UNE JEUNESSE D*AUTREFOIS
cependant lui dictait sur le Janicule des vers à demi stoïciens, qu'il envoyait à Frédéric Plessis, le plus romain de nos poètes et qui jamais n'a vu Rome :
Plus d'un poète en peine a contemplé ta face,
Plus d'un cœur devant toi s'est senti rafraîchi,
O Sabine ! depuis les tristesses d'Horace....
Et depuis que Properce aux échos répétait
La beauté de Cynthie à ses désirs sévère
Et des serments d'un jour que la brise emportait.
Cependant les yeux de l'artiste s'intéressaient à tous les aspects de la ville, à l'observation pittoresque des petits métiers comme aux grands spectacles religieux de la Sixtine. Il a raconté, parmi d'autres souvenirs, une visite aux Catacombes de Saint-Calixte sous la conduite du commandeur De Rossi. On croit entendre la voix de l'admirable maître, si bienveillant, si simple, qui, tout dévoué à l'œuvre de sa vie, n'hésitait jamais à quitter son cabinet de l'Ara Celi, pour exposer lui-même en public, sur le champ de fouille, les résultats de ses découvertes ; on revoit l'aspect bigarré de ces réunions mi-savantes, mi-mondaines, où De Rossi répondait obligeamment aux questionneurs de toute nation, où des vocations sincères s'éveillaient, tandis que les profanes y venaient prendre, avec de vagues notions d'archéologie chrétienne, un respect toujours salutaire de la science.
Personne n'a mieux goûté que Maurice Faucon le détail de la vie romaine. Il écrira de France à l'ami qui lui suc-
cède au Palais Farnèse : c< N'est-ce pas qu on se trouve à Taise dans ce milieu restreint, mais affectueux et élevé, suffisant pour exciter l'esprit sans le disperser et le dérouter ? Plus tu vieilliras à Rome, plus tu y goûteras cette simplicité, cette bonhomie romaine, que les divisions politiques et les ambitions prétentieuses de la démocratie pourront altérer, mais ne pourront de sitôt faire disparaître. Et laisse-moi te recommander, avec une expérience de plusieurs années, — si tu veux prendre de la Ville, à côté de ce qu'elle a de sublime, tout ce qu'elle contient d'intéressant, de pittoresque, d'ingénieux et d'ingénu, de naïf et de raffiné, — de pénétrer le plus possible dans le peuple et le me:^:(o ceto, dans ce qui est resté romain. La société est aujourd'hui la même partout, à Rome comme à Paris, à Vienne comme à Milan, et il faut gratter bien fort l'épais vernis qui la recouvre pour y découvrir quelque chose d'original; tu vivras avec ces gens-là toute ta vie; mais les petits cafés et les osterie, les fnittaiuoli du Campo dei Fiori et les vendeurs de complaintes, les spirituels romaneschi de la via Sistina et les contadine agenouillées devant la Madone de Saint- Augustin, voilà ce que tu perdras en même temps que le Colisée et le Vatican, et leur intimité est si désirable ! »
Le talent de l'écrivain s'affirmait ; il ébauchait un roman sur Rome, et de plus en plus se sentait attiré vers cette forme de l'histoire de l'art, qui ne sépare pas de l'étude critique des œuvres le sentiment qu'elles interprètent.
UNE JEUNESSE d'aUTREFOIS
Charles Blanc, qui l'aimait comme un fils et le prenait pour guide pendant un voyage en Italie, lui promettait, au retour de Kome, la suppléance de son cours d'esthétique au Collège de France. Il semblait, parmi ses jeunes contemporains, un des plus sûrs de laisser un nom.
Un grave accident de santé arracha Faucon à ses travaux, à ses espérances, et fit de lui le valétudinaire errant des villes thermales et des plages secourables. Il lutta de longues années contre la souffrance physique et le découragement. Il put encore imprimer sa Librairie des papes d'Avignon et transmettre ses copies au confrère qui devait terminer le Boniface FUI. Il donna aussi un recueil de poèmes : Italie, La Route étroite (1880- 1887), où Coppée mit une préface. Mais ce noble livre est comme un terme bicéphale posé aux confins de sa double vie : l'une des faces regarde la contrée souriante qu'il a quittée pour toujours, l'autre annonce les chemins ténébreux où la douleur le mène. Ces derniers gages donnés à l'érudition et aux lettres, Faucon s'ensevelit dans la retraite, à Cannes ou en Auvergne, et ne laissa plus parler de lui. Ses confrères de Paris et de Rome demandaient parfois de ses nouvelles, car il était de ceux qu'on n'oublie pas , mais elles se trouvaient rares, incomplètes et décourageantes.
Ses lettres et écrits posthumes publiés par deux amis, — Michel Salomon, Raymond Saleilles, morts aujourd'hui —, ont livré le mystère d'une existence volontairement cachée. Cette nature ardente, trempée longtemps par
l'épreuve, avait subi une crise profonde qui la transforma tout entière. L'idée religieuse, qui n'en avait jusqu'alors habité que les surfaces, en prit une pleine possession. L'intellectuel renonça aux raisons de sa vie pour se faire lame d'un tertiaire franciscain. Quand ses forces lui furent en partie rendues, il ne songea à les employer qu'à des œuvres de charité toujours très humbles. Il retrouva la ferveur de Pascal, issu comme lui de ce terroir du Livradois fertile en mystiques.
A contempler les sommets où la perfection morale le haussa et les actes bienfaisants qu'il y accomplit, on se demande si sa destinée fut aussi manquée que le pensèrent ses amis. Aurait-elle été plus belle, décorée des succès du monde qui récompensent nos petites gloires ? Ceux qui crurent à un désastre de sa carrière, et y compatirent, se rassurent en lisant des pages où se révèlent les secrets très purs d'une vie douloureuse, mais pacifiée.