‹ Souvenirs d'un vieux mélomaneChapitre 19 sur 29 · Je me suis trompé... mais attendons la fini · texte numérisé non relu

Je me suis trompé... mais attendons la fini

inquiète du lendemain pour apprécier les merveilles de rindustrie et de la science... L'anxiété et le malaise sur tous les visages... Le péril social eyoumé peut-être, mais toujours présent... Partout une odeur de poudre et une sens.ation de pétrole... Une symphonie gigantesque, oîi les instruments jouent faux, où les harmonies pacifiques s'absorbent dans un grondement lointain... quelque chose comme le sursis que Ton accorde au condanmé, et qui n'est bon qu'à entremêler de visions sinistres les dernières agitations de la vie...

A dater de ce moment, mon sommeil magnétique cessa tout à fait d'être lucide. Il parait que je débitai assez d'extravagances pour effrayer et épatier tout le personnel de l'hôtel du Parc. 'Miss Panny eut peur de son ouvrage, et se reprocha presque son succès. Georges et Baptiste, les deux plus robustes garçons de l'hôtel, m'emportèrent dans ma chambre et me déposèrent sur mon lit. N'ayant pas la plus légère teinture des sciences occultes, fort peu au courant des prodiges de Mesmer et de Cagliostro, ils sont restés convaincus, avec tous leurs camarades, que le plus sobre des vieux critiques avait noyé, ce soir-là, sa raison dans des flots de chambertin, de marsala et de Champagne.

Je ne m'étais pas réveillé; mais mon sommeil

devint peu à peu moins lourd ; à mes songes absurdes s' ajoutèrent quelques images de la vie réelle. Sur ce fond noir où glissaient d'insaisissables figures, j'entrevoyais vaguement des lueurs crépusculaires. Il me sembla que j'entendais un bruit d'ailes. Ces ailes frôlaient mes rideaux, effleuraient mon oreiller, caressaient mon front, et leurs caresses s'accentuaient d'un petit roucoulement d'amitié. Bientôt je vis ou crus voir un oiseau s'abattre sur mon lit, et je reconnus mon pigeon, que j'avais complètement oublié. D avait, en me regardant, une expression de sympathie intelligente dont je fus vivement touché, et, ce qu'il y eut de plus extraordinaire, c'est qu'il me parla.

— Les tristes vérités, me dit-il, que t'a montrées ton sommeil sous des aspects fantastiques, ne sont

que l'épilogue de ce que je vais te raconter. Tel que tu me vois, je suis vieux... pour un pigeon. J'ai onze ans. J'en avais trois, au moment oîi Paris fut investi par les Prussiens. C'est alors que commencèrent mes campagnes, mes malheurs... et mes mensonges. Je vivais tranquillement dans mon colombier, près de Tours; on me prit, et je sentis qu'on mettait un mince morceau de papier sous mon aile. Je partis dans la direction de la ville aâsiégée. Quelle torture que ce voyage I car enfin un pigeon

peut être français comme un coq ou un aigle. En passant au-dessus des villages et des plaines, des bourgades et des hameaux, je n'apercevais que des scènes de désolation, de déroute et de deuil. L'invasion marchait à coup sûr; les maisons brûlaient; les villes s'ouvraient à l'ennemi. La résistance était nulle ou impossible; chaque jour amenait sa calamité et sa défaite. Les Prussiens se battaient dix contre un. Nos soldats succombaient avantd' être vaincus. Je les voyais tomber par centaines sur les chemins, tués par la fatigue, par le froid, par le dénûment, par la faim... Grâce aux fournisseurs de la République, tout leur manquait, pain, vivres, chaussures, vêtements. Lorsque j'arrivais à un chef-lieu de département, et que, prenant quelques minutes de repos, j'allais regarder aux vitres de l'hôtel de la préfecture, la scène changeait, mais sans produire sur mon cœur de pigeon messager un effet plus agréable. C'étaient des ruissellements de lumières, des profusions de flambeaux et de candélabres, des éclats de voix, des éclats de rire, des abatis de victuailles, un luxe de vaisselle moins plate que les sentiments des convives, une pyramide de gibier et de truffes, des flacons et des bouteilles de toutes les dimensions et de toutes les provenances, d'incroyables excès de boisson et de

