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superflu de faire remarquer que les habitants de Lba- Ssa font une assez grande consommation de bœufs et de moutons; leurs maisons en cornes en sont une preuve incontestable.
Les temples bouddhiques sont les édifices les plus remarquables de Lha-Ssa. Nous n'en ferons pas ici la description, parce qu'ils ressemblent tous à peu près à ceux dont nous avons eu déjà occasion de parler. Il y a seulement à remarquer qu'ils sont plus grands, plus riches, et recouverts de dorures avec plus de profusion.
Le palais du talé-lama mérite, à tous égards, la célébrité dont il jouit dans le monde entier. Vers la partie septentrionale de la ville, et tout au plus à un quart d'heure de distance, il existe une montagne rocheuse, peu élevée et de forme conique. Elle s'élève au milieu de cette large vallée, comme un ilôt isolé au-dessus d'un immense lac. Celte montagne porte le nom de Boiiddlia-La, c'est-à-dire montagne de Bouddha, montagne divine; c'est sur ce socle grandiose, préparé par la nature, que les adorateurs du talé-lama ont édifié un palais magnifique, où réside en chair et en os leur divinité vivante. Ce palais est une réunion de plusieurs temples, de grandeur et de beauté différentes ; celui qui occupe le centre est élevé de quatre étages, et domine tous les autres; il est terminé par un dôme entièrement recouvert de lames d'or, et entouré d'un grand péristyle dont les colonnes sont également dorées. C'est là que le talé-lama a fixé sa résidence; du haut de ce sanctuaire élevé, il peut contempler, aux jours des grandes solennités, ses adorateurs innombrables se mouvant dans la plaine.
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et venant se prosterner au pied de la montagne divine. Les palais secondaires, groupés autour du grand temple, servent de d€!îHeiifes à une foule de lamas de tout ordre, dont Foccupation continuelle est de servir le boudéka vktint et de lui faire la cour. Deux belles avenues bordées de grands arbres conduisent de Lha- Ssa au Bouddha-La; on y voit toujours un grand nombre de pèlerins étrangers, déroulant entre leurs doigts leur long chapelet bouddhique, et des lamas de la cour revêtus d'habits magnifiques et montés sur des chevaux richement harnachés. Il règne continuellement aux alentours du Bouddha-La une grande activité; mais en général tout le monde y est grave et silencieux; les pensées religieuses paraissent préoccuper tous les esprits.
Dans Tintérieur de la ville, Tallure de la population offre un caractère tout différent ; on crie, on s'agite, on se presse, et chacun s'occupe avec ardeur de vendre ou d'acheter. Le commerce et la dévotion attirent sans cesse à Lha-Ssa un grand nombre d'étrangers, et font de cette ville comme le rendez-vous de tous les peuples asiastiques; les rues sont sans cesse encombrées de pèlerins et de marchands, parmi lesquels ou remarque une étonnante variété de physionomies, de costumes et d'idiomes. Cette immense multitude est en grande partie flottante, et se renouvelle tous les jours. La population fixe de Lha-Ssa se compose de Thibétains, de Pébouns, de Katchis et de Chinois.
Les Thibétains appartiennent à la grande famille qn'on a coutume de désigner par le nom de race mongole; ils ont les cheveux noirs, la barbe peu fournie,
les yeux petits et bridés, les pommelles des joues saillanles, le nez courl, la bouche largement fendue et les lèvres amincies; leur teint est légèreroenl basané : cependant, dans la classe élevée, on trouve des Bgures aussi blanches qu*en Europe. Les Thibétains sont de taille moyenne; à Tagilité et à la souplesse des Chinois, ils joignent la force et la vigueur des Tartares. Les exercices gymnastiques, et surtout la danse, paraissent faire leurs délices; leur démarche est cadencée et pleine de légèreté. Quand ils vont dans les rues, on les entend fredonner sans cesse des prières ou des chants populaires; ils ont de la générosité et de la franchise dans le caractère; braves à la guerre, ils affrontent la mort avec courage; ils sont aussi religieux , mais moins crédules que les Tarlares. La propreté est peu en honneur parmi eux; ce qui ne les empêche pas d'aimer beaucoup le luxe et les habits somptueux.
Les Thibétains ne se rasent pas la léte; ils laissent flotter leurs cheveux sur les épaules, se contentant de les raccourcir de temps en temps avec des ciseaux. Les élégants de Lha-Ssa ont depuis peu d'années adopté la mode d« les tresser à la manière des Chinois, et d'attacher ensuite au milieu de leur tresse des joyaux en or, ornés de pierres précieuses et de grains de corail. Leur coiffure ordinaire est une toque bleue avec un large rebord en velours noir, surmontée d'un pompon rouge; aux jours de fêle, ils portent un grand chapeau rouge, assez semblable pour la forme au berret basque ; il est seulement plus large, et orné sur les bords de franges longues et touffues. Une large robe agrafée au côté droit par quatre crochets.
el serrée aux reins par une ceinlure rouge; enfin des boUesendrap rouge ou violet, complètent le costume simple et pourtant assez gracieux des Thibétains. Ils suspendent ordinairement à leur ceinture un sac en laffetas jaune, renfermant leur inséparable écuelle de bois, et deux petites bourses de forme ovale et richement brodées, qui ne contiennent rien du tout, et servent uniquement de parure.
Les femmes thibétaines ont un habillement à peu près semblable à celui des hommes; par-dessus leur robe, elles ajoutent une tunique courte, et bigarée de diverses couleurs ; elles divisent leurs cheveux en deux tresses, qu'elles laissent pendre sur leurs épaules. Les femmes de classe inférieure sont coiflees d'un petit bonnet jaune, assez semblable au bonnet de la liberté qu'on portait sous la république française. Les grandes dames ont pour tout ornement de tète une élégante et gracieuse couronne, fabriquée avec des perles fines. Les femmes thibétaines se soumettent dans leur toilette à un usage, ou plutôt à une règle incroyable el sans doute unique dans le monde : avant de sortir de leurs maisons, elles se frottent le visage avec une espèce de vernis noir et gluant, assez semblable à deja confiture de raisin. Comme elles ont pour but de se rendre laides et hideuses, elles répandent sur leur face ce fard dégoûtant à tort et à travers, el se barbouillent de manière à ne plus ressemblera des créatures humaines. Voici ce qui nous a été dit sur l'origine de cette pratique monstrueuse : Il y a à peu près deux cents ans, le nomekhan, ou lama roi, qui gouvernait le Thibet antérieur, était un homme rigide el de mœurs austères. A celte époque,
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les ThibétaiueSy pas plus que les femmes des autres contrées de la terre, D*étaient dans Fhabitude de s'enlaidir; elles avaient au contraire, dit-on, un amour effréné du luxe et de la parure; de là naquirent des désordres affreux, et une immoralité qui ne connut plus de bornes. La contagion gagna peu à peu la sainte famille des lamas; les couvents bouddhiques se relâchèrent de leur antique et sévère discipline, et furent travaillés d*un mal qui les poussait rapidement à une complète dissolution. Afin d*arréter les progrès d'un libertinage qui était devenu presque général, le nomekhan publia un édit par lequel il était défendu aux femmes de paraître en public, à moins de se barbouiller la figure de la façon que nous avons déjà dite. De hautes considérations morales et religieuses motivaient cette loi étrange, et menaçaient les réfractaires des peines les plus sévères, et surtout de la colère et de l'indignation de Bouddha. Il fallut, sans contredit, un courage bien extraordinaire pour oser publier un édit semblable; mais la chose la plus étonnante, c'est que les femmes se soient montrées obéissantes et résignées. La tradition n'a pas conservé le plus léger souvenir de la moindre insurrection, de la plus petite émeute. Conformément à la loi, les femmes se noircirent donc à outrance, se rendirent laides à faire peur, et l'usage s'est religieusement conservé jusqu'à ce jour; il parait que la chose est considérée maintenant comme un point de dogme, comme un article de dévotion. Les femmes qui se barbouillent de la manière la plus dégoûtante sont réputées les plus pieuses. Dans les campagnes, l'édit est observé avec scrupule, et de façon à ce que les censeurs ne puissent
jamais y trouver rien ù redire; mais à Lha-Ssa, il n'esl pas rare de rencontrer dans les rues des femmes qui, au mépris des lois et de toutes les convenances, osent montrer en pubUc leur physionomie non vernissée, et telle que la nature la leur a donnée. Celles qui se permettent cette licence ont une très-mauvaise réputation, et ne manquent jamais de se cacher quand elles aperçoivent quelque agent de la police.
