‹ Souvenirs d'un voyage en Abyssinie (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · D'UN AMI DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

D'UN AMI DE L'AUTEUR

Vers le mois de septembre 4849, onde mes amis de vingt ans, Hadji-Abd-el-Hamid-Bey, dont j'ai publié le Voyage en Arabie, me dit tout à coup, en fumant son ou sa chibouque (je ne sais pas trop si chibouque est du masculin ou du féminin) :

— Mon cher Alexandre, il faut que vous me permettiez de vous présenter deux amis à moi.

— Présentez.

— Quand cela ?

— Quand vous voudrez.

— Demain ?

— Demain.

Et iî se remit à fumer son ou sa chibouque.

2^VrXfl

Il va sans dire que je ne lui demandai même pas quels étaient ses amis, et que lui, de son côté, avec ses habitudes pythagoriciennes à l'endroit du silence, ne jugea pas à propos d'ajouter un mot à ce qu'il avait dit.

Le lendemain, il me présenta deux hommes à la tournure militaire, avec des redingotes noires boutonnées du collet à la ceinture, et coiffés de chacbias rouges; on eût juré deux officiers égyptiens, et le bâle qui couvrait leur visage ajoutait encore à la ressemblance.

C'étaient deux hardis voyageurs nommés Arnaud et Vayssières.

Hadji-Abd-el-Hamid-Bey les avait connus tous deux sur les bords de la mer Rouge.

Il avait rencontre Arnaud trois rois.

La première, à Djeddah, où celui-ci faisait un petit commerce d'épiceries, de compte à demi avec un Italien.

Les deux associés vendaient surtout des bougies.

On sait que la cire est extrêmement commune dans l'Yémen.

Arnaud était depuis 1833 dans ces contrées. Il avait été attaché, comme pharmacien, à l'un des deux régiments de ligne qu'Ibrahim-Pacha le Petit, neveu de Méhémet-Ali, avait conduits à son frtre Achmet-Pacha, à Djeddah.

La débâcle égyptienne de 4840 avait eu lieu, et Arnaud, se trouvant tout posté, avait résolu de rester dans le pays.

En conséquence, il s'était, comme nous l'avons dit, établi à Djeddab.

Mais cet établissement n'était que provisoire. Arnaud, voyageur-né, voulait tout simplement aller où aucun Européen n'était allé avant lui : à Saba.

Que voulez- vous! les voyageurs ont de ces idées-là. 11 avait lu dans la Bible te voyage de la belle Nicaulis à Jérusalem, et voulait absolument voir les ruines de la capitale de celte reine enthousiaste, qui avait fait cinq cents lieues pour admirer l'auteur de VEccîésiaste et du Cantique des cantiques.

Or, ce n'était pas commode d'aller à Saba. Jusque-là, beaucoup de voyageurs étaient partis, mais aucun n'était encore revenu.

Un beau jour, Arnaud vint faire ses adieux à Hadji-Abd-el-Hamid-Bey, — qui, lui, s'apprêtait à aller à la Mecque, — et partit.

Un an après, Hadji-Abd-el-Hamid-Bey retrouva Arnaud à Hodéida.

Arnaud revenait de Saba, où, dix fois, il avait failli laisser sa peau ; il en rapportait des inscriptions contemporaines du roi Salomon, qu'il avait prises sur des ruines à l'aide d'un papier mouillé

et d'une brosse, et l'alphabet hamyarite, c'est-àdire de la première race arabe.

Il ramenait, en outre, un âne hermaphrodite qu'il avait rencontré sur son chemin, et qui est aujourd'hui au jardin des Plantes.

Il était presque aveugle, et, pour ne pas mourir de faim, cachait avec soin ses inscriptions, montrait son âne et vendait des bougies.

Arnaud retournait à Djeddah; Hadji-Abd-el- Hamid-Bey allait à Mascate.

Ils se quittèrent comme les oiseaux voyageurs, l'un allant à l'est, l'autre au nord.

Un an après, ils se retrouvèrent pour la troisième fois à Arkeeko.

Cette fois, Arnaud était avec Vayssières.

Quelques jours après avoir quitté Hadji-Abdel-Hamid-Bey à Hodéida, Arnaud avait failli être assassiné.

Un derviche, usant du privilège qu'ont les derviches de ne rien payer, s'était approché de la petite boutique d'Arnaud et avait voulu faire une rafle de ses bougies.

Arnaud, qui ne partageait pas les préjugés religieux des Arabes à l'égard du saint homme; lui avait donné de son bâton sur les doigts.

Le derviche s'était retiré en menaçant Arnaud ; mais celui-ci n'avait pas fait le moindre cas des menaces du derviche : — un homme qui arrive de

Saba, qui a pris, au milieu des coups de fusil, les inscriptions du palais de la reine Nicaulis; un homme qui rapporte l'alphabet hamyarite, qui ramène un phénomène comme un âne hermaphrodite, peut bien se permettre de donner de la baguette sur les doigts d'un derviche voleur.

C'était son avis du moins.

Quant à avoir peur, Arnaud était un de ces hommes qui n'ont peur de rien, et il regardait un derviche comme moins que rien.

Mais, quand un derviche a promis de se venger, il se venge.

Depuis quelque temps, on signalait des incendies aux environs d'Hodéida.

Le derviche accusa Arnaud d'être l'incendiaire, et, un beau jour, toute la population se rua sur Arnaud, dans la louable intention d'écharper ce . chien de chrétien qui mettait le feu aux douars arabes.

Par bonheur, Arnaud trouva, au milieu de toute cette tourbe d'assassins, un homme qui le prit sous sa protection et l'abrita sous son toit, — lui, ses inscriptions, son alphabet et son âne.

Quant à ses bougies, Arnaud dut en faire son deuil.

