‹ Souvenirs d'un vieux RomainChapitre 2 sur 16 · SUR LE MARBRE DE LA VICTOIRE · texte numérisé non relu

SUR LE MARBRE DE LA VICTOIRE

igi8.

Sculptée avec amour dans le blanc pentélique Par des Grecs attentifs à fléchir le destin, Cette jeune Victoire embellit le butin Qu'un proconsul heureux fit pour la République.

Mais Rome ayant fêté la divine relique Et bâti son autel au flanc du Palatin, Le marbre consacré par un culte lointain Régna d'un pied vainqueur sur la terre italique.

Il reparaît au jour après un long oubli Dans le sol remué du temple enseveli ; Sa grâce retrouvée émeut les sept collines ;

Et tout un peuple encor se presse à ses genoux, Car ce retour auguste apporte parmi nous Le présage attendu pour les armes latines.

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ANS l'automne de 1882, au moment où j'allais partir pour Rome, comme « membre de l'Ecole française d'archéologie et d'histoire », M. Renan voulut bien m'accorder quelques conseils. Je le vois encore, assis sur le canapé de Bellevue, pencher son large visage, tourner ses pouces de mandarin ; j'entends sa voix lente et précise :

« Vous allez connaître l'Italie, jeune homme ; vous avez vingt-deux ans et vous lisez les manuscrits grecs ; voilà bien des raisons d'être heureux ! Vous comptez colla-

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tionner beaucoup de textes à la Vaticane. C'est un projet excellent. Le Pape a les plus beaux manuscrits du monde. Vous savez, sans doute, qu'il possède d'autres trésors. Réservez leur une part de votre enthousiasme. On a le tort d'y mal préparer nos jeunes missionnaires. Mais après tout, celui qui ne découvrira point seul Michel-Ange, il était inutile de l'avertir. Trouvez Rome avec votre âme, mon ami, et profitez de ces belles années; il y aura toujours assez de paléographie dans votre existence. Que de bonheur j'ai eu dans la ville des Papes et au Mont Cassin! Quelles rencontres de ma vie î Saluez de ma part mon vieil Amari, l'historien des Vêpres siciliennes, et ce vaillant Père Tosti, s'il se souvient encore de son pèlerin. Ce sont de vrais Italiens, ce sont des hommes... Je vous recommande surtout, dans cette Vaticane où vous travaillerez, la noble pensée de Nicolas V qui l'a fondée, de Sixte IV qui l'a agrandie. Lequel préférer parmi ces grands papes de la Renaissance, que nous ne saurions trop admirer pour tout ce qu'ils ont fait en faveur de la pensée humaine ? Aidezmoi à honorer leur mémoire. Quand vous en aurez fini avec vos variantes, commencez un bon livre sur Nicolas V, et envoyez-le moi avec tout ce que vous écrirez. »

Je n'ai écrit ni la vie de Nicolas V, ni aucun ouvrage digne d'intéresser M. Renan. Quand un jour il désira présenter aux Inscriptions Érasme en Italie, dont le sujet lui agréait, son obligeance seule me laissa croire qu'il l'avait lu. Mais je lui sais gré de m'avoir, dès l'abord, découvert le

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sens de l'Italie. L'historien des langues sémitiques gardait du prestige à l'École des Hautes Études, malgré la défiance qu'inspirait son talent. Il ne fallait pas moins qu'une telle autorité, et le souvenir d'un certain sourire, pour soustraire un débutant plein de zèle aux suggestions autoritaires de notre maître Édouard Tournier. Ce grand helléniste bornait à peu près notre exercice intellectuel à la critique verbale, et pensait qu'une collation complète des manuscrits d'Aristophane pouvait seule excuser un séjour à Rome et le temps qu'on allait y perdre.

Mais Rome, dès le seuil, libérait nos esprits. Le monde antique y apparaît si large, si varié, si attrayant, que l'étudiant sollicité par tant d'aspects du passé, ébloui de ces richesses inespérées, initié par ses premières promenades à toutes les questions d'une archéologie devenue vivante, se délivre peu à peu des disciplines livresques et met à leur juste plan les leçons qui l'ont formé. Son horizon se transforme en quelques semaines et lui présente tous les enchantements et tous les choix. Il va d'instinct où ses goûts le guident, assuré d'y bien exercer les méthodes apprises et de s'attacher à la science sur les points où il la servira le mieux. Tout modeste philologue que j'étais, j*avais pourtant la passion de la poésie ; c'est Joachim du Bellay qui, le premier, m'avait parlé de Rome. L'étude de l'Antiquité et celle de la Renaissance s'offraient ensemble ; désormais, je ne les séparai plus.

