II
leurs propres yeux du véritable état des choses.
Vers midi, les explorateurs de la route furent de retour, et annoncèrent que le mont ïanda était infranchissable. Celte nouvelle désola tout le monde; nous-mêmes, quoique ordinairement peu pressés, nous en fûmes assez contrariés. Le temps était beau; et nous pouvions craindre, si nous n'en profitions pas, d'avoir plus tard de nouvelles neiges, et de voir ainsi notre départ indéfiniment ajourné. Pendant que nous délibérions avec anxiété sur le parti que nous avions à prendre, le dhéba du lieu vint nous tirer d'embarras : il nous proposa d'envoyer un troupeau de bœufs fouler pendant deux jours la neige qui encombrait le chemin de la montagne, e Avec cette précaution, nous dit-il, si le temps se maintient toujours dans le même étal, je crois que vous pourrez, sans crainte, vous mettre en route. » La proposition du dhéba fut accueillie par tout le monde avec empressement et reconnaissance.
En attendant que les bœufs à long poil nous eussent tracé un chemin, nous goûtâmes à Lang-Ki- Tsoung quelques jours d'un repos agréable et salutaire. Les Thibétains de celte vallée étaient de mœurs plus douces et plus civilisées que ceux que nous avions rencontrés depuis notre départ de Lha-Ri; malin et soir, ils fournirent abondamment aux frais de notre cuisine; ils nous apportaient des faisans, de la viande de cerf, du beurre frais, et une espèce de petit tubercule sucré qu'ils allaient recueillir sur les montagnes. La prière, la promenade et quelques parties d'échecs contribuèrent à nous faire trouver délicieuses ces journées d'attente. Le jeu d'échecs dont
nous nous servions nous avait été donné par le régent de Lha-Ssa; les pièces élaient en ivoire, et représentaient divers animaux sculptés avec assez de délicatesse. Les Chinois, comme on sait, sont passionnés pour les échecs; mais leur jeu diffère beaucoup du nôtre. Les Tartares et les Thibélains connaissent aussi^i'ies échecs, et, chose élonnanle, leur échiquier est absolument semblable au nôtre; leurs pièces, quoique de forme différente, ont la même valeur que les nôtres et suivent la même marche; enfin les règles du jeu sont en tout point identiques. Ce qu'il y a encore de plus surprenant, c'est que ces peuples disent cliik lorsqu'ils font échec à une pièce, et mat lorsque la partie est terminée. Ces expressions, qui ne sont ni thibétaines ni mongoles, sont néanmoins employées par tout le monde, sans que personne puisse expliquer leur origine et leur véritable signification. Les Thibélains et les Tartares n'étaient pas peu surpris, quand nous leur apprenions que, dans notre pays, on disait également échec et mat. Il serait assez curieux de faire l'archéologie du jeu d'échecs, de rechercher son origine, sa marche chez les différents peuples, son introduction dans la Haute Asie, avec les mêmes règles et les mêmes locutions techniques qu'on retrouve en Europe. Ce travail appartient de droit au Palamède, revue française des échecs. Nous avons rencontré, parmi les Tartares, des joueurs d'échecs de la première force; ils jouent brusquement, et avec moins d'application, ce me semble, que les Européens, mais leurs coups n'en sont pas moins sûrs.