On prétend que Tédit du nomekhan a fait un grand bien à la moralité publique. Nous n'avons aucune raison pouravancer positivement le contraire; cependant nous pouvons dire que les Thibétains sont bien loin d'être exemplaires sous le rapport des bonnes mœurs; il existe parmi eux de grands désordres, et nous serions tentés de croire que le vernis le plus noir et le plus hideux est impuissant pour ramener à la vertu des peuples corrompus. Le christianisme est seul capable de retirer les nations païennes des vices honteux au milieu desquels elles croupissent.
Une chose qui tendrait à faire croire que, dans le Thibet, il y a peut-être moins de corruption que dans certaines autres contrées païennes, c*est que les femmes y jouissent d'une grande liberté. Au lieu de végéter emprisonnées au fond de leurs maisons, elles mènent une vie laborieuse et pleine d'activité. Outre qu'elles sont chargées des soins du ménage, elles concentrent entre leurs mains tout le petit commerce. Ce sont elles qui colportent les marchandises de côté et d'autre, les étalent dans les rues, et tiennent presque toutes les boutiques de détail. Dans la campagne, elles ont aussi une grande part aux travaux de la vie agricole.
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Les hommes, quoique moins laborieux el moins actifs que les femmes, sont loin pourtant de passer leur vie dans Foisiveté. Ils s'occupent spécialement de la filature et du tissage des laines. Les étoffes qu'ils fabriquent portent le nom de pou-lou; elles sont trèsétroites et d'une grande solidité; leurs qualités varient d'une manière étonnante. On trouve» dans leurs fabriques, depuis le drap le plus grossier et le plus velu, jusqu'au mérinos le plus beau et le plus fin qu'on puisse imaginer. D'après une règle de la réforme bouddhique, tous les lamas doivent être habillés de pou-lou rouge. Il s'en fait une grande consommation dans le Thibet, et les caravanes en emportent une quantité considérable dans le nord de la Chine et dans la Tartarie. Le pou-lou le plus grossier se vend à vil prix; mais celui qui est de qualité supérieure est d'une cherté excessive.
Les bâtons d'odeur, si célèbres en Chine sous le nom de tsan-liiang , parfums du Thibet , sont , pour les habitants de Lha-Ssa, un objet de commerce assez important. On les fabrique avec la poudre de divers arbres aromatiques, auxquels on mélange du musc et de la poussière d'or. Avec tous ces ingrédients, on élabore une pâte de couleur violette, qu'on moule ensuite en petits bâtons cylindriques, ayant la longueur de trois ou quatre pieds. On les brûle dans les lamaseries, et devant les idoles qu'on honore dans l'intérieur des maisons. Quand ces bâtons d'odeur sont allumés, ils se consument lentement sans jamais s'éteindre, et répandent au loin un parfum d'une douceur exquise. Les marchands thibélains qui se rendent tous les ans à Péking, à la suile de l'ambassade,
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en exportent des quantités considérables, et les vendent à un prix exorbitant. Les Chinois du nord falsifient les bâtons d'odeur, et les livrent au commerce sous le nom de isan-hiang; mais ils ne peuvent soutenir la comparaison avec ceux qui viennent du Thibet,
Le^ Thibétains n'ont pas de porcelaine; ils fabriquent néanmoins des poteries de tout genre avec une rare perfection. Comme nous l'avons déjà fait observer ailleurs, toute leur vaisselle consiste en une simple écuelle de bois, que chacun porte cachée dans son sein, ou suspendue à sa ceinture dans une bourse de luxe. Ces écuelles sont faites avec les racines de certains arbres précieux, qui croissent sur les montagnes du Thibet. Klles sont de forme gracieuse, mais simples et sans ornement. On se contente de les enduire d'un léger vernis, qui ne fait disparaître ni leur couleur naturelle, ni les marbrures formées par les veines du bois. Dans le Thibet tout entier, depuis le mendiant le plus misérable jusqu'au talé-lama, tout le monde prend ses repas dans une écuelle de bois. H est vrai que les Thibétains ne confondent pas indistinctement les écuelles entre elles, comme nous serions tentés de le faire, nous autres Européens. On doit donc savoir qu'il y a écuelle et écuelle ; il y en a qu'on achète pour quelques pièces de monnaie, et d'autres dont le prix va jusqu'à cent onces d'argent, à peu près mille francs. Et si l'on nous demande quelle différence nous avons remarquée entre ces diverses qualités d'écuelles en bois, nous répondrons, la main sur la conscience, que toutes nous ont paru à peu près de même valeur, et qu'avec la meilleure volonté
du monde, il nous a toujours été impossible de saisir entre elles une différence de quelque importance. Les écuelles de première qualilé, disent les Thibétains, ont la vertu de neutraliser les poisons.
Quelques jours après notre arrivée à Lha-Ssa, désireux que nous étions de remonter un peu notre vaisselle, déjà bien vieille et bien avariée, nous entrâmes dans une boutique d'écuelles. Une Thibétaine, au visage richement vernissé de noir, était au comptoir. Cette dame, jugeant à notre mine tant soit peu exotique et étrange, que nous étions, sans doute, des personnages de haute distinction, ouvrit un tiroir et en exhiba deux petites boîtes artistement façonnées, dans chacune desquelles était contenue une écuelie trois fois enveloppée dans du papier soyeux. Après avoir examiné la marchandise avec une sorte d'anxiété, nous demandâmes le prix. « Tchik-la, galsé ré? Combien chaque? — Excellence, cinquante onces d'argent la pièce. » A peine eûmes- nous entendu ces paroles foudroyantes, que nos oreilles se mirent à bourdonner, et qu'il nous sembla que tout tournoyait dans la boutique. Avec toute notre fortune, nous eussions pu, tout au plus, acheter quatre écuelles en bois! Quand nous fûmes un peu revenus de notre saisissement, nous replaçâmes avec respect les deux précieuses gamelles dans leurs boîtes respectives, et nous passâmes en revue les nombreuses collections qui étaient étalées sans façon sur les rayons de la boutique. « Et celles-ci, combien la pièce? Tchik-la, galsé ré? — Excellence, une paire pour une once d'argent. » Nous payâmes sur-le-champ une once d'argent, et nous emportâmes nos deux écuelles avec une joie triomphante;
car elles nous paraissaient absolument semblables à celles qui valaient 500 francs pièce... De retour au logis, le mailre de la maison, a qui nous nous hâtâmes de montrer notre emplette, nous dit que, pour une once dargent, on pouvait avoir au moins quatre écuelles de celle façon.