La Bibliothèque Vaticane est bien le lieu de la terre où

les manuscrits grecs sont le mieux logés. Pour les aller voir, on chemine longtemps à travers l'immense palais, l'imagination toute émue des chefs-d'œuvre qu'il abrite. Il faut franchir la Porte de bronze, saluer d'un air entendu l'officier suisse au pourpoint multicolore, monter l'escalier de marbre que l'ordinaire touriste ne connaît pas, traverser la cour Saint-Damase où prennent jour les chambres du Pape, longer les « loges » de Jean d'Udine, au dessous de celles de Raphaël, et suivre enfin, sur plus de trois cents mètres, la magnifique « galerie lapidaire », où Gaetano Marini a rangé pour Pie VII plusieurs milliers d'inscriptions antiques. Qui oserait se plaindre de la longueur du trajet ? Ne repose-t-on pas ses yeux sur les sarcophages à figures et les autels sculptés ? Ne déchiffre-t-on pas en belle lumière, avec un intérêt renouvelé chaque jour, quelquesunes de ces formules funéraires^ administratives ou triomphales, où excella toujours le peuple romain ? Ces impressions, toutes très nobles, nous préparent excellemment au travail. Il nous attend derrière la petite porte percée dans le mur couvert parles marbres. Mais, plus d'une fois, nous la trouvons close : « Oggi è festa, signor ! » Nous avons oublié que c'est Vigile de la Pentecôte ou commémoration de saint Philippe de Néri.

La déception ne dure guère. On refait le chemin sans ennui. Au dehors, sonnent les cloches de Saint-Pierre, le soleil dore la colonnade et se joue dans les fontaines. Puisque c'est fête, on va célébrer le saint du jour dans une

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osteria de la campagne, où le déjeûner sera gai et le vin digne d'Horace, à moins qu'on ne préfère monter à Albano, pour aller lire au bord du lac, sous les chênes-verts, quelque poète de France. Mais, demain, on se gardera d'avouer à monsignore Ciccolini cet oubli impardonnable du calendrier catholique, parce que monsignore Ciccolini pourrait en induire que nous sommes de ces Français païens, qui joignent à la légèreté de leur nation l'irréligieux esprit des écoles de la République.

A vrai dire, le préfet de la Vaticane ne nourrissait point ces injustes préjugés. Ce prélat sicilien, subordonné du cardinal Pitra, bibliothécaire de la Sainte-Eglise, avait sous des manières assez rudes la plus exquise bonté; et l'on s'en assurait le jour où, après une certaine période d'observation, il vous invitait à puiser dans sa boîte de corne et à vous barbouiller les narines de son tabac- On pouvait compter dès lors sur une bienveillance inépuisable et, au besoin, sur le bon conseil du paléographe au moment d'une lecture difficile.

Aux premières années du pontificat de Léon XIII, la Vaticane ne connaissait rien des commodités modernes qu'elle a reçues depuis. La salle de travail s'éclairait d'une seule fenêtre, auprès de laquelle les places étaient recherchées. Les murs s'ornaient d'une boiserie brune, d'un crucifix et du portrait du pape régnant. Les longues tables recouvertes de drap vert dataient du temps de Mabillon, les règlements de plus loin encore. Les livres de références

manquaient et le catalogue, fort bien établi au dix-septième siècle, était communiqué avec une extrême parcimonie. On voyait parfois le nez à lunettes d'un Allemand en témoigner quelque impatience. Chacun s'absorbait dans sa besogne. L'habit des religieux, qui étudiaient les manuscrits syriaques, faisait penser à une salle de couvent; le plus rigoureux silence était observé; c'était un coin vieillot et délicieux.

