A% SOUVENIRS D'UN VOYAGE
crête laisse échapper de loin en loin de noires colonnes de fumée, qui prouvent que le volcan qui lui donna naissance ne s'est point encore refroidi sous le linceul de la mer. De longues files de goélands quittaient la montagne et s'éparpillaient dans toutes les directions, rasant l'onde de si près, que le dessous de leurs ailes, d'un blanc pur, se colorait d'un magnifique reflet d'aigue-marine. Des paillesen-queue traversaient le ciel à une telle hauteur, qu'ils eussent été invisibles sans le rayon de soleil qui dorait leur plumage de neige.
Dangouléb était plus mal. Elle eut le délire, et deux fois les matelots i'empécbèrent de se jeter à la mer : sans notre présence, son maître l'eût cruellement punie de cet accès de fièvre. L'enfant s'était assise ensuite au milieu de ses sœurs, chargées de la surveiller. Ses grands yeux noirs prirent un éclat étrange, et elle se mit à fredonner à mivoix une longue chanson de son pays sur un air si triste, et dans les paroles de laquelle il y avait tant de regrets déchirants, que les autres esclaves ne purent retenir leurs larmes, et que nous fûmes obligés de nous éloigner de ce groupe : notre cœur se serrait.
Cette chanson évoquait, dans l'imagination de ia malade, la patrie avec tous ses fantômes aimés. Sa mère inconsolable, la hutte sous les rameaux fleuris du ouanzéh, l'arbre révéré des Gallas; la
source" voilée par de] doux ombrages, aux eaux de laquelle de grandes antilopes et de beaux oiseaux viennent boire vers le milieu du jour ; les champs de maïs auprès desquels les jeunes filles veillent en chantant pour en éloigner les colombes ; la forêt où vaguent le lion et la panthère noire, et que parcourent d'immenses bandes d'éléphants ; la nuit ramenant autour du campement de la horde les troupeaux de bœufs et de cavales rapides : tous ces souvenirs si chers que l'agonie éveillait palpitants au fond de son cœur, l'enfant les saluait avec ivresse. Puis, brisée par toutes ces émotions, elle s'affaissa sur elle-même; ses prunelles redevinrent ternes; elle ne se leva plus, se plaignit plus rarement, et, bien que la vie n'eût pas encore quitté ses membres amaigris, son âme s'était envolée vers les solitudes natales à la suite de la radieuse vision !
Un peu avant midi, la brise fraîchit ; la mer se couvrit de moutons blancs, comme parlent les marins; les pailles -en-queue quittèrent les hautes régions de l'air pour des couches plus basses, et le nakoudah secoua la tête d'un air mécontent : ces oiseaux sont aux yeux des matelots arabes un présage de gros temps. Quelques heures plus tard, nous nous engagions au milieu d'un dédale d'îlots, de bancs de sable, d'écueils où il eût été impossible de naviguer la nuit, el, avant le coucher du soleil,
nous jetions l'ancre à un demi-mille d'un rocher dont le nom est Metbouah.
Toute la journée du lendemain se passa à côtoyer un immense banc de madrépores sur lequel ie vent a semé des gommiers stériles et un peu de gramen dur et rigide comme des touffes de fil de fer. Quelques familles de pécheurs se sont établies sur cette île de pierre brûlée du soleil, qui n'a d'eau que celle que les pluies d'orage laissent dans le creux des rochers. Elle est peuplée de légions de gazelles qui se mêlent aux troupeaux de chèvres élevées par les habitants, et souvent les suivent jusque dans l'intérieur des villages, où elles finissent par se faire à une demi-domesticité. Telle est Dahlâk, célèbre par l'habileté de ses plongeurs et par la richesse des bancs d'huîtres à perles qui en sont peu éloignés (1).
Dans la matinée, le vent avait sauté brusquement au nord, puis au nord-ouest, c'est-à-dire qu'il était devenu contraire : nous ne fîmes que peu de route, et mouillâmes de bonne heure près d'un banc de sable.
L'esclave malade était morte dans l'après-midi. Depuis deux ou trois jours, elle semblait ne plus
(1) L'une des plus belles perles connues, celle qui ornait la couronne des doges de Venise, provenait de Dalilâk, où les Vénitiens établirent autrefois une pêcherie.
souffrir ; un instant, un éclair de vie se ralluma dans ses prunelles, mais ce ne fui qu'une lueur passagère, et l'enfant s'éteignit sans secousse, sans convulsions, au milieu de ses compagnes, qui contemplaient avec terreur cette agonie si calme. Ce fut à peine si Ton put saisir la plainte qui s'échappa de sa poitrine, où le cœur venait de cesser de battre. On l'enterra sous le sable de cet îlot sans nom. A Jg nuit, les autres eselaves vinrent nous demander un peu de beurre qu'elles versèrent dans un débris de poterie, y jetèrent quelques brins de colon, et s'en allèrent poser cette lampe funèbre sur la tombe de Dangouiéh. La lampe brûla presque jusqu'au jour; avec sa dernière flamme s'éteignit jusqu'au souvenir de la morte. Nous nous trompons : ses'sœurs par l'infortune se réunirent à l'avant de la barque, loin de tous, et improvisèrent un long myriologue dont les paroles devaient consoler au fond de sa fosse celle que la mort venait de faire libre. Chacune, à son tour, récitait une strophe à la fin de laquelle toutes répétaient en sanglotant un refrain qui se terminait invariablement par le funèbre ouoyé ! ouoyéî
Le lendemain, vers minuit, nous jetâmes l'ancre dans un petit bassin circulaire, sur le pourtour duquel le mouvement des vagues qui allaient et venaient était marqué par un ruban phosphorescent.
A travers une nuit pluvieuse, nous distinguions quelques huttes au bord de la crique. Des insulaire» se mirent à la nage, vinrent à bord, et se secouèrent pour se sécher, .comme des caniches après un bain. Ils étaient en quête de nouvelles, pâture de première nécessité pour ces populations oisives dont l'existence est dévorée par l'ennui. Celte anse en miniature, qui nous abritait d'un violent vent du nord, est l'unique port de Déssét, la perle des îles de la mer Rouge; nous y passâmes la journée suivante.
Nous étions mouillés précisément dans le cratère d'un volcan éteint, dont les parois, en s'affaissa ni sur un point, ont donné accès aux eaux de la mer, qui sont venues occuper le fond.de l'entonnoir. Quelques cabanes et deux ou trois pirogues à sec sur la grève, des enfants nus qui gardent des chèvres, des hommes couleur de bistre, des femmes dont les bras sont chargés de bracelets de verre ou d'ivoire, et dont tout le vêtement consiste en une peau de bœuf grossièrement tannée qu'elles roulent autour du corps; quelques chiens, des grues noires, des hérons bleus, des aigrettes blanches, des ibis chevelus, ces oiseaux mystérieux de l'ancienne Egypte; enfin, de grandes cigognes immobiles sur les rochers qui protègent l'entrée du port; autour du bassin, des montagnes de granit semées de mimosas seyâls (gommiers
nains); au fond, une gorge qui traverse toute Pile et laisse voir une forêt tfavicennia (1) venue dans la mer, tel est l'ensemble du coup d'oeil que présente cette jolie crique.
Nous ia quittâmes le surlendemain pour gagner Massouab, où nous touchâmes dans la nuit.
La région où le lecteur va pénétrer avec nous, région bien connue des anciens géographes, se trouve avoir à peine un nom parmi les modernes. Elle s'appelle le Samhar et se distingue par des traits bien tranchés de l'Abyssinie, qu'elle limite vers POrient.
Des populations, les unes errantes, les autres sédentaires, y mènent une vie à peu près indépendante, sous des chefs de leur choix. Ces habitants n'en sont point cependant les hôtes les plus redoutables, et, depuis des siècles, l'éléphant, le lion et bien d'autres espèces félines trouvent un abri presque inaccessible dans les sombres forêts du Samhar.
Protégé contre tout contact avec les influences
(1) Espèce de palétuvier.
européennes qui, sur d'autres points de l 'Afrique el en Àbyssinie même, gagnent chaque jour du terrain, ce vaste territoire emprunte au mystère qui l'enveloppe une sorte de prestige bien fait pour séduire les esprits curieux de ces émotions, de ces luttes pleines de hasards qui rachètent par un charme si puissant les fatigues et les dangers inséparables de toute excursion lointaine.
Dans l'acception que les Abyssins donnent à ce mot, le Samhar, ou, si l'on veut, l'ancien pays des Troglodytes, est la partie du littoral africain comprise entre le pays des Bircbarys (les Blemmyes des Grecs) au nord, et celui des Samanlis, au sud, c'est-à-dire entre le 42 e et 47 e degré de latitude boréale.
Cette longue bordure que la mer Rouge laisse entre elle et l'Abyssinie offre partout un caractère qui ne peut manquer de frapper le voyageur: c'est l'absence de tout cours d'eau arrivant jusqu'à la mer.
Il faut chercher les causes de ce phénomène dans les modifications qu'a dû subir le sol lors du grand cataclysme qui a creusé le golfe Arabique.
Une légende arabe qui attribue l'ouverture du détroit de Bab-el-Mandeb à l'un des premiers lobbas (rois) hamyarites, demeuré célèbre sous le nom de roi aux deux cornes, consacre le vague ressouvenir de la commotion souterraine qui a
séparé la péninsule arabe du continent africain. Le golfe Arabique paraît n'être, en effet, qu'une fissure, qu'une faille, pour parler comme les géologues, résultat de l'affaissement d'une partie de la croûte terrestre qui dut s'opérer vers le centre de la péninsule arabe. Les eaux de l'océan Indien envahirent le fond de cette crevasse de quatre cents lieues de longueur sur vingt-cinq de largeur moyenne, qui venait de s'ouvrir entre deux versants sensiblement parallèles, presque abruptes, et dont la hauteur au-dessus du niveau de la mer est à peu près partout de plus de deux milles cinq cents mètres. Dans ce vide, parcouru seulement par les vents du nord qu'ont échauffés les déserts de l'isthme de Suez et de l'Arabie Pétrée, ou par les vents du sud qui soufflent des régions équatoriales, la température est nécessairement plus élevée que sur tout autre point de l'Afrique, à latitude égale. De là, absence presque complète de pluies tropicales qui tombent, durant quatre mois, de l'autre côté des montagnes et vont grossir les courants entraînés vers le bassin du Nil. Quant aux maigres filets d'eau qui parfois s'égarent sur le versant oriental, ils sont absorbés avant d'arriver à la mer par les couches de sable que le soulèvement insensible mais continu du fond du golfe rejette sur ses bords.