Ce brave homme était le chef de la douane, Hadji-Yusuf.

Le soir, tandis qu'on illuminait la ville avec les i. 2

bougies de notre voyageur, Hadji-Yusuf, le faisait embarquer, — lui, ses inscriptions, son alphabet et son âne.

Arnaud arriva sans encombre à Djeddah, et montra son triple trésor à notre consul, M. Fresnel.

Le savant orientaliste, qui a consacré sa vie à la science archéologique, reconnut tout le prix de la cargaison d'Arnaud. 11 lui facilita les moyens de passer à Alexandrie, le recommanda à qui de droit, et les inscriptions, l'alphabet et l'âne partirent pour la France.

Ce que sont devenus les inscriptions et l'alphabet, je n'en sais rien ; quel geai s'est paré des plumes du paon, je l'ignore.

Quant à l'âne, il est, je le répète, au jardin des Plantes, où l'on peut le voir tous les jours, l'été, de dix heures du matin à quatre heures du soir, l'hiver, de midi à deux heures.

A Alexandrie, Arnaud avait fait connaissance avec Vayssières.

Ah ! pour cette fois, c'était bien le compagnon qu'il lui fallait.

Aussi se lièrent-ils, et partirent-ils ensemble. Il ne s'agissait pas moins que de traverser l'Abyssinie, et de remonter le Nij jusqu'au Bahr-el- Abiad.

lis étaient revenus à Djeddah; de Djeddah, ils

AVANT-PROPOS. i l

s'étaient embarqués pour Massouab, et, de Massouah, ils avaient gagné Arkeeko.

Puis une troisième fois ils s'étaient séparés.

Hadji-Abd-el-Hamid-Bey était revenu à Paris.

Eux étaient partis pour Gondar.

Ce qui les empêcha d'aller cette fois à Gondar, les lecteurs le verront dans le voyage de Vayssières. Je dis cette fois, car Vayssières y est allé depuis.

Enfin, les trois compagnons venaient de se retrouver à Paris.

C'était donc Arnaud et Vayssières que Hadji- Abd-el-Hamid-Bey m'avait demandé la permission de me présenter, et qu'il me présenta effectivement comme je l'ai dit, le lendemain du jour où il m'avait demandé cette permission.

Arnaud pouvait avoir quarante ans. Il était d'un caractère sombre et mélancolique, avait la vue très-fatiguée et parlait peu, comme tous les grands fumeurs d'opium, mâcheurs de kâq, mangeurs de hachich.

Vayssières avait trente à trente-deux ans. Originaire de l'Aveyron, il avait toutes les qualités du Méridional : il était vif, ardent, spirituel, pittoresque, courageux jusqu'à la témérité, et, ce qui le liait avec moi du Jien indissoluble de la sympathie, chasseur enragé.

Tous deux venaient de rapporter à Paris une

prodigieuse collection de quadrupèdes, d'oiseaux et de végétaux, et, dans chaque genre, des espèces nouvelles.

Ils avaient d'abord eu l'espoir de vendre leur collection au jardin des Plantes, mais le jardin des Plantes était si pauvre alors, qu'il leur fallut renoncer à cet espoir.

La collection fut vendue par fractions à des empailleurs des boulevards et des quais.

Je lis ce que je pus à cette époque pour obtenir une mission ou tout au moins un encouragement pour eux. Je n'y réussis point.

Arnaud, fatigué, malade, découragé, renonça aux voyages et se retira à Philippeville, près de son frère.

Vayssières, plus jeune, plus vigoureux, plus opiniâtre, résolut de tenter seul et avec ses propres ressources ce grand voyage, celte périlleuse excursion qu'il perdait l'espoir de faire avec un compagnon aimé.

Un beau jour, il partit, me laissant trois petites gazelles corines, grosses comme des levrettes de la plus petite espèce ; deux défenses de sanglier, de six à huit pouces de long, et un poignard abyssinien, que l'on m'a naturellement pris comme on me prend tout.

Ces objets étaient accompagnés d'une lettre.

La lettre contenait ces quelques mots :

« Mon cher monsieur Dumas,

» Merci de votre bon accueil et de toutes les peines inutiles que vous vous êtes données pour nous.

» Je vois bien qu'il n'y a rien à faire en ce moment-ci en France. Je retourne donc en Abyssinie.

» Cette fois, je vous jure que je ne reviendrai pas sans avoir tué des girafes dans le Kordofan et des hippopotames sur le fleuve Blanc.

» Après cela, je ne vous réponds pas de revenir.

» Mais, si je reviens, soyez tranquille : vous serez le premier, après mon frère, à qui je donnerai de mes nouvelles.

» Au revoir! peut-être adieu!

« A. Vayssières. »

Cinq ans s'étaient écoulés; je m'étais dix fois informé de Vayssières. Les uns m'avaient dit qu'il était en Afrique, les autres, en Mésopotamie, lorsque, il y a un mois à peu près, je reçus cette

lettre :

« Espalion, 17 octobre 1856.

» Cher monsieur dumas,

» Vous avez pensé à Arnaud et à moi, c'est-àdire à des gens qui étaient à un millier de lieues de

vous; c'est assez beau au milieu de votre vie de travail et d'agitation pour que nous vous en remerciions.

« Je ne sais si Arnaud s'est acquitté de ce devoir ; en tout cas, je m'en acquitte pour moi et pour lui.

» D'un autre côté, je puis vous dire une chose : c'est que, moi aussi, je pensais à vous, non pas en Mésopotamie, où vous me croyiez, mais sur les bords du 0euve Blanc, d'où j'arrive.

» Je compte y retourner au mois de novembre prochain.