Nul de mes compagnons d'alors n'a gardé de souvenir morose de ces longues séances matinales. Mais je pense avoir été, avec Paul Fabre, de ceux qui surent y prendre les habitudes familières. Le caractère exquis de Fabre et l'âme religieuse qu'on devinait en lui gagnaient tous les cœurs de la maison. Il travaillait aussi aux Archives pontificales, que le nouveau Pape venait d'ouvrir d'un geste libéral aux savants du monde entier. Ce normalien, qui s'imposait la formation d'un chartiste, multipliait à tous les étages du Vatican ses découvertes sur l'administration de l'Eglise au moyen âge et le fonctionnement de ses institutions temporelles. Grandjean et Digard ne quittaient guère les Archives ; ils « faisaient leur Pape », ce qui voulait dire qu'ils recherchaient les bulles relatives à la France dans les registres de Boniface VIII et de Benoît XL Charles Diehl, futur « byzantin », fréquentait les Antiques, pour préparer son séjour d'Athènes. Tel autre de nos camarades s'oubliait au ciel de Sicile, et André Pératé, qui nous rejoignit un peu plus tard, étudiait

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volontiers l'archéologie chrétienne sous les pins de la villa Pamfili. La Vaticane offrait des joies plus austères ; je ne crois pas cependant avoir mieux goûté la vie à Amalfi ou à Taormine qu'en ce lieu paisible réservé aux ivresses silencieuses de l'esprit.

J'avais entrepris la description minutieuse d'un fonds de manuscrits légué au Pape par Fulvio Orsini, bibliothèque des cardinaux Farnèse, où sont comptés quelquesuns des plus précieux textes des auteurs anciens, outre des ouvrages italiens et provençaux. Ce modeste travail, qui n'a pas été inutile pour la Vaticane elle même, n'allait pas sans difficultés. La collection d'un contemporain de Grégoire XIII et de Sixte-Quint, formée avec les bibliothèques des anciens humanistes, permettait d'évoquer les plus illustres d'entre eux et d'indiquer le cheminement des études pendant la Renaissance. Mais il fallait, pour comparer les écritures, se faire communiquer plusieurs volumes à la fois et les ouvrir devant soi en même temps; à chaque instant, le règlement opposait quelque obstacle. Je devais recourir à monsignore Ciccolini et l'intéresser à mes trouvailles : « Voyez, monsignore, j'ai retrouvé des autographes de Michel-Ange, inconnus de Milanesi. Voici des lettres d'Erasme inédites que je voudrais publier; ne vous inquiétez pas, elles témoignent qu'il fut bon catholique. J'ai aussi classé, hier, tout un lot d'ouvrages possédés par Pomponius Lastus, le premier explorateur des Catacombes; cela fera plaisir sûrement au com-

mandeur De Rossi. Mais ces manuscrits du cardinal Bembo, ne voulez-vous pas que je les fasse connaître ? Un si savant homme ! » Le bon prélat me regardait en souriant, et les autorisations peu à peu étaient accordées.

Bientôt, les scrittori scandalisés virent leur préfet conduire en personne ce Français encombrant dans les galeries intérieures, ouvrir avec lui les armoires « secrétissimes », bouleverser les rayons des incunables, où depuis bien des années on ne déplaçait pas un volume. Ces respectables textes des vieux imprimeurs d'Italie avaient souvent leurs marges pleines des écritures que je cherchais ; quand la chasse était bonne, nous rapportions le Catulle de Pontano, ou le Plante d'Inghirami. Je dus à ces explorations de parcourir à mon gré les salles somptueuses décorées par Sixte-Quint, et de revoir maintes fois les « Noces Aldobrandines » et d'autres trésors privés de la Bibliothèque pontificale. Il me souvient qu'une porte poussée dans des chambres lointaines me fit apercevoir de merveilleux plafonds de la Renaissance qu'aucun guide ne signalait encore; c'était l'appartement Borgia. Excellent monsignore Ciccolini, aimable gardien de ces lieux illustres, que de reconnaissance ne vous dois-je pas pour certaines émotions que vous m'avez permises, à l'âge où elles ont tant de prix ! Soyez remercié aussi de n'avoir pas réservé vos faveurs, comme d'autres faisaient en ce temps-là, aux seuls savants de la Germanie.

