‹ Souvenirs d'un vieux mélomaneChapitre 22 sur 29 · PIED DE LA LETTRE · texte numérisé non relu

PIED DE LA LETTRE

Vers la fin de décembre 1864, une nouvelle foudroyante, capable d'épuiser tous les adjectifs de madame de Sévigné avant.de paraître vraisemblable, s'abattit sur le Jockey-Club,,, de Montauban*.

Le président du club, M. de Sergelles, annonça à ses collègues ébahis qu'Octave de Melcy, Parisien pur sang, s'était tout à coup souvenu qu'il avait à Montauban des amis, des parents et des affaires ; que, désabusé des plaisirs et des mensonges de Paris, maltraité par le lansquenet et le turf, trahi dans ses plus chères affections^ il venait demander le repos, le vraii bonheur, les joies sincères, au cheflieu du département de Tam-et-Garonne, et qu'il comptait même s'y amuser beaucoup.

1. Il est bien entenda que Montauban, où Vaateur n'est Jamais allé, ne sigaiûe et ne peut signifier ici qa*an chef-liea quelconque de nos 86 ou 88 départements.

— Ahl le malheureux! que va- t-il faire? et qu'allons-nous en faire? s'écrièrent en chœur les assistants.

— Moi, je suis d'avis, dit un sage, qu'on ne néglige rien pour prémunir Octave contre une déception dont notre amour-propre payerait les frais ; je connais les Parisiens...

(L'homme sage avait fait un voyage à Paris en 1849, et y avait vu jouer fe Prophète, ce qui lui donnait une certaine autorité.)

Je connais les Parisiens; ce sont des farceurs et de mauvais plaisants, qui viennent, comme cela, de temps en temps, faire une tournée dans nos paisibles ^localités, pour se donner ensuite le plaisir de se moquer de nous...

— Et voulez-vous que je vous dise ma pensée?

s'écria un avocat qui passait pour très-spirituel; je suis sûr que M. de Melcy n'a pas d'autre but en venant ainsi à Montauban, au moment où com* mence le carnaval de la moderne Babylone...

— Donc, reprit le sage, je vote pour que notre honorable président lui écrive tout ce qui peut le dissuader de faire ce voyage ; après quoi, s'il s'obstine, il ne pourra s'en prendre qu'à lui-môme, et nous nous en laverons les mains...

— Bravo 1 répliqua le chœur ; nous déléguons nos

pouvoirs à M. de Sergelles ; qu'il ne craigne pas de charger le tableau.

M. de Sergelles fit bien les choses; il usa de Toccasion pour se dégonfler... Montauban était pour lui une résidence pénitentiaire. H Fhabitait par nécessité, ayant à peu près mangé toute sa fortune, et s'étant trouvé très heureux, au seuil delà quarantaine, d'entrer comme gendre dans une famille riche qui l'avait forcé d'apprendre par cœur la fable des Deux Pigeons,

n dépeignit à Octave la vie de province en général, et celle de Montauban en particulier, sous les couleurs les plus sombres. Tous les habitants s'ennuyaient à périr et bâillaient à se démettre la mâchoire. Au dernier bal de la Préfecture, il n'y avait eu que cinq dames, dont une en béret et deux en turban. Un concert, que l'on avait organisé au profit des pauvres, était resté à l'état de projet, faute de violons, de chanteurs et de clarinettes. D n'existait pas dans toute la ville" un bon restaurateur ni un café passable. Les récréations les plus sardanapalesques consistaient à jouer au loto et à se coucher entre neuf et dix. Les meilleurs chasseurs du pays étaient très contents de leur journée quand ils rentraient avec un tourd et un becfigue. Le théâtre allait de faillite en faillite; dernièrement,

on avait joué Fra/>mvo/o sans musique, et la Tour </eiVi?sfeen pantomime. Il n*y avait pas, à dix lieues à la ronde, un accordeur de piano, et, comme toutes les demoiselles tapotaient plus ou moins sur cet instrument de supplice, il en résultait des charivaris effroyables. La plus belle partie du genre humain n'était, àMontauban, que la moins laide. Don Juan, après quelques années de séjour dans ce lieu de délices, aurait pu y concourir pour une couronne de rosière, etc., etc., etc..

Octave n*en vint pas moins ; il avait éprouvé, à Paris, un de ces chagrins de cœur d'autant plus poignants qu'ils contrastent avec l'ensemble de notre société positive et railleuse. Le macadam lui brûlait les pieds; l'atmosphère des boulevards l'étouffait ; la gaieté de ses amis lui donnait envie de pleurer. Il ne demandait à la province qu'une de ces haltes nécessaires après les grandes crises de la vie, qui peuvent indifféremment se passer dans les champs, sous la tente ou dans une auberge.