Les pou-lou , les bâtons odorants et les écuelles en bois sont les trors principales branches d'industrie que les Thibétains exploitent avec quelque succès. Pour toul le reste, ils travaillent mal ou médiocrement, et les grossiers produits de leurs arts et métiers ne méritenl pas d'être mentionnés. Leurs productions agricoles n'offrent non plus rien de remarquable. Le Thibet, presque entièrement recouvert de montagnes, et sillonné de torrents impétueux, fournit à ses habitants peu de terres cultivables. Il n'y a guère que les vallées qu'on puisse ensemencer avec quelque espérance d'avoir une moisson ù recueillir. Les Thibétains cultivent peu le froment, et encore moins le riz. La principale récolle est en ising-kou, ou orge noire, dont on fait le tsamba, base alimentaire de toute la population thibétaine, riche ou pauvre. La ville de Lha-Ssa est abondamment approvisionnée de moutons, de chevaux et de bœufs grognants. On y vend aussi d'excellents poissons frais, et de la viande de porc dont le goût est exquis. Mais, le plus souvent, tout cela est très-cher et hors de la portée du bas peuple. En somme, les Thibétains vivent très-mal. D'ordinaire, leurs repas se composent uniquement de thé beurré et de tsamba, qu'on pétrit grossièrement avec les doigts. Les plus riches suivent le même régime; et c'est vraiment pitié de les voir façonner une nourriture
si misérable, dans une ëcuelle qui a coulé quelquefois cent onces d'argent. La viande, quand on en a, se mange hors des repas; c'est une affaire de pure fantaisie. Cela se pratique à peu près comme ailleurs on mange, par gourmandise, des fruits ou quelque légère pâtisserie. On sert ordinairement deux plats, Tun de viande bouillie et l'autre de viande crue; les Thibétains dévorent l'une et l'autre avec un égal appétit, sans qu'il soit besoin qu'aucun genre d'assaisonnement leur vienne en aide. Ils ont pourtant le bon esprit de ne pas manger sans boire. Ils remplissent» de temps en temps, leur écuelle chérie d'un liqueuiaigrelette faite avec de l'orge fermenlée, et dont le goût est assez agréable.
Le Thibet, si pauvre en produits agricoles et manufacturés, est riche en métaux au delà de tout ce qu'on peut imaginer; l'or et l'argent s'y recueillent avec une si grande facilité, que les simples bergers eux-mêmes connaissent l'art de purifier ces métaux précieux. On les voit quelquefois au fond des ravins, ou aux anfractuosités des montagnes, accroupis à côté d'un feu d'argols de chèvres, et s'amusant à purifier dans des creusets la poudre d'or qu'ils ont recueillie çà et là , en faisant paître leurs troupeaux. Il résulte de cette grande abondance de métaux que les espèces sont de peu de valeur, et par suite les denrées se maintiennent toujours à un prix très-élevé. Le système monétaire des Thibétains ne se compose que de pièces d'argent; elles sont un peu plus grandes, mais moins épaisses, que nos pièces d'un franc. D'un côté, elles portent des inscriptions en caractères thibétains, parsis ou indiens; de l'autre, elles ont une couronne com-
posée de Imit pelites fleurs rondes. Pour la facilUé du commerce, on fractionne ces pièces de monnaie, de telle sorte que le nombre des fleurettes restant sur le fragment détermine sa valeur. La pièce entière se nomme tchan-ka. Le tché-ptché est une moitié du tchan-ka, et par conséquent n*a que quatre fleurettes. Le cho'kan en a cinq, et le kagan trois. Dans les grandes opérations commerciales, on se sert de lingots d'argent, qu'on pèse avec une balance romaine graduée d'après le système décimal. Les Thibétains comptent, le plus souvent, sur leur chapelet; quelques-uns, et surtout les marchands, se servent du souan-pan chinois; les savants, enfin, opèrent avec les chiffres que nous nommons arabes, et qui paraissent être très-anciens dans le Thibet. Nous avons vu plusieurs livres lamanesques manuscrits renfermant des tableaux et des figures astronomiques, représentés avec des chifl*res arabes. La pagination de ces livres était pareillement marquéeavec ces mêmes caractères, Quelques-uns de ces chifi'res ont, avec ceux dont on se sert en Europe, une légère difierence; la plus notable est celle du 5, qui se trouve renversé de la manière suivante g.
D'après les quelques détails que nous venons de donner sur les productions du Thibet, il est permis de conclure que ce pays est peut-être le plus riche et en même temps le plus pauvre du monde. Riche en or et en argent, pauvre en tout ce qui fait le bien-être des masses. L'or et l'argent recueilli par le peuple est absorbé par les grands, et surtout par les lamaseries, réservoirs immenses où s'écouleut, par mille canaux, toutes les richesses de ces vastes contrées.
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Les lamas, mis d'abord en possession de la majeure partie du numéraire par les dons volontaires des fidèles, cenluplenl ensuite leur fortune par des procédés usuraires, dont la friponnerie chinoise esl elle-même scandalisée. Les offrandes qu'on leur fait sont comme des crochets dont ils se servent pour attirer à eux toutes les bourses. L'argent se trouvant ainsi accumulé dans les coffres des classes privilégiées, et d'un autre côté les choses nécessaires à la vie ne pouvant se procurer qu'à un prix très-élevé, il résulte de ce désordre capital qu'une grande partie de la population est continuellement plongée dans une misère affreuse. A Lha- Ssa, le nombre des mendiants est très-considérable. Ils entrent dans l'intérieur des maisons, et vont, de porte en porte, solliciter une poignée de tsaniba. Leur manière de demander l'aumône consiste à présenter le poing fermé, en tenant le pouce en l'air. Nous devons ajouter, à la louange des Thibétains, qu'ils ont généralement le cœur compatissant et charitable; rarement, ils renvoient les pauvres sans leur faire quelque aumône.
Parmi les étrangers qui constituent la population fixe de Lha-Ssa, les Péboun sont les plus nombreux. Ce sont des Indiens venus du côté du Boutan, par delà les monts Himalaya. Ils sont petits, vigoureux, et d'une allure pleine de vivacité; ils ont la figure plus arrondie que les Thibétains; leur teint est fortement basané, leurs yeux sont petits, noirs et malins ; ils portent au front une tache de rouge ponceau, qu'ils renouvellent tous les matins. Ils sont toujours vêtus d'une robe en poti-lou violet, et coiffés d'un petit bonnet en feutre, de la même couleur, mais un peu plus
foncée. Quand ils sortent, ils ajoutent à leur costume une longue écharpe rouge, qui fait deux fois le tour du cou, comme un grand collier, et dont les deux extrémités sont rejetées par-dessus les épaules.
Les Péboun sont les seuls ouvriers métallurgistes de Lba-Ssa. C'est dans leur quartier qu'il faut aller chercher les forgerons, les chaudronniers, les plombiers, les étameurs, les fondeurs, les orfèvres, les bijoutiers, les mécaniciens, même les physiciens et les chimistes. Leurs ateliers et leurs laboratoires sont un peu souterrains. On y entre par une ouverture basse et étroite; et avant d'y arriver, il fafut descendre trois ou quatre marches. Sur toutes les portes de leurs maisons, on voit une peinture représentant un globe rouge, et au-dessous un croissant blanc. Évidemment, cela signifie le soleil et la lune. Mais à quoi cela fait-il encore allusion? C'est ce dont nous avons oublié de nous informer.