Le Samhar est divisé par les Abyssins en trois
régions : Kolla, ou partie sèche du bas pays; Mazaga, ou par lie humide ; Doga ou parti montagneuse.
Commençant au bord de ia mer et s'éievant graduellement jusqu'à la ligne de partage des eaux sur les flancs du Barhr-Nagarch,(l), la Kolla offre une végétation qui varie, pour ainsi dire, à chaque pas qu'on Tait vers les montagnes. Ainsi, presque partout, les palétuviers y marquent le point où la vague vient mourir sur ia plage. On rencontre ensuite des forêts de soudes frutescentes qui se sont emparées des terrains récemment abandonnés par les eaux salées. Aux forêts de soude succède une merde mimosas seyâls, domaine des gazelles, des autruches, des francolins, etc. Avec les premières collines apparaissent ie baumierdes Indes, le faux ébénier, etc., abritant sous leur feuillage le koama à robe blanchâtre, dont la taille n'est pas inférieure à celle de nos bœufs, l'antilope de Sait ou béni-israll, le phacochère, le cynocéphale, la pintade, etc.
Plus haut, les vallées qui forment l'extrême limite de la Kolla ont presque toutes un filet d'eau courante qui baigne des tamarins, des sycomores gigantesques, des styenos innœua de Dellille, des
(1) Bahr-Nagarch, nom que Ton donne au gouverneur des districts montagneux de TAbyssinie orientale, et que, par extension , on applique aussi ù ces mêmes montagnes. Mot à mot : roi de la mer.
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citronniers, et où se désaltèrent le lion, l'éléphant, le rhinocéros et le condoma aux longues cornes en spirale.
Les pays de Doga ou de montagnes produisent le térébinthe, et sont habités par l'antilope sauteuse, titans leurs parties les plus élevées croissent le vara, aux rameaux desquels pendent des draperies de lichens, et le kolquall, sorte d'euphorbe qui atteint jusqu'à quarante pieds de haut, et dont les branches mortes, criblées de trous, sont habitées par des volées de perruches vertes.
Au pied du contre Tort septentrional des montagnes qui forment le Doga, s'ouvre le Mazaga, ou pays humide.
Cette partie se creuse en une vallée profonde, dans laquelle tombent le Mareb, connu dans le Soudan oriental sous le nom à?El-Garch, le Settit, le "Barsalam, le Takazzé, dont la réunion forme l'Atbara, l'Artaboras des anciens.
Ces eaux s'accumulent dans des bas-fonds sans issue, — jusqu'à ce que, leur niveau s'élevant, elles retrouvent une pente par laquelle se déverse le trop plein. Des bambous gigantesques poussent dans ces marais, enclos de forêts de tamarins, d'orangers, de sycomores, de débita, ée gélinguéh, aux tiges colossales, au feuillage impénétrable. Des lianes de mille espèces s'enchevêtrent dans ces arbres, dont les troncs se couvrent des fleurs et
des feuilles d'une multitude de plantes parasites. L'action combinée de l'humidité et de la chaleur donne à la végétation une force luxuriante impossible à dire. Dans ces bois, auxquels rien ne ressemble, si ce n'est certaines forêts inondées de l'Amérique du Sud, les antilopes, les buffles, les» hippopotames et tous les pachydermes, toutes les espèces félines du continent africain pullulent, ainsi que les boas et les crocodiles. Tel est le pays de Mazaga.
Ces solitudes, dont l'air est mortel durant la saison des pluies, où régnent dans Tété des fièvres aussi terribles que la peste, sont la patrie de tribus que presque toutes les cartes désignent, bien à tort, sour le nom de nègres ou de Chang allas, et dont les principales sont les Bazas,les Bahrias, les Mansas, etc. Ces tribus appartiennent évidemment à la même race que les Abyssins, et conservent des idées confuses du christianisme, qui, aujourd'hui encore, serait leur religion, si depuis longtemps, les prêtres ne manquaient aux autels.
Condamnées à une lutte incessante contre leurs voisins, aussi bien que contre les formidables commensaux de leurs forêts ; exposées aux incursions des tribus arabes du Sennâr, des hordes troglodytes de la côte, et aux guerres d'extermination que leur ont faites de tout temps les Abyssins, ces malheureuses populations fournissent la plus
grande partie des esclaves qui s'exportent par cette côte, et n'ont échappé à une destruction complète que grâce aux marais infects au milieu desquels elles vivent, et où des armées ennemies ont bien souvent disparu tout entières.
Dans cette région, d'ailleurs parfaitement inconnue, existent des ruines considérables, cités éteintes qui marquent l'une des étapes parcourues, à travers les âges, par la civilisation. Là régnèrent probablement ces rois venus du Sud, dont les monuments égyptiens nous ont conservé les traits et le carloucbe, comme pour attester les conquêtes des Thoutmosis et des Rhamsès. Entièrement isolés du reste du monde par une guerre sans répit, leurs descendants sont retombés dans la barbarie la plus profonde. Ennemis de tous les autres hommes, parce que tous les autres hommes leur sont ennemis, nul ne pourrait attendre d'eux la pitié que tous les autres leur refusent.
L'islamisme, qui, sur tant d'autres points, s'est infiltré jusqu'au cœur de l'Afrique, n'a pas fait un seul prosélyte dans celte longue vallée qui contourne l'Abyssinie par le nord et l'ouest.
Quelques-unes des hordes qui l'habitent semblent associer un reste de sabéisme aux vagues notions de la religion du Christ. Le soleil est pour eux la divinité principale, et certaines phases de Syrius, l'étoile du chien, qui annoncent le com-
grauues icies. certains» prcire:» qui cuuvcrscui
avec les esprits, certaines femmes qui prédisent l'avenir et peuvent jeter des sorts sur celui qui a encouru leur disgrâce, partagent le respect du peuple avec les vieillards, qui donnent Tordre des expéditions militaires, ou le signal des grandes chasses.
Durant la saison sèche, la chair des animaux auxquels le JJaza fait la guerre, coupée en lanières et desséchée au soleil, est mise en réserve pour la saison humide. Dès que tombent les premières pluies, le peuple chasseur gagne les cavernes qu'il s'est creusées à mi-côte, sur le revers des montagnes, et y attend, pour retourner à sa vie de périls, que le ciel soit devenu bleu, que le soleil ait fait refleurir la branche d'arbre à laquelle, dans ses courses, chaque famille a coutume d'à p pendre sa hutte de peaux.
Plusieurs rameaux de la souche troglodyte se divisent le pays de Ko lia.
Ainsi, au nord, nous trouvons les Abbabs. Puis viennent les Taltals, dont lesSiaouis, les Assaortaz, les Sahos, ne sont que des fractions. Ces dernières occupent les montagnes que traverse la route de Massouahvers TAbyssinie, route qu'ils interceptent au moindre caprice.
Au sud de Massouah commencent les Danakst.
niide de huit à dix pieds carrés à sa base.
Enfin, près de Zeylah, le pays appartient aux' Samanlis, peuple pasteur et commerçant à la fois, dont les caravanes pénètrent fort avant dans le Soudan. Sur leur territoire se tient la foire annuelle de Bernera, l'un des marchés les plus importants de toute cette côte.
Toujours en guerre avec l'Abyssinie chrétienne, depuis leur conversion à l'islamisme, ces hordes échangent pourtant sur quelques points le sel du littoral contre le miel, la cire, et les céréales des hauts pays. Riches en troupeaux de bœufs, de chèvres , de moutons , de chameaux surtout, elles errent de pâturage en pâturage, se rapprochant de la mer dans la saison pluvieuse, regagnant les montagnes pendant Tété.
Un fait digne de remarque, c'est que le chameau, si utile, si commun sur le littoral, n'existe point en Abyssinie.il y a plus : les Gostanis le regardent comme un animal immonde, et ont pour lui une horreur que semblent avoir partagée les Égyptiens des âges pharaoniques , sur les monuments desquels on ne le trouve jamais représenté, comme si ces deux peuples, en hostilités perpétuelles avec des nomades remuants, eussent rejeté une partie de leur haine sur l'animal qui leur amenait à l'improviste des avalanches d'ennemis, et les dérobait
à leur poursuite en les remportant au fond des déserts.
Quand le voyageur qui vient de la côte arabe a dépassé l'archipel de Dahlâk, il voit devant lui, c'est-à-dire vers l'ouest, la côte se creuser en une rade au-dessus de laquelle apparaissent trois ilôts.
L'un, occupé par un pêle-mêle de mosquées, de maisons en pierre, de buttes en bois, n'est séparé de la grande terre que par une portée de carabine : c'est Blassouab.
L'autre, plus rapproché de la côte, est couvert de plantes à soude et de tombeaux : c'est l'île aux Banians.
Du troisième, comme d'un pot à fleurs, s'élève une forêt de palétuviers, sous l'ombre desquels s» cache la tombe blanche d'un santon : celui-ci a nom Cheik-Saïd.
Vers l'ouest, le rideau d'avicennias qui dessine les contours de la rade s'entr'ouvre pour laisser voir quelques tiges de dattiers, de rares bouquets de doums, et quelques maisons qui désignent à l'œil le village d'Arkeeko. Au sud se dresse le djebel Gadem, géant de granit et de laves accroupi sur la plage. Des rangées de collines de plus en plus hautes s'allongent en suivant la courbure de la rade, comme les gradins d'un cirque dont la mer serait l'arène. Derrière s'élève le Balir- Nagarch avec ses croupes couvertes de forèls, ses
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gorges sombres, ses ravines marquées par an filet d'azur. Étendez au-dessus un ciel blafard à force d'être lumineux; fartes réfléchira la mer ce ciel incandescent ; imaginez ces montagnes noyées dans d'éblouissantes clartés, et vous aurez une idée de l'aspect que présente sur ce point la côte d'Abyssmie.
Quelques jours après notre arrivée à Massouah, l'agent consulaire de France dans ce port, M. D..., nous proposait une partie de chasse dans les environs, où abondent les troupeaux de gazelles. Nos compagnons devaient être deux Grecs établis dans le pays, un maître canonnier turc, un négociant indou, etc. ; nous devions emmener, en outre, sept ou huit domestiques abyssins et trois ou quatre chameliers. Le rendez-vous était à Mokollo, village en terre ferme, à une heure nord-est de l'îlot sur lequel est bâti Massouah.
Le départ eut lieu le 8 janvier, dans la soirée.