Il vint ; il s'était promis d'être bonhomme, optimiste, facile à tous, content de tout, aussi bien doué du sens approbatif que dépourvu de l'esprit critique. Il se tînt parole, et son attitude fut parfaite ; on le surveillait sans qu'il s'en doutât, n fut présenté au rlub et mis au régime du whist à quinze centimes ;

308 SOUVENIRS D'UN YtEUX MÉLOMANE

M. de Sergelles le mena au théâtre un soir où, les costumes ayant été saisis par un créancier de la direction, Lazare le pâtre fut joué en habit noir; rhomme sage lui donna un dîner où tous les apprêts étaient àTail et à Thuile; Tavocat le fourvoya daas une battue où Ton tua un merle et une chouette. Octave ne sourcilla pas ; la plus attentive surveillance ne put le soupçonner d'une grimace, d'un bâillement, d'une épigramme.

Et les beaux-esprits du pays commençaient à dire: — Nous sommes donc plus amusants et plus amusés que nous ne l'avions cru? Le Parisien ne s'ennuie pas, au contraire. Hé I hé I la comparaison ne nous est donc pas si défavorable? La réputation de Paris est donc un peu usurpée? C'est bon à savoir... Nous nous en étions toujours doutés.

Mais, un jour, — jour néfaste! — Octave, appelé brusquement à faire un mort y jeta sur un canapé son paletot qu'il venait d'ôter. Dans ce mouvement, il ne s'aperçut pas qu'une lettre tombait de sa poche ; lettre écrite à un de ses vieux amis de l'avenue Gabriel. Personne ne remarqua l'incident; seulement, le lendemain, un Savoyard qu'on faisait venir, tous les mois, pour frotter et cirer le grand salon du Cercle, trouva la lettre, glissée entre le velours du canapé et le papier de la cloison, etlare-

mit fidèlement au président. M. de Sergelles était curieux; la tentation était forte ; la résistance futfaible.

11 lut la lettre avant de s'être demandé s'il n'eût pas mieux valu ne pas l'ouvrir :

— Voyez-vous le sournois I munnura-t-il entre ses dents.

Et pourtant Octave n'écrivait rien de bien terrible, rien qui fût comparable aux premiers renseignements que lui avait adressés M. de Sergelles lui-môme.

« ... Tu me demandes, moucher Raoul, disait-il, ce que je puis faire dans cette [ville peu récréative... Hélas I rien ou presque rien, et c'est ce qui m'en plaît : dans l'état actuel de mon faible esprit et de mon pauvre cœur, Montauban vaut Rome, Florence, Londres et Saint-Pétersbourg.,. Après cela, si tu le veux absolument, je t'avouerai qu'on s'y ennuie un peu... beaucoup... passionnément. Il y a peu de jolies femmes, et elles ne savent pas s'habiller ; cette terrible cuisine à l'ail et à l'huile me. fait l'effet d'un poison de Locuste trouvé sous un olivier ^ point de gibier dans les environs ; des chasses fantaisistes, moins la fantaisie. Le théâtre est incroyable; c'est le môme acteur qui joue les rôles d'Arnal,ceux de Mélingue et ceux de Duprez. Les gens d'esprit sont plus rares que partout ailleurs ; on ne cause

pas, on crie ou on raconte de grosses histoires aux dépens du voisin. . .Le C/wéVocfey,à TinstardeParis, est servi par un garçon en manches de chemise, qui ronfle sur les fauteuilsquand le whist se prolonge... Mais, encore une fois., quem'importe?qu'importeà un malade le mobilier de sa chambre d'hôpital?...»

— Ah! le gredini noue lui servions d'infirmiers! fit M. de Sergelles.

A dater de ce moment, la vie d'Octave de Melcy ne fut plus tenable ; en vingt-quatre heures, salettre avait été colportée, lue, commentée d'un bout de la ville à l'autre. Il ne rencontrait plus que des visages renfrognés; les conversations s'interrompaient à son approche ; deux grands dîners auxquels il était invité furent contremandés sous un futile prétexte ; un « Je suis engagée pour toute la soirée ! » lui fut sèchement répondu, au bal du général, par toutes les danseuses valides. Les hommes influents ne lui adressaient plus la parole ; il sut qu'une belle partie de chasse avait eu heu sans lui, et que, par extraordinaire, on avait tué une bécasse. D'autres symptômes se déclarèrent ; Octave devint un grand coupable, voué à l'anathème public, un pestiféré qu'entourait le plus invisible, mais le plus réel des cordons sanitaires.

en ressentit une sorte de vague malaise, sans

se rendre bien compte des causes et des effets ; mais ce malaise fut largement compensé par les nouvelles qu'il recevait de Paris. Il apprit, à n'en pas douter, que Juliette — sa Juliette I — n'avait pas cessé de l'aimer.