mangeaille, le vin coulant sous la table... Nos proconsuls voyant leur triomphe si intimement lié au désastre de la France, avaient pris le parti de les fêter tous deux h la fois... — C'est déplorable! me disais-je; mais tout ceci va finir; je porte sous mon aile de quoi renseigner sur la vraie situation le gouvernement du 4 septembre. Sans doute, ce véridique bulletin ne dissimule rien de ce qui doit prouver aux membres de la Défense nationale que cette défense est désormais chimérique... Es n'auront pas la cruauté de prolonger et d'envenimer cette épouvantable agonie, de faire souffrir et mourir inutilement. . .

» J'arrive... on me traite en ami; on délie le papier que j'avais sans cesse tenu hors de la portée des balles allemandes ; on le déploie; lecture en est faite à haute voix... Quelle ne fut pas ma surprise I ... Ce bulletin, signé du dictateur, disait exactement le contraire de ce que j'avais pu constater... «Tout allait bien... Nos troupes républicaines, improvisées par le patriotisme, décidées à faire un pacte avec la victoire ou avec la mort, reprenaient brillamment r offensive; elles nous vengeaient, par d'éclatants succès, de la lâcheté et de l'ignominie des armées de l'Empire... Les Prussiens subissaient des pertes énormes ^les maladies et l'approche de l'hiver ache-

vaientdeles démoraliser; encore un effort, et le sol sacré de la patrie cesserait d'être souillé par l'étranger; encore un élan, et, nos victorieuses armées de province allant rejoindre celle de Paris, les Allemands, pris entre deux feux, seraient forcés ^ d'expier Reischoffen, Sedan et Metz en se rendant à notre merci..., etc., etc.. » Voilà le message sincère que j'avais innocemment porté !..•

» On me donna huit jours pour me reposer ; j'en profitai pour observer ce qui se passait à Paris. C'était encore plus effrayant et tout aussi douloureux qu'en province. Le feu couvait sous la cendre; l'émeute montrait les dents sous le képi du garde national. Le malheureux général Trochu, impopulaire et vilipendé de toutes parts, se débattait contre l'impossible. Les sorties ne servaient qu'à donner une heure d'illusion suivie de déceptions sanglantes. Elles étaient condamnées d'avance à tourner dans un cercle de feu, à se replier sur une ville •en deuil; aussi funestes si elles avaient abouti que ■décourageantes en échouant. La moitié de la garnison était ouvertement hostile à l'autre; résister aux Prussiens était le moindre souci de ces étranges soldats qui se grisaient tous les soirs et préludaient par des libations à des incendies, des barri- <îades et des massacres. La Commune recrutait

déjà son état-major panni ces volontaires des trente sols de paye et du vin à discrétion. Pendant ce temps, les Parisiens inoffensifs, les petits bourgeois, les rentiers du Marais, les enfants, les femmes, les infirmes, les convalescents, qui n'avaient pas voix au chapitre, enduraient des privations atroces qui commençaient à les décimer... Le huitième jour, on me fit partir... j'emportais encore un message, une réplique au premier; même parti pris d'optimisme ; mêmes rodomontades, mêmes mensonges... Seulement, je n'éprouvai plus la même surprise, et lorsque, dépliant le papier, on lut : « Excellentes nouvelles I La population et l'armée de Paris sont animées du meilleur esprit... Leur intrépidité n'a d'égale que leur concorde... Nous avons, pour plus de six mois, en abondance, des vivres de toute espèce; c'est par excès de précaution et par goût de nouveauté que quelques Parisiens mangent quelquefois du filet de cheval, qui d'ailleurs est exquis. Chacune de nos sorties a infligé aux Prussiens des pertes incalculables. Ils s'attendaient à être maîtres delà place au bout d'une quinzaine; ils sont absolument découragés ; les soldats murmurent contre les ofQciers, les ofQciers contre les chefs; d'ici àpeu, on s'attend à les voir lever le siège, etc., etc. J'aurais pu dire : « Foi de pigeon, je l'avais deviné! »

» Eh bien, mon cher bienfaiteur! Les sujets do tristesse, d'angoisse et de honte, que vous a montrés votre sommeil magnétique, sont les conséquences logiques des réalités que j'ai vues et des mensonges que j'ai colportés I...