Ce jour-là, nous ne fîmes guère que deux heures
déroute, au fond d'une vallée assezlarge, entre deux
montagnes dont le maigre feuillage des gommiers
déguisait mal les flancs de pierre. Pourtant quelques
jours de pluie avaient rafraîchi cette pauvre végétation : les rameaux des mimosas seyâls étaient d'un vert magnifique, ainsi que les rares touffes d'herbe qui poussent sur ce sol rocailleux. Des euphorbes étalaient au soleil leurs grandes fleurs livides; des convolvulus paraient de leurs cloches blanches et jaunes les branches des nébèks(rhamnus lotus); les buissons de raks étaient plus feuilles. Le désert avait pris sa livrée de fête; c'était la saison des amours pour les tribus de gazelles qui parcourent ces solitudes.
A la tombée de la nuit, nous atteignîmes le lit d'un torrent appelé Tadali, alors à sec, et qui n'avait d'eau que sur un point où les pâtres ont creusé un puits assez profond. La tente fut dressée sur le sable, et bientôt les domestiques, qui nous avaient devancés de plus d'une heure, vinrent nous rejoindre; ils pliaient sous le poids du gibier. Quant à nous, nous n'avions pas tiré un seul coup de fusil, par la raison que nous n'avions pas même vu un oiseau.
Une heure plus lard, on nous servait à dîner.
Les viandes étaient d'un goût parfait, que devait nous faire mieux apprécier un séjour de huit mois sur la côte arabe, pendant lesquels le régime de tous les jours se composait de pilau, de mauvais poisson, quelquefois de -chair de chameau, plus souvent de chèvre ou de mouton qui pue le suif.
Au petit jour, nous étions déjà en marche. Ne connaissant pas le pays, nous fûmes quelque temps sans oser nous écarter. L'agent consulaire nous recommandait de ne pas trop nous aventurer au milieu des fourrés.
— A cette heure, nous disait-il, les panthères s'y mettent à l'affût près des sentiers que suivent les gazelles.
D'ailleurs, il n'était pas nécessaire de quitter le chemin pour trouver du gibier : les francolins avaient déjà quitté leur perchoir et couraient sur le sable des torrents ; les cimes des grands arbres étaient chargées de pintades qui s'envolaient par troupes en poussant des cris discordants. De loin en loin, nous pouvions voir de grandes gazelles immobiles sur la crête des collines. Derrière chaque buisson, un couple de béni-israèï (antilopes de Sait), charmants petits animaux dont les jambes ne sont pas beaucoup plus grosses que le tuyau d'une plume, et dont la tête est parée d'une touffe de longs poils fauves, qui se redressent sous l'impression de la peur, nous regardaient passer un instant avec une coquette curiosité, puis s'enfuyaient en poussant un ou deux petits cris aigus comme un coup de sifflet.
Cette vallée est peu -riche en oiseaux, probablement à cause de la rareté des sources. Pourtant deux ou trois variétés de tourterelles et une grosse
espèce de ramier roucoulaient dans les bois. Des pics à tête écarlate exploraient les troncs d'arbres morts en répétant leur triste refrain. Des coucals (coucous) aux yeux rouges comme le corail couraient d'un fourré à un autre fourré, à la recherche des serpents et des lézards, dont ils se nourrissent; enfin, àessoine-mctg as spïendides visitaîentles unes après les autres les touffes d'une sorte d'asclépias qui pousse dans le sable, dont le vent carde les graines ailées qui s'échappent de ses gros fruits mûrs, et dont les fleurs roses ont toujours une gouttelette de miel pour ces colibris africains.
Vers les neuf heures du matin, notre petite caravane atteignait une autre vallée nommée Saati, et que nous avions choisie pour rendez-vous de chasse.
Une heure après la balte sous les ombrages de Saati, tout le monde nous avait rejoints, excepté deux hommes : le Grec Stéphen, notre hôte de Massonah, et M. Arnaud.
— Que diable font-ils en arrière? se demandait-on.
— Ce qu'ils fonlf dit l'un ; ils chassent, parbleu!
— Stéphen marche comme les oies de mon pays, observa le canonnier turc; je suis sûr qu'A s'arrête à chaque pas pour s'assuref que ses pieds ne sont point restés en roule.
— Tant pis pour eux, ajouta l'agent consulaire ;
le déjeuner est prêt, et nous les attendrons en mangeant.
Une heure se passa ainsi.
— Ils se seront égarés ! dit quelqu'un.
Il était alors onze heures, et cette crainte commençait à prendre l'apparence de la réalité ; on envoya les chameliers à la recherche des absents. Au bout d'une autre heure, ces hommes revinrent sans avoir rencontré nos compagnons.
Je me mis alors en route avec un Abyssin que j'avais pris à mon service, et qui portait une %inxamiéh (vase) pleine d'eau, ainsi qu'un flacon d'eau-de-vie. Nous marchâmes près de deux heures, et enfin un faible cri répondit aux détonations répétées de nos fusils. Bientôt des cris plus rapprochés se firent entendre : c'étaient nos compagnons qui accouraient.
L'incident qui les avait séparés de nous mérite d'être raconté.
Presque dès notre entrée en chasse, mon compagnon M. Arnaud et le Grec Stéphen s'étaient mis à la poursuite d'une volée de pintades à travers, des halliers inextricables. M. Arnaud en avait tiré deux ; mais, quand il fut question de nous rejoindre, les chasseurs ne virent plus personne : il fallut alors se mettre à la recherche du chemin, au milieu de vallées qui ont des centaines de sentiers frayés par les pâtres et leurs troupeaux. C'est dans
an de ces chemins qu'ils s'engagèrent au bout de cinq minutes. Pour comble de malheur, ils y trouvèrent l'empreinte toute fraîche des sabots d'une mule, et, ne doutant pas qu'ils ne fussent sur la bonne voie, ils marchèrent dans la même direction durant plus de deux heures. Alors, le voyageur français crut voir passer quelque chose de fauve à travers les buissons de gommiers.
— Est-ce une gazelle que je viens de voirlàbas ? dema nda-t-il au Grec.
— Votre fusil est-il chargé? dit celui-ci sans répondre à la question qui lui était faite.
— Non.
— Alors, chargez-le bien vite, continua Stéphen, et que Dieu nous garde de ces gazelles-là !
— Qu'est-ce donc alors?
— Un lion, ni plus ni moins, et des beaux entore! Tenez! il s'est arrêté : le voyez-vous maintenant ?
Mon compagnon m'avoua qu'il avait senti en ce moment son cœur battre d'une façon peu agréable. Le lion, alors arrêté au milieu d'un espace nu, la tête tournée vers les chasseurs, les regardait avec une dédaigneuse indifférence. Son œil n'avait pas un éclair; ses mouvements étaient lents et graves; les énormes muscles qui labouraient ses membres étaient au repos. Quelquefois un frisson qui courait sur ses reins secouait, comme des vipères, les
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longues mèches de poil qui recouvraient son cou et le haut de ses épaules. Pourtant, sous ce calme, on sentait tant de souplesse, tant de puissance, qu'il semblait que, d'un bond, le terrible animal pût être sur les chasseurs.
Quand il eut versé une charge de poudre et coulé une balle dans chacun des canons de son fusil, M. Arnaud chercha ses amorces : il ne les avait plus.
— Sorte maladetta! exclama Stéphen dans son jargon italien.
— Il n'y a qu'un parti à prendre, répondit le tireur désappointé : c'est de faire un détour pour éviter de marcher §ur la queue du lion et nous reviendrons ensuite vers la route.
Gela fut fait ainsi; mais, un peu plus loin, le sentier s'arrêtait brusquement au pied d'une ligne de rochers à pic, et les traces de mulet retournaient en arrière.
— Que le diable emporte la bête et celui qui la montait! murmura le Grec, obligé d'avouer qu'ils s'étaient égarés.
Les deux chasseurs durent revenir sur leurs pas. Arrivés près de l'endroit où ils avaient vu le lion, ni l'un ni l'autre n'étaient tranquilles; pourtant, comme de ce côté le terrain était nu et que l'on pouvait voir de loin, ils avancèrent toujours : le formidable rôdeur n'y était plus, et ils purent se
croire débarrassés de son voisinage. Le sable portait des empreintes bien reconnaissables autour de deux creux au fond desquels il y avait encore un peu d'eau.
Dévorés par. la soif qui commençait à brûler leur gosier, Stéphen s'agenouilla au bord du premier, M. Arnaud près de l'autre.
—Cette eau est chaude à soulever le coeur , dit l'un .
— Et le lion a sali celle-ci! ajouta l'autre en rejetant la première gorgée avec une grimace arrachée par ie goût révoltant et l'odeur ammoniacale de ce breuvage.
Plus loin, un arbre immense couvre 4e son ombre un îlot que le torrent entoure 4e ses bras de sable : ils n'en étaient guère qu'à cinquante pas, lorsque, sans même se communiquer leur pensée, tous deux s'arrêtèrent en même temps ; le lion était couché au pied de l'arbre. Au bruit de leurs pas sur les galets charriés par les pluies d'orage, le roi du désert venait de soulever son énorme tête et les regardait passer..
Arrivés enfin au point de départ, c'est- à- dire au puits de Tadali qu'entouraient quelques Bédouins, et la soif étanchée, le Grec Stéphen voulut se reposer : il n'en pouvait plus, disait-il. Un des Bédouins pétrissait une poignée (l'argile : quand celte terre eut le degré de souplesse et de ductilité voulu, il se mit à en faire une sorte de pipe informe, qu'il
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remplit de tabac grossièrement coupé ; cela fait, il alluma avec son briquet un morceau de moelle d'ochar (portulacca tomentosa),ei,de\ix secondes après, ses lèvres, appliquées sur l'ouverture pratiquée au bas du godet, aspirèrent d'épaisses bouffées de fumée.
Une fois l'estomac plein d'eau et de fumée, les deux chasseurs cherchèrent à faire comprendre aux Bédouins qu'ils avaient besoin d'un guide; mais tous leurs efforts furent inutiles, et ils ne purent en tirer d'autre réponse que celle-ci :
— Mitou (qu'est-ce)?
Heureusement, M. Arnaud se souvint que nous allions à Eylat, et le mot rial ou thaler, prononcé à la suite du nom du lieu, ouvrit toutes ces intelligences* comme par miracle : la langue de feu tombée sur chacun des apôtres du Christ ne dut pas opérer d'une manière plus complèl&ni plus rapide. Les Bédouins tinrent conseil un moment, puis l'un d'eux se leva, prit sa lance, jeta son bouclier en peau d'éléphant derrière le dos, et leur Ht signe de le suivre.
Les chasseurs et leur guide étaient en marche depuis plus d'une heure lorsque la détonation d'un coup de fusil parvint à leurs oreilles et fut bientôt suivie d'une autre : c'étaient les deux derniers coups de fusil tirés par moi, dont l'écho leur renvoyait le bruit.