On rencontre, parmi les Péboun, des artistes trèsdistingués en fait de métallurgie. Ils fabriquent des vases en or et en argent pour l'usage des lamaseries, et des bijoux de tout genre qui , certainement, ne feraient pas déshonneur à des artistes européens. Ce sont eux qui font aux temples bouddhiques ces belles toitures en lames dorées, qui résistent à toutes les intempéries des saisons et conservent toujours une fraîcheur et un éclat merveilleux. Ils sont si habiles pour ce genre d'ouvrage, qu'on vient les chercher du fond de la Tartarie pour orner les grandes lamaseries. Les Péboun sont encore les teinturiers de Lha-Ssa. Leurs couleurs sont vives et persistantes; leurs étoffes peuvent s'user, mais jamais se décolorer. Il ne
leur est permis de teindre que les pou-/ou. Les éloffes qui viennent des pays étrangers doivent être employées telles qu*elles sont; le gouvernement s'oppose absolument ù ce que les teinturiers exercent sur elles leur industrie. Il est probable que cette prohibition a pour but de favoriser le débit des étoffes fabriquées à Lha- Ssa.
Les Péboun ont le caractère extrêmement jovial et enfantin; aux moments de repos, on les voit toujours rire et folâtrer; pendant les heures de travail, ils ne cessent jamais de chanter. Leur religion est le bouddhisme indien. Quoiqu'ils ne suivent pas la réforme de Tsong-Kaba, ils sont pleins de respect pour les cérémonies et les pratiques lamanesques. Ils ne manquent jamais, aux jours de grande solennité, d'aller se prosterner aux pieds du Bouddha-La, et d'offrir leurs adorations au talé-lama.
Après les Péboun, on remarque à Lha-Ssa les Katchi, ou musulmans originaires de Kachemir. Leur turban, leur grande barbe, leur démarche grave et solennelle, leur physionomie pleine d'intelligence et de majesté, la propreté et la richesse de leurs habits : tout en eux contraste avec les peuples de race inférieure auxquels ils se trouvent mêlés. Ils ont, ù Lha- Ssa, un gouverneur, duquel ils dépendent immédiatement, et dont l'autorité est reconnue par le gouvernement thibélain. Ce gouverneur est en même temps chef de la religion musulmane. Ses compatriotes le considérèrent, sur celle terre étrangère, comme leur pacha et leur mufti. Il y a déjà plusieurs siècles que les Katchi se sont établis à Lha-Ssa. Autrefois, ils abandonnèrent leur patrie pour se sous-
traîneaux vexations d*un certain pacha de Kacheinir, dont le despotisme leur était devenu intolérable. Depuis lors, les enfants de ces premiers émigranls se sont si bien trouvés dans le Tbibcl, qu'ils n'ont plus songé à s'en retourner dans leur pays. Ils ont pourtant encore des relations avec Kachemir; mais les nouvelles qu'ils en reçoivent sont peu propres à leur donner l'envie de renoncer à leur pairie adoplive. Le gouverneur katchi, avec lequel nous avons eu des relations assez intimes, nous a dit que les Pélins de Calcutta (les Anglais) étaient aujourd'hui maUres de Kachemir. c Les Pélins, nous disait-il, sont les hommes les plus rusés du monde. Ils s'emparent petit à petit de toutes les contrées de l'Inde ; mais c'est toujours plutôt par tromperie qu'à force ouverte. Au lieu de renverser les autorités, ils cherchent habilement ù les mettre de leur parti, et à les faire entrer dans leurs intérêts. Ainsi, a Kachemir, voici ce qu'ils disent : Le monde est à Allah; la terre est au pacha; c'est la compagnie qui gouverne.
Les Katchi sont les plus riches marchands de Lha- Ssa; ce sont eux qui tiennent les magasins de lingerie et tous les objets de luxe et de toilette; ils sont, en outre, agents de change, et trafiquent sur l'or et l'argent. De là vient qu'on trouve presque toujours des caractères parsis sur les monnaies thibétaines. Tous les ans, quelques-uns d'entre eux se rendent à Calcutta pour des opérations commerciales ; les Katchi sont les seuls à qui l'on permette de passer les frontières pour se rendre chez les Anglais; ils partent munis d'un passe-port du talé-lama , et une escorte thibétaine les accompagne jusqu'au pied des monts
Himalaya. Les objets qu'ils rapportent de Calcutta se réduisent à bien peu de chose : ce sont des rubans, des galons, des couteaux, des ciseaux, quelques autres articles de quincaillerie et un petit assortiment de toiles de coton ; les soieries et les draps qu'on trouve dans leurs magasins, et qui ont a Lha-Ssa un assez grand débit, leur viennent de Péking par les caravanes; les draps sont russes, et par conséquent leur reviennent à bien meilleur marché que ceux qu'ils pourraient acheter à Calcutta.
Les Katchi ont a Lha-Ssa une mosquée, et sont rigides observateurs de la loi de Mahomet; ils professent ostensiblement leur mépris pour toutes les pratiques superstitieuses des bouddhistes. Les premiers qui sont arrivés à Lha-Ssa ont pris des femmes thibétaines, qui ont été obligées de renoncer à leur religion pour embrasser le mahométisme. Maintenant, ils ont pour règle de ne plus contracter des alliances qu'entre eux ; il s'est ainsi formé insensiblement, au cœur du Thibet, comme un petit peupleà part, n'ayant ni le costume, ni les mœurs, ni le langage, ni la religion des indigènes. Parce qu'ils ne se prosternent pas devant le talé-lama, et ne vont pas prier dans les lamaseries, tout le monde dit que ce sont des impies. Cependant, comme en général ils sont riches et puissants, on se range dans les rues pour les laisser passer, et chacun leur tire la langue en signe de respect. Dans le Thibet, quand on veut saluer quelqu'un, on se découvre la tête, on tire la langue et on se gratte l'oreille droite; ces trois opérations se font en même temps.
Les Chinois qu'on voit à Lha-Ssa sont pour la plu-
pari soldats ou employés dans les tribunaux ; ceux qui demeurent fixés dans cette ville sont en très-petit nombre. A toutes les époques, les Chinois et les Tbibétains ont eu ensemble des relations plus ou moins importantes ; souvent ils se sont fait la guerre, cl ont cherché à empiéter sur les droits les uns des autres. La dvnastie tartare-mantchoue, comme nous lavons déjà remarqué ailleurs, a compris, dès le commencement de son élévation, combien il lui était important de se ménager Tamitié du talé-lama, dont Tinfluence est toute-puissante sur les tribus mongoles.
En conséquence, elle n'a jamais manqué d'avoir à la cour de Lha-Ssa deux grands mandarins revêtus du titre de kin-tchdi, c'est-à-dire ambassadeur ou délégué extraordinaire. Ces personnages ont pour mission avouée de présenter, dans certaines circonstances déterminées, les hommages de l'empereur chinois au talé-lama, et de le lui prêter l'appui de la Chine dans les difficultés qu'il pourrait avoir avec ses voisins. Tel est, en apparence, le but de cette ambassade permanente; mais au fond, elle n'est là que pour flatter les croyances religieuses des Mongols, et les rallier à la dynastie régnante, en leur faisant croire que le gouvernement de Péking a une grande dévotion pour la divinité du Bouddha-La. Un autre avantage de cette ambassade, c'est que les deux kin-tchaï peuvent facilement, à Lha-Ssa, surveiller les mouvements des peuples divers qui avoisinent l'empire, et en donner avis à leur gouvernement.