» J'avais assez de mon métier de menteur aérien;

je m'échappai, pour ne plus voir de casques pointus, de casquettes plates et de villages incendiés ; je me réfugiai dans le midi de la France ; j'ai élu domicile dans les bois de l'Estérel. L'autre jour, l'envie me prit de connaître cette partie de la Corniche qui remonte de Fréjus à Hyères. J'étais fatigué; je me fais vieux ; un violent coup de mistral me jeta sous l'auvent d'un chalet. Un chien aboya, un gamin me saisit... Tu sais le reste. Je ne sais, pas, moi, si je dois te remeï'cier... je tiens si peu à la vie! »

En -ce moment, je m'éveillai tout à fait. J'avais rêvé encore, rêvé toujours... le pigeon n'avait pas bougé. Il roucoulait sur le marbre de ma commode, entre une touffe de mimosas et trois numéros de la Gazette. Ce sommeil de plomb m'avait accablé. L'atmosphère de ma chambre était suffocante. Séduit par un gai rayon de soleil, je courus à ma fenêtre etje l'ouvris... Le pigeon s'envola; qu'estril devenu? Je crains qu'il ne se soit laissé reprendre. Il y a eu un autre tir jeudi dernier, et, cette fois, les tireurs ont

été d'une adresse incomparable. D'autre part, les hôteliers d'Hyères, faute de gibier et de poulardes, nous ont servi, deux jours de suite, des pigeons rôtis. Le mien avait été peut-être une des victimes. Hélas I j'ai peur d'en avoir mangé I

En mai 1853, — un quart de siècle I excusez du peul — j'étais presque jeuûe; je rendais compte du Salon dans un de ces journaux dont l'Empire naissant ne fit qu'une bouchée, et qu'il a pris soin, quinze ans plus tard, de venger à nos dépens. J'allais à l'Exposition à touteheure; car c'est une erreur de croire que les heures réservées aux artistes, aux critiques et aux privilégiés, suffisent à un examen sérieux. La foule donne quelquefois des indications excellentes, et telle phrase, tel sarcasme, tel quolibet recueillis devant un tableau à sensation, peuvent

suggérer un verdict judicieux et piquant à un homme du métier.

Cette année-là, un grand peintre, que j'appellerai discrètement Lélio, avait exposé un portrait dont le succès fut unanime. C'était une jeune fille d'environ vingt ans, qu'un heureux caprice de l'îirtiste avait coiffée d'un chapeau Van Dyck et vêtue d'im costume Louis XIII. Elle tenait à la main une grosse touffe de roses-thé, de cithyses des Alpes et de lilas blancs. Un fond de forêt ou de clairière, finement ébauché, laissait deviner que cette belle amazone, saturée de compliments, de madrigaux et d'hommages, venait de se dérober au cortège de ses adorateurs pour promener dans la solitude ses poétiques rêveries *.

La tête, les épaules, les bras, la taille, offraient un modèle de perfection exquise; mais on oubliait tout en étudiant l'expression de son admirable regard. Ce n'était pas le romantisme factice ou le sentimentalisme vulgaire d'une diseuse de romances ou d'une -Corinne au cap Misène de la rue du Sentier. C'était, dans la plus complète acception du mot, le réel en contact ou en conflit avec Tidéal. , C'était la poésie inconsciente, instinctive, magné-

1. Ce portrait existe: c*est celui de madame C. R., par Hébert. (Salon de 1878.)

tique, révélée sous une forme enchanteresse. On 'eût dit que ces beaux yeux poursuivaient dans l'espace un songe, une chimère, un être mystérieux, supérieur à notre grossière nature, et qu'ils ne se reposeraient que le jour où, désespérant de l'atteindre ici-bas, ils iraient le demander au ciel.