» J'ai passé quatre ans dans le Soudan. Le Soudan est bien peu connu ; le fleuve Blanc ne l'est pas du tout. Il en existe une carte, c'est vrai, mais tout à fait incomplète.

» Vous qui aimez les chasses et les aventures, vous eussiez été avec moi au comble de vos vœux.

« Comment je suis revenu, comment je vous écris, je n'en sais rien. Si j'avais la fatuité de croire que la Providence s'occupe de moi, je vous dirais que c'est par un miracle de la Providence.

» Attaqué une fois chez les Arabes nomades, je suis parvenu à sauver nia tête; mais je n'ai sauvé ni mes habits, ni mes armes, ni mon argent, et je me suis trouvé nu au fond d'immenses forêts, à cent lieues au moins de la première ville où j'espérais trouver du secours.

» Sur les bords du fleuve Blanc, j'ai lutté un

jour tout entier contre des milliers de nègres, qui ont dû enfin, à leur grand regret, se résigner à me laisser passer, moi et mon fusil, —je devrais dire, pour faire honneur à qui de droit, mon fusil et moi.

» Sur un autre point, j'ai été leur prisonnier pendant trois jours, je me trompe, pendant trois siècles.

» Je me suis acharné durant des mois entiers à la poursuite d'immenses troupeaux d'éléphants, que décimait ma carabine.

» En un mot, j'ai chassé longtemps aux buffles, aux rhinocéros, aux hippopotames qui pullulent dans les eaux d'une douzaine de fleuves qui n'ont pas même de nom sur la carte.

» Quant aux girafes, à l'existence si longtemps et si obstinément contestée du temps de mon prédécesseur Levaillant, j'en ai tué à ne plus prendre la peine de les compter; ce que j'avais commencé à faire.

» Eh bien, cher monsieur Dumas, la preuve que je pensais à vous, c'est que, dans une série de lettres, je vous ai raconté toutes ces chasses.

» Vous recevrez un gros rouleau; si vous le croyez digne de la publicité, livrez-le aux lecteurs. Vous savez que je ne fais pas de conditions avec vous.

» Votre tout dévoué et reconnaissant, » Vâyssiêres. »

Je répondis le jour même:

« Mon cher Vayssières,

» Envoyez-mot votre manuscrit, et suivez-le d'aussi près que possible. Je meurs d'envie de vous lire, et me promets une grande joie à vous serrer la main.

» J'attends d'abord vos pages, vous ensuite.

Venez.

» A vous de cœur.

» Al. Dumas. »

Six jours après, je recevais cette nouveNe lettre de Vayssières :

« Espalion, 22 octobre 1856.

» Mon cher monsieur Dumas,

» Je remets aujourd'hui aux messageries une petite liasse à votre adresse. Elle contient cent cinquante ou cent soixante feuillets de papier.

» Je 1<* ai relus avant de vous les envoyer, et il est inutile de vous dire que je les ai relus avec la même impartialité que s'ils eussent été remplis par une autre plume que la mienne. Remanié par vous, il sortira, je l'espère, de tout ce fatras quelque chose de bon.

» Vous trouverez, sans doute, bien souvent que les transitions manquent ou ne sont pas assez indiquées. Souvent aussi la forme vous paraîtra médiocre. La division des chapitres n'est pas toujours bien tranchée : à ce propos, je me rappelle que ce travail avait été commencé pour une revue ; mais la rigide dame avait son cadre dans lequel il fallait s'enfermer. Cela me fut tout simplement impossible ; il me semblait que feu M. Procuste m'allongeait le cou ou me raccourcissait les jambes à la mesure du fameux lit que vous savez.

» Je renonçai à l'honneur d'être imprimé dans la susdite revue, et, à partir de ce moment, ma plume alla toute seule, si bien que je crus que je ne parviendrais jamais à l'arrêter.

» Je partirai d'Espalion le 3 novembre prochain : d'ici là, une fois que vous aurez jeté un coup d'œil sur mes paperasses, soyez donc assez bon pour m'en écrire deux mots ; dans tous les cas, en décembre vous recevrez quelque chose sur le fleuve Blanc.

» Adieu, mon cher monsieur Dumas, et croyezmoi votre bien dévoué,

» A. V'vsSIÈRES. »

Par malheur, cette lettre amena un quiproquo.

Gomme vous le voyez, Vayssières me dit qu'il

partira d'Espalion le 3 novembre. Je crus que c'é-

18 AVANTrPROPOS.

lait pour Paris. Je lus ce qu'il appelait ses paperasses. J'y trouvai ce que je m'attendais à y trouver du reste, un récit vivant, animé, pittoresque, plein de mouvement, d'aventures; du paysage à la plume, des chasses à empêcher Gérard de dormir. Je me gardai d'ajouter ou de retrancher une ligne, à une œuvre qui portait le cachet d'une si puissante originalité, et j'attendis que Vayssières arri vât pour lui en donner mon avis.

Ce n'était pas pour Paris que l'infatigable voyageur devait partir, c'était pour Alexandrie.

Le 5 novembre, je reçus cette dernière lettre :

« Espalion, 3 novembre 1856, « Mon cher monsieur Dumas,

« Le 20 octobre dernier, j'ai eu Phonneur de vous adresser, par les messageries, un paquet de papiers que je vous annonçais d'ailleurs par une lettre portant la même date.

» Ce paquet vous est-il parvenu, et trouvezvous que le contenu vaille la peine que vous vous en occupiez?

» Je comptais presque sur une réponse à ces deux questions avant mon départ, qui aura lieu le 4. Le 8, je quitterai Marseille et serais bien aise que vous voulussiez bien m'écrire deux mots à ce sujet sous le couvert de mon frère.