Après trois jours de repos , le dhéba de Lang-Ki-
204 VOYAGE DAMS LE TUIBET.
Tsoung nous ayanl annoncé que les bœufs à long poil avaient suOisamment foulé les sentiers de la montagne, nous nous mîmes en roule; le ciel était sombre, et le veut soufflait avec assez de force. Dès que nous fûmes arrivés au pied du Tanda, nous aperçûmes une longue traînée noirâtre, qui, semblable à une immense chenille, se mouvait lentement sur les flancs escarpés de la montagne. Les conducteurs de Lang-Ki-Tsoung nous dirent que c'était une troupe de lamas qui revenait du pèlerinage de Lha-Ssa- Morou, et qui avait campé pendant la nuit à Textrémité de la vallée. La vue de ces nombreux voyageurs ranima notre courage, et nous entreprîmes avec ardeur Tascension de la montagne. Avant que nous fussions arrivés au sommet, le vent se mit à souffler avec impétuosité et à bouleverser la neige : on eût dit que la montagne tout entière entrait en décomposition; la montée devenait si escarpée, que ni hommes ni animaux n'avaient plus la force de grimper. Les chevaux s'abattaient presque à chaque pas; et s'ils n'eussent été retenus par de grands amas de neige, plus d'une fois ils eussent rapidement roulé jusqu'à la vallée de Lang-Ki-Tsoung. M. Gabet, qui ne s'était jamais bien remis de la maladie que lui avait occasionnée notre premier voyage, fut sur le point de ne pouvoir arriver au haut du Tanda; n'ayant plus la force de se tenir cramponné à la queue de son cheval, il tomba d'épuisement, et resta presque entièrement enseveli dans la neige. Les hommes de l'escorte thibétaine allèrent à son secours, et parvinrent, après de longs et pénibles efforts, à le hisser jusqu'au sommet; il y arriva plus mort que vif: sa figure était livide, et
sa poitrioe haletante faisait entendre un bruit semblable au râle de la mort.
Nous rencontrâmes sur le plateau de la montagne les lamas pèlerins qui nous avaient précédés; ils étaient tous couchés dans la neige, ayant à côté d'eux leur long bâton ferré. Quelques ânes, chargés de bagages, étaient serrés les uns contre les autres, grelottant au vent et portant bas leurs longues oreilles. Quand tout le monde eut suffisamment repris haleine, on se remit en route. La descente élant presque perpendiculaire, il n'était besoin que de se coucher et de s'abandonner à son propre poids pour être assuré de faire rapidement du chemin. La neige, dans cette circonstance, nous fut plutôt favorable que nuisible; elle formait, au-dessus des aspérités du sol, un épais tapis qui nous permettait de rouler impunément. On n'eut à déplorer que la perte d'un âne, qui, voulant trop s'écarter de la route tracée, alla se précipiter dans un abîme.
Aussitôt que nous fûmes arrivés à Tanda, le mandarin Ly-Kouo-Ngan secoua la neige dont ses habits étaient couverts, se coiffa de son chapeau de cérémonie, et se rendit, accompagné de tous ses soldats, à une petite pagode chinoise que nous avions rencontrée à l'entrée du village. On rapporte que, du temps des guerres de Kien-Long contre les Thibélains, un des leang-taï, chargé d'approvisionner l'armée chinoise, franchissait pendant Thiver la montagne de Tanda pour se rendre à Lha-Ri. En passant sur les bords d'un abîme rempli de neige, un bœuf à long poil laissa tomber une caisse d'argent dont il était chargé; à celte vue, le leang-lai sauta de cheval, se
précipita sur la caisse, qu*il élreignit dans ses bras, et roula, sans lâcher son trésor, jusqu'au fond de Tabîme. La tradition ajoute qu'au printemps, la neige étant fondue, on retrouva le leang-tai debout sur sa caisse d'argent. L'empereur Kien-Long, pour honorer le dévouement de ce fournisseur, qui n'avait pas voulu se séparer du dépôt qui lui avait été confié, le nomma esprit de la montagne de Tanda et lui fil élever une pagode dans le village. Les mandarins qui font le voyage de Lha-Ssa ne manquent jamais d'aller visiter ce temple, et de se prosterner trois fois devant l'idole du leang-taï. Les empereurs chinois sont dans l'usage de diviniser ainsi les officiers civils ou militaires, dont la vie a été signalée par quelque fait mémorable; le culte qu'on leur rend constitue la religion officielle des mandarins.
En quittant le village de Tanda, on voyage pendant soixante lis dans une plaine nommée Pian-Pa, et qui, selon l'Itinéraire chinois, est la plus étendue du Thibet. Si cette observation est exacte, il faut que le Thibet soit un pays bien abominable; car, d'abord, celte prétendue plaine est toujours entrecoupée de collines et de ravins, puis elle est si peu large, qu'en voyageant au milieu on peut très-bien distinguer un homme placé au pied des montagnes environnantes. Après la plaine de Pian-Pa, on suit, pendant cinquante lis, les sinuosités d'un petit ruisseau serpentant parmi les montagnes, et l'on arrive à Lha-Dze oii l'on change les oulah.