J'étais très-lié avec le portraitiste, et mon amitié me ramenait souvent près de son œuvre, heureux d'entendre dans les groupes des exclamations admiratives, temtôt raisonnées, tantôt niaises, toujours sincères. — « Que c'est beau! ohl que c'est beau! s'écriait un artiste ou un poëte. — Ce doit être une jeune personne excessivement romanesque?

murmurait Joseph Prudhomme. — Une future héroïne de George Sand! ajoutait un bas bleu, — Son mari fera bien de ne pas l'appeler bobonne, de s'abstenir de gilets de flanelle et de se priver de bonnets de coton I» dissiii un loustic. Ainsi de suite.

Dès mes premières stations, je ne tardai pas à remarquer un jeune homme qui ne disait rien, mais qui évidemment pensait beaucoup plus. Il paraissait avoir une vingtaine d'années; à peu près l'âge du portrait. Sa figure pâle, irrégulière, passionnée, fixait l'attention et défiait l'oubli. Il était grand, svelte, élancé, et on ne pouvait le voir sans songer h la vieille formule: « La lame use le fourreau. »

Je l'aurais volontiers surnommé un romantique retardataire. Victor Hugo et Alexandre Dumas n'auraient pu rôver un autre type pour jouer Hemani, Saint-Mégrin, Didier, Antony ou Monaldescfai. II arrivait tous les jours h huit heures. Nous nous rencontrions devant le portrait. Je ne sais pourquoi nous échangions un regard; puis j'allais, le crayon h la main, inspecter consciencieusement la salle B ou la salle H; je descendais h la sculpture; je causais avec des amis. Je remontais, et je retrouvais mon jeûne homme h la même place, immobile devant le portrait de Lélio. Seulement, ce n'était plus Hernani, Didier ou Antony; c'était l'extase du saint contemplant face à face le Dieu qui se faisait visible pour lui ; l'ivresse surnaturelle du martyr, certain que chacune de ses tortures le rapproche du Paradis.

Huit jours s'écoulèrent ainsi. Un matin, à ma grande surprise, le beau ténébreux m'aborda et me dit d'une voix tremblante :

— Monsieur, on m'assure que vous êtes l'auteur de ce portrait?...

— Hélas ! monsieur, on s'est trompé; je n'ai pas cet honneur. Je ne suis que l'ami intime du peintre...

— Alors, cela revient au même... Ohl pardonnezmoi... ma démarche est contraire à toutes les lois

delà bienséance... Mais... je ne croyais pas qu'il fût possible d'éprouver une émotion pareille sans devenir fou ou sans mourir... Puisque j'ai eu le courage de rompre la glace, je vais me nommer: je suis le vicomte Gaston de Cordouan, d'une des plus anciennes familles de l'Anjou ; j'ai trente mille livres de rente, vingt et un ans dans quelques semaines, une mère veuve qui m'adore et ne vit que pour moi... Commencez-vous à comprendre?

-^ J'en ai peur...

— H est impossible que Lélio, que votre ami, no connaisse pas la famille de celle dont il a fait un si admirable portrait. Cette jeune fille que je n'ai jamais vue, je l'aime d'un amour insensé. Son portrait, grâce à une contemplation incessante, est devenu pour moi un être vivant qui m'écoute, qui me regarde, qui me parle... Ohl que je l'aime! L'autre jour, un reflet de soleil avait glissé sur le cadre; il me sembla qu'elle me souriait, et j'avais de l'espoir... Mais, les jours de pluie, elle est triste... sa rêverie est interceptée entre les nuages et le ciel... Le ciel, n'estxje pas? c'est sa vraie patrie... Eh bien, je le lui donnerai dans un amour comme il n'en exista jamais I Monsieur, vous avez mon bonheur, mon avenir, ma vie entre vos mains... Quelle que soit cette demoiselle B... M...

(le livret du Salon la désigne ainsi; Dieu merci, elle est libre!) patricienne ou bourgeoise, riche ou pauvre, Parisienne ou provinciale, je Taime et je veux qu'elle soit nja femme... pas de difficulté possible I Si ses parents ont des dettes, ma mère les payera; sisafamille estnombreuse,sadot,que j'abandonne avec ivresse, servira à mieux établir ses frères et sœurs... Monsieur, je vous en supplie les mains jointes I... voulez-vous parler à votre ami Lélio et lui demander, pour le vicomte Gaston de Cordouan, la main de la jeune personùe dont voici le portrait?