lien venait parfois d'assez fameux, et celui dont je parlerai

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était une manière de grand homme. On le révérait comme tel, non seulement à Berlin, mais dans l'Europe entière, etnotammentchez la bonne comtesse Lovatelli, née Caetani, qui réunissait le vendredi soir la fleur sévère de l'archéologie romaine. Les jeunes membres de l'Ecole française y étaient admis. Ce fut leur régal de voir, sous les yeux avertis des Italiens, l'agile Gaston Boissier aux prises avec la brusquerie infatuée de Theodor Mommsen. Boissier, qui connaissait Rome à merveille, contait les promenades faites avec nous aux pays virgiliens des bouches du Tibre, pour identifier les sites de VEjiêide ; sur tel point controversé, il demandait courtoisement l'avis de son grand confrère, non sans l'embarrasser de quelque malice. Le colloque s'achevait par l'échange d'une jovialité entre deux savants, éminents l'un et l'autre, qui s'estimaient à leur valeur. Je devais les revoir ensemble à Versailles, où Boissier plus tard m'amena Mommsen. En visitant le château, celui-ci nous fit la grâce de ne pas insister trop lourdement sur les souvenirs de la proclamation de son Empire, qui gonflaient dans ce lieu les savants de son pays. Il y avait pourtant chez lui un fond de grossièreté tudesque, qui nous fut précisément révélé à la Vaticane.

Le vir inluster, qui nous éblouissait de sa gloire, travaillait alors pour le C. 1. L., qui est, comme vous ne l'ignorez pas, le Corpus des inscriptions latines publié à Berlin avec des collaborations internationales. Mommsen, Bismarck de l'entreprise, la menait avec autorité et pour

l'honneur de son pays. L'amitié du grand archéologue De Rossi, qui avait colligé pour le Corpus les inscriptions de Rome, lui assurait les faveurs de la Vaticane. On lui réservait la meilleure place, auprès de la fenêtre ; plus d'un futur prélat était assez fier de s'asseoir aux côtés de ce luthérien, dont le profil d'oiseau de proie disparaissait dès l'arrivée dans les in-folio.

Un jour, le Pape passa, comme il faisait quelquefois en allant à ses jardins. On entendit la hallebarde frapper le pavé de la galerie lapidaire; une porte s'ouvrit à deux battants et Léon XIII, en chaise à porteurs découverte, traversa notre salle sans s'arrêter, élevant seulement ses maigres mains tremblantes pour donner sa bénédiction aux travailleurs. Les catholiques s'étaient agenouillés ; les protestants saluaient profondément; n'était-ce pas le moindre hommage dû au maître de la demeure ? Seul, Mommsen n'avait pas levé les yeux ; il afi'ectait ne rien entendre, et ne voulait rien voir. Cette scène faisait juger de l'homme autant que de la race. Elle nous indigna, peut-être sans nous déplaire, et nous inclina depuis à moins de déférence envers l'Académie de Berlin.

D'autres souvenirs me reviennent, quand je songe à ces jeunes années. A la fin de la troisième, la dernière de ma mission, une rare fortune les consacra. Ce jour- là, en repassant la Porte de bronze sous l'œil familier des gardes suisses, j'emportais dans l'âme un beau secret qui rendait assez fiers mes adieux à la Vaticane. Il me

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semblait payer ma dette au bon Pape qui nous ouvrait sa maison, puisque j'allais ajouter une richesse à sa glorieuse bibliothèque. Je venais d'y retrouver trois manuscrits autographes de Pétrarque, et l'un d'eux était le texte du Can:(on{ere, sur lequel Aide Manuce avait fait une édition fameuse du poète. Cet original s'étant perdu, on accusait le grand imprimeur vénitien d'en avoir inventé l'existence. La trouvaille d'un Français obscur allait fixer d'une façon définitive un des grands textes classiques de l'Italie.