De Lha-Dze au poste de Barilang, il y a cent lis de marche: les deux tiers de la route sonl occupés par la fameuse montagne Dchak-La; elle est du nombre
de celles qui sonl réputées meurtrières, et que les Chinois nomment Yao-Ming-Ti-Chan, c'est-à-dire montagne qui réclame la vie. Nous en efTecluâmes l'ascension et la descente sans accident. Mous nous sentîmes même assez peu fatigués; car nous commencions à nous faire au rude métier d'escalader journellement des montagnes.
De Barilang, nous suivîmes une route assez facile, d'où l'on apercevait çà et là la fumée s'élever de quelques pauvres habitations thibétaines isolées dans les gorges des montagnes. Nous rencontrâmes plusieurs lentes noires, et de nombreux troupeaux de bœufs à long poil. Après cent lis de marche, nous arrivâmes à Chobando,
Chobando est une petite ville dont les maisons et les lamaseries, peintes avec une dissolution d'ocre rouge, ofiFrent de loin un aspect bizarre et assez agréable. La ville est adossée à une montagne, et se trouve enfermée, sur le devant, par une rivière peu large, mais profonde : on la passe sur un pont de bois, qui tremble et gémit sous les pas des voyageurs, et paraît à chaque instant vouloir se disloquer. Chobando est le poste militaire le plus important qu'on rencontre après avoir quitté Lha-Ri : il est composé de vingtcinq soldats, et d'un officier portant le titre de tsien- Isoung. <^e mandarin militaire était un ami intime de Ly, le pacificateur des royaumes : ils avaient servi ensemble pendant plusieurs'années sur les frontières du Gorkha. Mous fûmes invités à souper chez le tsien- Isoung, qui trouva le moyen de nous servir, au milieu de ces contrées sauvages et montagneuses, un repas splendide, oii étaient étalées des friandises chinoises
de toutes sortes. Pendant le souper, les deux frères d'armes se donnèrent la satisfaction de parler longuement de leurs vieilles aventures.
Au moment où nous allions nous coucher, deux cavaliers, portant une ceinture garnie de grelots, arrivèrent dans la cour de Thôtellerie; ils s'arrêtèrent quelques minutes et repartirent au grand galop. On nous dit que c'était le courrier extraordinaire, porteur des dépêches que l'ambassadeur Ki-Cban envoyait à Péking. 11 était parti de Lha-Ssa depuis six jours seulement, et avait déjà parcouru plus de deux mille lis (deux cents lieues). Ordinairement, les dépêches ne mettent que trente jours pour aller de Lha- Ssa à Péking : cette célérité ne paraîtra pas sans doute prodigieuse, surtout si on la compare à celle des courriers d'Europe; mais si l'on fait attention à l'excessive difliculté des chemins, on la trouvera peutêtre assez étonnante. Les estafettes accélérées, qui font le service des postes dans le Thibel, voyagent jour et nuit; ils sont toujours deux, un soldat chinois et un guide thibélain. A chaque cent lis à peu près, ils trouvent sur la route des chevaux de rechange; mais les hommes se remplacent moins souvent. Ces courriers voyagent attachés sur leurs selles avec de larges courroies. Ils ont l'habitude d'observer un jour de jeûne rigoureux avant de monter à cheval, et, pendant tout le temps qu'ils sont en course, ils se contentent d'avaler deux œufs à la coque chaque fois qu'ils arrivent à un relais. Les hommes qui font ce pénible métier parviennenl*rarementà un âge avancé: beaucoup se précipitent dans les abîmes, ou demeu^ renl ensevelis sous la neige. Ceux qui échappent aux
accidenls de la roule meurent victimes des maladies qu'ils conlractenl facilement au milieu de ces conirées meurtrières. Nous n'avons jamais compris comment ces courriers pouvaient voyager de nuit parmi ces montagnes du Thibet, où, presque à chaque pas, on rencontre d*affreux précipices.
On remarque à Chobando deux couvenls bouddhiques, où résident de nombreux lamas appartenant à la secte du bonnet jaune. Dans un de ces couvents, il y a une grande imprimerie, qui fournil les livres sa-, crés aux lamaseries de la province de Kham.