Qui aurait pu résister à un accent si enthousiaste et si vrai? Je promis, et, le lendemain, j'allai trouver Lélio. Sa réponse me consterna.

J'avais rendez-vous, dans l'après-midi, avec Gaston, à deux pas de ce portrait magique qui s'était emparé de toute son imagination, de toute son âme et de tout son cœur. Il m'attendait. A l'oxpression de ma figure, il devina que la réponse n'était pas favorable. Il voulut m'interroger, mais il lui fut impossible d'articuler une syllabe.

— Mon jeune ami, lui dis-je, — permettez-moi ce nom, — il faut vous armer de courage...

— Elle est mariée? s'écria-t-il avec une effrayarîte expression de désespoir.

Sa pâleur habituejledevintlivide.

— Non... mais fiancée... oui, Blanche de Mérieux, le modèle du portrait, est fiancée à Paul de Nueil, lieutenant au 7* chasseurs. Elle Taime passionnément, et elle en est sincèrement aimée...

-r- Ce n'est pas vrai... ce n'est pas possible I... Vous dites cela, parce que... Ah I tenez, je devine!... parce que vous êtes amoureux vous-même de cette adorable créature, et que...

— Mais, cher monsieur, je suis quadragénaire et marié...

— Raison de plusl — (Voyez, chère lectrice, à quel point il extravaguait ! . . .) — Personne, entendez vous bien? ne l'aimera comme moi... Je l'épouserai par droit de passion, de tendresse, de folie, de conquête!...

— Voyons, Gaston! calmez-vous, et renoncez bien vite à un doute qui m'offense... Voulez-vous une preuve? Je n'ai l'honneur de connaître ni mademoiselle Blanche, ni ses parents, ni son fiancé; mais je prendrai Lélio pour confident et pour complice. Demain, oui, demain, retrouvons-nous ici, à la même place, à la même heure. Lélio, sous un prétexte quelconque, amènera Blanche de Mérieux et Paul de -Nueil... Vous les verrez, vous serez là, et vous me direz si je vous ai trompé I...

L'épreuve fut décisive; le lendemain, Lélio fit

son entrée dans la salle qui contenait son chef- • d*œuvre; il était accompagné de l'heureux couple qui marchait, les mains enlacées. vous qui avez aimé, vous souvieni>-il de ce qu'on souffre devant ce spectacle qui détruisait votre dernière illusion; la jeune fille que vous aimiez suspendue au bras de l'homme à qui son cœur s'était donné tout entier; préludant à un mariage d'amour par des fiançailles plus délicieuses encore ; réglant son pas sur celui de son amant d'aujourd'hui, de son époux de démain; plongeant ses regards dans le sien comme pour y chercher le fond de sa propre tendresse; ayant l'air de se reprendre h chaque minute pour ^ se redonner à chaque seconde, ne sachant plus si le monde existe, prise d'envies subites de pleurer parce que son bonheur l'effraye; rougissante et silencieuse, émue tout h la fois de ce qu'elle sait et de ce qu'elle ignore; révélant dans son attitude, dans ses mouvements, dans le moindre de ses gestes, l'harmonie suprême dont elle va faire sa vie si son mari est digne d'elle? Si vous avez subi ce supplice qu'un grand poëte a comparé à la claie, aux tenailles et à la roue, vous avez à peine une idée de ce que souffrit Gaston de Cordouan. A la fin, il saisit ma main ; la sienne était froide et sèche comme un marbre. Après un moment de silence, ilme

dit d'unevoixsourde qui ressemblait à un sanglot.

— Mon ami, pardonnez-moi mes soupçons et mes doutes; à présent, je sais ce qui me reste à faire...

— Malheureux! Le suicide?

