LA VILLA DESTE
Nos amateurs et nos peintres donnèrent alors à la vieille demeure des cardinaux d'Esté un renouveau de renommée; ce sont de bons guides pour qui s'entoure dans les lieux célèbres de compagnons informés et choisis.
Le président de Brosses n'a vu que les eaux, qu'il appréciait en connaisseur. Point de ces petits jeux à surprise qui lancent dans les chausses des visiteurs des jets indiscrets et qui inondèrent joyeusement le Bourguignon et ses amis aux villas de Frascati. S'il y a quelques amusettes et des fontaines mesquines en trop grand nombre (« je ne voudrais pas parier pour moins d'un millier »), « les grandes pièces sont d'une admirable beauté ». La saignée faite dans le Teverone, qui coule à un niveau beaucoup plus élevé que les jardins, les a dotés aisément de cascades magnifiques ; « la nappe par où pénètre la rivière est une des plus belles qu'il soit possible de trouver, quelque part que ce soit ». Mais toutes les eaux si vantées des jardins d'Italie valent-elles mieux que celles de Versailles ? Nullement, assure le président : « Vous voyez qu'il y a ici une quantité de fontaines qui ne sont que de petites minuties. A Versailles, tout est dans le grand, tout porte le caractère de magnificence qui était le caractère de Louis XIV; il n'y de petit que les fables d'Esope dans le Labyrinthe, encore sont-elles beaucoup plus agréablement exécutées que ce que Ton a fait ici. Nous avons ici quelques pièces superbes, telles que la cascade Ludovisi, la haute girande du belvédère Aldobrandini [l'une et
l'autre à Frascati], la nappe de Tivoli ; mais combien ne voit-on pas de ces pièces rassemblées dans les jardins de Versailles ! »
Tel est l'avis de Cochin, qui vient six ans plus tard, en 1750, avec la compagnie de M. de Vandières. Il aime en général l'ingéniosité et le goût des bâtiments d'Italie; mais ici, dit-il, « toutes ces richesses semblent être détachées les unes des autres et ne forment point de tout ensemble ». Feuilletons sur place les notes de notre Cochin. Il déplore déjà, comme le président de Brosses, que le jardin ait cessé d'être entretenu, et l'on se demande ce qu'il eût dit devant la ruine présente. Les belles fontaines qu'il a remarquées existent encore, mais délabrées. Une lourde décoration de pierre, avec des figures de musiciens, annonçait autrefois des orgues d'eau dont il n'y a plus vestige. Ces jeux hydrauliques, analogues à ceux de la grotte de Téthys à Versailles, étaient l'œuvre d'un Français, Claude Vénard. Le bassin du Dragon n'a plus de forme. La grotte monumentale de la Sibylle disparait sous les arbustes qui l'envahissent, et des centaines de sculptures achèvent de s'effriter le long de l'allée des Fontaines. Elle est bordée de vases en forme de nefs, d'oiseaux, de fleurs de lis : « Le tout est entremêlé de petits bas-reliefs de stuc dont on ne voit presque plus rien; mais, par ce qui en reste, on peut juger qu'ils étaient de bonne main. » De nos jours, leur destruction est accomplie. C'étaient, d'après les anciennes descriptions, des sujets tirés des Métamorphoses d'Ovide, et
LA VILLA d'esté
aussi des jeux de satyres, de nymphes et de faunins. On les retrouverait, je crois, en ces libres eaux-fortes de Fragonard, où des bas-reliefs à demi brisés s'encadrent d'un fouillis de capricieuse verdure, scènes d'une invention exquise et d'une vie débordante, plus « antiques » que tout ce que l'Antiquité nous a laissé en ce genre, et qui révèlent la fantaisie païenne des modeleurs de la Renaissance.
Les dessins de Fragonard et d'Hubert Robert feront toujours pour nous l'évocation la plus juste de la Villa d'Esté. Les deux amis y ont travaillé souvent, pendant leur jeunesse, et y ont même vécu quatre mois entiers de l'année 1760, occupés à dessiner du matin au soir. Ils y étaient les hôtes de l'abbé de Saint-Non, qui avait obtenu de l'envoyé de Modène d'y passer l'été. Les peintres en profitèrent avec délice. Le bon Natoire, directeur de l'Académie de France, rendait compte du séjour à Tivoli de son pensionnaire Fragonard : a Notre jeune artiste fait de très belles études, qui ne peuvent que lui être utiles et lui faire beaucoup d'honneur. Il a un goût très piquant pour ce genre de paysage, où il introduit des sujets champêtres. »
Ces jardins majestueux, repris ça et là par la nature, ravissaient nos artistes. C'était pour eux une joie inépuisable de planter leur chevalet dans l'allée centrale, en face des terrasses superposées et de ces hauts C5^près tant de fois reproduits par leurs sanguines. Les motifs abondaient par-
mi les escaliers rongés de mousse, les rocailles et les fontaines. Partout de fortes oppositions d'ombre et de lumière accusaient les plans du paysage; partout un détail singulier amusait l'œil ; un antique drapé ou nu demeurait dans sa niche, un buste impérial sortait d'un massif de lauriers en fleurs. Le décor qui enchanta Robert et Frago est resté à la Villa d'Esté, et l'abandon l'embellit encore; mais les peintres de France n'y viennent plus.
Terre de grâce et de clarté.
Un enfant t'est venu de France Qui te demandait la science Tu lui révélas la beauté.
Tu l'instruisis par tes ruines Où l'histoire a ses grands échos, Par tes poètes, tes héros, Et ton art aux œuvres divines.
De cet accueil déjà lointain Ses pages ont fixé la trace ; Reçois-les d'un fils de ta race, Mère auguste du sang latin !