Il bondit dejoie,flt sa malle, et courut chez M. de Sergelles.

— Je pars, lui dit-il.

— Vous faites bien, et j'allais vous Iç conseiller, répondit le président en se pinçant les lèvres.

— Et pourquoi, grand Dieul pourquoi?

— Parce qu'une lettre de vous s'est égarée...

— Celle que j'ai tant cherchée I.,. à Raoul de Prasly?

— Probablement... Elle est tombée, à ce qu'il paraît, en des mains indiscrètes... On y a vu que vous jugiez bien sévèrement notre modeste cité,

— Mais ce quej'écrivais, je m'en souviens, n'était que madrigal et compliment auprès de ce que vous m'aviez écrit... Rappelez-vous... cette formidable satire... où se rencontraient bien quelques vérités...

— C'est possible ; nous nous disons peut-être ces vérités-là; mais nous ne voulons pas qu'on nous les dise.

Au mois de novembre 1873, une affaire de famille me força de passer quelques semaines à R... — R... est une grande ville, un peu triste, où se conservent bien des vestiges du passé, et dont les environs, pittoresques et sauvages, disposent Timagination à toute sorte de mélancoliques rêveries.

Mes journées se partageaient entre l'étude de

maître Barillot, dépositaire de toutes les pièces

relatives à mon affaire, et d'immenses promenades,'

fertiles en découvertes et en surprises, dans ce

pays qui m'était absolument inconnu.

Un jour, mes excursions me conduisirent jusqu'aux portes d'un château situé à cinq ou six kilomètres de la ville, et qui me parut inhabile. S'il est vrai que les maisons aient leur physionomie comnie les figures, on pouvait dire de ce château désert qu'il ressemblait à un décor de tragédie ou de mélodrame. Impossible de le regarder en détail sans un serrement de cœur. H était dominé par une colline boisée de cyprès et de mélèzes qui avaient l'air de cacher l'entrée d'un cimetière. La toiture s'effondrait çà et là sous le poids des herbes parasites. La grille était fermée, les fenêtres closes, les murs sillonnés de lézardes, les serrures tachées de rouille. Dans la cour d'honneur, une vaste corbeille de fleurs avait été, faute de culture,, envahie et dévorée par les mauves et les graminées. La vigne vierge et la glycine, ayant perdu leurs appuis, s'étaient détachées de la muraille, et jonchaient le sol pêlemêle avec des débris de pierres et de plâtre. A gauche des bâtiments, une large pièce d'eau, qui avait dû être fort belle, n'offrait plus que l'aspect lugubre d'un marécage, où des plantes aquatiques, pâles et rabougries, alternaient avec des flaques verdâtres. Pas un oiseau, pas une voix, pas une créature animée; pour tout gardien, l'abandon et le silence.

De retour à la ville, je questionnai maître Barillot, qui ne me laissa pas achever ma phrase :

— C'est sans doute, me dit-il, le château de Meyrac I

Puis il ajouta, presque à voix basse:

— Le château de Frou-Frou I

— Frou-Frou, du Gymnase, si admirablement jouée par cette pauvre Desclée, que Ton dit si malade ?

— Oui et non... c'est toute une histoire... une lamentable et poignante histoire... -

— Que vous allez me raconter?

— Soit 1 quoique je risque de perdre au dénouement ma réputation d'esprit positif, de parfait notaire et de membre corespondant de plusieurs sociétés savantes ...

U y a hilît ou dix ans, le comte Georges de Meyrac, propriétaire du château que vous venez de voir, épousa Mathilde de Rénal. C'était, des deux parts, un mariage d'inclination, justifié d'ailleurs par toutes les convenances mondaines. Jamais couple ne fut mieux assorti ; les jeunes époux étaient faits, comme on dit, l'un pour l'autre. Seulement, dans ce bonheur sans nuage, dans cette tendresse si sincèrement partagée, Mathilde apportait encore plus de passion que Georges. Le sentiment, qui

dominait le mari, absorbait la femme. Que voulezvous! nos mœurs modernes sont ainsi faites, que les chevaux, le cercle, ,1a chasse, le jeu, les compagnons de jeunesse, détournent toujours à leur profit une petite part de ce que réclamerait raccomplissement decejoli rêve: l'amour dans le mariage!