— Oh I non, reprit-il d'un ton plus ferme et avec une sorte de rayonnement sur son pâle visage ; vous oubliez que je ne suis pas de la religion de CatonI

Cette allusion à une page récente de Lamartine me rassura; je me penchai à l'oreille de Gaston, et lui dis plus doucement :

— Le suicide chrétien, alors? Le séminaire ou la cellule?

— Pas davantage I Je n'ai pas la vocation; j'aurais été un bon mari... Je serais un mauvais prêtre... Vous verrez, vous verrez!... ou, si vous ne voyez pas, vous apprendrez! Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous n'aurez pas à regretter de m' avoir appelé votre ami 1

En ce moment, Paul et Blanche s'étaient rapprochés du portrait qui ne m'avait jamais paru plus poétique et plus charmant. La ressemblance était parfaite, et l'on eût dit que le modèle et la copie se faisaient valoir l'un par l'autre. La journée était magnifique; on n'apercevait pas le soleil, mais on le devinait. Il y eut un instant où la toile, éclairée

par en haut, rayonna, comme si la joie et Tamour de la jeune fille eussent tout à coup passé sur son image. Par un mouvement d'une coquetterie adorable, Blanche venait de se placer sous la cimaise à côté de son portrait, et son doux regard disait à Paul : « Comparez I » La réponse de Paul, pour être muette, n'en était que plus expressive. Mais je n'eus pas le temps de la traduire; j'entendis près de moi un cri étouffé. Ce spectacle était trop cruel pour Gaston, qui se sentait à bout de forces. Il me serra la main, balbutia xm adieu inintelligible et disparut dans la foule.

Quelques jours après, des affaires de famille me rappelèrent dans le midi de la France ; le Salon était fermé, les récompenses distribuées, et mon journal supprimé; ce qui simplifiait ma tâche et me rendait aux douceurs de la vie champêtre. La veille de mon départ, j'allai prendre congé de Lélio, et le féliciter de sa rosette vaillamment gagnée.

— Ton jeune homme est fou, me dit-il; croiraistu qu'il m'a offert une somme insensée pour n'importe quoi... une esquisse, un croquis, un crayon, un médaillon, une aquarelle, une réduction quelconque, d'après le portrait de mademoiselle Blanche de Mérieux, qui va s'appeler, à dater de mercredi prochain, madame Paul de Nueil?... Je

suis sûr que, si ce bienheureux portrait avait eu des cheveux, de vrais cheveux, le pauvre inamorato aurait donné trois ans de son revenu pour une boucle I * — Et qu'as-tu répondu?

— J'ai refusé, parbleu I Le portrait, conune l'original, est lapropriété légitime, définitive et exclusive du lieutenant Paul de Nueil. Crois-tu qu'il serait bien flatté en apprenant qu'un Roméo ou un Sténio de contrebande, follement amoureux de sa femme, presse chaque matin et chaque soir sur son cœur une œuvre d'art où revivent les traits adorés, et que ton vieil ami Lélio s'est prêté à cette combinaison clandestine? Allons donc! Avant d'être sentimental, il faut*ôtre honnête... Je plains de toute mon âme ton romanesque vicomte; mais il se consolera...

— Peut-être.

Mes affaires me retinrent en Provence jusqu'au milieu de l'hiver suivant. Gaston de Cordouan m'avait promis de m'écrire; il ne tint pas sa promesse, et j'étais resté sans nouvelles. Quand je revins à Paris, nous avions à subir une première traduction du mot légendaire: « L'Empire, c'est la paix! » traduction qui devait être, hélas I suivie de plusieurs autres. On était au début de la guerre de

Crimée, et ce début laissait deviner que le succès se ferait atCendre. J'appris, coup sur coup, que Gaston s'était engagé, que Paul avait été nommé capitaine, et que tous deux faisaient partie du corps d'armée de Canrobert.

