‹ Souvenirs d'un vieux RomainChapitre 8 sur 16 · UNE JEUNESSE D'AUTREFOIS · texte numérisé non relu

UNE JEUNESSE D'AUTREFOIS

|es Français qui vivaient à Rome vers 1882, diplomates attachés à nos deux ambassades, pensionnaires de la Villa Médicis, membres de l'École française, simples voyageurs retenus par les charmes alors si vifs de la société, ont gardé longue mémoire de Maurice Faucon. C'était un beau jeune homme, au teint mat, au visage expressif et mobile, d'un type assez accentué pour que la régularité de ses traits ne parût pas trop parfaite, et qui aussitôt se fit place dans notre petite colonie intellectuelle, reformée et renouvelée à chaque saison. Cet Auver-

gnat élégant, épris d'art et d'histoire, envoyé au Palais Farnèse par l'Ecole des Chartes pour s'associer à la publication des registres de Boniface VIII, avait déjà, les années précédentes, parcouru les Marches et l'Ombrie, commencé des recherches en Lombardie sur Valentine de Milan, formé des amitiés à Venise, orienté sa pensée dans le monde nouveau qui s'ouvrait à lui.

Nos missionnaires à Rome arrivent trop souvent mal préparés et perdent des mois nombreux à recueillir cette initiation, qui seule rendra fécond leur séjour. Maurice Faucon apportait une information déjà sûre, avec un enthousiasme de qualité lyrique rare chez les explorateurs d'archives : « Que cette Italie est donc belle î écrivait-il à son premier voyage. Je reste dans la contemplation de l'œuvre de Dieu, des chefs-d'œuvre des hommes, éclairés ici plus qu'ailleurs d'un reflet divin. » En y venant vivre, il réalisait le rêve de sa jeunesse ; il se promettait d'acquérir, par un long labeur plein de joies, « l'intimité étroite avec cette Italie qui ne livre point le secret de toutes ses beautés au visiteur, mais se le laisse arracher par ses enfants adoptifs », et nul effort ne lui semblait trop pénible pour y atteindre. Homme d'étude avant tout, ayant su s'imposer les disciplines les plus rigoureuses de notre temps, ne faisant pas de l'érudition un but, mais n'en dédaignant aucune ressource, Faucon apparaissait sur ce premier champ de lutte mieux armé que la plupart d'entre nous et prêt pour vaincre.

UNE JEUNESSE d'aUTREFOIS

Il fut accueilli dans les milieux romains avec la bienveillance qu'appelaient la grâce de son esprit et l'ouverture naïve de son cœur à toutes les formes de la beauté. Rome, qui fête la célébrité et lui tresse par tradition les plus nobles couronnes, sait aussi enchanter le débutant qui vient à elle. Elle donne aux aspirations confuses l'objet le plus haut et ménage à chacun de ses amoureux l'utilisation la plus sûre des jeunes forces de sa vie. Faucon aima trop bien Rome pour n'y pas être aimé, et les deux hivers qu'il y vécut furent les moments les meilleurs de cette carrière si tôt brisée.

Au second étage du Palais Farnèse, très fier de sa fonction directoriale et de voir au premier se succéder les ambassadeurs éphémères, régnait Auguste Geffroy, universitaire courtois et disert, passionnément préoccupé d'accroître le lustre de sa chère école. Faucon fut l'ornement de ce salon lettré. Mais que de soucis causait à son chef le séduisant chartiste ! C'était tantôt un mémoire en retard, tantôt une fugue en Sicile, et toujours Técho de succès mondains, qui semblaient une menace pour le travail. L'excellent Geffroy s'inquiétait à tort ; le mémoire, par un prodige de facilité et un effort de quelques nuits, s'achevait toujours à temps ; le voyage improvisé donnait une moisson d'observations et de documents; et les bals prolongés dans les palais historiques n'enlevaient jamais une heure à la séance d'archives du lendemain.

Rien ne montre mieux le sérieux de l'esprit de Maurice Faucon que la façon dont il se prêta au monde, sans y rien donner du fond de lui-même ni rien sacrifier de ses études. Ses lettres intimes racontent agréablement une audition de la Ristori, une soirée avec Liszt ou un dîner avec Renan ; mais elles sont pleines bien davantage de ses trouvailles de la Vaticane, de ses projets d'articles pour la Bibliothèque de rÉcoJe des Chartes, et d'une rêverie d'avenir où le travail tient la première place. Il poursuit ses recherches très neuves sur Les Arts à la Cour des papes d'Avignon ; il veut y joindre l'étude du mouvement intellectuel dont le Saint- Siège a été l'initiateur sur les bords du Rhône ; il transcrit les inventaires de la « librairie » avignonaise, dépouille les registres pontificaux, fier de s'attacher à une œuvre haute et payé des plus durs labeurs par les parcelles de vérité qu'ils lui découvrent.

Il sait aussi le prix des heures de Rome et de ses loisirs incomparables : « Je hume Rome par tous les pores. Hier, étant allé à la Villa Médicis rendre visite à M. Cabat, j'ai été conduit par un des pensionnaires dans toutes les retraites de cette colline enchantée. Et aujourd'hui que le Vatican est clos, j'ai vu les Sibylles de Raphaël à Santa-Maria délia Pace^ Sant' Agostino^ Santa Maria dell' Anima, et cette après-midi je suis demeuré une heure sur une chaise, dans un coin obscur d'église, à écouter l'orgue et le chant lointain des vêpres derrière l'autel. »

L'idée catholique guidait ses méditations ; l'antiquité

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