Souvenirs d'un vieux Romain
Le dégoût douloureux des jours que tu menais Dans la Rome papale en éternelle fête Te révéla le charme et la douceur secrète De ton Liré natal, des bois et des genêts.
L'amour qui te reprit du sol d'où tu venais Jaillit en flot plaintif de ton âme inquiète, Et pour te célébrer comme il sied, ô poète ! J'emprunte le modèle à tes divins sonnets.
De tant d'illustres lieux où coulaient tes journées Nul ne valait celui de tes jeunes années. Fût-ce le Capitole ou le mont Palatin.
Mais tout autre est l'ennui d'un cœur non moins fidèle : Rome, dont tu souffrais, je ne regrette qu'elle ; Ma jeunesse est là-bas, près du Tibre latin.
LA VICTOIRE DU PALATIN
me souviens, Giacomo Boni, des paroles fraternelles recueillies, en notre quatrième printemps de guerre, sur la colline auguste où se réunissent vos amis.
Vous étiez assis dans ce jardin qui est le plus noble de l'Italie. Un large feutre ombrageait vos tempes grisonnantes et votre regard fatigué exprimait l'obstination des longues tâches. Autour de nous, s'effeuillaient les berceaux de roses dont vous savez parer les ruines, et dans les prés du Palatin flamboyaient des coquelicots sans nombre, présent géné-
reux de la saison. Vous me faisiez admirer le large massif de lavande que vous avez aménagé avec amour, car cette plante est de la flore classique et votre Virgile Ta nommée. Les murs de brique des Césars découpaient l'azur assombri de la fin du jour ; la fine tour du Capitole surgissait au loin, par delà vos troènes et vos cytises; on devinait, entre sa colline et celle où s'élève votre demeure, la vallée profonde semée de temples et de basiliques, le champ de pierres immortelles où il y aura toujours un peu de votre renommée mêlée à la poussière des siècles.
On a démoli depuis longtemps la maison de bois entourée de lauriers d'où vous meniez jadis, aux abords de la Curie, vos travaux mémorables du Forum romain. C'est là que vous aviez coutume d'accueillir vers le soir, il y a une quinzaine d'années, ces Français liés d'amitié, qui se rencontraient à votre seuil avec un romancier fameux pour achever leur journée en causeries. Vous n'ignoriez pas ce qu'étaient devenus, en nos jours tragiques, les jeunes intellectuels d'alors, de manières amènes et de libres propos. Nicole Langelier, que la guerre avait trouvé lieutenant de réserve, a commandé sur les Vosges un de nos bataillons alpins ; M. Goubin a fait des conférences patriotiques, et Hippolyte Dufresne, « qui avait des loisirs et aimait les arts », est mort héroïquement devant Verdun. Vous saviez aussi que M. Anatole France a publié un livre sur le génie latin, et la déception légère
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de votre lecture, faite sur l'attrait du titre, vous incitait à nous dire ce que vous pensez vous-même d'un si grand sujet. Mais bientôt l'heure présente vous ressaisissait, et votre italien frémissant, qui a l'accent du Frioul natal, s'accompagnait de l'éloquence d'un regard bleu comme la lavande que vous aimez :
« Les temps que nous vivons, disiez-vous, sont magnifiques et cruels. C'est de l'observatoire historique où nous sommes placés qu'apparaît le mieux leur signification profonde. Songez à ce que représente ce haut lieu dans le développement de notre planète. Il est le centre de rayonnement de la plus noble civilisation du monde. C'est le Mont consacré par le roi Evandre, où fut d'abord creusé dans le roc le grenier de l'État, Cereris miindus, première institution d'un Etat organisé, où prit naissance sous des augures puissants la ville de Romulus, berceau des idées pour lesquelles luttent et se sacrifient aujourd'hui les peuples libres. Il nous faut combattre, il nous faut vaincre, afin de conserver aux hommes les conquêtes du jus gentium, le droit public de la cité, la majesté des lois équitables.