Après les vérifications nécessaires, mes bons maîtres Léopold Delisle et Gaston Paris me firent exposer la découverte devant leur académie. Les philologues la discutèrent âprement. Comment Carducci s'y rallia avec éclat et ceux d'outre-Rhin avec jalousie, c'est une anecdote qui n'intéresserait personne aujourd'hui. Je lui dois mes plus belles amitiés italiennes et l'orientation de mes travaux. Dès lors, je me mis à rechercher dans les bibliothèques d'Europe les épaves ignorées de la collection de Pétrarque. Je reconnus à Paris les manuscrits de la Nationale où se constatait cette illustre provenance, et les étudiai à loisir dans mon cabinet de Versailles. Je fus moins heureux à Londres, à Oxford, à Munich; mais quel bon prétexte pour courir à nouveau l'Italie ! J'allai des clairs pupitres de la Laurentienne à l'étroite « librairie » du Séminaire de Padoue ; je feuilletai, à Césène, les in-folios enchaînés depuis Malatesta Novello ; je revis la chère Ambrosienne, où est le Virgile décoré par Simone Martini, et cette

vénérable bibliothèque de Saint-Marc, commencée par le cardinal Bessarion, qui voisine si noblement avec les plafonds de Véronèse...

A la Vaticane, une transformation s'accomplissait. Des salles d'étude toutes neuves s'aménageaient, se garnissaient de livres de références, de catalogues excellents, et même de fauteuils confortables. Le nouveau préfet, le savant P. Ehrle, faisait un accueil courtois aux jeunes « Farnésiens ». Mes trois manuscrits de Pétrarque étaient maintenant exposés sous une vitrine d'honneur, en attendant que monsignore Vattasso publiât dans une édition magnifique, aux frais du Saint-Père, le fac-similé complet du Can:^oniere. Fallait-il s'attarder en cette maison modernisée, où tout désormais facilitait le travail, mais où je ne retrouvais plus les enchantements d'autrefois ? Je remis encore la main sur un Apulée et sur Y Histoire Auguste de la bibliothèque du poète; mais déjà son écriture m'intéressait moins que sa pensée.

Quel beau compagnon de voyage qu'un grand homme du passé, qu'on admire et qu'on peut aimer ! Partout, déchiffrant les notes dont Pétrarque chargeait les marges de ses auteurs ou transcrivant des pages inédites de ses œuvres latines, j'avais Tillusion de vivre hors de mes contemporains, dans l'intimité de celui qui fut l'initiateur véritable de la Renaissance. Je me faisais l'humble humaniste du trecento, habitant d'Avignon ou de Florence, enthousiaste disciple de ce poète de l'Amour, qui ne

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voulait pas être admiré pour ses sonnets et ses canzones, mais seulement pour les services spirituels rendus à son temps.

De ce point de vue, tout un paysage de l'histoire des esprits s'éclairait. Pétrarque apparaissait comme le guide sur la colline^ qui désigne des versants nouveaux. Ce monde qu'il révélait n'était, à vrai dire, que le monde ancien ; mais lui, le premier depuis des siècles, arrivait à le bien voir et à l'embrasser dans son ensemble. Pour avoir entrepris de nous le rendre, il reste du petit nombre des hommes à qui chacun de nous doit quelque chose de sa vie intellectuelle.

Ce retour à l'Antiquité, le solitaire de Vaucluse l'enseigne avec la lucidité d'un citoyen romain qui a découvert dans Tite-Live les premières chroniques de sa patrie, et la ferveur d'un poète qui s'est reconnu de la lignée de Virgile. Chrétien ardent et sincère, il comprend les grandes âmes de ces païens, et Scipion TAfricain est son héros. Il a proclamé cent fois ce qu'il devait à l'étude des anciens et à « l'amitié des livres ». Sa bibliothèque, pour lui vivante, était habitée comme celle de Ronsard par

Ces bons hostes muets qui ne faschent jamais.

N'était-il pas nécessaire de chercher dans ses lectures les conversations tenues avec eux, de retrouver, l'un après l'autre, dans l'oubli des rayons poussiéreux, ces amis préférés et fidèles, souvent confidents de sa plus intime pen-

sée ? Cinq cents ans après sa mort, cet effort, commencé à la Vaticane, servait et rajeunissait sa gloire. Mais M. Renan n'avait-il pas tout dit, lorsque, ayant entrevu le rôle de Pétrarque dans le mouvement des idées, il le définissait « le premier homme moderne » ? Et qu'ont ajouté ces longs ouvrages à une formule heureuse, dont l'histoire des lettres se contentera ?

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