La trente-cinquième année du règne de Kien-Long, la cour de Péking avait à Lha-Ssa deux kin-tchaï ou ambassadeurs, nommés l'un Lo et l'autre Pou, On
avait coutume de les désigner en réunissant les noms, et en disant les kin-lchaï Lo»Pou, Le mol lopou voulant dire i*ave en thibélain, ce terme devenait en quelque sorte injurieux, et le peuple de Lha-Ssa, qui n'a jamais vu de bon œil la présence des Chinois dans le pays, se servait volontiers de cette dénomination. Depuis quelque temps, d^ailleurs, les deux mandarins chinois donnaient, par leur conduite, de l'ombrage aux Thibétains; ils s'immisçaient tous les jours de plus en plus dans les affaires du gouvernement, et empiétaient ouvertement sur les droits du talé-lama. ËnQn, pour comble d*arrogance, ils Taisaient entrer de nombreuses troupes chinoises dans le Thibet, sous prétexte de protéger le talé-lama contre certaines peuplades du Népal, qui lui donnaient de l'inquiétude. 11 était facile de voir que la Chine cherchait à étendre son empire et sa domination jusque dans le Thibet. L'opposition du gouvernement thibélain fut, dit^on, terrible, et le nomekhan employa tous les ressorts de son autorité pour arrêter l'usurpation des deux kintchaï. Un jour qu'il se rendait au palais des ambassadeurs chinois, un jeune lama lui jeta dans sa litière un billet sur lequel étaient écrits ces mots : Lo-pou, ma, sa, c'est-à-dire : Ne mangez pas de raves, abslenez-vous des raves. Le nomekhan comprit bien que, par ce jeu de mots, on voulait lui donner avis de se défier des kin-tchai Lo-Pou; mais, comme l'avertissement manquait de clarté et de précision , il continua sa route. Pendant qu'il était en conférence secrète avec les deux délégués de la cour de Péking, des satellites s'introduisirent brusquement dans l'appartement, poignardèrent le nomekhan et lui tranchèrent
la léle. Un cuisinier Ihibélain, qui se trouvait dans une pièce voisine, accourut aux cris de la victime, s'empara de sa tête ensanglantée, l'ajusta au bout d'une pique et parcourut les rues de Lha-Ssa, en criant : Vengeance et mort aux Chinois ! La ville tout entière fut aussitôt soulevée, on courut aux armes de toutes parts, et l'on se précipita tumultueusement vers le palais des kin-tchaï, qui furent horriblement mis en pièces. La colère du peuple était si grande, qu'on poursuivit ensuite indistinctement tous les Chinois; ou les traqua partout comme des bétes sauvages, iion>seulement à Lha-Ssa, mais encore sur tous les points du Thibet ou ils avaient établi des postes militaires. On en fit une affreuse boucherie. Les Thibétains, dit-on, ne déposèrent les armes qu'après avoir impitoyablement poursuivi et massacré tous les Chinois jusqu'aux frontières du Sse-Tchouen et du Yun-Nan.
La nouvelle de cette affreuse catastrophe étant parvenue à la cour de Péking, l'empereur Kien-Long ordonna immédiatement de grandes levées de troupes dans toute l'étendue de l'empire, et les fit marcher contre le Thibet. Les Chinois, comme dans presque toutes les guerres qu'ils ont eu à soutenir contre leurs voisins, eurent le dessous, mais ils furent victorieux dans les négociations. Les choses furent rétablies sur l'ancien pied, et depuis lors, la paix n'a jamais été sérieusement troublée entre les deux gouvernements.
Les forces militaires que les Chinois entretiennent dans le Thibet sont peu considérables. Depuis le Sse-Tchouen jusqu'à Lha-Ssa, ils ont, d'étape en étape, quelques misérables corps de garde, destinés à
favoriser le passage des courriers de l'empereur. Daus la ville même de Llia-Ssa , leur garnison se compose de quelques centaines de soldats, dont la présence contribue à relever et à protéger la position des ambassadeurs. De Lha-Ssa, en allant vers le sud jusqu'au Boulan, ils ont encore une ligne de corps de garde assez mal entretenus. Sur les frontières , ils gardent, conjointement avec les troupes thibétaines, les hautes montagnes qui séparent le Thibet des premiers postes anglais. Dans les autres parties du Thibet, il n'y a pas de Chinois; l'entrée leur en est sévèrement interdite. Les soldats et les mandarins chinois établis dans le Thibet sont à la solde du gouvernement de Péking; ils restent ordinairement trois ans dans le pays; quand ce temps est écoulé, on leur envoie des remplaçants, et ils rentrent dans leurs provinces respectives. Il en est pourtant un certain nombre qui, après avoir terminé leur service, obtiennent la permission de se 6xer à Lha-Ssa ou dans les villes situées sur la route du Sse-Tchouen. Les Chinois de Lha-Ssa sont peu nombreux ; il serait assez difficile de dire à quel genre de spécialité ils se livrent pour faire fortune. En général, ils sont un peu de tous les états, et savent toujours trouver mille moyens pour faire passer dans leur bourse les ichan-ka des Thibétains. Il en est plusieurs qui prennent une épouse dans le pays; mais les liens du mariage sont incapables de les Bxer pour la vie dans leur patrie adoptive. Après un certain nombre d'années, quand ils jugent qu'ils ont fait des économies assez abondantes, ils s'en retournent tout bonnement^en Chine, et laissent là leur femme et leurs enfants, à l'exception toutefois des garçons,
qu'ils auraient scrupule d'abandonner. Les Thibélains redoutcnl les Chinois, les Kalchi les méprisent et les Péboun se moquent d'eux.
Parmi les nombreuses classes d'étrangers qui séjournent ou qui ne font que passer à Lha-Ssa, il n'y en avait aucune à laquelle nous eussions l'air d'appartenir; nous ne ressemblions à personne. Aussi, dès les premiers jours de noire arrivée, nous aperçûmesnous que l'étrangeté de notre physionomie attirait l'attention de tout le monde. Quand nous passions dans les rues, on nous examinait avec étonnement, et puis on faisait, à voix basse, de nombreuses hypothèses sur notre nationalité. On nous prenait tantôt pour deux muftis nouvellement arrivés de Kachemir, tantôt pour deux brachmanes de l'Inde; quelquesuns prétendaient que nous étions des lamas du nord de la Tartarie; d'autres enfin soutenaient que nous étions des marchands de Péking, et que nous nous étions déguisés pour suivre l'ambassade thibétaine. Hais toutes ces suppositions s'évanouirent bientôt; cor nous déclarâmes formellement aux Katchi que nous n'étions ni muftis, ni Kachemiriens; aux Péboun, que nous n'étions ni Indiens, ni brachmanes; aux Mongols, que nous n'étions ni lamas, ni Tartares; aux Chinois, que liious n'étions ni marchands, ni du royaume du milieu. Quand on fut bien convaincu que nous n'appartenions à aucune de ces catégories, on se niit^à nous appeler Azaras blancs. La dénomination était très-pittoresque, et nous plaisait assez : cependant nous ne voulûmes pas l'adopter, sans prendre, par avance, quelques informations. Nous demandâmes donc ce qu'on entendait par Azara blanc. ..Il nous fut
répondu que les Azai*as étaient les plus fervents adorateurs de Bouddha qu'on connût; qu'ils composaient une grande tribu de l'Inde, et qu'ils faisaient souvent, pur dévotion, le pèlerinage de Lha-Ssa. On ajouta que, puisque nous n'étions ni Thibétains, ni Katchr, ni Péboun, ni Tartares, ni Gliinois, nous devions ceriainement être Azaras. Il y avait seulement à cela an petit embarras ; c'est que les Azaras qui avaient paru avant nous à Lha-Ssa avaient la figure noire. On avait donc du, pour résoudre la difficulté, nous appeler Azaras blancs. Nous rendîmes encore hommage à la vérité, et nous déclarâmes que nous n'étions Azaras d'aucune façon, ni blancs, ni noirs.