(i La construction pacifique de nos tribuns, de nos consuls, de nos pontifes, avait fini, après des siècles de lutte, par abriter le genre humain. Mais voici que les murs tutélaires sont ébranlés, une fois de plus^ par une attaque furieuse. Les principes de notre vie sont remis en question ; dans cette mêlée frénétique, toute notre civiUsation
est en péril. C'est toujours le même barbare, accouru du même horizon. Cette Allemagne nous semblait cultivée, acquise comme les autres nations à la bienfaisante influence de Rome. Nous subissions, ici peut-être plus qu'ailleurs, le prestige de son dur génie, dont certaines formes éblouissaient. Nous avions oublié ce que nos anciens historiens rapportent des hordes germaines. Non, cette humanité inférieure ne change pas aussi promptement que la générosité latine lui faisait l'honneur de le croire. Vous connaissez comme moi leurs savants, leurs lettrés, leur Kaiser. Comme ils nous ont trompés ! Nous pensions qu'ils arrivaient à Rome en disciples, pour prendre leur part des leçons que prodigue l'éducatrice du monde ; ils venaient s'y bercer des souvenirs de Néron !... »
La parole s'animait peu à peu et semblait revenir au jour où l'on fut réveillé d'un rêve :
(( Quelle surprise quand nous apprîmes les tortures de la Belgique, la violation des conventions signées avec l'univers, tous ces attentats qui leur paraissent le légitime exercice de leurs droits de guerre ! Vos Celtes sont des nôtres ils descendent, comme ceux de la Grande-Bretagne, de cette race idéaliste qui se vantait d'une fraternité lointaine avec nous : Ansl se Latio fingere fratres. Mais avec ces Teutons, qu'avions-nous de commun ? Vous louez mon pays d'avoir pris parti généreusement dans une lutte où il avait tant à risquer. Hélas ! il perdait tout à tergiverser, du moins tout ce qui est pour des Latins la joie et l'honneur
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de la vie. Si quelques-uns hésitèrent, leur patriotisme les éclaira vite. L'ode ailée du poète, l'ardente oratio du consul ont emporté tous les cœurs. Le verbe a engendré l'acte. Nous avons déjà par milliers, comme vous, nos héros et nos martyrs. »
Nous jetions les yeux vers ce Capitole où furent prononcées les grandes paroles, au mois de mai 191 5, devant une foule que soulevait l'enthousiasme de la patrie. Je regrettais de n'avoir pas entendu sonner au campanile la cloche de guerre, le jour où la Ville vécut cette heure magnanime de son histoire. Un des assistants dit alors, — c'était un de ceux qui se dénomment avec emphase Romani di Roma :
« Le plus vénérable de nos temples, le sanctuaire de Jupiter Capitolin, n'est point à nous. Dans les fondations de l'ambassade allemande gisent des restes sacrés entre tous, que seules des mains italiennes doivent déterrer. Cependant l'étranger y campe avec arrogance, et cette confiscation de notre passé a justifié des prétentions monstrueuses. Dans la salle du trône du palais Caffarelli, le portrait du dernier César germain semble dominer une ville qu'il a importunée de ses visites pompeuses et encombrée de ses souvenirs. Vous avez lu, à la Villa Borghèse, le nom de Wilhelm sur Tafïreux monument de Gœthe. Mais comment, sur notre Capitole, dans la langue auguste de nos pères, à côté du nom divin Jupiter Optimus Maxinius, osait-il faire graver son titre usurpé à'Imperaior ! Le
marbre de Rome souffre bien des choses, et les écoliers de Mommsen composaient à tout propos, en l'honneur de leur empereur, des épigraphes adulatrices. Grâce à Dieu et à nos soldats, ces jeux de prince sont clos. S'il y a encore un kaiser allemand après la guerre, il n'habitera plus la colline sainte. Déjà notre Conseil communal vient de la comprendre tout entière dans l'enceinte de la « promenade archéologique », et les associations patriotiques réclament davantage. « Le Capitole aux Romains! » Cette formule simple est puissante sur nos imaginations orgueilleuses. L'Académie de Berlin peut en faire son deuil; c'est vous, cher Boni, qui dirigerez les fouilles.