Du moment où nous nous trouvions réunis, le guide devenait inutile ; mais, nui de nous n'ayant de l'argent sur lui pour le payer, et le Bédouin comptant trop sur une part du déjeuner des blancs qu'il venait de tirer d'un cruel embarras pour être tenté de rebrousser chemin, il ne fit aucune difficulté pour nous suivre.
Le but de notre exploration était atteint, nous avions retrouvé nos compagnons égarés, et nous pûmes nous remettre en route.
Nous arrivâmes bientôt à Saati, où nous passâmes la nuit.
' Une tempête et une chasse, la mer et le désert, les dangers d'une navigation sur le golfe Arabique et les fatigues d'une course périlleuse, telles étaient les premières émotions de notre pèlerinage; tels sont aussi les incidents trop ordinaires d'un voyage dans une partie de l'Afrique qui ne sera longtemps encore pour les Européens qu'une terre primitive.
La vallée de Saati, que nous avions choisie pour lieu de halte, est entourée de rochers calcaires. { e fond de ce gouffre désolé est occupé d'un côté
par une mare qu'entretiennent des sources invisibles, de l'autre par un filet d'eau saumâtre qui sort de terre pour aller se perdre, à quelques pas de là, dans le sable, et au milieu par un espace de terrain sur lequel des gommiers rabougris se tordent au soleil. La mare, peuplée de tortues qui viennent de temps à autre dormir à la surface de l'eau, est le rendez-vous de tribus de saksak, dé vanneaux porte-lambeaux, de râles , de glaréoles à collier noir, de petites bécassines à bec rose.
Un peu avant le coucher du soleil, il tomba sur les bords de la flaque d'eau des nuées de gangas cathas accourus de tous les points du ciel; c'était une fourmilière d'oiseaux qui se disputaient une place, buvaient et repartaient par volées pour regagner les lieux arides où ils se plaisent. Après les gangas vinrent les francolins, et après ceux-ci les pintades descendirent par troupeaux des montagnes voisines.
Nous avions assez de gibier pour n'être point tentés d'en tirer encore, et gangas , francolins et pintades purent se désaltérer impunément à portée de nos fusils. 11 en fut de même de quelques gracieuses gazelles qui se glissèrent timidement jusqu'au bout le plus reculé du petit lac, courbèrent coquettement leur jolie tête vers l'eau, puis, après nous avoir regardés un instant, s'enfuirent par petits bonds.
Cependant, lorsque avec les premières ombres de la nuit arrivèrent des légions de cbacais, brigands effrontés qui parcourent ces déserts; quand parurent les byènes impures par groupes de dix à douze ensemble, ce fut une décharge généraltrde toutes nos armes, et byènes et chacals s'enfuirent en hurlant sous le plomb meurtrier.
. Plus tard* encore, le lac fut visité par d'autres animaux plus redoutables. Un des nôtres qui s'était un peu écarté du bivac put voir deux panthères passer comme des ombres dans les touffes de seyâls, et, vers le milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par le rauque rugissement du lion , dont les éclats remplirent toute la gorge. Nos bêtes de somme, inquiètes et tremblantes de frayeur, se levèrent pour se rapprocher des hommes et des feux de veille. Les Abyssins jetèrent aussitôt quelques brassées de bois sec sur nos feux, dont un moment les rouges réverbérations ressuscitèrent en quelque sorte, au milieu des ténèbres, ce lugubre paysage de rochers. Le rugissement du lion s'était à peine éteint dans l'éloignement, que les autres voix des solitudes recommencèrent un étrange concert de bruits vagues, de sons indistincts, couvert de temps à autre par le cri sinistre des hyènes.
En dépit de ces sauvages harmonies nocturnes, nous nous allongeâmes sur nos tapis, cl chacun
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se mit à dormir de son mieux en attendant le jour, qui était encore loin.
En quittant Saati au lever du soleil, avertis par l'exemple de nos deux compagnons, nous nous promettions bien de suivre de fort près les chameliers ; mais il en est du chasseur comme du joueur : nous marchions tout au plus depuis une heure, et déjà toute notre petite troupe avait quitté le sentier pour s'enfoncer dans le bois à la poursuite des gazelles et des beni-israël.
Il va sans dire que j'avais fait comme les autres, et, à l'entrée d'une gorge par laquelle la route qui monte vers l'Abyssinie franchit une chaîne de collines, dernier soubresaut de la pente du Bahr-Nagach vers la mer Rouge, je me fusse trouvé dans une incertitude peu agréable, si le hasard n'eût amené presque en même temps que moi dans cette gorge trois de nos hommes. C'étaient le petit Gabrio, Gazaïn, le chasseur de M. D..., et Mohammed Cotten, le chef de nos chameliers.
Gabrio, esclave galla de douze à treize ans, appartenait au consul britannique en Abyssinie. Son maître, M. W. Slowden, alors en Angleterre, sans doute pour ne point attirer sur lui l'attention des saints membres de VAntislavery Society, n'avait point jugé à propos de l'emmener à Londres, et avait préféré le laisser en dépôt chez M. D... Je n'ai pas autre chose à dire de Gabrio,
si ce n'est que, grâce aux leçons du cbasseur Gazaîn, il se servait déjà d'une manière très-passable d'un fusil qu'un chasseur blanc lui avait donné en échange de quelques petits services, fusil qu'à ses heures inoccupées l'enfant caressait avec tendresse, et dont la possession le consolait et de sa liberté perdue et des siens qu'il ne reverrait jamais.
Gazaïn était un Abyssin de vingt- sept à vingthuit ans, de moyenne stature. Malgré la couleur brun foncé de sa peau, son nez aquilin, ses lèvres fines et les pommettes de ses joues peu saillantes accusaient évidemment l'origine sémitique de la race à laquelle appartiennent presque toutes les populations de PAmhara (1). Son costume se composait d'un caleçon s'arrêtant bien au-dessus du genou, selon la mode de son pays, et collant de façon à dessiner la moindre saillie des muscles ; d'un couari à large bordure rouge, sorte de couverture de coton dans laquelle chacun se roule, et dont les longs plis rappellent souvent les draperies antiques; enfin, d'un cordon de soie bleue passé à son cou, signe par lequel les chrétiens de PAbyssinie se distinguent des musulmans. A la chasse, il
(1) Nom qui dérive probablement de la même racine que le Hainyar des Arabes, et qui s'applique à une grande province de TAbyssinie.
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nouait autour de sa tête le fourreau en drap écarlate dans lequel il serrait soigneusement chaque soir son fusil à deux coups. Une courroie de cuir soutenait sa poire à poudre, faite d'une corne d'antilope curieusement ouvrée, ainsi qu'un robuste couteau, et quelques sacs à mettre son plomb et ses balles. Il y avait sur sa figure un air de franchise et de gaieté qui était le fond de son caractère; mais, quand la crosse de son fusil venait s'appuyer brusquement à son épaule droite, et que le bout du canon suivait les mouvements saccadés d'une panthère ou les bonds d'une gazelle, ses narines se dilataient, et sa prunelle s'allumait d'un éclair de passion sauvage , d'audace et de ruse qui échappe à toute description.
Sauf le caleçon et la manière de porter les cheveux, le costume de Mohammed Cotten différait peu de celui de Gazaïn. Le cordon de soie bleue était remplacé par le chapelet aux grains de verre jaune des musulmans, et le fusil par la daraga (bouclier) en peau d'éléphant, accompagnée d'un long sabre droit à double tranchant, à poignée en fer figurant une croix, et d'une zagaie de six pieds de long. Des sachets en maroquin rouge, renfermant de précieuses amulettes, ornaient son bras gauche; et, comme le chef de nos chameliers était aussi le musicien de la bande , il ne se mettait jamais en voyage sans jeter derrière ses épaules une
sorte dé lyre à cinq cordes, dont la caisse sonore consistait en une moitié de calebasse recouverte d'une peau grossièment tendue. Quant à la chevelure, que l'on imagine une tête bistre, perdue dans une forêt de cheveux taillés comme les perruques à la mode sous fa fin du règne de Louis XIV, beurrés journellement, et inondés, les jours de fête, de gouttelettes de suif qui, en se caillant, avaient l'air d'une couche de neige. Une aiguille en bois, d'un pied de long, toujours fichée dans les boucles, tenait lieu de peigne.
Or. Mohammed Gotten était à dix lieues à la ronde un modèle d'élégance, de même qu'il, n'avait point d'égal poirr la bonne mine, pour la vivaeité de la repartie, pour ses chansons et aussi pour son habileté de voleur. 11 ne faudrait pas croire que ce dernier genre de supériorité projetât la moindre tache sur une aussi brillante réputation; ces gensci ne font pas une grande différence entre le tien et le mien , et, en parlant de notre chamelier en chef, c'était tout au pics si les plus sévères ajoutaient :
— Iddou choulé khafif ( sa main est un peu légère !)
— Sais-tu où est le khawadgé (1) Arnaud ?
demandai-je à Mohammed Cotten .
(I) Appellation usitée envers les chrétiens, le mot
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Il me répondit l'avoir vu passer avec M. D...
Tranquillisé sur le compte de mon compagnon de voyage, je m'enfonçai avec les trois Abyssins dans le défilé étroit, difficile, qui s'ouvrait devant nous.
Ici, la nature alpestre se mariait à la triste végétation des basses terres. Des basilics géants, des menthes qut étaient des arbustes, mille plantes des montagnes aux magnifiques fleurs peuplées d'insectes richement colorés, poussaient par touffes vigoureuses entre les blocs de rochers qui avaient roulé au fond de la gorge. La montagne, coupée à pic, se dressait çà et là des deux côtés du chemin comme un mur de rocher, et les saillies de ce mur étaient occupées par l'aire des vautours ou des aigles.
Nous étions déjà parvenus au milieu du défilé, lorsque nous entendîmes comme une meute de chiens aboyer devant nous.
— El gourouth (les singes)! dit Mohammed Cotten.
Et, au tournant du chemin qui fuyait alors devant nous en ligne droite, nous pûmes voir arriver, longue et compacte, une colonne de l'espèce de singes dite cynocéphale. 11 ne devait pas
sid (seigneur) n'étant employé que lorsqu'il s'agit d'un musulman.
y avoir moins de deux mille de ces animaux, qui, selon toute apparence, gagnaient les sources de Saati, près desquelles nous avions campé la veille. Ceux qui marchaient en tête, entendant crier sous nos pas les cailloux du chemin, venaient de pousser le cri d'alarme, que toute la horde répétait. Les vieux et les adultes marchaient dispersés dans la foule, surveillant les mouvements de chacun, aidant complaisammcnt les femelles chargées de leur nourrisson, stimulant les paresseux à grands coups de pattes, ou apaisant les querelles qui survenaient entre les jeunes au moyen de bourrades distribuées aux agresseurs comme correction, aux victimes comme avertissement. Quand le cri d'alarme retentit, les vieux se portèrent en avant pour faire face au péril ; les petits, qui avaient quitté le dos de leur mère pour jouer sur le sable, se suspendirent aux reins de leur nourrice, se laissant emporter ainsi sur les flancs de la montagne.