Tous ces doutes sur le lieu de notre origine, furent d'abord assez amusants; mais ils devinrent bientôt graves et sérieux. Des esprits mal tournés allèrent s'imaginer que nous ne pouvions être que Russes ou Anglais; on finit même assez généralement par nous honorerdeceltedernière qualification. On disait, sans trop se gêner, que nous étions des Félins de Calcutta, que nous étions venus pour examiner les forces du Thibet, dresser des cartes de géographie, et chercher les moyens de nous emparer du pays. Tout préjugé national à part, il était très-fâcheux pour nous qu'on nous prît pour des sujets de Sa Majesté Britannique. Un pareil quiproquo ne pouvait que nous rendre trèsimpopulaires , et peut-être eût fini par nous faire écartéler; car les Thibétains, nous ne savons trop pourquoi, se sont mis dans la tête que les Anglais sont un peuple envahisseur et dont il faut se défier.
Pour couper court à tous les bavardages qui circulaient sur notre compte, nous prîmes la résolution de
nous conformer à nn règlement en vigueur à Lha-Ssa, et qui prescrit à tous les étrangers qui veulent séjourner dans la ville, pendant quelque temps, d'aller se présenter aux autorités. Nous allâmes donc trouver le chef de la police, et nous lui déclarâmes que nous étions du ciel d*occiden(, d*un grand royaume appelé la France, et que nous étions venus dans le Tbibel pour y prêcher la religion chrétienne dont nous étions ministres. Le personnage à qui nous fîmes cetle déclaration fut sec et impassible comme un bureaucrate. Il tiraflegmatiqucment son poinçon de bambou de derrière l'oreille, et se mita écrire, sans réflexion aucune, ce que nous venions de lui dire. Il se contenta de répéter deux ou trois fois entre les dénis les mots France et religion chrétienne, comme un homme qui ne sait pas trop de quoi on veut lui parler. Quand il eut achevé d'écrire, il essuya à ses cheveux son poinçon encore imbibé d'encre, et le réinstalla derrière Toreille droite en nous disant : « Yak pozé,c est bien, — Témou c/iM, demeure en paix,» lui répondîmes-nous; et après lui avoir tiré la langue, nous sortîmes tout encliantés de nous être mis en règle avec la police. Nous circulâmes dès lors dans les rues de Lha-Ssa d'un pas plus ferme, plus assuré, et sans tenir aucun compte des propos qui bourdonnaient incessamment à nos oreilles. La position légale que nous venions de nous faire nous relevait à nos propres yeux, et remontait notre courage. Quel bonheur de nous trouver enfin sur uue terre hospitalière, et de pouvoir respirer franchement un air libre, après avoir vécu si longtemps en Chine, toujours dans la contrainte, toujonrs en dehors des lois, toujours préoccupés des moyens de II. 4
Iricher le gouvernement de Sa Majesté Impériale!
La sorte d'indifférence avec laquelle notre déclaration fut reçue par l'autorité thibétaine ne nous étonna nullement. D'après les informations que nous avions déjà prises sur la manière d'être des étrangers à Lha- Ssa, nous étions convaincus qu'il ne nous serait fait aucune difficulté. Les Thibétains ne professent pas, à l'égard des autres peuples, ces principes d'exclusion qui font le caractère dislinctif de la nation chinoise • tout le monde est admis à Lha-Ssa; chacun peut aller et venir, se livrer au commerce et à l'industrie, sans que personne s'avise d'apporter la moindre entrave à sa liberté. Si l'entrée du Thibet est interdite aux Chinois, il faut attribuer celte prohibition au gouvernement de Péking, qui, pour se montrer conséquent dans sa politique étroite et soupçonneuse , empêche lui-même ses sujets de pénétrer chez les peuples voisins. Il est probable que les Anglais ne seraient pas plus repoussés que les autres des frontières du Thibet, si leur marche envahissante, dans l'Indoustan, n'avait inspiré une légitime terreur au talé-lama.
Nous avons déjà parlé des nombreuses et frappantes analogies qui existent entre les rites lamanesques et le culte catholique. Rome et Lha-Ssa, le pape et le talé-lama', pourraient encore nous fournir des rapprochements pleins d'intérêt. Le gouvernement thibétain étant purement lamanesque, paraît, en quelque
' Dalaé-lama est une très-mauvaise transcription : c'est talé-lama qu'on doit prononcer. Le mot mongol talé veut (ïire mer, et a été donné au grand Lama du Thibet, parce que ce personnage est censé être une mer de sagesse et de puissance.
sorle, être calqué sur le gouvernement ecclésiastique des États pontificaux. Le talé-lama est le chef politique et religieux de toutes les contrées du Thibet ; c*esl dans ses mains que réside toute puissance législalive, executive et administrative. Le droit coutumier et cerlains règlements, laissés par Tsong-Kaba, servent à le diriger dans Texercice de son immense autorité. Quand le talé-lama meurt, ou, pour parler le langage des bouddhistes, quand il transmigre, on élit un enfant qui doit continuer la personniGcation indestructible du bouddha vivant : celte élection se fait par la grande assemblée des lamas houlouklou, dont la dignité sacerdolale n'est inférienre qu*à celle du talé-lama. Plus bas, nous entrerons dans quelques détails sur la forme et les règles de cette singulière élection. Comme le talé-lama est non-seulement le souverain politique et religieux des Thibétains, mais encore leur Dieu visible, on comprend qu'il ne pourrait, sans compromettre gravement sa divinité, descendre des hauteurs de son sanctuaire, et se mêler à tout propos des choses humaines, il s*est donc réservé les affaires de majeure importance, se contentant de régner beaucoup et de gouverner très-peu. Au reste, Texercice de son autorité dépend uniquement de son goût et de son bon plaisir. Il n'y a ni charte ni constitution pour contrôler sa manière de faire.
Après le talé-lama, que les Thibétains nomment aussi quelquefois kian^ngan-remboulchi (souverain trésor), vient le nomekhan ou empereur spirituel. Les Chinois lui donnent le nom de Tsang-Wang, roi du Thibet. Ce personnage est nommé par le talé-lama, .et doit être toujours choisi parmi la classe des lamas
chaberons. Il conserve son posle pendant loule sa vie, et ne peut être renversé que par un coup d'Etal. Toutes les affaires du gouvernement dépendent du nomekhan et de quatre ministres nommés kalons. Les katons sont choisis par le talé-lama, sur une liste de candidats formée par le nomekhan : ilsn*appartiennent pas à la tribu sacerdotale, et peuvent être mariés; la durée de leur pouvoir est illimitée. Quand ils se rendent indignes de leurs fonctions, le nomekhan adresse un rapport au talé-lama, qui les casse, s*il le juge opportun. Les fonctionnaires subalternes sont choisis par les kalons, et appartiennent le plus souvent à la classe des lamas.
Les provinces sont divisées en plusieurs principautés, qui sont gouvernées par des lamas houtouklou. Ces espèces de petits souverains ecclésiastiques, reçoivent leur investiture du talé-lama, et reconnaissent son autorité suzeraine. En général, ils ont Thunieur guerroyante, et se livrent souvent, entre voisins, des combats à outrance, et toujours accompagnés de pillage et d'incendie.
Le plus puissant de ces lamas souverains est le bandehan-remboulchi; il réside ix Djachi-Loumbo\ capitule du Thibet ultérieur. Cette ville est située au sud de Lha-Ssa, et n'en est éloignée que de huit journées de marche. La célébrité du bandchan actuel est prodigieuse; ses partisans prétendent que sa puissance spirituelle est aussi grande que celle du talélama, et que le sanctuaire de Djachi-Loumbo ne le cède pas en sainteté à celui du Bouddha-La. On admet
« Djaclû-Loumbo signifie Montagne des Oracles.
