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!2i4 VOYAGE DANS LE THlfiET.
les êtres de la création, et les empêchent de se perfectionner? Est-ce que les animaux ne deviendraient pas à la longue des esprits, s*ils ne respiraient pas un air empoisonné par la présence de Tbommc? t Cette raison nous ayant paru un peu plus philosophique que la première, nous lui accordâmes les honneurs d^une réponse sérieuse. Ly*Kouo-Ngan, qui avait le raisonnement droit quand il ne se laissai! pas embrouiller par sa Grande Ourse, finit par douter de la puissance du crapaud divinisé et de la protection du kiang kian Mao-Ling... Au moment où nous allions faire notre prière du soir, Ly-Kouo-Ngan nous dit : t Quoi qu'il en soit du crapaud et du kiang-kian, il est certain que la route de demain sera fatigante et dangereuse; puisque vous êtes des lamas du Seigneur du ciel, priez-le de protéger la caravane. — Cesl ce que nous faisons tous les jours, lui répondimes-nous; mais à cause de la route de demain, nous le ferons ce soir d'une manière spéciale. >
il y avait tout au plus deux heures que nous étions couchés, lorsqu'un des soldats du corps de garde entra bruyamment dans notre chambre, suspendit à une cheville plantée au mur une grosse lanterne rouge, et nous avertit que le coq avait déjà chanté une fois. Il fallut se lever, et faire promptement les préparatifs du départ, car nous avions cent cinquante lis de marche avant d'arriver au relais suivant. Le ciel était tout étoile; mais la neige était tombée dans la soirée en si grande abondance, qu'en peu de temps elle avait ajouté aux vieilles couches une couche nouvelle d'un pied d'épaisseur. C'était tout ce qu'il nous fallait pour nous servir de tapis, et nous faciliter le
passage du Wa-Ho, montagne perpétuellement recouverte de neige gelée, et presque aussi glissante qu'un glacier.
La caravane se mit en mouvement longtemps avant le jour ; elle s'avança lentement et en silence dans les sentiers tortueux de la montagne, suffisamment éclairés par la blancheur de la neige et la clarté des étoiles. Le soleil commençait à rougir Thorizon, lorsque nous arrivâmes sur le plateau. La crainte du grand crapaud s'élant dissipée avec la nuit, on s'affranchit du silence auquel on s'était condamné. D'abord les conducteurs des bagages se mirent à maudire, à haute voix, les bœufs à long poil qui allaient flâner et folâlrer hors des sentiers. Peu à peu les voyageurs hasardèrent quelques réflexions sur la douceur de la température, et la facilité inespérée de la route; enfin on se moqua complètement de la colère du crapaud; de toutes parts, on se mita jaser, à crier et à chanter, sans f)araUre craindre le moins du monde la chute de la neige et de la grêle. Jamais, peut-être, la caravane n'avait été aussi bruyante que ce jour-là.
L'aspect du plateau de Wa-Ho est profondément triste et mélancolique. Aussi loin que la vue peut s'étendre, on n'aperçoit jamais que de la neige; pas un seul arbre, pas même une seule trace d'animal sauvage, qui vienne interrompre la monotonie de cette immense plaine. Seulement, de dislance en distance, on rencontre quelques longues perches noircies par le temps, qui servent à guider la marche des caravanes. Sur cette longue montagne, les voyageurs ne trouvent pas même un endroit où ils puissent préparer leur thé et prendre un peu de nourriture. Ceux
qui n'ont pas là force de passer vingl heures sans boire ni manger dévorent, cheoiin faisant, quelques poignées de neige et un peu de pâle de Isamba préparée à l'avance.
Pendant toute la jouruée, le ciel fut continuellement pur et serein, sans que le plus petit nuage vint un seul instant voiler les rayons du soleil. Cet excès de beau temps fut pour nous la source de bien grandes souffrances; Téclat de la neige était si vif et si éblouissant, que les lunettes de crin furent incapables de préserver nos yeux d'une dévorante inflammation.
Au moment où les ténèbres commençaient à se ré* pandre sur la montagne, nous étions sur les bords du plateau. Nous descendîmes par un chemin étroit et escarpé; et après mille circuits dans une gorge profonde, nous arrivâmes enfin au relais de Ngeiitia- Tchaï, où tout le monde passa la nuit au milieu d'intolérables souffrances. Chacun poussait des cris et des gémissements* comme si on lui eût arraché les yeux. Le lendemain, il fui impossible de se mettre en route. Le lama Dsiam-dchang, qui était quelque peu apothicaire, fil une dislribulion générale de médicaments. On fabriqua des collyres de toute espèce, et tout le monde passa la journée avec les yeux bandés.
Grâce aux drogues du lama, le lendemain nous pûmes rouvrir les yeux et continuer noire roule. Trois étapes nous séparaient de Ta'iamdo; elles furent pénibles et irritantes, car nous fûmes obligés de passer sur une multitude de ces délestables ponts de bois, suspendus au-dessus des torrents, des rivières el des précipices. Le souvenir de la récente catas-
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trophe de Kia-Yu-Kiao, nous poursuivait sans cesse. Après avoir suivi pendant vingt lis un étroit sentier, sév les bords escarpés du grand fleuve nommé Khiang- Tang-Tchou, nous arrivâmes enfin à Tsiamdo, Il y avait trente-six jours que nous étions partis de Lha- Ssa; d*après l'Itinéraire chinois nous avions parcouru environ deux mille cinq cents lis (deux cent cinquante lieues).