AVANT-PROPOS. i9

» Dans le cas où vous publieriez, et il est bien entendu que je vous donne tout pouvoir pour cela, soyez assez bon pour faire tenir un exemplaire à mon frère; dans le- cas contraire, veuillez lui envoyer toutes mes paperasses, et lui dire si je dois vous faire passer ce qui est relatif à mes courses dans le Soudan et le Babr-el-Abiad.

» Adieu, mon bien cher monsieur Dumas, et croyez-moi, je vous prie, votre tout dévoué,

« A. Vayssières. »

Je le crois bien, mon cher voyageur, que vous devez m'envoyer vos paperasses. Ne vous en faites pas faute, quelque part que vous lisiez ces lignes, et je vous réponds que vos paperasses auront du succès.

Que le public juge plutôt!

Alex. Dumas.*

Le littoral abyssin de la mer Rouge est peut-être une des plus curieuses parties de l'Afrique, et pourtant le nombre est bien petit des voyageurs que la curiosité ou l'amour de la science entraîne vers ces régions mystérieuses, si dignes d'attirer l'attention de l'Europe.

C'est à des Français surtout qu'on doit les plus récentes et les plus complètes notions sur les terres inexplorées qui touchent d'un côté au golfe Arabique, de l'autre à i'Abyssinie centrale. Ainsi,

tandis que M. Rocbet d'Héricourt visitait à plusieurs reprises le royaume du Choa, un autre voyageur, ancien officier de l'armée égyptienne, M. Arnaud, pénétrait, de 1843 à 1844, dans le pays des Sabéens, séjournait dans la ville arabe de Mareb, et y recueillait de nombreux documents sur l'ancienne peuplade des Hamyarites, dont la civilisation a laissé des traces si profondes dans cette partie de PYémen. Au Caire,— où, grâce à la bienveillante protection du docteur Clot-Bey, je séjournais depuis trois ans comme attaché à l'administration militaire du pacha, — le hasard m'avait fait connaître M. Arnaud, revenu du pays des Sabéens à travers mille dangers, et néanmoins fort impatient d'y retourner. J'avais écouté les récits de l'intrépide voyageur, j'avais lu le commentaire publié sur ses travaux par un savant orientaliste, M. Fulgence Fresnel, et j'avoue que je comprenais, que je partageais même l'élan qui le poussait vers les solitudes de l'Arabie.

Un beau jour, s'offrit l'occasion tant attendue de réaliser les projets de voyage en commun que nous ne cessions pas de faire depuis notre rencontre au Caire. Une mission scientifique du gouvernement français faisait au courageux explorateur du pays de Saba un devoir de retourner sur les bords de la mer Rouge et d'étudier en détail les monuments hamyarites. Nous convînmes de partir

EN ABYSSIXIE. 23

ensemble ; et nos préparatifs furent bientôt faits ; mais, après an court séjour dans l'Yémen,des circonstances imprévues nous forcèrent de chercher lin refuge sur le littoral africain, et c'est ainsi que nous fîmes un séjour assez long dans un pays fort peu connu.

Le 18 janvier 1848, au coucher du soleil et en dépit de la mousson de l'hémisphère austral, qui régnait alors dans toute sa violence, nous quittâmes Hodéida pour Massouah, le littoral arabe de la mer Rouge pour le littoral africain, montés sur une barque non pontée et chargée à couler. Malgré les efforts de nos matelots, ce ne fut qu'à l'aube que notre barque put s'éloigner de la côte. Dès lors, nous entrions décidément dans toutes les émotions de la vie de voyage, telle qu'on ne peut la connaître qu'au milieu des solitudes les plus inhospitalières de l'Afrique orientale.

Nous avions appareillé aux premières lueurs de l'aube. La brise avait un peu molli, et, bien que la houle fut toujours très-grosse, tout alla assez bien jusque vers dix heures du malin. Notre nakoudah (capitaine), d'ailleurs habile marin pour un Arabe, persistait à suivre la route directe, c'est-à-dire à aller reconnaître la terre d'Afrique un peu au sud de l'archipel de Dahlâk, et à remonter ensuite par le détroit qui sépare cet amas d'îles de la terre ferme. Nous eûmes beau lui faire observer que la

ligne droite n'est pas toujours le plus court chemin d'un point à un autre, même en mer; il ne céda que lorsqu'un terrible auxiliaire vint à notre aide : la tempête.

Deux heures avant midi, la brise, déjà si âpre, fraîchit encore. La - mer devint épouvantable. Fouettées par l'orage, les vagues bouillonnaient et se couvraient d'une écume blanche qui, balayée par le vent, flottait en tourbillons grisâtres à la surface des eaux. Quand une lame venait à frôler un peu notre malheureuse barque, le choc suffisait pour arrêter un moment sa course , et l'homme qui tenait la barre du gouvernail avait besoin de toute son adresse, de toute sa vigilance pour éviter que le flot ne nous heurtât en plein. Malgré tous ses efforts, de larges éclaboussures venaient à chaque minute nous inonder d'une eau glaciale. Ces petits accidents ne pouvaient tarder à être suivis d'autres plus graves. Un moment d'inattention de la part du timonier suffisait pour jeter à bord des barriques d'eau qui, en imbibant le coton dont la barque était' chargée, devaient en doubler le poids. Ce cas échéant, il ne restait qu'à sacrifier la cargaison, et il était douteux que nos efforts réunis parvinssent à déplacer une seule de ces énormes balles pesant près de deux milliers : nous n'étions que sept ou huit hommes à bord, plus cinq ou six enfants.