VOYAGE DAKS LE THIBËT. 37
pourtant généralement que la puissance temporelle du lalé-lama est supérieure ù celle du bandchanremboulchi. Une grande rivalité ne peut manquer de se déclarer tôt ou lard entre Lha-Ssa et Djachi- Loumbo, et de jeter les Thibélains dans de funestes divisions.
Le bandchan-remboutchi actuel est âgé d'une soixantaine d'années; il est, dit-on, d'une belle et majestueuse taille, et d'une vigueur étonnante pour son âge déjà avancé. Ce singulier personnage se dit d'origine indienne; il y a déjà quelques milliers d'années que sa première incarnation eut lieu dans le célèbre pays des Azaras. Les physionomistes, qui dès notre arrivée à Lha-Ssa nous prenaient pour des Azaras blancs, ne manquèrent pas de nous engager vivement à faire un voyage de dévotion à Djachi-Loumbo, nous assurant qu'en notre qualité de compatriotes du bandchan-remboutchi nous en serions très<bien reçus. Les lamas érudits, qui s'occupent des généalogies bouddhiques, expliquent comme quoi le bandchan, après de nombreuses et merveilleuses incarnations dans rindoustan, a fini par apparaître dans le Thibet ultérieur et par fixer sa résidence à Djachi-Loumbo. Quoi qu'il en soit de sa biographie, à laquelle, fort heureusement, nous sommes dispensés d'ajouter foi, il est certain que cet habile lama a su se donner une vogue vraiment étonnante. Les Thibétains, les Tartares et autres bouddhistes ne l'appellent jamais que le grand saint, et ne prononcent son nom qu'en joignant les mains et en levant les yeux au ciel ; ils prétendent que sa science est universelle; il sait parler,
disent-ils, toutes les langues de l'univers, sans les
avoir jamais étudiées, et peut converser avec les pèlerins de toutes les parties du monde. Les Tartares ont une foi si vigoureuse en sa puissance, qu'ils Finvoquent continuellement. Dans les dangers, dans les afflictions, dans toutes les affaires pénibles et ardues, ils ont toujours à la bouche le nom magique du bokle (saint).
Les pèlerins qui se rendent dans le Thibet ne manquent jamais de visiter Djachi-Loumbo, d'aller se prosterner aux pieds du saint par excellence, el de lui présenter leurs offrandes. On ne saurait se faire une idée des sommes énormes que les caravanes tartares lui apportent annuellement. En retour des lingots d'or et d'argent qu'il enferme dans ses coffres, le bandchan fait distribuer à ses adorateurs des lambeaux de ses vieux habits, des chiffons de papier où sont imprimées des sentences en mongol ou en thibétain, des statuettes eu terre cuite, et des pilules rouges d'une infaillible efficacité contre toute espèce de maladies. Les pèlerins reçoivent avec vénération toutes ces niaiseries, el les déposent religieusement dans un sachet qu'ils portent toujours suspendu à leur cou.
Ceux qui font le pèlerinage de Djachi-Loumbo, séculiers ou lamas, hommes ou femmes, tout le monde se fait enrôler dans la confrérie des kélans, instituée par le bandchan-remboutchi. Presque tous les bouddhistes aspirent au bonheur de devenir membres de cette association, qui pourra fort bien un jour faire naître dans la Haute-Asie quelque grave événement. Tous les esprits, du reste, sont vivement préoccupés, et pressentent pour l'avenir une grande cataslrophc.
Voici quelles sont les éli'anges prophéties qui circulent à ce sujet :
Quand le saint de Djachi-Loumbo, quand le bandchan-remboutchi sera mort, il ne transmigrera plus comme par le passé dans le Thibet ultérieur. Sa nouvelle incarnation ira s'opérer au nord de Lha-Ssa, dans les steppes habitées par les Ourianghaî, dans le pays nommé Thien-Clian-PéLou, entre les Montagnes célestes e{ les chaînes de V Allai, Pendant qu'il demeurera là quelques années inconnu, se préparant par la retraite, la prière et les bonnes œuvres, aux grands événements de l'avenir, la religion de Bouddha ira s'affaiblissant dans tous les cœurs; elle ne vivra plus qu'au sein de la confrérie de kélans. Dans ces jours malheureux, les Chinois deviendront influents dans le Thibet; il se répandront sur les montagnes et dans les vallées, et chercheront à s'emparer de l'empire du talé-lama. Mais cela ne durera que peu de temps. Il y aura un soulèvement général ; les Thibétains prendront les armes, et massacreront dans une seule journée tous les Chinois jeunes et vieux, sans qu'il soit donné a un seul de repasser les frontières.
Un an après cette sanglante journée, l'empereur chinois mettra sur pied de nombreux bataillons, et les fera marcher contre les Thibétains. Il y aura une réaction épouvantable ; le sang coulera à flots, les torrents en seront rougis, et les Chinois finiront par s'emparer du Thibet ; mais ce triomphe ne sera pas de longue durée. C'est alors que le bandchan-remboutchi manifestera sa puissance; il fera un appel à tous les kélans de la sainte association; ceux qui seront déjà morts reviendront à la vie, et ils se ren-
40 VOYAGE DAMS LE THIBËT.
dront lous ensemble dans une vaste plaine de Thien- Chan-Pé-Lou. Là le bandchan distribuera des flèches et des fusils à tout le monde, et fera de cette multitude une armée formidable dont il prendra lui-même le commandement. La confrérie des kélans marchera à la suite du saint par excellence, et se précipitera sur les Chinois, qui seront taillés en pièces. LeTliibet sera conquis, puis la Chine, puis la Tartarie, puis le vaste empire des Oros. Le bandchan sera proclamé souverain universel, et, sous sa sainte influence, le lamanisme refleurira bientôt : des lamaseries superbes s'élèveront de toute part , et le monde entier reconnaîtra la puissance infinie des prières bouddhiques. Ces prédictions, dont nous nous contentons de donner un simple résumé, sont racontées par tout le monde en détail, et dans les plus petites circonstances; mais ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que personne ne paraît douter de la certitude des événements qu'elles annoncent; chacun en parle comme d'une chose certaine et indubitable. Les Chinois résidant à Lha-Ssa semblent également ajouter foi à la prophétie, mais ils ont le bon esprit de ne pas trop s'en tracasser; ils espèrent que la débâcle arrivera fort tard, que d'ici là ils seront peut-être morts ou que du moins ils auront le temps de la voir venir. Pour ce qui est du bandchan-reraboulchi, il se prépare, dit-on, avec ardeur à cette grande révolution dont il doit être Tàme. Quoique déjà avancé en âge, il se livre souvent à des exercices militaires; tous les instants de la journée qui ne sont pas absorbés par ses hautes fonctions de bouddha vivant, il les utilise en se familiarisant ù son futur métier de généralissime des kélans. On pré-
lend qu'il lance Irès-bien une flèche, et qu'il se sert avec habileté de la lance et du fusil à mèche. Il nouirit de grands troupeaux de chevaux pour sa future cavalerie, et des meules de chiens énormes, qui, joignant une force prodigieuse à une intelligence supérieure, devront jouer un rôle important dans la grande armée de kélans.
Ces idées folles et extravagantes ont tellement pénétré dans les masses, et surtout dans Tesprit de ceux qui se sont enrôlés dans la confrérie des kélans, qu'elles pourraient fort bien un jour occasionner une révolution dans le Thibet. Ce n'est jamais vainement queles peuples se préoccupent ainsi de l'avenir. Après la mort du grand lama de Djachi-Lourobo, un aventurier audacieux n'aura qu'à se rendre dans le l'hien- Chan-Pé-Lou, puis se proclamer hardiment bandchanremboutchi et f:)ire un appel aux kélans...; il n'en faudra peut-être pas davantage pour soulever ces populations fanatiques.