De Chobando, après deux longues et pénibles journées de marche dans les sinuosités des montagnes, et à travers d'immenses forêts de pins et de houx, on arrive à Kia-Yu-Kiao. Ce village est construit sur les bords escarpés du fleuve Souk-Tcliou qui coule entre deux montagnes, et dont les eaux sont larges, profondes et rapides. A notre arrivée, nous trouvâmes les habitants de Kia-Yu-Kiao plongés dans la désolation ; il y avait peu de temps qu'un grand pont de bois, jeté sur le fleuve, s'était écroulé. Deux hommes et trois bœufs, qui se trouvaient dessus au moment de sa chute, avaient péri dans les eaux. Nous pûmes voir encore les débris de ce pont, construit avec de grands troncs d'arbre : le bois, entièrement pourri, annonçait que le pont était tombé de vétusté. A la vue de ces tristes ruines, nous remerciâmes la Providence de nous avoir retenus pendant trois jours devant la montagne de Tanda. Si nous fussions arrivés à KiaYuKiao avant la chute du pont, il se serait probablement affaissé sous le poids de la caravane.
Contre notre attente, cet accident n'apporta aucun
relard à notre voyage. Le dhéba du lieu se liâta de faire construire un radeau, et le lendemain nous pûmes, aussitôt que parut le jour, continuer noire roole. Les hommes, les bagages et les selles Iraversèrenl le fleuve en radeau, el les animaux à la nage.
Trente lis après avoir quitté Kia-Yu-Kiao, nous rencontrâmes un pont en bois suspendu sur un affreux f)récipice. Ayant Timagination encore pleine du malheur de Kia-Yu-Kiao, nous sentîmes, à la vue de ce passage périlleux, un frisson de terreur courir par tous nos membres. Par précaution, on fit d*abord passer les animaux les uns après les autres : le pont gémit, chancela sous leurs pas, mais il tint bon; les hommes vinrent ensuite. On avançait tout doucement sur la pointe des pieds, et en se faisant léger autant qu*il était possible. Tout le monde passa sans accident, et la caravane se remit en marche dans Tordre accoutumé. Après avoir gravi une montagne peu haute, mais rocailleuse et escarpée, au pied de laquelle bondissait un torrent impétueux, nous allâmes loger à Wa-Ho-Tchaî, station composée d'un corps de garde, d'un petit temple chinois, et de trois ou quatre maisons Ihibétaines.
Dès que nous fûmes arrivés, la neige se mit à tomber par gros flocons. Ailleurs, un pareil temps eût été seulement désagréable; mais à Wa*Ho-Tchaï, il était calamiteux. Nous avions à faire le lendemain une étape de cent cinquante lis, sur un plateau fameux dans tout le Thibel. L'Itinéraire nous donnait, sur celte route, les détails suivants : € Sur la montagne « Wa-Ho se trouve un lac. Pour qu'on ne s'égare « pas dans les brouillards épais qui régnent ici, on a
< établi sur les hauteurs des signaux en bois. Quand « la raonlagne est couverle d'une neige profonde, on c se guide par ces signaux ; mais il faut se garder d'y « faire du bruit, et ceux qui y passent doivent s'ab- « sienir de proférer la moindre parole; sans cela, la « glace et la grêle se précipiteraient sur eux en abon- « dance, et avec une célérité étonnante. Sur toute la «c montagne, on ne trouve ni quadrupèdes ni oiseaux ; « car elle est gelée pendant les quatre saisons de Tan- « née : sur ses flancs, et à cent lis de distance, il n'y « a aucune habitation. Beaucoup de soldats chinois et € de Thibétains y meurent de froid... »
Les soldats du corps de garde de Wa-Ho-Tchaï, ayant vu que le temps était sérieusement tourné à la neige, ouvrirent les portes de la petite pagode, et allumèrent une foule de petites chandelles rouges devant une idole menaçante, brandissant un glaive de sa main droite, et tenant de l'autre un arc et un faisceau de flèches. Ils frappèrent ensuite, à coups redoublés, sur un petit tam-tam, et exécutèrent des roulements sur un tambourin. Ly KouoNgan se revêtit de son costume officiel, et alla se prosterner devant l'idole. Quand il fut de retour, nous lui demandâmes en l'honneur de qui on avait élevé cette pagode. « Mais c'est la pagode du kiang-kian ' Mao-Ling. — Et qu'a donc fait ce kiang-kian pour être ainsi honoré? — Oh ! je vois que vous ne connaissez pas cet événement des temps pas-
' Les kiang-kian sont les plus liants dignitaires de la hiérarchie militaire en Chine ; ils sont décorés du globule rouge. Chaque province a un kiang-kian, qui en est le chef militaire, et un tsoung-tou , ou vice-roi , qui en est le premier mandarin lettré.