En un clin d'oeil, le chemin, trop étroit pour la foule un instant auparavant, se trouva complètement libre; les deux revers de la gorge se couvrirent, pour ainsi dire, d'une houle mouvante de dos et de têtes hideuses, et la crête des rochers se couronna en quelques secondes de plusieurs sentinelles qui ne cessaient de japper ou de grimacer; tout cela grouillait, criail : c'était quel-
que chose d'étrange à voir et an tumulte assourdissant.
Alors seulement, les mâles, auxquels donnaient un aspect féroce leur longue crinière, leur forme ramassée et pleine de vigueur, et surtout les longues canines qui débordent leur museau, les mâles, dis-je, commencèrent à battre en retraite lentement, presque à reculons, et toujours prêts pour un retour offensif.
Gazaïn leur lâcba un coup de fusil, et l'un des plus gros tomba, la tête fracassée par une balle.
L'explosion fit taire un instant tous les cris, et tous ces corps suspendus à la cime des rocbers ou sur la pente rapide des mamelons voisins bondirent sur eux-mêmes, comme si une nappe électrique eût effleuré le sol et les eût touchés tous.
Le groupe nombreux auquel appartenait le mort menaçait de se ruer sur nous, quand le malicieux Gabrio leur envoya un coup de gros plomb, qui tomba au plus épais de la bande, et quelques cynocéphales, piqués, se roulèrent furieux sur le sable. Ce furent alors des hurlements de douleur, des cris de rage, des gémissements, des sanglots qui remplirent la vallée. En se décidant à la fuite, l'arrière-garde entraîna les blessés dans son mouvement de retraite, et emporta le cadavre de celui qu'avait abattu l'Abyssin : chacun le traîna un peu; dans les endroits difficiles, deux, trois,
quatre individus valides réunissaienl leurs efforts pour faire franchir l'obstacle au corps du mort, tandis que les jeunes et les femelles s'attroupaient autour en poussant de longues plaintes.
— La tribu pleure celui qui vient d'être tué, dit Mohammed-Cotten.
En effet, il y avait dans cette scène quelque chose de la douleur de l'homme quand un des siens a succombé, et, à coup sûr, je n'aurais pas voulu ajouter un second meurtre à celui qui venait d'être commis par Gazaïn.
Toutefois, cela ne faisait pas le compte de Gabrio, qui, après avoir rechargé son fusil, l'avait appuyé sur une grosse pierre, et l'ajustait longuement avec de minutieuses précautions.
Le coup partit, et un singe, tranquillement assis sur la plus haute crête de la montagne, roula de rocher en rocher jusqu'à un arbre qui avait poussé dans une crevasse entre deux blocs à pic. De cet arbre au fond de la gorge, il y avait encore une cinquantaine de pieds au moins. Le malheureux animal avait eu les flancs traversés par la balle, un peu au-dessus des cuisses; aussi, le train de derrière ayant perdu tout mouvement, il ne put se retenir à l'arbre que par ses mains antérieures. De sa blessure, on voyait le sang s'échapper goutte à goutte. C'était une femelle, et sur son dos un petit s'agitait avec des signes d'une terreur
indicible, tandis que la mère poussait des cris de détresse, en regardant le haut du rocher où des milliers de têtes penchées au-dessus de l'abîme contemplaient son agonie.
L'épouvante avait rendu toute la horde muette : seulement, quelques mâles se démenaient, allaient, venaient en tout sens, comme s'ils eussent cherché du secours pour leur sœur blessée, dont les forces diminuaient à vue d'oeil, et dont les gémissements avaient un accent lamentable qui me fit pitié. Je la couchai en joue, et, deux secondes plus tard, le pauvre animal tombait à terre, au milieu d'une touffe de grandes herbes. Le petit, sain et sauf, se détachait du cadavre, et le secouait avec des grimaces et des cris déchirants. Gabrio s'élança pour le ramasser, et, pour garantir l'esclave des pierres (1) que du haut de la montagne lui lançaient les cynocéphales, nous déchargeâmes, l'Abyssin et moi, nos fusils en i'air : la détonation éloigna un moment les singes, et le petit Gai la vint nous rejoindre avec son prisonnier.
Alors seulement toute la horde se remit en
(1) Des officiers européens qui ont fait les campagnes de TAssir, dans la péninsule arabe, avec les régiments égyptiens se souviennent encore d'un bataillon mis en déroute par une tribu de cynocéphales, paillant une marche nocturne.
route en poussant de longues clameurs, et, de notre côté, nous continuâmes notre marche.
D'abord sauvage et maussade, le petit cynocéphale avait déjà oublié la terrible scène qui venait de se passer, et fut bientôt familier avec son protecteur. Gabrio était ravi, et, tout en berçant son prisonnier, il lui promettait mille douceurs inconnues ;puis il ajoutait à mi-voix, avec un éclair dans les yeux :
— Orphelins et esclaves tous deux, nous grandirons pour être un jour libres tous deux! Nous nous en irons ensemble dans les forêts de caféiers des Borem-Gallas(l), où les tiens abondent, et qui sait ?...
Il fut ensuite question de donner un nom au singe. Gazaïn proposait de lui donner celui d'Abbabo-Guibo; c'était le nom du roi qui avait fait tuer à coups de lance le père du petit Galla, et qui l'avait vendu lui-même aux marchands d'esclaves. Gabrio s'y opposa, sous prétexte qu'il y avait une voix maudite qui répétait ce nom abhorré à ses oreilles assez souvent pour qu'il fût inutile de le donner encore à une malheureuse bête qu'il étranglerait un beau jour en souvenir de son patron. Enfin, la dénomination de grain de poivre (felfel) % très-communément appliquée, dans le pays, aux
(t) Gallas de l'ouest.
chiens, aux cl) a m eaux, etc., fut adoptée par l'Abyssin et son élève.
Vers midi, nous traversions la vallée et le village d'Eylat sans remarquer qu'il fût vide d'habitants. Arrivés à un autre massif de hautes collines qui pourtant n'ont l'air que de taupinières au pied de la grande chaîne qu'elles longent, nous nous engageâmes dans une vallée rocheuse que parcourt un filet d'eau d'une température trèsélevée à sa source, et qu'à cause de cela les Arabes appellent Motet- el-Har (la vallée de l'eau chaude) et les gens du pays El-Mothad.
Une Tois parvenus aux sources qui fument à la surface du roc mis à nu par le passage des eaux torrentielles qu'amènent les pluies d'orage, nous nous mîmes en quête d'un endroit convenable pour y dresser notre tente; mais ce ne fut guère que vers l'heure de la prière de Tasser (trois heures et demie de l'après-midi) que le reste de la caravane et les bagages nous y rejoignirent.
Les chameliers avaient l'air tout effaré, et nous dirent que le chef d'un canton de l'Amacen(l), Oueld-Gaber, avait fait irruption dans le pays musulman avec trois mille de ses costanis ou chrétiens abyssins. Le matin, ajoutaient-ils,Oueld-
(1) Première province de l'Abyssinie quand on l'aborde par la mer Rouge.
Gaber avait opéré une razzia sur les troupeaux dos camps bédouins établis à Mansa, à Gat-Gat, à M'gallal; en ce moment, ilétait au village d'Assouz, et marchait sur celui d'Eylat, que nous avions à une heure seulement derrière nous. On parlait d'une centaine d'hommes tués et de près de dix mille tètes de bétail enlevées. Quant au prétexte de cette attaque, il n'était que trop légitime : l'un des enfants d'Oueld-Gaber, avait été volé quelques mois auparavant, par les Bédouins des tribus musulmanes, et vendu comme esclave sur l'autre côté de la mer Rouge.
Alors, il fut tenu quelque chose comme un conseil. Les chameliers opinèrent pour une retraite immédiate. Sélim l'Ousta, le maître «anonnier, haussa les épaules et se remit à fumer impassiblement son chibouk, après avoir appliqué indistinctement aux deux parties belligérantes l'expression de mépris puzévenkîer, si familière aux Turcs et que l'on me dispensera de traduire.
Quant à M. D..., il affirmait que non-seulement les Abyssins ne pouvaient nous considérer comme leurs ennemis, mais qu'en outre il était lié avec leur chef, et qu'en tout cas, vingt hommes armés jusqu'aux dents, comme nous Tétions, parmi lesquels on pouvait compter six ou sept tireurs d'élite, pourraient, en gagnant le sommet presque inabordable de l'une des collines qui nous entou-
EN ABYSSÏNIE. 81
raient, tenir tête au raz Ali (1) en personne avec ses cinquante mille cavaliers.
La délibération en était là, quand, au bout de la vallée, nous vîmes paraître un tourbillon de sable, derrière lequel s'avançait comme un ouragan dont le passage ébranlait le sol. Des cris d'hommes, des mugissements de bœufs, des bêlements de cbèvres ou de moulons, accompagnaient le nuage de poussière, qui arrivait sur nous avec une' effrayante rapidité.
Familiers avec les scènes de la vie nomade, les chameliers prétendirent que ce n'étaient que les troupeaux de la vallée et du village d'Eylal que les pâtres chassaient dans les montagnes pour les soustraire à l'ennemi, et Mohammed Cotten nous assura que, si les costanis étaient à leur poursuite, nous entendrions déjà le cri de guerre dominer tout le tumulte.
C'était la vérité.
Un quart d'heure après, d'immenses troupeaux défilaient devant nous, escortés par des hommes armés de boucliers, de lances, de massues d'ébène, et excitant la marche de leurs bestiaux par des cris étranges, auxquels le bouclier qu'ils appuyaient
(1) Le raz Ali est le chef qui règne sur l'Amahra, Tune des trois grandes fractions des pays abyssins ; le Tigré est gouverné par Oubié, et le Choa par les enfants du dernier roi, Sahla-Sahlassé.
sur leurs lèvres donnait une intonation plus étrange encore. Des femmes vêtues de peaux de bœuf, des enfants entièrement nus, de grandes jeunes filles dont tout le costume se composait d'une ceinture bordée de lanières mobiles, tout cela formait autour du troupeau un cordon chargé de ramener les animaux qui auraient pu s'écarter. Malgré les difficultés du chemin, le troupeau et son escorte fuyaient avec une rapidité qui ajoutait quelque chose de fantasque à cette scène bizarre; bientôt il disparut dans des ravines profondément encaissées, au milieu d'un chaos de pitons qui grandissent à mesure que l'on s'avance vers l'ouest, et se revêtent de forêts au-dessus desquelles émergent ça et là des sommets chauves.