Les marins, réunis à l'arrière de la sa'ia , re-

doublaient de ferveur; on chanta de pieux cantiques qui n'avaient pas moins de cinquante strophes; vinrent ensuite les oraisons, dont quelques-unes n'étaient pas autre chose qu'une malédiction sur les infidèles, ce qui nous touchait bien un peu ; puis ce fut le tour des maximes tirées des livres saints, des invocations aux cheiks plus particulièrement révérés. Tout cela se croisait dans un pêle-mêle étrange que nous ne pouvons comparer qu'aux cris confus que, par un coup de vent, poussent les oiseaux de mer réfugiés sur la crête des récifs.

— Tout-Puissant î qui d'un souffle éteindras le soleil à la fin des âges 1 s'écriait l'un.

— cheik Abd-el-Kader-el- Djeilani (4), protecteur des mariniers, intercède pour nous! reprenait un autre.

— Je cherche un abri auprès de Dieu depuis l'aube! murmurait un troisième.

— Délivre-moi de l'abîme, bienheureux cheik Saïd, disait un homme de Massouah, et, dès que mon pied touchera la terre, je te sacrifierai le plus beau mouton du pays !

— Et moi, je ferai blanchir à neuf la coupole

(1) Saint en grand honneur chez les marins musulmans-, son tombeau est sur une des lies du golfe Persiquc.

sous laquelle reposent tes ossements ! ajoutait un dernier suppliant.

Tous ces vœux , toutes ces prières n'apaisaient ni la brise, qui augmentait encore, ni la mer, qui grossissait toujours : le nakoudah interrogeait l'espace avec anxiété.

• Quant à nous, il ne nous vint pas même à l'esprit do songer à nous rappeler quelques bribes de nos patenôtres ; mais nous n'étions pas beaucoup plus calmes que l'équipage. Deux ou trois barques venant de la côte d'Afrique passèrent à côté de notre saïa, en nous envoyant le salut d'usage, qui se perdit dans le bruit de la tempête ; au-dessus de nos têtes, des milliers d'oiseaux de mer fuyaient devant la rafale et regagnaient la terre : nous nous surprîmes a suivre tristement de l'œil ces voiles et ces goëlands au vol rapide, qui disparurent bientôt dans la brume. Un de nous pourtant ayant laissé échapper je ne sais quelle mauvaise plaisanterie sur les diseurs de litanies qui nous entouraient, nous ne pûmes nous empêcher de sourire; mais presque aussitôt nous remarquâmes que les musulmans fixaient sur nous des regards farouches, et l'épi thè te de koufar (païens) dont nous gratifiait un marchand d'esclaves (djellab) vint même jusqu'à nos oreilles.

— Si c'est de nous que tu parle» sur ce tqn-là, lui dit mon compagnon, lu cours risque de faire le

EN AUYSSINIE. 27

plongeon avant les autres, et d'avoir ainsi la première place au bain.

Le djellab baissa hypocritement les yeux et prétendit que l'épithètç dont il s'était servi n'était pas .Je moins du monde à notre adresse. Cet incident n'eut pas d'autres suites; nous étions assez bien armés pour imposer au besoin à tout l'équipage.

Jusqu'à ce moment,, le nak'oudah s'était obstiné à lutter contre le temps ; bientôt un nouveau péril vint ajouter à la gravité de notre position. Tout à coup, un matelot s'élança vers une immense chaudière de cuivre, qu'il se mit à battre comme un tam-tam avec le manche de son couteau, et autour de nous chacun prononça la formule par laquelle tout musulman invoque le secours de Dieu à l'approche d'un danger imminent : Allah akbar (Dieu est grand!)

Ne comprenant rien ni à cette musique, ni à cette subite recrudescence de peur, nous nous décidâmes à quitter un moment l'abri que nous nous étions fait entre deux balles de coton.

Quatre baleines, deux fois plus grosses que toute notre barque, jouaient à vingt ou trente brasses de nous; par moments, elles flottaient dans une immobilité parfaite, cl je comprenais qu'à la rigueur Sindbad le marin eût pu prendre leur énorme croupe pour une île ; puis, d'un bond, elles s'élançaient sur les vagues,*qui les emportaient sur leur

dos. D'autres fois, elles disparaissaient pour revenir encore à la surface, ainsi qu'un écueil que la mer rejetterait de son sein, lançant par leur évent un jet d'eau qui se courbait sous l'effort de la brise et se perdait en une rosée imperceptible. Quelquefois leur masse gigantesque s'élevait au-dessus des ondes, s'en détachait complètement par un puissant coup de queue, parcourait dans l'air un espace de plus de soixante pieds, et retombait sur la lame, qui s'écrasait sous cet énorme poids avec un bruit pareil à un coup de canon. Alors, le point par lequel les monstrueux animaux quittaient l'élément liquide demeurait un moment ouvert comme le cratère d'un volcan, et au-dessus de celui par lequel ils regagnaient l'abîme s'établissait un tourbillon où la houle venait s'engouffrer avec fracas.

Chacun s'empressa d'imiter l'homme au chaudron, et ce fut bientôt un vacarme assourdissant auquel s'ajouta le bruit de quelques coups de fusil que nous crûmes devoir tirer en l'air; nous n'osions viser les majestueux léviathans, de peur qu'ils ne gardassent rancune de quelques grains de plomb qui auraient pu pénétrer jusqu'à leur cuirasse de lard.

Quand elles eurent assez du concert dont on les régalait, les baleines s'éloignèrent, et nous virâmes de bord , le nakoudah prétendant que l'apparition

de ces animaux pronostiquait quoique malheur. Longtemps encore nous pûmes les voir bondir sur la lame.

— Dieu soit loué! s'écrièrent les marins; nous venons de réchapper belle!

— Est-ce donc si dangereux? demandâmesnous.

— Si c'est dangereux! répondit le patron; je le crois bien ! mais rien qu'en se frottant contre la saia, le bouthan (1) nous eût chavirés!