2t2 VOYAGE DANS LE THIBET.
ses;... je vais vous le raconter. Au temps du règne de Khang-Hi, l'empire était en guerre avce le Thîbel. Mao-Ling fut envoyé contre les rebelles en qualité de généralissime. Au moment où il allait passer la montagne Wa-Ho, avec un corps de quatre mille hommes, des gens du pays, qui lui servaient de guide, l'avertirent qu'en traversant la montagne, tout le monde devait garderie silence sous peine d'êlre enseveli sous la neige. Le kiang-kian promulgua aussitôt un édil pour prévenir ses soldats, et l'armée se mit en marche sans bruit et dans le plus profond silence. Comme la monlagne était trop étendue pour que des soldats, chargés de bagages, pussent la traverser en un seul jour, on campa sur le plateau. Conformément à la règle établie pour les grandes villes de l'empire, et pour les campements en temps de guerre, dès que la nuit fut close, on tira un coup de canon. Mao-Ling n'avait pas osé enfreindre cetle règle de la discipline militaire. A peine le canon eut-il retenti, que d'énormes blocs de neige se précipitèrent du haut du ciel sur la montagne. Le kiang-kian et tous ses soldats furent ensevelis dans la neige, sans qu'on ait jamais pu retrouver leurs cadavres : il n'y eut de sauvés que le cuisinier et trois domestiques de Mao-Ling, qui avaient pris les devants, et étaient arrivés le jour même au village où nous sommes actuellement. L'empereur Kang-Hi a créé le kiang-kian Mao-Ling génie tutélaire de la montagne Wa-Ho, et lui a fait construire cetle pagode, ù la charge de protéger les voyageurs contre la neige. »
Ly-Kouo-Ngan ayant terminé son histoire, nous lui demandâmes quel était l'être puissant qui envoyait
telle quanlilé époovaniaWe de giéle, de glace el de neige, quand on s'avisail de faire du bruil en Iraversanl le monl Wa-Ho. « C'est tout simple, nous répondit-il; ce ne peut être que Tesprit de la montagne, le Hia'Itfa-Tchtng'Chm (le crapaud divinisé). — Un crapaud divinisé! — Mais oui, vous savez que sur le sommet du Wa-Ho, il y a un lac? — Nous Tavons lu fout à l'heure dans l'Itinéraire. — Hé bien, sur les bords de ce lac, il y a un grand crapaud. On le voit diflScilemenI ; mais on l'entend souvent gémir el crier à plus de cent lis à la ronde. Ce crapaud habite les bords du lac depuis l'existence du ciel et de la lerre. Comme il n'a jamais quille ce lieu solitaire, il s*esl divinisé et est devenu esprit de la montagne. Quand les hommes font du bruit et troublent le silence de sa retraite, il se met en colère contre eux, et les punil en les accablant de grêle el de neige. — En vérité, tu parais parler sérieusement. Est-ce que tu crois qu'un crapaud ait pu se diviniser el devenir esprit ? — Pourquoi pas, si chaque nuit il a été exact à adorer la Grande Ourse? ... t Quand Ly-Kouo-Ngan en venait à son singulier système de la Grande Ourse, il n'y avait plus moyen de raisonner avec lui. Nous nous contentâmes donc de le regarder en souriant et sans lui répondre, t Bon, ajouta-t-il, vous riez parce que je parle des sept étoiles. Au fait, puisque vous ne croyez pas à leur influence, j'ai tort de vous en parler; j'aurais dû me contenter de vous dire que le crapaud de Wa-Ho s'était divinisé, parce qu'il avait toujours vécu dans la solitude, sur une montagne sauvage et inaccessible aux hommes. Est-ce que ce ne sont pas les passions des hommes qui pervertissent tous