LE CHIEN DE L*AVEUGLE 32Î
— Et quoi?
— Antoinette dut se contenter de sa chambre de jeune fille, attenante à la mienne... Obligée de s'occuper de tous les détails — sans compter les émotions d'une pareille journée, — ma mère avait un peu perdu la tête...
— Cette bonne marquise I je crois la voir... un cœur d'or... Elle rappelle, à s'y méprendre, la baronne à' Il ne faut jurer de rien.,. Continuel
— EMe oublia qu'entre ma chambre et celle d'Antoinette, il y avait une cloison... bien mince... et une porte... bien peu discrète...
— Probablement, elle oublia aussi que mon adorable amie Diane de Gureuil était fille d'Eve, comme nous toutes...
— Oh I Berthe I Berthe I c'est affreux, le mariage I
— Hideux... mieux vaudrait la fin du monde...
— Ce que je vis... ce que j'entendis... ohl c'est à mourir de honte I... Paraître dans cet état devant un homme qui, la veille, eût à peine osé nous baiser Ta main I... jamais, jamais I Plutôt étouffer les battements de mon cœur... plutôt passer ma vie à broder des coiffes pour sainte Catherine ou à tricoter des bas pour les enfants de ma sœuri
— Tu es foUe, ma pauvre Diane... mais en-
rons dans la salle de bal... j'entends nos danseurs
<iui reviennent du souper, et l'orchestre qui cherche
à se mettre d'accord...
Cinq ou six jours après ce dialogue dont vous •devinez la mise en scène, Edmond de Flassan se présentait un matin, en habit de voyage, chez la marquise de Gureuil. Il était pâle et avait un petit *ir résolu qui ajoutait à la parfaite distinction de toute sa personne.
— Chère madame', dit-il à la marquise, les refus -de mademoiselle Diane me font un mal affreux... D'ailleurs, on connaît mon amour pour elle... on sait que vous m'êtes favorable... Je finirais par la compromettr^e^ ce qui serait pire que tout le reste... En pareil cas, il n'y a qu'un parti à prendre : voyagerl... Je pars.
— Vous partez, Edmond, vous partez! s'écria madame de Gureuil avec un douloureux tressaillement.
— Oui... pour l'Angleterre d'abord... puis l'Ecosse. ..je vous rapporterai des nouvelles de Guj Mannering et de Rob-Roy... Après l'Ecosse, l'Irlande . . . après l'Irlande , l'Amérique . Ah I j' aurai beau traverser les mers, rien ne guérira ma blessurel...
— Je vous plains, mon cher enfant, mais je ne veux pas désespérer.... Hélas I j'avais eu d'autres idées, d'autres rêves. Je suis veuve; je n'ai pas de fils...