Derrière le troupeau venaient des Bédouins un peu mieux armés, et dont quelques-uns avaient des fusils à mèche : c'étaient les hommes d'élite de la tribu, qui, sous le commandement du cheik, se disposaient à défendre certains passages difficiles, afin de retarder la marche de l'ennemi.
Leur chef vint à nous, prit la main de M. D .., et, après l'avoir serrée, porta la sienne à ses lèvres comme pour baiser la place qu'avait touchée celle de l'agent consulaire, en prononçant la formule arabe ahlan ou sahUin (sois le bienvenu)! Puis il passa de l'un à l'autre, répétant pour tous indistinctement le même cérémonial.
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Mohammed Nouraï (c'était son nom) ne se distinguait des siens que par son taub (1) un peu plus blanc, par sa tête rasée, preuve qu'il avait accompli le pèlerinage aux lieux saints imposé à tout musulman, enfin par une calotte recouverte extérieurement de petites losanges de soie de toutes les couleurs. Un esclave noir portait son fusil et son sabre.
Le cheik avoua franchement qu'il se considérait comme sauvé par notre présence, à cause de l'effet que nos armes à feu devaient produire sur les costanis, en supposant qu'il leur prît fantaisie de fouiller les ravins au fond desquels ses hommes venaient de conduire le troupeau ; mais, s'il était tranquille de ce côté, il tremblait pour son frère Fokad, l'un des plus intrépides chasseurs du Samhar.
— Il y trois jours, nous dit le chef d'Eylat, on est venu le prévenir qu'une nombreuse troupe d'éléphants était descendue des montagnes vers la vallée des Citronniers, à une journée d'ici, et, depuis avant-hier, il est dehors avec son esclave et son dromadaire. Il est vrai que le dromadaire est un admirable coureur, et que le nègre est un
(1) Le taub est une pièce de toile que les Bédouin* portent de la même manière que les Abyssins portent le couari.
homme dévoué ; ils ont, d'ailleurs, fait provision de poudre et de balles. Cependant, je ne suis pas tranquille. Je lui ai expédié aujourd'hui deux hommes qui sont déjà de retour sans l'avoir vu. Je crains qu'il n'ait suivi les éléphants de la vallée des Citronniers dans celle de Massenaï, où ces animaux se seront probablement réfugiés, et qu'en remontant vers leur pays, ces chiens de eostanis ne prennent par le chemin d'Âkhouar; alors, ils trouveraient Fokad sur leur route, et, si cela arrive, mon frère, qui leur a déjà tué tant d'hommes, est perdu !
En ce moment, un Bédouin arrivait en courant : c'était une des vedettes que le cheik avait échelonnées sur les hauteurs pour épier les mouvements de l'ennemi. Les Abyssins venaient de dépasser le grand torrent peu éloigné de l'ouverture de la vallée de PEau-Cbaude; mais ils n'étaient guère que deux cents hommes ; le gros de la troupe s'était dirigé sur Akhouar. C'était précisément ce que craignait Mohammed Nourai.
— Que Dieu aty' pitié de mon frère! s'écria le cheik, qui n'écoutait plus, et dont la figure trahissait une terrible émotion.
C'est en vain qu'on essaya de l'arracher à ses lugubres pressentiments.
Un quart d'heure s'écoula, au bout duquel survint une seconde vedette. Les Abyssins étaient
tout près, et, devant leurs éclaireurs, les Bédouins chargés de donner l'alarme se repliaient de cime en cime.
— Qu'Allah et son prophète nous soient en aide ! s'écrièrent les musulmans en se disposant au combat, c'est-à-dire en roulant leur taub autour du corps, de manière à ne laisser à nu que les jambes et les bras , enveloppant tout le reste de plis assez épais pour amortir un coup de lance.
Chacun assura son bouclier au poing gauche, brandit sa zagaie de la main droite, et alors commença une pyrrhique dont chaque mouvement est un saut sur place ou un bond de côté, comme pour éviter les coups ou le choc d'un adversaire. Tout eu dansant, chacun criait son nom et le nom de son père, avec accompagnement d'épithètes passablement élogieuses; puis vint rénumération des hauts faits delà tribu, de la famille et des prouesses de l'individu. De temps à autre, ce récit emphatbique était interrompu par le cri de guerre, hurlement sauvage où il y avait du rugissement du lion mêlé à la voix sinistre de l'hyène. De notre côté, nous nous étions portés un peu en avant des Bédouins, et, accroupis au milieu de la vallée, chacun étala sur le sable, à portée de sa main, des balles et des amorces, pour n'avoir point à perdre de temps à les chercher au moment de faire feu si cela devenait nécessaire.
Enfin, les Abyssins parurent.
Ils s'avançaient, déployés sur plusieurs rangs qui occupaient toute la largeur de la gorge. Eux aussi dansaient en hurlant le chant deguerre. Leur costume ne différait de celui des Bédouins qu'en ce qu'ils portaient au cou, en manière de pelisse, les uns une peau de lynx ou de panthère, les autres une peau de mouton avec toute sa toison; fourrures déchiquetées en bandes assez larges, qui retombaient sur le bras gauche, et qui, dans les bons de la danse par laquelle on prélude en Abyssinie à tout combat, s'agitaient comme des serpents autour de chaque guerrier.
De part et d'autre, les invectives commençaient à s'échanger, et il était évident que nous allions assister, prendre part même à un de ces combats homériques où chaque coup de lance, chaque coup de sabre est accompagné de bravades insultantes; mais, afin de demeurer maîtres de nos mouvements, il ne nous convenait pas de laisser s'approcher davantage des agresseurs peu redoutables, bien que supérieurs en nombre, attendu qu'un seul d'entre eux était armé d'un fusil qui semblait en mauvais état. M. D... leur fil signifier par un de nos serviteurs abyssins d'avoir à se retirer immédiatement, si mieux ils n'aimaient laisser bon nombre des leurs sur le terrain pour le souper des hvènes.
II fut répondu à cette sommation que les blancs étaient des chrétiens, et qu'à ce titre nous ne devions point prendre parti contre eux et pour les musulmans.
— Oui; mais, ajouta le serviteur de M. D..., les blancs aiment peu les voleurs, même chrétiens, surtout lorsqu'ils ne sont qu'à quelques pas de leur tente. Allez-vous-en, je vous le conseille, moi qui suis costani comme vous.
Il fallait en finir. Des deux cotés, les têtes s'exaltaient. Quelques gouttes de sang répandues, et toute l'ardente haine que ces deux races ennemies nourrissent l'une contre l'autre depuis douze siècles allait éclater furieuse, implacable. D'ailleurs, pendant que les Abyssins parlementaient avec notre domestique, seulement pour obtenir notre neutralité, quelques-uns d'entre eux cherchaient à se glisser de rocher en rocher, et celui qui avait un fusil escaladait une butte voisine, du sommet de laquelle il nous dominait. Dès que nous vîmes la mèche fumer dans ses mains , deux ou trois fusils s'abaissèrent dans sa direction, et sur ce seul signe, le costani s'enfuit en se laissant couler sur le dos jusqu'au bas de la colline. C'était d'un bon augure.
— Aman! aman! (la paix ! la paix !) s'écrièrent ces hommes si braves tant qu'ils avaient espéré n'avoir à faire qu'aux musulmans, mais dont un
dixième au moins devait tomber sous notre première décharge.
Personne ne fit feu ; mais, les terribles fusils ne se relevant pas, ce fut un sauve qui peut général. Tout en se tenant derrière nous, ies Bédouins poursuivirent les fuyards de leurs huées. De ce moment, nous pouvions dormir sur nos deux oreilles. Oueld-Gaber, sachant que les tribus qu'il venait de piller ne tarderaient point à se réunir [Tour lui courir sus, devait forcément regagner les montagnes avant la nuit, et profiter des ténèbres pour mettre son butin en sûreté. Néanmoins, les hommes que nous venions de sauver d'une razzia se tenaient toujours sur le qui-vive, et leurs vedettes reprirent leur poste sur les hauteurs ; mais ce fut une précaution inutile : le détachement qui avait osé nous attaquer'disparut pour ne plus revenir.
Mohammed Nouraï, qui nous avait quittés un moment, revint peu après, poussant devant lui deux moutons qu'il nous destinait, tandis que ses gens apportaient du lait dans des couffes goudronnées en dedans.
Ce devoir de l'hospitalité rempli, le chcik alla
s'asseoir à l'écart, sombre et muet ; évidemment, il songeait au péril que courait son frère; puis la nuit se fit. noire et pluvieuse.
Nos feux de bivac s'allumèrent, et Aïlou avec tous ses aides se mit à l'œuvre pour le repas du soir. Le chef du village fut invité. Ce fut à peine s'il loucha à quoi que ce fût.
Tout à coup, il fit signe ù chacun de se taire, et, le cou tendu, respirant ù peine, la tête penchée du côté des montagnes du sud-ouest, il écouta quelques instants, et son doigt, se levant lentement, désigna un point de l'horizon. Nous écoutions aussi, et, au bout de quelques secondes, nous pûmes saisir un son lointain, pareil à l'explosion d'un coup de fusil. Ce son si faible fit bondir Mohammed Nouraï, qui s'élança hors de la tonte en criant :
— A moi, les enfants du Naïb!
Les Bédouins se pressèrent autour de leur chef.
— J'ai entendu le fusil de Fokad parler dans cette direction; il doit être aux prises avec l'ennemi ; qui vient avec moi à son aide ?
Il n'y eut qu'une seule voix :
— Tous !
Et Mohammed Nouraï s'éloigna rapidement au milieu des ténèbres.
Pour éviter toute surprise de laparldeshommos aussi bien que des bêles fauves, qui profitent do i. 7
l'obscurité pour venir à l'eau, il fui décidé que nous aurions deux factionnaires chargés d'entretenir nos feux, dont la clarté inondait le terrain à plus de cent pas de notre petit camp. Ces factionnaires devaient se relever d'heure en Heure, et, comme il ne faut point compter sur les indigènes pour celte garde nocturne, ce soin nous revenait exclusivement. Toutefois, les sentinelles ne furent posées que bien avant dans la nuit. Jusque-là, personne ne songeait à dormir, et les Bédouins, accroupis autour de notre chamelier en chef, Pécoutèrent tourmenter pendant de longues heures les cordes de sa lyre. Le barde du désert chantait de molles chansons d'amour, des hymnes consacrées aux héros du clan, ou de malicieux sirventes à l'adresse de quelque mari jaloux et trompé; puis, comme la pluie tombait, chacun chercha un abri, et le bruissement monotone des goutles d'eau sur les feuilles des arbres ou sur la toile de la tente assoupit toutes les voix de la solitude, même celle des petites cascades par lesquelles la source coule de marche en marche sur son lit de rochers.