Vers les trois heures de l'après-midi, nous vîmes enfin la cime d'une montagne apparaître au-dessus des flots. Pour nous, si éloignée que fût la terre, sa vue nous rassurait : c'était un ami qui avait l'air de venir à nous.

Peu à peu, la montagne grandit ; en une demiheure, elle devint distincte, et bientôt se montrèrent les dunes jaunes qui entouraient sa base. Nous faisions route sur la pointe sud de l'île de Camaran, et, deux heures plus tard, nous passions à côté d'îlots placés un peu en avant du canal étroit et toujours calme qui sépare la grande île de la côte. A cette heure, les bancs de sable étaient littéralement couverts d'oiseaux, et de tous les points du ciel arrivaient encore des nuées de mouettes.

(1) Nom arabe de la baleine, qui a évidemment la même racine que léviathan.

Des milliers d'ailes battaient l'air, ou s'ouvraient sans se refermer, comme pour accaparer une place plus large sur la grève. Nous pouvions entendre les bruyantes clameurs qui partaient de chacune de ces babels aériennes : les goélands se lamentaient ou aboyaient comme des* chiens enroues; les hérons, les butors, les aigrettes, jetaient leur cri étrange; les pélicans faisaient entendre une voix, plus grave ; les courlis sifflaient une longue plainte, et le bruit du vent et des vagues servait de base harmonique à cette tempête de notes aigres et tristes.

Le dernier rayon du soleil vint dorer les falaises blanches de la côte, et joua sur les élégantes cimes de quelques dattiers et d'un bouquet ùedoums qui avaient poussé dans le sable; puis cette lumière pourpre, tombant sur les mille facettes des flots, sema d'étincelles rouges leur azur sombre, ou se décomposa à travers les molécules aqueuses arrachées par te vent à la crête de chaque lame; alors, on put voir des myriades d'arcs-en-ciel éphémères dansant à la surface de la mer.

Une heure plus tard, les dernières bouffées de la tempête qili allait s'assoupir nous poussaient dans le port de Camaran, où nous mouillâmes.

La petite rade était tranquille; quelques sambouks dormaient près de nous sur leurs ancres; une ou deux lumières brillaient au fond du village

ou aux meurtrières de la vieille forteresse qui garde l'île. Sur la rive, un groupe d'hommes assis en cercle chantaient à l'unisson des paroles en une langue inconnue qu'accompagnait une flûte de roseau, tandis que le tambourin et de grandes crotales en fer marquaient la mesure de celte musique sauvage, mais non sans grâce et sans caractère. Un autre groupe dansait : c'étaient de malheureux esclaves noirs que les danses nationales et les chansons de leur* pays consolaient de leurs durs labeurs.

Comme, pendant toute cette terrible journée, nous n'avions eu que du pain pour toute pitance, et que nous n'avions promis à aucun saint de nous résigner à la même chair, nous prîmes nos fusils, et nous nous fîmes conduire à terre.

A cinquante pas de notre mouillage, une langue de sable empiétait sur les eaux de la rade. Dans un précédent séjour de près d'un mois à Camaran, nous avions eu l'occasion de remarquer que cette presqu'île en miniature est, tant que le flot monte, la retraite d'innombrables volées de tourne-pierre, de court-vite, de bécasseaux, etc. Deux coups de fusil, tirés à raser la terre, firent envoler tous ces pauvres oiseaux, dont l'effroi se traduisit par de longs cris, et nous courûmes ramasser nos victimes. Nous eûmes à rejeter quelques mouettes coupables de s'être trouvées en trop bonne corn-

pagnie, et le reste, plumé, frotté d'un peu de beurre, et disposé le long d'une baguette , fut cuit à point en quelques minutes. 11 avait été convenu que nous ne ferions qu'un seul et même repas du déjeuner et du dîner, et l'air de la mer ayant singulièrement aiguisé notre appétit, toute notre chasse y passa. II y a plus : afin de n'avoir pas à partager avec les matelots, nous nous étions bien gardés de vider un seul de nos oiseaux. Aussi ceux des marins de l'équipage qui venaient épier nos apprêts culinaires, nous voyant recueillir soigneusement le sang et les intestins de notre gibier sur une tranche de pain couverte de beurre, s'en allaient en murmurant :

— Inhal dinkoum (que Dieu damne votre religion)!

Ces viandes étaient pour eux quelque -chose d'horriblement impur. Pour les consoler, nous promîmes de leur tuer, à la première occasion, un pélican à chair huileuse et dure.

L'équipage dut consacrer la journée du lendemain à boucher une voie d'eau qui eût suffi à nous faire couler en vingt-quatre heures. Il en existait

bien une roule d'autres ; mais le patron nous assura que ces avaries étaient d'une moindre gravité, et qu'en ayant le soin d'assécher la barque à peu près continuellement, nous pourrions arriver à Massouab sans encombre. .

Pour nous, nous passâmes cette journée à terre.

Quand nous entrâmes en chasse, une clarté douteuse commençait à peine à poindre à travers la brume, dernière trace de la tempête de la veille. A cette pâle lueur succéda une lumière rouge, et l'orbe solaire, masqué un instant par les hautes montagnes de l'Arabie, apparut enfin par une des dentelures de la crête ; puis ses rayons plus obliques effleurèrent chaque sommet, et y allumèrent comme une Xlamme, la masse de chaque piton demeurant encore plongée dans un milieu d'azur. Bientôt un torrent de lumière ruissela sur la déclivité de la chaîne et s'épandit sur la côte, sur la mer, sur l'île, dont chaque rocher participa à l'éblouissant éclat que le fluide céleste semait sur toutes choses. Alors, les oiseaux endormis sur les grèves s'éveillèrent pour prendre leur volet saluer de leurs cris de joie le lever de l'astre radieux. Les sambouks s'apprêtèrent à gagner le large ; de chacune des huttes du village s'échappa -une fumée bleue qui montait vers le ciel avec les chansons des matelots et des centaines d'alouettes babillardes. Un peu plus tard, une bouffée de vent ridait les

eaux de la rade, au fond desquelles un autre monde allait à son tour donner signe de vie. Deux requins, dont la nageoire dorsale déchirait la surface de Ja mer, chassaient devant eux un immense banc de poissons. A ce signal, des nuées d'oiseaux pêcheurs accoururent avec de longs cris, fouettant de leurs ailes les petites ondes dont les courbes mouvantes parcouraient toute la crique. Traqué par les requins et par les oiseaux, le banc de poissons courait toujours, suivi de la légion vorace, et un long sillon d'écume fouillé par des milliers de becs, coupé à chaque instant par le vigoureux élan des squales, marqua au loin son passage.

