LA VILLA D'ESTE
Al revu, après un quart de siècle, la Villa d'Esté. Alors que Rome se déforme sans cesse et saccage sa beauté de ses propres mains, ces domaines respectés du passé deviennent plus précieux et plus chers. Celui-ci ne subit que les atteintes du temps^ qui commencent, il est vrai, à annoncer sa ruine; et cette splendeur qui se détruit fait, du plus beau des jardins, le plus émouvant. Hâtons-nous d'en jouir encore. Les villas du lac de Côme n'ont pas de végétation plus vivace : celles de la rivière de Gênes ne s'éveillent pas devant un
horizon plus large que cette grave plaine romaine où, tout au fond, scintille la mer. Mais l'histoire ajoute ici à l'émotion du paysage ; et tant de souvenirs peuplent ces allées délaissées, qu'il n'est plus possible au visiteur d'y chercher seulement l'enchantement des yeux ; c'est tout un cortège d'ombres qui l'accompagne et mène sa marche sur des pas illustres.
Les Italiens y évoquent, de préférence, cette brillante cour des cardinaux d'Esté, qui a été le rendez-vous des lettrés et des artistes, et l'une des plus somptueuses de la seconde Renaissance. Ils se rappellent les fêtes, les concerts, les banquets, où les dames romaines sont conviées et où se déploie, en cette petite ville de Tivoli, au seuil de montagnes sévères, le faste princier des palais de Ferrare. Ils voient passer, dans les allées recueillies, au bas des jardins propices à la méditation des poètes, Torquato Tasso composant les derniers chants de la Jérusalem délivrée ; ils écoutent les antiquaires, les peintres, les humanistes familiers de la maison, discuter sur les fouilles de ces villas tiburtines, qu'on décore des noms de Mécène et d'Horace, et dont les mosaïques, les marbres et les bronzes viennent embeUir la villa nouvelle.
Un des passe-temps favoris de cette société est de déchiffrer les inscriptions antiques et d'en expliquer le sens. Pirro Ligorio insinue souvent une inscription fausse, d'une irréprochable latinité; l'architecte du palais a tant de goût, uni à tant de science, qu'on lui pardonne ces mystifica-
LA VILLA d'esté 9I
tions de grand lettré. Elles amusent le cardinal Hippolyte et ne causent de dommage à personne, pas même aux érudits d'outre-monts qui les recueillent pieusement dans leurs ouvrages. Tous ces personnages de cour ou d'église sont enflammés pour l'Antiquité d'un amour tel, qu'elle seule inspire tout le décor de la demeure. Les peintures de Taddeo et de Federico Zuccari, aux salons du grand étage, tirent leurs sujets de l'histoire et de la légende romaines ; les stucateurs, pour leurs délicates arabesques, s'inspirent des Thermes de Titus et, dans un coin des jardins, un bâtisseur capricieux, Ligorio sans doute, a dressé pour l'amusement des hôtes une réunion d'édicules, qui reproduisent en miniature le Panthéon, l'Arc de Constantin, le mausolée d'Auguste, celui d'Adrien et d'autres monuments fameux. De petites fontaines jaillissent de tous côtés, dans ce décor puéril, autour de la Louve avec ses nourrissons et d'une figure assise de Rome.
On appelait ce quartier la Rometta, « la petite Rome ». La terrasse domine la campagne ; on la choisissait, par les soirs d'été, pour s'entretenir de la Rome d'autrefois. La compagnie prenait le frais, jouissait de Varia fina devant cet horizon magnifique. On dissertait éloquemment d'un passage de Tite-Live, on récitait des distiques et des sonnets, et chacun plaignait les amis restés dans la chaleur étoufl^ante de la ville. Le soleil en descendant vers Ostie faisait étinceler au loin les coupoles, et donnait un relief singulier, au milieu de la plaine, à un vaste amas de
murs antiques à demi ensevelis dans la verdure. C'était la Villa Adriana, d'où sortaient chaque jour des chefs-d'œuvre que nos prélats disputaient au Pape.
Cette merveille des temps impériaux, oubliée depuis tant de siècles au pied de l'antique Tibur, se rétablissait sur la colline en l'honneur de la maison d'Esté. Le butin pacifique qui enrichissait le cardinal Hippolyte ou le cardinal Louis, les plus proches voisins de l'empereur munificent, semblait faire d'eux ses héritiers. Ses prodigalités et ses fantaisies renaissaient avec ces princes. La Romctta, l'antre de la Sibylle, d'autres bosquets aux noms littéraires étaient des reconstitutions analogues à celles qu'Adrien avaient tentées de Canope d'Egypte et de la vallée de Tempé; jeux d'époques érudites, où la grande force créatrice est épuisée, où les savants prennent le pas sur les artistes et les tiennent par la main.
J'essayais, ce jour de mars, tandis que la pointe des très vieux cyprès frémissait sous l'aigre vent de la Sabine, de retrouver ce qui reste du décor primitif et d'en pénétrer la pensée. Mais ce jardin plein d'histoire est aussi plein de poésie, et sa grâce bientôt fut la plus forte. L'enchaînement des lignes heureuses, des perspectives étagées, le chant mêlé des eaux et des feuillages invitaient à cueillir l'instant d'Horace. Et je vins à songer fraternellement à ceux de nos Français du dix-huitième siècle qui goûtèrent si parfaitement cette beauté dans un sentiment voisin du nôtre.