Mathilde aurait voulu que Georges ne la quittât jamais. Lorsqu'il s'absentait pour quelques heures, il lui semblait qu'elle cessait de vivre. Elle allait l'attendre à la petite porte du parc; elle reconnaissait, à une distance incroyable, le galop de son cheval ; alors son cœur battait si fort, qu'elle était obligée de s'appuyer à un tronc d'arbre et de se laisser tomber sur un banc de gazon.

Elle n'était pas jalouse... Geoi^es l'aimait tantl Il revenait à elle avec un visage si joyeux, un sourire si vrai, un regard si ardent, une allure si franche, une voix si douce, des paroles si caressantes 1 Non, mille fois non. Pourtant elle éprouvait parfois un vague malaise, que l'on pourrait qualifier de jalousie préventive. Elle disait à son mari avec un sourire sur les lèvres et une larme dans les yeux : « Vois-tu, Georges, si tu me trahissais, si j'avais la certitude ou seulement le soupçon d'une infidélité, je mourrais... et puis... une nuit... je reviendrais pour te dire : « Georges, je t'aime encore, mais

c'est toi qui m'as tuéel... » M.deMeyrac éclatait de rire, lui fermait la bouche avec un baiser; et pourtant il ne pouvait se défendre d^un ceHain trouble.

Les choses allèrent ainsi pendant six ans. En somme, ils étaient heureux; les inquiétudes de Mathilde, n'ayant pas le plus léger prétexte, avaient fini par s'apaiser. EUe se disait bien de temps à autre : « Les hommes ne savent pas aimer comme nous I » — Mais, en comparant son sort à celui de ses compagnes de couvent, elle ajoutait : « Décidément, je n'ai pas le droit de me plaindre I »

A la fin d'avril 1870, — hélas ! bien peu de temps avant nos désastres, — une actrice de Paris, que j'appellerai Rosita, vint donner des représentations sur notre. théâtre. Elle joua la baronne d'Ange, Marguerite Gautier, Adèle d'Hervey, Diane de Lys, la Fiammina, l'héroïne de iVbs/nfimes; elle joua surtout Frou-Frou^ le plus récent des grands succès parisiens. Certes, elle ne jouait pas comme mademoiselle Desclée ; mais elle avait le feu sacré, le charme de la jeunesse, cette beauté expressive et originale qui sied bien à l'optique théâtrale et que la province connaît peu. Bref, sa réussite fut éclatante, et, comme elle avait su garder, sinon une

vertu farouche, du moins une tenue fort convenais.

ble, elle fut reçue dans quelques salons. Le préfet donna en son honneur une soirée où elle récita en artiste les Stances à la Malibran^ de Musset, les Pauvres Gçns, de Victor Hugo, et les Naufragés , de Joseph Autran.

Trop passionnée pour être habile, Mathilde fit une lourde faute ; elle commença par accompagner son mari aux représentations de Rosita; la saison était douce, les nuits sereines ; on revenait en voiture à Meyrac, sous la garde de la lune et des étoiles ; mais, un soir, il lui sembla que Georges regardait l'actrice d'une certaine façon, et elle en ressentit une secousse aussi violente que si ce regard eût été déjà une trahison. Dès lors, elle se dit souffrante, et annonça qu'elle n'irait plus au théâtre. Peut-être espérait-elle que son mari lui dirait : « Eh bien, je reste avec toi I » mais il ne le lui dit pas, et il y alla seul. Ce qu'elle souffrit, ai -je besoin de vous le dire ?

Rosita inspira-t-elle à M. de Meyrac quelque chose de plus qu'une velléité d'intrigue ou un caprice d'imagination? On ne l'a pas su, et probablement on ne le saura jamais. Mais les envieux et les médisants, les amateurs de scandale et de commérages se prétendirent beaucoup .mieux informés. On assure môme que Mathilde reçut des

lettres anonymes qui ne lui laissaient aucun doute.

Cependant ractrice allait donner sa représentation d*adieu. Elle devait, à la demande générale, jouer une dernière fois Frou-Frou. Le Club-Jockey de R... Tavait invitée à un souper d'adieu, qui serait servi après le spectacle ; il fut bien convenu qu'aucun membre de ce cercle élégant, dont Georges était le vice-président, ne manquerait à la fête.