— Nous avons droit à cette revanche, répondit simplement le maître ; mais obtenons d'abord celle des armes. Loué soit le général victorieux, qui aura mérité le « triomphe germanique » !
... quandoque trahet féroces Per sacrum cliviim, mérita décor us Fronde, Sicamhros.
— Nous convierons nos amis de France, ajouta le Romain, pour dire avec nous le Chant Séculaire sous les lauriers de votre jardin.
Et il récita à son tour, avec la ferveur d'une oraison, quelques strophes d'Horace :
Si Palatinas videt aeqiius arces, Remque Romanam- Lati unique felix
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Aller um in lustrum meliiisqm semper Proroget aevum...
L'heure de l'archéologie était venue. A Rome, l'austère science s'associe aisément aux émotions fines. Nous parlions des dernières découvertes faites aux palais des Empereurs, qui ont tant ajouté aux trésors désensevelis du Forum de la République. On discutait du nymphée de Tibère et de la « maison de Catilina ». Mais les plus récentes fouilles ont donné un chef-d'œuvre inattendu, un marbre attique de la bonne époque :
« Venez voir notre Niké », dit Boni.
Au dessus des rudes bâtisses impériales dégagées au siècle dernier sur le côté qui domine le Forum, le casino des anciens jardins Farnèse rappelle la grâce des plus jolies années de la Renaissance. Rome est vivante par ces contrastes et par cette harmonie. Un pédant germain eût jeté bas le pavillon anachronique, pour regarder par dessous, et la science n'eût pas regagné ce que l'art aurait perdu. Giacomo Boni en fait son studio et y place ses trouvailles, pour l'examen des archéologues. Celle d'aujourd'hui doit une part de son prix à ces instants de l'histoire où nous fut révélée sa beauté.
Posée sur une selle de sculpteur, la Victoire aptère attend les hommages. C'est une jeune figure de style phidiaque, drapée et décapitée comme ses grandes soeurs du
Parthénon. Boni s'assied devant elle et la contemple longuement. Pour lui, le socle de bois est un autel, le marbre mutilé une image sainte. Il lit sur un visage absent la sérénité du triomphe. Visionnaire qui poursuit son rêve sans tenir compte de la matière, l'œuvre mieux conservée l'intéresserait moins que le fragment qu'il interprète. Sous son geste, le mouvement s'achève : le flottement de l'étoffe enserrant les seins juvéniles, le genou gauche fortement porté en avant indiquent la marche rapide ; les bras, qui manquent, devaient tenir les armes. Boni fait remarquer la finesse du grain pentélique, la qualité du travail qui fixe une date. Il arrête sa rêverie sur l'an 430 avant notre ère, au moment le plus brillant de la pensée hellénique, alors que Périclès s'occupait d'unir en confédération les colonies grecques de la Méditerranée, sous l'égide de la divine Sagesse de l'Acropole.