Un peu au nord de la petite baie qui esl le port actuel, entre deux promontoires couverts d'anciens tombeaux, à dix pas des ruines d'une bourgade détruite, s'ouvre une autre rade récemment abandonnée par la mer, dont le sol se prolonge sous les eaux par une pente si douce, que, presque sur tous les points, l'on peut s'avancer à plus d'un quart de lieue, sans avoir jamais de l'eau plus haut que le genou. Celle plage est habitée par de nombreuses tribus d'oiseaux, infatigables glaneurs qui se disputent les débris des corps marins abandonnés par le flot qui se retire. Des grèbes blancs et bleus courent, plongent, jouent et s'envolent pour revenir encore s'abattre sur la mer si calme; des spatules barbotent dans la vase ; des pélicans navi-

EN ABYSSIME. 35

guent en flottille et pèchent un fretin que des poissons plus grands chassent hors des eaux profondes. Plus loin, des flamants, debout sur Jeurs longues échasses, ont Pair, avec leurs ailes couleur de feu, d'un jet de flamme se mouvant à la surface de la mer.

Nous allâmes choisir notre déjeuner dans celte volière du bon Dieu, et, ce qui était plus difficile, essayer de tirer quelques flamants. Il fallait s'approcher à une distance convenable de ces longues rangées de phénicoptères, qui épiaient avec méfiance tous nos mouvements. Le hasard nous ayant fait rencontrer une planche provenant de quelque naufrage, sur laquelle nous attachâmes un gros fagot 'de broussailles, nous lançâmes à la mer ce radeau derrière lequel nous devions nous cacher, et qu'il n'y avait qu'à pousser tout doucement devant nous. Nous fîmes de notre mieux ; mais un malencontreux balancement du radeau vint déjouer notre plan de campagne au moment où nous allions surprendre le groupe éclatant sur lequel nous avions jeté notre dévolu. Nous ne pûmes tuer qu'un seul individu, lequel s'affaissa sous notre plomb, après avoir étendu de grandes ailes qui retombèrent impuissantes et s'étalèrent sur l'eau ainsi qu'une pièce de soie cramoisie; Il fallut renoncer à continuer notre chasse ; tout le reste de la bande avait subitement disparu, et la chaleur commençait

d'ailleurs à devenir intolérable. Aussi, après avoir tiré deux ou trois coups de fusil qui remplirent nos larges poches de menu gibier, nous reprîmes le chemin de la rade, où notre barque était à l'ancre.

Le lendemain, un peu avant le jour, on se remit en mer. Il ventait une brise faible qui tomba tout à fait quand nous fûmes par le travers d'un îlot que les Arabes appellent Oukeban.

Nous comptions profiter du premier souffle d'air pour traverser le canal, peu large en cet endroit; mais la barque était immobile, comme si nous eussions été à l'ancre; notre voile fasiail; la mer n'avait pas uji pli et étincelait sous les rayons du soleil comme un lac de plomb fondu. Ceux auxquels il est arrivé de faire un assez long voyage sur Un navire napolitain auront, à coup sûr, remarqué comme nous que, tant que la mer est belle, les matelots italiens semblent ne se souvenir du ciel que pour le blasphémer ; mais vienne l'ouragan avec son cortège de terreurs, et chacun se livre aux transports d'une piété fort édifiante. Alors, on allume dix cierges pour un sous le nez de la madone qui a sa niche à l'arrière, et les vœux de neuvaines, les promesses d'ex-voto faites à tous les saints succèdent brusquement aux chansons obscènes, aux jurons audacieux. Ce contraste, nous le retrouvions ici plus tranché encore.

. On se le rappelle, il y avait à notre bord un djel-

EN ÀBYSSINIE. • 37

lab de la côte Danakils des (1), qui ramenait dans son pays trois ou quatre jeunes tilles gailas et un petit nègre à peu près idiot : c'était le rebut de son troupeau d'esclaves dont il n'avait pu se débarrasser dans l'Yémen. Cet homme, si dévot Pavantveille, quand la tempête soulevait la mer, contait alors aux matelots sa vie passée. Il entrait dans ce récit d'atroces histoires d'enfants soumis à une horrible mutilation qui devait doubler ou tripler leur valeur, de hideuses scènes de débauche, d'effrayantes peintures des tourments auxquels sont soumises les caravanes d'esclaves dans leur long trajet de l'intérieur à la mer, qui ne dure pas moins de cinq ou six mois. Cet immense voyage, les malheureux doivent le faire à pied; ceiui qui .ne peut marcher est d'abord cruellement battu ; on le bat encore quand s'épuise l'effort désespéré que la douleur lui a fait faire, et ainsi bien longtemps. Enfin, lorsque l'inanition, la maladie, la soif ont brisé ses forces et roidi ses pieds meurtris, avant de l'abandonner sur la route, le maître lui écrase la tête entre deux pierres, et tout est dit.