Le souper dura jusqu'à trois heures du matin. M. de Meyrac était placé à côté de Rosita, enivrée de son succès ; les bouquets que l'on avait jetés à la belle Frou-Prou et dont on avait fait un charmant surtout de table, exhalaient leur odeur capiteuse, tandis que sautaient les bouchons de vin de Champagne et que le poète de la troupe déclamait des vers dithyrambiques à la rivale de Fargueil et de Rose Chéri, de Dorval et de Desclée.

Que fit Mathilde pendant cette nuit cruelle?... Ce qu'elle avait fait autrefois, aux jours de bonheur et de confiance ; elle alla attendre Georges à la petite porte du parc. Les heures s'écotftaient lentement. Vers minuit, la lune se couvrit de nuages ; une pluie fine et pénétrante transperça la capeline et le peignoir de la jeune femme, qui ne s'apercevait de rien. En proie à un épouvantable cauchemar, elle se demandait avec stupeur ce qui la fai-

sait ainsi frissonner, et comment on pouvait avoir tout ensemble la tête brûlante Si les pieds glacés...

A cinq heures du matin, lorsque Georges rentra par cette même petite porte, il se heurta au corps inanimé de Mathilde, étendue sur le gazon trempé de pluie. Elle n'était pas morte ; elle vécut encore cinq jours ; mais elle ne recouvra pas la raison, et, dans son délire, elle répétait sans cesse : « Prou- Frou ! Prou-Frou I » — Ce fut son dernier mot, son dernier soupir.

Le désespoir de Georges de Meyrac fiit si immense que, quand môme il aurait été coupable, il eût mérité son pardon. Trois mois après, il saluait la guerre comme un refuge, et se promettait d'y trouver le seul suicide qui soit permis à un homme d'honneur, à un chrétien. Se souvenant qu'il avait été, avant son mariage, ofBcier de cavalerie, il demanda et obtint le commandement des mobiles du département. On le vit, partout où le feu était le plus terrible, où le danger était le plus imminent, chercher la itnort avec une véritable furie. Mais la mort est une maîtresse capricieuse ; elle se refuse à qui la poursuit. Georges ne fut pas môme blessé. '

Il revint au printemps. Les malheurs delà patrie avaient donné à son deuil un caractère plus grave ;

ces malheurs inouïs ont eu cet étrange résultat, qu'ils ont rendu incomplètes toutes les joies et toutes les douleurs privées.

Au mois d'août de la môme année, Georges prit un matin son fusil, sifQa ses chiens, et se lança dans les montagnes, non pas pour se distraire, mais pour dompter par l'extrême fatigue l'idée fixe qui le consumait. Il rentra à la nuit tombante, ne rapportant rien, ne sachant pas môme s'il avait chassé. Il se coucha vers onze heures, espérant qu'enfin il pourrait dormir.

La chambre de sa femme, attenante à la sienne, était rigoureusement fermée depuis la catastrophe. Ce soir-là, la chaleur était si étouffante, et Georges, brisé de lassitude, avait si peu conscience de ses actes, qu'il ouvrit, à moitié endormi déjà, la porte de communication; puis il se jeta sur son lit. Au bout d'une heure, il se réveilla; sa pendule sonnait minuit. Après la vibration du douzième coup, il entendit ou crut entendre dans la chambre voisine un bruit qui devint peu à peu plus distinct : « Froufrou I frou-frou I »

Il écouta avec une angoisse inexprimable. Ce frou-frou ^'éloignait et se rapprochait tour à tour, tantôt s' accrochant aux tentures, tantôt se suspendant au plafond. Il semblait au pauvre halluciné

tement assorti au tien... il t'aime avec passion, et tu le refuses 1... Aurais-tu quelque velléité de cou* vent?...

— Pas la moindre.

— Un autre amour en tôte?

— Encore moins.

— Eh bien, alors?

— Tu le veux?... je vais essayer de te le dire... Mais déjà je me sens rougir... je voudrais trouver des mots qui me fissent comprendre, sans être forcée de m' expliquer... je t'en conjure, ne me regarde pas, pendant que je vais te parler... Tu sais que ma sœur Antoinette s'est mariée il y a deux ans?

— Oui, et ton excellent beau-frère, Maurice de Prasly, est le contraire d'un héros de roman. Trop bien portant ; brave garçon, mais un peu dans la matière; mangeur, buveur, chasseur, viveur; un gentilhomme campagnard greffe sur un lieutenant de zouaves.

— Le mariage se fit chez ma mère, au château de Gureuil, en tout petit comité ; un des deux pavillons avait été livré aux ouvriers pour y préparer l'appartement des nouveaux mariés... mais tu connais les lenteurs des ouvriers de province... Au jour convenu, rien n'était prêt... On ne voulut pas retarder le mariage, et...

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