« Voici, raconte-t-il, comment eut lieu la découverte. Nous fouillons en ce moment l'est du plateau palatin, du côté du couvent de Saint-Bonaventure. Je vous ai indiqué le tracé du divus sacer de l'Empire, dont le pavé se détache de la Voie Sacrée pour monter au Palais des Flaviens et au temple de Jupiter Vainqueur. Il passait sous un très grand arc triomphal, dont je viens de mettre au jour les fondations et qui est assurément celui de Domitien. A la gauche de cet arc, se trouvait un sanctuaire de la Victoire, aedes Victoriae, disparu sous une lourde construction du moyen âge, du genre de cette Turris Cartularia qui rem-
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plaçait, près de l'Arc de Titus, le temple de Jupiter Stator. Vous savez que toutes ces masses de pierre, que laissèrent dans Rome les grands édifices effondrés ou incendiés par les Barbares, sont devenus des palais fortifiés de la noblesse romaine. Dans leur maçonnerie imparfaite, les bâtisseurs d'alors utilisaient des matériaux de toute sorte, des morceaux de marbres antiques et même d'entières statues. C'est en déblayant ces pans écroulés qu'on a trouvé notre Victoire. Le bloc étincelant nous est apparu muré dans le mortier rustique comme un moellon sans valeur. Pareille aventure fit plus d'une fois la joie de nos vieux antiquaires; mais, aujourd'hui, vous allez voir ce que l'emplacement donne à penser.
« Cette construction de l'an mil, qui dissimulait la pure image en son mur grossier, était l'une des deux forteresses des Frangipani bâties sur le mont impérial, celle même que le peuple romain, terrorisé par ses barons, surnommait Turris Iniquitatis. La grande iniquité fut l'emprisonnement du pape Gélase en l'année du Christ m 8. C'était un Caetani, par conséquent l'ennemi des Frangipani. Ceux-ci se vantaient d'avoir la même souche que la maison de Habsbourg et tenaient le parti tudesque. Gélase, chassé par eux de sa ville pontificale, errant dans la campagne du Tibre, bientôt sans ressources et abandonné de tous, fut livré près d'Ostie par les espions allemands qui pullulaient déjà à cette époque. On enchaîna le pauvre Pape pour le ramener à Rome, où il subit dans la tour du Palatin tous
les outrages : Alemannorum barbaries^ dit une chronique.
« Plus tard, ces forteresses abominables, repaires de voleurs et d'assassins, menace continuelle pour la cité, furent détruites par les ordres du sénateur Brancaleone. Afin de garantir la paix, pro pace servanda, cet homme de gouvernement fit abattre cent quarante tours en une seule année. C'étaient au treizième siècle les citadelles du Germanisme. Nous en comptions bien davantage en 191 5 ! Par fortune, on les a démolies toutes, ou presque toutes... L'Italie respire un air délivré. Mais, n'en doutez pas, nous continuons en cette guerre la lutte de nos ancêtres ; elle dure depuis des siècles, depuis Marins et Germanicus César ; sous des formes différentes, elle perpétue l'antagonisme de deux principes. Heureusement, la péripétie dernière se prépare. Ah ! que cette heure sera belle ! Le sang de la latinité n'aura pas coulé vainement sur tant de champs de bataille. Rome veut sa victoire suprême. »
Ces discours enveloppaient d'une prière civique le marbre héroïque qui les inspirait. Par les fenêtres ouvertes montait le bruit de cette eau qui chante sans fin, dans la rocaille des Farnèse, la chanson de Rome. Le soir répandait sur le Forum sa lumière violente. Les hautes frises du Colisée ruisselaient de l'or du couchant, et dans les arches rouges de Constantin s'engouffraient des ombres de Piranèse...
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Boni ne regardait que la jeune déesse réveillée après mille ans dans la prison des Frangipani :
« Elle a revu le soleil, dit-il, l'année fatidique où la liberté de l'Italie et du monde doit être sauvée. Ce fut exactement au 2672» anniversaire de la fondation de Rome. Un présage aussi clair ne saurait tromper. Les dieux protecteurs nous auraient-ils rendu sans dessein ce symbole de notre gloire ? Je pense, cher ami, que vous n'êtes pas de ces âmes frivoles qui dédaignent les augures. »
lACOBO • BONI VIRO ■ AD . VESTIGANDAS ANTldVITATES SAGACISSIMO Q.VO . AVCTORE AVGVRALE TROPHAEVM • CAESARVM . AEDIBVS • DELITESCENS ILLVXIT