Un résultat actuel et immédiat de cette confrérie des kélans, c'est de donner au bandchan-remboulchi une importance qui parait porter peu à peu atteinte à la suprématie du talé lama. Ce résultat est d'autant plus facile à obtenir que le souverain de Lha-Ssa est un enfant de neuf ans, et que ses trois prédécesseurs ont expiré de mort violente avant d'atteindre leur majorité, fixée par les lois à vingt ans. Le bandchanreniboutcbi, qui paraît être un homme habile et ambitieux, n'aura pas manqué, sans doute, d'utiliser cette période de quatre minorités, et de confisquer à son profit une partie de l'autorité spirituelle et temporelle du talé-lama.
La mort violente des Irois tuié-laina, prédécesseurs iinmédials de celui qui règne aujourd'hui, a donné naissance, dans Tannée 1844, à un événement donl le Thibet, la Tarlarie, la Chine même se sont vivement préoccupés, et qui, à cause de son importance, mérite peut-être qu'on en dise ici quelque chose.
Le phénomène inouï des Irois talé-lama, morts successivement à la fleur de leur âge, avait plongé la population de LhaSsa dans une morne consternation. Peu à peu, de sourdes rumeurs commencèrent à circuler, et bientôt on Gt entendre publiquement les mots de crime et d'assassinat. La chose alla si loin, qu'on racontait, dans les rues de la ville et dans les lamaseries, toutes les circonstances de ces funestes événements. On disait que le premier talé-lama avait été étranglé, le second écrasé par la toiture de sa chambre à coucher, et le troisième empoisonné avec ses nombreux parents, qui étaient venus s'établir à Lha-Ssa. Le lama supérieur de la grande lamaserie de Kaldan, qui était très-dévoué au talé-lama, avait aussi subi le même sort. La voix publique désignait le nomekhan comme auteur de tous ces attentats. Les quatre ministres n'en doutaient nullement et connaissaient toute la vérité; mais ils se trouvaient dans l'impuissance de venger la mort de leur souverain; ils étaient trop faibles pour lutter contre le nomekhan, qui était soutenu par des amis nombreux et puissants.
Ce nomekhan était Si-Fan, originaire de la princil^auté de Yatig-Tou-Sse ', dans la province du Ran-
» Voir lome ic, page 41 , ce qui a été dit des lou-see.
Sou. La suprême dignité de lou-sse était héréditaire dans sa famille, et un grand nombre de ses parents, établis à Lha Ssa depuis plusieurs générations, exerçaient une grande influence sur les affaires du Thibet. Le nomekhan de Yang-Tou-Sse était encore bien jeune quand il fut investi d'une autorité qui ne le cédait qu*à celle du talé-lama. On prétend que peu d'années après son élévation au pouvoir, il manifesta ses sentiments ambitieux et un désir effréné de domination. Il usa de ses grandes richesses et de TinOuence de ses parents pour s'entourer d'une clientèle qui lui fut entièrement dévouée. 11 s'appliqua spécialement à se créer des partisans parmi la classe des lamas, et, dans ce but, il prit sous sa protection immédiate la fameuse lamaserie de Sera, située à une demi-lieue de Lha-Ssa, et comptant plus de quinze mille religieux bouddhistes. Il la combla de ses faveurs, lui accorda des privilèges et des revenus immenses, et Gt placer, dans les diverses administrations, un grand nombre de ses créatures. Les lamas de Sera ne manquèrent pas de s'enthousiasmer pour le nomekhan; ils le regardèrent comme un saint du premier ordre, et Grent de ses perfections une nomenclature aussi étendue et aussi pompeuse que la nomenclature des perfections de Bouddha. Appuyé sur le parti puissant qu'il avait su se ménager, le nomekhan ne mit plus de bornes à ses projets de domination. Ce fut alors qu'il Gt périr successivement trois jeunes talé-lama, aGn de conserver entre ses mains le pouvoir de régent... Tel était le nomekhan de Yang-Tou-Sse, ou du moins c'esl ainsi qu'il nous fut représenté durant notre séjour à Lha- Ssa.
44 VOYAGE DAfiS LE THIBET.
Il n'élail pas aisé, comme on voit, de renverser un |)ersonnagc dont lu puissance était si solidement étayée. Les ministres kalons, ne pouvant combattre ouvertement le nomekhan qu'avec la perspective de succomber dans la lutte, prirent le parti de dissimuler, et de travailler néanmoins en secret à la ruine de cet homme exécrable. L'assemblée du houtouktou élut un nouveau talé-lama, ou plutôt désigna Fenfant dans le corps duquel Tâme du bouddha vivant avait transmigré. Il fut intronisé au sommet du Bouddha- La. Le nomekhan, comme tons les autres dignitaires, alla se proslerner à ses pieds, Fadora très-dévotement, mais sans doute se promettant bien in peiio de le faire transmigrer une quatrième fois quand il le jugerait opportun.
Leskalonsprirenl secrètement des mesures pour prévenir une nouvellecatastrophe. Us s*entendirenlavec le bandchan-remboutchi de Djachi-Loumbo, et il fut convenu que, pour arrêter les projets infâmes du nomekhan, il fallait lui opposer la puissance irrésistible de Tempereur de Chine. Une requête fut donc rédigée et signée par le bandchan et les quatre kalons, puis envoyée secrètement à Péking par l'ambassade de 1844.
Pour trois raisons principales, le gouvernement de Péking ne pouvait se dispenser d'accorder aux Thibétains la protection qu'ils lui demandaient en cette grave circonstance. D'abord la dynastie tartare-manlchoue s'était solennellement déclarée protectrice du talé-lama; en second lieu, le nomekhan, en tant qu'originaire de Yang-Tou-Sse, dans la province de Kao- Sou, était en quelque sorte justiciable de l'empereur chinois; enfin, politiquement parlant, c'était, pour la
cour de Péking, une excellente occasion d'établir son inSuence dans le Thibel, et d*y réaliser ses projets d'usurpation.
La requête envoyée à Péking par le bandchan-remboutchi et les quatre kalons fut reçue avec foute la faveur désirable. On songea aussitôt à Taire partir pour Lha-Ssa un ambassadeur d'une énergie et d'une prudence capables de renverser la puissance du nomekban. L'empereur jeta les yeux sur le mandarin Ki'Chan, et le chargea de cette mission difficile.
Avant d'aller plus loin, il ne sera peut-être pas superflu de faire connaître ce Ki-Chan, personnage trèscélèbre en Chine, et qui a joué un rôle important dans l'affaire des Anglais, à Canton. Ki-Chan est Tarlare- Manlchou d'origine; il a commencé sa carrière par être écrivain dans un des six grands tribunaux de Péking. Sa rare capacité ne tarda point à le faire remarquer, et quoiqu'il fût encore bien jeune, il monta rapidement les divers degrés de la magistrature. A l'âge de vingt-deux ans, il était gouverneur de la province du Ho-Nan; à vingt-cinq ans, il en fut viceroi; mais il fut dégradé de cette charge, pour n'avoir pas su prévoir et arrêter un débordement du fleuve Jaune, qui causa de grands désastres dans la province qui lui avait été conGée. Sa disgrâce ne dura pas longtemps; il fut réintégré dans sa dignité première, et envoyé tour à tour, en qualité de vice-roi, dans les provinces du Chang-Tong, du Sse-Tcliouen et du Pé-Tche-Lg, Il fut décoré du globule rouge, de la plume de paon et de la tunique jaune, avec le titre de heou-gé (prince impérial). Enfin, il fut nommé tchoung-iang, dignité la plus grande à laquelle un mandarin puisse jamais