II
i) VOYAGE DANS LE TBIBET.
ledoulor de mourir de fium ou de froid, sur une lerre inhabitée, mais des épreuves el des tribulations d*un autre genre allaient nous assaillir sans doute au milieu de ces populations infidèles, auxquelles nous voulions parler de Jésus mort sur la croix pour le salut des hommes. Après les peines physiques, c'était le tour des souffrances morales. Nous complûmes encore, pour ces nouveaux combats, sur la bonté infinie du Seigneur. Nous espérâmes que celui qui nous avait protégés dans le désert contre les intempéries des saisons voudrait bien nous continuer sa divine assislance contre la malice des hommes, au sein de la capitale du bouddhisme.
Le lendemain de notre arrivée à Lha-Ssa, nous prîmes un guide thibétain et nous parcourûmes les divers quartiers de la ville, en quéle d'un appartement à louer. Les maisons de Lha-Ssa sont généralement grandes, à plusieurs étages, et terminées par une terrasse légèrement inclinée pour faciliter Técouloment des eaux : elles sont entièrement blanchies à Teau de chaux, à l'exception de quelques bordures el des encadrements des portes et des fenêtres, qui sont en rouge ou en jaune. Les bouddhistes réformés affectionnent spécialement ces deux couleurs : elles sont pour ainsi dire sacrées à leurs yeux, et ils les nomment couleurs lamanesques. Les habitants de Llia- Ssa étant dans l'usage de peindre tous les ans leurs maisons, elles sont habituellement d'une admirable propreté, et paraissent toujours bâties de fraîche date; mais à l'intérieur, elles sont loin d'être en harmonie avec la belle apparence qu'elles offrent au dehoi^. Les appartements sont sales, enfumés, puants, elen-
comblés de meubles et d'ustensiles répandus çà et là dans un désordre dégoûlanl. Les liubitutions Ihibclaines ne soni, en quelque sorte, que de grands sépulcres blanchis...; véritable image du bouddhisme et de tonles les fausses religions, qui ont toujours soin de recouvrir de certaines vérités dogmatiques el de quelques principes moraux la cori*uption et le mensonge qu'elles récèlent.
Après de longues investigations, nous choisîmes enfin un tout petit logement, qui faisait partie d'une grande maison où se trouvaient réunis une cinquantaine de locataires. Notre pauvre gîte était à l'étage supérieur; on y montait par vingt-six degrés en bois, dépourvus de rampe, et tellement roides et étroits, que, pour obvier au désagrément de se casser le cou, •I était extrêmement prudent de s'aider des pieds et des mains. Notre appartement se composait d'une grande chambre carrée et d'un petit corridor auquel nous donnions le nom de cabinet. La chambre était éclairée, au nord-est, par une étroite fenêtre garnie de trois épais barreaux en bois, et au zénith par une lucarne ronde percée au toit ; ce dernier trou servait à beaucoup de choses : d'abord il donnait entrée au jour, au vent, à la pluie et à la neige; en second lieu •1 laissait sortir la fumée qui s'élevait de notre foyer. Afin de se mettre à l'abri de la froidure de l'hiver, les Thibétains ont imaginé de placer, au milieu de leurs chambres, un petit bassin en terre cuite où on fait brûler des argols. Gomme ce combustible est souvent sujet à répandre beaucoup plus de fumée que de chaleur, quand on a envie de se chauffer, on comprend lout l'avantage d'avoir une lucarne au-dessus de sa
o VOYAGE DANS LE THIBET.
(été: ce trou inappréciable nous donnait la possibilité d'allumer un peu de feu, sans courir risque d*éire étouffés par la fumée. Il y avait bien dans tout cela le petit inconvénient de recevoir de tempsàaulre la pluie ou la neige sur son dos, mais quand on a mené la vie nomade on ne s'arrête pas à si peu de chose. La chambre avait pour ameublement deux peaux de bouc étendues à droite et à gauche de notre plat à feu, puis deux selles de cheval, notre tenle de voyage, quelques vieilles paires de bottes, deux malles disloquées, trois robes déchirées suspendues à des clous, nos couvertures de nuit roulées les unes dans les autres, et une grande provision de bouse sèche empilée dans un coin. Comme on voit, nous nous trouvions du premier coup tout à fait au niveau de la civilisation thibétaine. Le cabinet, où s'élevait un magnifique fourneau en maçonnerie, nous tenait lieu de cuisine et d'oflSce; nous y avions installé Samdadchiemba, qui, après avoir résigné son emploi de chamelier, cumulait les fonc4ions de cuisinier, de maître d'hôtel et de palfrenier. Nos deux chevaux blancs étaient logés dans un recoin de la cour, et se reposaient de leur pénible et glorieuse campagne, en attendant l'occasion de passera de nouveaux maîtres; ces pauvres bétes étaient tellement exténuées, que nous ne pouvions convenablement les mettre en vente avant qu'il leur eût repoussé un peu de chair entre la peau et les os.
Aussitôt que nous eûmes organisé notre maison, nous nous occupâmes de visiter en détail la capitale du Thibet, et de faire connaissance avec ses nombreux habitants. Lha-Ssa n'est pas une grande ville; elle u
tout au plus deux lieues de tour; elle n*est pas enfermée, coimne les villes de Chine, dans une enceinte de remparts. On prétend qu*aulrefoiselle en avait, mais qu1is furent entièrement détruits dans une guerre que les Thibétains eurent à soutenir contre les Indiens du Boutan; aujourd'hui on n'en retrouve pas les moindres vestiges. En dehors des faubourgs, on voit un grand nombre de jardins plantés de grands arbres, qui font à la ville un magnifique entourage de verdure. Les principales rues de Lha-Ssa sont trèslarges, bien alignées et assez propres, du moins quand il ne pleut pas; les faubourgs sont d'une salelé révoltante et inexprimable. Les maisons, comme nous l'avons déjà dit, sont généralement grandes, élevées et d'un bel aspect; elles sont construites les unes en pierres, les autres en briques, et quelques-unes en terre; mais elles sont toujours blanchies avec tant de soin qu'elles paraissent avoir toutes la même valeur. Dans les faubourgs, il existe un quartier dont les maisons sont entièrement bâties avec des cornes de bœufs et de moutons : ces bizarres constructions sont d'une solidité extrême, et présentent à la vue un aspect assez agréable. Les cornes de bœufs étant lisses et blanchâtres, et celles des moutons étant au contraire noires et raboteuses, ces matériaux étranges se prêtent merveilleusement à une foule de combinaisons, et forment sur les murs des dessins d'une variété infinie; les interstices qui se trouvent entre les cornes sont remplis avec du mortier : ces maisons sont les seules qui ne soient pas blanchies. Les Thibétains ont le bon goût de les laisser au naturel, sans prétendie rien ajouter à leur sauvage et fantastique beauté. Il serait