Quand le jour parut, la pluie avait cessé. Le soleil se leva dans un ciel radieux, au milieu duquel nageaient encore quelques légers nuages que les premières clartés de l'Orient coloraient déjà. Le vent du malin berçait de ses caresses les rameaux de la forêt tout humide, et charriait cette senteur
de végétation douce et saine que les poumons aspirent avec délices. Des chacals attardés regagnaient leur demeure souterraine, les pintades s'éveillaient dans les bois, les merles moqueurs, perdus sous l'épaisse feuillée, chantaient des gammes douces et claires comme celles de Vharmonica, et des tisserins jaunes gazouillaient de joyeux refrains au bord de leur nid en poire, suspendu par un fil à l'extrémité de chaque branche de gommier.
Deux heures de soleil ayant séché la terre, nous nous mîmes en route.
La veille, tout en fumant le chibouk après le repas du soir, nous avions comploté une chasse aux gazelles. 11 s'agissait de remonter la vallée de l'Eau- Chaude, qui, à deux lieues de là, n'est plus séparée de la plaine d'Assouz que par un chaînon de peu d'épaisseur; ce chaînon franchi, nous nous trouvions au milieu de l'espace qui sépare le village de Gomoth de celui d'Eylaf. Toute cette vallée trèslongue, et qui, sur quelques points, n'a pas moins de trois ou quatre lieues de large, est remplie par une mer de seyâls, hauts de cinq ou six pieds seulement, au maigre feuillage, sur lequel tranche le vert sombre de quelques garças égarés loin des collines. Deux torrents courent comme de grands serpents au milieu de la forêt naine, et de loin en loin des acacias niloticas, des athels géants au
feuillage glauque, et quelques autres arbres qui atteignent des proportions colossales, marquent les sinuosités de ces fleuves éphémères, dont le lit, presque toujours à sec est semé de portulacca aux larges feuilles cotonneuses.
Il pouvait être dix heures dn matin lorsque nous atteignîmes le premier de ces torrents. Sur le sable encore humide, de nombreuses traces toutes fraîches prouvaient encore qu'une troupe d'arabats (1) avait passé là le matin, les gazelles préférant ces larges voies presque nues aux sentiers pleins d'embûches qui s'enchevêtrent dans les halliers où les lions, les panthères, les léopards et deux ou trois variétés de lynx guettent leur passage. Nous chassions devant nous des pintades, des beni-israïl, qui sifflaient en passant avec la rapidité d'une flèche, et des familles de phacochères qui, dans leur fuite, courbaient comme des touffes de gramen, les tiges de portulacca; mais nous ne voulions point de ce gibier, et personne ne daigna leur lâcher un coup de fusil.
Cependant, la journée s'avançait, et nous ne découvrions point de gazelles. Gazaïn était visiblement mécontent. Rentrer sans gazelles, quand, la nuit, il avait vu d'interminables troupes de ces ani-
(1) Nom arabe d'une variété de gazelle; l'autre se nommée/toucan.
maux défiler dans ses songes, cela lui semblait honteux. Son regard parcourait lentement le terrain tout autour de nous , plongeait dans chaque éclaircie du bois et interrogeait le sol, tandis que ses narines flairaient l'air, comme si à l'odorat il eût pu reconnaître la présence du gibier que nous cherchions.
Nous venions d'atteindre alors un point où le torrent se bifurquait, comme si ç'eût # élé le confluent de deux torrents secondaires. Dans cette supposition, il était vraisemblable que le troupeau d'arabats ne devait pas être allé bien loin, et qu'il avait dû gagner la forêt, le lit des deux petits cours d'eau étant trop étroit pour qu'il y fût en sûreté ; mais, avec sa sagacité infaillible, l'Abyssin, pour qui les choses les plus insignifiantes étaient des indices sûrs, observa encore que l'espace que nous supposions compris entre deux torrents différents n'était pas autre chose qu'une île vers laquelle il se dirigea, et bientôt nous le vîmes revenir vers nous en courant. Sa figure rayonnait.
— L'île est remplie de gazelles! nous dit-il.
Nous étions sous le vent des a rabats, ce qui devait simplifier nos dispositions. Nous nous séparâmes pour aller nous embusquer sur les deux rives, tandis que le chasseur de M. D... se chargerait de pénétrer dans l'île. Gazaïn ne devait commencer son mouvement que lorsque tout le monde serait à
son poste. Alors il laissa tomber son couari blanc et son turban rouge, arrangea son couteau et ses sacs à plomb de manière à éviter tout choc bruyant, et retourna vers l'île, où il se glissa en rampant comme* une couleuvre d'arbre en arbre.
Tout cela avait pris un certain temps, et, pour mon compte, je commençais à m'impatienter, lorsque je pus voir une gazelle se lever et faire face au * point par lequel arrivait l'Abyssin. A un autre mouvement de Gazaïn, qui sans doute fit crier quelque feuille sèche, l'inquiétude de l'antilope toujours immobile se trahit par un cri semblable au > bruit que fait un homme en toussant. A ce cri, d'autres gazelles se levèrent, se tournèrent aussi vers Gazaïn, puis toussèrent à leur tour ; de proche en proche, l'alerte se propagea, et tout le troupeau, couché dans l'herbe cinq minutes auparavant et tout à fait invisible, fut sur pied: il y avait plus de trois cents arabats réunies sur cette île verte et fraîche, que les cimes des grands arbres couvraient de larges pans d'ombre. Les plus rapprochées de Gazaïn ne bougeaient pas plus que si elles eussent été de marbre. Celles qui étaient plus en arrière bondissaient d'impatience, ou battaient la terre de l'une des jambes de devant. Les unes, les vieux mâles par exemple, aux longues cornes tordues, au pelage presque blanc, avaient la taille d'un veau ; d'autres étaient grandes comme des chèvres; il y
avait aussi des faons qui, ne comprenant rien à cette panique, allaient, venaient ou tournaient antour de leur mère, insoucieux du danger inconnu. C'était quelque chose de beau à voir; mais, quand le premier coup de feu de l'Abyssin retentit, suivi de près d'un second, «quand tout le troupeau effaré bondit en bramant de terreur, le nez au vent, les cornes couchées sur le cou, les quatre jambes réunies sur un espace grand comme la main pour se détendre comme un ressort d'acier, le spectacle de ces gracieux animaux s'é lançant sur le sable du torrent et emportés dans une course rapide comme l'éclair devint vraiment admirable.
Nous en avions abattu quatre, sans parler de quelques autres que nous pouvions voir se traîner sur les traces du troupeau. Personne ne fut tenté de les poursuivre : celles-là étaient à coup sûr destinées aux panthères. Nous courûmes à celles restées sur le terrain. Deux vivaient encore et se débattaient dans le sang; des pleurs tombaient goutte à goutte de leurs larmiers ; c'était pitié d'entendre leur dernière plainte sous le couteau de Gazaïn, qui leur coupait la gorge avant de les vider. L'Abyssin était ému lui-même, et, chaque fois qu'il répétait son opération, le mot meskin (l'équivalent de pauvre bêle) tombait de ses lèvres comme un remords. Pour regagner la vallée de PEau-Chaude, chacun
de nous dut porter à son tour une de nos quatre pièces de gibier : ce ne fut qu'après une grosse heure de marche que nous rencontrâmes un Bédouin qui nous loua son âne, sur lequel on les chargea toutes.
Il pouvait être deux heures de l'après-midi, lorsque nous arrivâmes à notre petit camp. Comme tout le monde était fatigué et que nous avions plus de gibier qu'il ne nous en fallait, personne ne songea â retourner à la chasse ce jour-là.
Le reste delà soirée se passa donc, sous la tente, à fumer et à causer. Gazaïn et Gabrio lavaient les fusils, et leurs compagnons aidaient Aïlou dans ses doubles fonctions qui, consistaient à préparer des oiseaux avec une assez grande habileté, talent qu'il devait à un Européen, M. Schimper, et à confectionner d'une manière supérieure une soupe aux pintades, un civet de lièvre, des côtelettes d'àrabat et un rôti de beni-israïl. Quant aux chameliers, ils étaient au moins aussi occupés, rien qu'à regarder faire les autres.
Un peu avant le coucher du soleil, le ciel s'assombrit, et bientôt commença une pluie fine, mais opiniâtre, qui ne cessa que le surlendemain, et nous retint pendant tout ce temps prisonniers sous la lente. Le sol étant trop profondément détrempé pour se hasarder à faire un pas dehors, il fallut renoncer à chasser. D'un autre côté, nos
gens n'ayant d'autre abri que quelques fagots de ramée disposés eu hangar, nous ne pouvions songer à les laisser plus longtemps à la belle étoile sans nous exposer à avoir des malades. Le troisième jour de pluie, nous gagnâmes donc le village d'Eylat, où nous étions sûrs de trouver des buttes vides pour nous loger cette nuit.
Une scène de deuil nous y attendait.
Au milieu du cercle sur lequel sont rangées les cabanes des Bédouins, un troupeau de femmes à peu près nues et les crins au vent dansaient autour d'une vieille dont la figure était souillée de poussière. Ces femmes pleuraient la mort de Fokad, le chasseur d'éléphants. La mère du défunt tenait un sabre nu à la main ; lorsque les vociférations du chœur s'arrêtaient, elle entonnait sur un rhythme lugubre quelques vers dans lesquels elle célébrait l'adresse du chasseur, la bravoure et les combats de son fils contre les Abyssins, récit auquel la pauvre mère mêlait l'expression de son désespoir. Quand ses sanglots suspendaient l'improvisation, le chœur recommençait à hurler en dansant autour de la mère du mort.
Ici, comme dans presque tout l'Orient et comme chez les anciens, la perte d'un membre de la famille, tout aussi bien que la naissance d'un fils, donne lieu à un repas dans lequel les vivants disent adieu à celui qui vient de quitter la terre. Moham-
med Nouraï avait fait tuer dix chameaux pour ce repas funèbre, qui devait commencer à la nuit, et auquel il avait convié tout le village. Bien qu'occupé à en surveiller ies apprêts, il trouva un moment pour venir nous rendre visite, rien, pas même l'affliction, ne dispensant de l'accomplissement des devoirs de l'hospitalité envers l'étranger.
