des Idées de madame Aubrayluipvomiiune loge de face pour la centième représentation. Et moi, je vous promets d'être très-indiscret... le lendemain de la première.