— La peur d'un sort pareil relève le courage des autres, ajoutait le djellab.

D'autres fois, le misérable, qui, pendant la tourmente, faisait vœu de continence tant que durerait

(1) Partie du littoral abyssin au sud de Massouah.

la traversée, cherchait à spéculer sur les malheureuses qu'il n'avait pu vendre, et proposait à chacun de les louer pour les quelques nuits qu'on avait encore à passer en mer. Cet homme nous inspirait un tel sentiment de dégoût, que nous nous réfugiâmes à l'autre extrémité de la barque, à côté d'un matelot des îles de Danlâk, qui, assis les jambes pendantes au-dessus de i'eau, chantait un air abyssin merveilleux de grâce et d'originalité.

Nous avions déjà oublié le djellab, quand des cris de douleur se firent entendre : c'était encore le marchand de chair humaine qui déchirait le dos nu du petit nègre à l'aide d'une cravache en peau d'hippopotame. En deux bonds, nous nous trouvâmes entre la victime et le bourreau, dont l'instrument de supplice fut par nous jeté à la mer.

— N'est-ce pas mon esclave, hurla le maître furieux de notre intervention, et ne puis-je donc en faire ce que je voudrai?

Mais les hommes du bord ne se pressaient point de prendre parti pour lui, et, comme une de nos mains caressait ses épaules un peu rudement, il se résigna à se taire. 11 tremblait comme la feuille, et n'osa pas même souffler quand je dis au patron :

— Fais comprendre à ce chien que, tant que nous serons sur celte barque, il n'y a point d'esclaves ici.

— Et dis-lui qu'au premier cri de l'un de ces en-

fants, je le fais passer par-dessus les planches, ajouta mon compagnon.

De ce jour, le djeliab devint on ne peut plus respectueux à notre endroit, et ses esclaves nous payèrent notre protection par une foule de petits services pour lesquels ils allaient toujours audevant de nos désirs. •

Au coucher du soleil, notre barque n'avait pas gagné cent brasses. Nous étions toujours en vue d'Oukeban et d'une multitude d'îlols de sable sur lesquels tombait comme une pluie d'oiseaux. Le ciel et la mer se confondaient dans une même teinte éearlate, sauf vers l'orient, où une ligne violeite marquait l'extrême limite de l'horizon. Peu à peu, tous. ces tons ardents s'affaiblirent; une barre lumineuse (1), montant obliquement dans le ciel, comme si l'astre du jour y eût laissé sa trace, fut bientôt tout ce qui resta de ces splendeurs. A mesure qu'une étoile s'allumait dans le firmament, une lueur pareille s'éveillait sur la mer endormie; puis la lune se leva, sa douce clarté remplit le ciel, et tomba à la surface des ondes comme un long sillon d'argent. Alors, les constellations s'éteigni-

(1) Il ne s'agit point ici du crépuscule, mais de la lumière zodiacale qu'avait observée Agatharchidc, comme on peut le voir dans un frament cité par Diodore de Sicile.

rent dans les cieux et sur l'azur des flots. Après une journée brûlante, l'air tiédissait enfin ; il y avait un charme indéfinissable répandu dans l'atmosphère, et, dans cette nuit des tropiques, si sereine, si transparente, on sentait passer comme des voix mystérieuses qui pariaient de Dieu.

Depuis quelques heures, l'une des esclaves du djellab se plaignait d'un violent mal de tête : c'était une enfant de dix ans au plus, frêle, chétive. Sa chevelure noire se séparait en deux larges nattes maintenues par un brin de soie jaune qui courait d'une tresse à l'autre comme un fil d'or; ces deux nattes retombaient sur ses deux joues hâves, creusées par une longue maladie. Elle portait au cou un collier de verroteries bleu de ciel, pauvre bqchet dont le 'maître l'avait parée avant delà mettre en vente, à peu près comme les prêtres de l'antiquité païenne, avant de conduire la victime à l'autel, enveloppaient ses cornes d'une feuille d'or et ornaient sa tête de riches bandelettes et de guirlandes de fleurs. Son vêtement' consistait en un morceau de toile grossière, déchiré en bien des endroits, à peine suffisant pour envelopper des membres que parcourait le frisson de la fièvre. Le djellab l'appelait Dangouléh ,. nom abyssin de la fleur d'un magnifique chicus dont la corolle est protégée par de longues épines. Il y avait comme une cruelle ironie dans ce nom. De la brillante fleur

de l'arbuste des montagnes à l'enfant flétrie par la faim, les mauvais traitements et la maladie, il existait la différence du plaisir à la douleur, de l'espérance au morne désespoir. Les jeux des autres ne parvenaient jamais à la faire sourire; souvent elle pleurait en silence, et il y avait dans le timbre de sa voix quelque chose d'indéfinissable qui faisait mal : on devinait la mort cachée derrière tant de jeunesse.

Ce soir-là, la petite esclave se plaignait donc plus que de coutume. La peur de l'inconnu, dont nous devenons la proie quand nous nous en allons de eette terre, la tint longtemps éveillée; quelquefois elle sanglotait en appelant sa mère, et à ses compagnes, qui essayaient de la calmer, elle répondait :

— Est-ce parce que je suis si jeune que vous me dites que je ne dois pas mourir encore? Les fruits du daro (1) ne tombent-ils donc jamais avant d'être mûrs ? ou le vent n'arrache-t-il aux rameaux des arbres que les feuilles qui ont vieilli?

Pendant la nuit se leva une de ces folles brises qui souillent par bouffées si faibles, qu'elles rident à peine la surface de la mer. Au jour, nous étions en vue du djebel Ther, îlot platonique dont les flots battent sans cesse les flancs de lave, et dont la

(!) Nom du sycomore en langue ambarique.

Page 1