Nous avons assisté, depuis lors, à tant de catastrophes, la France a été tellement foudroyée, si douloureusement frappée au flanc et au cœur, que les souvenirs de cette guerre ont perdu de leur intensité. 1870 et 1871 ont couvert' d'un immense voile noir ces points lumineux et lointains qui se sont nommés tour à tour Inkermann, l'Aima, Sébastopol, le Mamelon-Vert, Solferino et Magenta. Mais, à cette époque, nous n'étions blasés, ni par la victoire, ni par la défaite. Nous suivions, jour par jour, avec une anxiété fiévreuse, les alternatives de cette étrange campagne, glorieuse et stérile, où tant de sang héroïque fut versé dans un^ intérêt discutable, avec moins de profit que d'honneur, et où nos imaginations, atteintes de pressentiments sinistres, retrouvaient avec efTroi l'ancienne Tauride, le théâtre sanglant de la Fatalité antique. Il y eut, on le sait, des journées brillantes, d'admirables faits d'armes, des retours soudains, des revers imprévus, une résistance formidable, de désespérantes lenteurs. Je m'étais abonné au Moniteur de

t Armée, et je n'en laissais pas échapper une ligne. Deux ou trois fois, les noms de Paul de Nueil et de Gaston de Cordouanme frappèrent; ils avaient été légèrement blessés; ils étaient mis à Tordre du jour; le bulletin les signalait au nombre des plus braves; ils montaient d'un grade; Paul, chef d'escadron; Gaston, sous-lieutenant; Paul, décoré; Gaston, porté pour la décoration. J'éprouvais, à chacun de ces bulletins, une émotion profonde. Bientôt arriva le ig juin 1855; cet anniversaire de la bataille de Watterloo eut, comme sa terrible aînée, son heure d'illusion et sa soirée de désastre. En France, l'angoisse fut à son comble. Chaque famille se croyait en deuil; chacune attendait quelque nouvelle funèbre, tachée de sang, bordée de noir, mouillée de larmes.

Le 5 juillet — il y a tout juste vingtrtrois ans I — je reçus une lettre de Gaston de Cordouan; la première et la dernière I Quelques lignes à peine lisibles, tracées d'une main mourante:

« Mon ami, m'écrivait-il, nous avons été jusqu'au bout dignes de Blanche. Paul s'est conduit en héros; moi, j'ai fait mon devoir. Paul a été nommé lieutenant-colonel et officier de la Légion d'honneur; moi, j'ai la croix, et je suis capitaine. Seulement, Paul est mort ce matin, et moi, je n'a»-

plus que quelques heures à vivre... Adieu I Priez Léiio de dire à Blanche qu'elle a été passionuément et loyalement aimée de celui qui est mort et de celui qui va mourir... Si du moins j'avais son portrait, là, devant moil... mais que dis-je?... Je suis fou, je suis coupable... Ce n'est pas ce portrait-là qu'un saint prêtre vient de placer sur ma poitrine, c'est celui de mon Dieu... c'est le divin crucifix, emblème de miséricorde et de pardon... Adieu 1... adieu I... »

Trois jours plus tard, j'appris officiellement la mort de Paul et de Gaston. Inutile d'ajouter qu'il ne me parut pas convenable de parler de Gaston à Lélio, ni de le charger d'une mission pour la malheureuse veuve. Elle avait bien assez de son deuil, sans qu'une révélation indiscrète vînt grossir son fardeau IJe sus par Lélio et par des amis communs, que son désespoir était immense comme son malheur; que, pendant trois mois, on avait craint pour sa raison et pour sa vie. Quant à Gaston, elle ne sut jamais qu'il l'avait follement aimée... elle ou son portrait!

Deux ans après, Lélio entra un matin» dans ma chambre ; il était furieux, et tenait à la main une lettre de faire part. — Oh I mon cher ami, me dit-il, La donna è mobile/,., Frailtyy thy name ts womant

Blanche de Mérieux, madame Paul de Nueil, la plus inconsolable des veuves, TArtémise de Sébaslopol...

— Eh bien?

— Elle épouse un secrétaire d'ambassade, et voici le billet de part I

Puis, d'un ton fort radouci :

— Au fait, poursuivit-il, ceci tranche en ma faveur une question que ton amitié laissait en suspens...

— Laquelle?

— Tu sais... dans le temps... au Salon de 1853, tu hésitais, dans tes préférences, entre le modèle et le portrait... Décidément, le portrait valait mieux... il eût été plus fidèle I

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