On se souvient qu'après la retraite des maraudeurs d'Oueld-Gaber, Mohammed Nouraï nous avait quittés au moment où des coups de fusil tirés bien loin dans la montagne s'étaient fait entendre. En quelques heures, il atteignit avec ses hommes une vallée que d'autres détonations lui désignaient comme le théâtre de la lutte entre Fokad et les Abyssins. Seulement, ces détonations avaient cessé depuis longtemps, ce qui ne fit qu'augmenter ses craintes.
En arrivant à l'ouverture de cette morne vallée, le chef d'Eylat et ceux qui l'accompagnaient eurent beau crier de toutes leurs forces ; leur cri d'appel demeura sans réponse ; l'écho même se taisait. A force d'errer, leurs pas firent lever une hyènequ'ils ne virent point, mais qu'ils entendaient se lamenter, et qui semblait se plaindre d'être obligée d'abandonner une proie. Le chef d'Eylat ne put s'empêcher de penser que c'était peut-être le cadavre de son frère qu'elle dévorait, et cette idée le fit frissonner. Un peu plus loin, il butta contre un ob-
staele et tomba sur un chameau mort. L'anima! était tout sellé, et portait encore des objets de harnachement que le malheureux cheifc eut bientôt reconnus; c'était le dromadaire de Fokad. Les Bédouins poussèrent un cri de rage ; quant à Mohammed Nouraï, à mesure que la certitude de la mort de son frère pénétrait dans son esprit, une nain;» furieuse contre ses meurtriers s'allumait en lui, et y laissait peu de place pour la douleur.
Les recherches continuèrent, mais sans amener d'autre découverte à cause de l'obscurité.
Ce ne fut qu'au jour qu'un Bédouin rencontra, à peu de dislance du dromadaire, la moitié d'une lame de sabre brisée, et un peu plus loin le corps du compagnon de Fokad. Cet esclave avait subi l'horrible mutilation à laquelle l'Abyssin et le Galla ne manquent jamais de soumettre l'ennemi vaincu. Deux coups de lance avaient, en outre, ouvert sa poitrine. Le terrain, d'ailleurs, étaient piétiné, et, s'il ne présentait pas de taches de sang, c'est que la pluie les avait lavées. Quelqu'un s'étant avisé de poser la main sur le cœur de l'esclave, s'aperçut qu'il battait encore, et, quelques minutes après qu'on l'eut mis sur son séant, position qui facilitait le jeu des poumons embarrassés par l'hémorrhagie intérieure, le noir reprit connaissance ; bientôt il put donner de brèves indications sur ce qui s'était passé la veille. C'étaient bien, comme on le présu-
mait, les costanis abyssins qui avaient frappé Fokad. La lutte avait été courte. Le dromadaire que montaient Fokad et l'esclave, au lieu de soustraire les chasseurs à leurs ennemis par la fuite, s'était lancé au plus épais des bandes d'Abyssins, et, peu d'instants après, Fokad tombait avec son compagnon sous les zagaies des chrétiens.
Mohammed Nouraï, guidé par les souvenirs de l'esclave, put, à quelques pas de ce lieu maudit, retrouver le corps de son frère. Les Bédouins chargèrent aussitôt sur leurs épaules les restes inanimés du chasseur d'éléphants et regagnèrent Eylat.
L'esclave expira le lendemain.
Le cheik nous avait donné ces détails d'une voix émue, et il eut peine à achever son récit sans que, malgré ses mâles efforts, ses paupières laissassent échapper deux grosses larmes. II se bâta de les essuyer, et, afin de nous donner le change, il prétendit que, pour avoir passé toute cette terrible nuit à la pluie et dans la boue, ses yeux étaient malades.
Puis il ajouta :
— C'était écrit là-haut ! La destinée ne recule point devant les joies ou les douleurs de l'homme: que le désespoir tue la mère ou brise le cœur du vieillard, que les enfants demeurent orphelins et sans appui, que les entrantes des frères saignent,
qu'importe à l'ange de la mort? Le sombre envoyé de Dieu n'en poursuit pas moins son œuvre de désolation. Pourtant, malbeur à ceux qui ont tué Fokad! malheur à ceux qui ont seulement une goutte de son sang sur la toile de leur taub !
Notre campagne pouvait être regardée comme finie. Aux émotions d'une chasse aux gazelles et aux singes s'étaient joints pour nous les hasards d'un combat avec les chrétiens d'Abyssinic. Bien ne nous retenait plus dans ces solitudes montagneuses. Le jour suivant, nous rentrions ù Massou a li.
Après le cachot entre les murs duquel viennent se briser sans cesse les impatientes espérances du prisonnier, une des plus tristes choses de ce monde est, sans contredit, le sort de certains hommes confinés par le hasard ou la nécessité sur un recoin de terre que la mer entoure d'une barrière infranchissable»
Mais, quand ce recoin est un rocher nu sous un soleil de feu; quand, fatigue de l'immensité do l'horizon, le regard ne trouve use reposer que sur la pierre aride et comme frappée de mort ; que
vous n'avez pour vous mouvoir que Pétroit espace laissé entre les casemates d'une population prisonnière sur un écueil ; que vous ne comptez pas même un ami dans tous ceux qui vous entourent, et que la monotone harmonie des va gués et les cris des goélands qui aboient, ainsi que des chiens enroués, sur les récifs, sont la seule distraction à votre isolement absolu ; cette vie devient bientôt un horrible supplice.
Telles m'apparurentles longues journées passées à Massouah depuis notre retour des montagnes.
D'ailleurs, dans cette saison, — nous étions alors à la fin d'avril, — suç cet îlot à peine élevé de quelques pieds au-dessus du niveau de la mer, la chaleur commençait à être insupportable. C'était à peine si, au milieu de l'amas de huttes et de mosquées qui forme la ville, se glissait, vers le soir, un souffle du vent de mer. A cause des forêts de palétuviers qui festonnent la rade d'Arkeeko, les maringouins pullulaient, et à nos oreilles c'était toujours un sifflement plus terrible cent fois que que celui des balles ; car ce bruit, sans un moment de repos, éloigne toute pensée de votre esprit, tout sommeil de vos paupières, et vous laisse dans un état continu d'exaspération, de fureur impuissante.
Aussi, lorsqu'un jour M. D... vint nous dire que ses jambes se rouillaient aussi bien que ses fusils,
et nous proposer une nouvelle course, nous hâtâmes-nous d'accepter.
On se mit en route vers le coucher du soleil , aûn d'éviter la chaleur du jour, et, en quatre heures de marche, nous atteignîmes le lit d'un torrent qui traverse une forêt de tamarins et de plantes à soude, non loin de ruines d'ailleurs insignifiantes, et qui auront bientôt disparu sous les euphorbes et les aloès. Ces ruines couvrent un mamelon au bord d'une vallée récemment abandonnée par les eaux de la mer Rouge. Quel peuple éleva cette bourgade, dont il ne reste que des décombres et des tombeaux? Nul ne peut le dire : le Bédouin est oublieux, et, pour lui le passé est comme le désert, où le vent a bien vite effacé tout vestige du pied qui l'a parcouru.
Nous nous remîmes en marche dès le point du jour, en appuyant vers le nord-ouest. Nous laissions sur notre droite la plaine rase qui va s'inclinant jusqu'à la mer, dont nous entendions le bruit lointain, pour suivre les méandres d'une gorge où, de loin en loin, notre passage effarouchait des troupeaux de gazelles éparses au milieu des seyâls.
Vers les onze heures, on s'arrêta près d'une source qui sort du pied d'un rocher, et se perd à dix pas de là dans le sable. Ce lieu se nomme Abhan.
Ce ne fut que le lendemain que nous noifs déci-
dames à franchir les deux ou trois lieues qui nous séparaient encore de l'ouadi Anakhli : c'était le commencement du pays de chasse que nous nous proposions d'explorer.
Ici, le pays de Kolla est divisé en deux terrasses: l'une qui commence à la mer et dont nous venions d'atteindre la limite, l'autre qui s'étendait entre nous et la chaîne de la Taranta. Un rideau de mamelons schisteux sépare ces deux terrasses, et la gorge d' Anakhli n'est qu'une trouée par laquelle les torrents de la zone supérieure tombent dans la zone plus basse, qui longe la mer. Du Teste, en raison de la différence assez peu sensible de leur altitude respective, ces deux terrasses offrent à peu près la même végétation.
Le bourrelet de collines qui sert de transition entre les deux zones est coupé de loin en loin de crevasses profondes et tortueuses, tourmenté à l'infini et disloqué comme une masse en fusion que le refroidissement serait venu saisir tout à coup.
Malgré leurs accidents, ces mamelons offrent l'aspect le plus monotone et le plus désolé que l'on puisse se figurer. Tout a un caractère pauvre dans ce paysage torréfié par le soleil. Les roches violettes paraissent livides; les maigres arbusles à gomme qui rampent sur ce sol de pierre sont presque toujours dénudés de feuilles et n'ont ja-
mais d'ombre ; les touffes d'herbe qui poussent dans les fissures de la montagne semblent ne jamais fleurir sur celte terre aride. Parcourues par des torrents qui paraissent ne rouler que du sable et des galets , les vallées elles-mêmes n'offrent d'autre verdure que celle des tamarix au feuillage pâle, aux rameaux échevelés comme des femmes en deuil ; et, si parfois une source vient vous rappeler l'image de la vie au milieu de ce désert, cette image est encore trompeuse : si limpide qu'elle soit, cette eau laissera une horrible saveur sur vos lèvres, car elle est salée et tue toute autre végétation que les soudes stériles.
Aussi, ce lieu est-il désert en tout temps. Les bordes de pasteurs ne s'y arrêtent pas plus d'une nuit dans leurs migrations périodiques de la mer aux montagnes et des montagnes à la mer. Quelquefois les chameliers de Mokollo ou d'Arkeeko se hasardent à y recueillir quelques charges d'aZ/a, graminée longue et dure qui prospère sur ce so' infécond, et que l'on emploie à recouvrir le toit des chaumières. En tout autre temps, ce chaînon n'est parcouru que par les malfaiteurs et les chasseurs d'autruches.
Nous dressâmes notre tente à côté d'un filet d'eau saumâtre ; puis chacun prit son fusil, et Ton se dispersa dans ces solitudes.
Mohammed Cotten m'avait conseillé de remonter
le torrent, qui, à une demi-lieue de là, débouche dans la Kolla supérieure. J'y trouverais probablement, me disait-il, des autruches, des fo&u (coama), et surtout des gazelles, qui à cette heure — il était près de midi — ne pouvaient manquer de venir à l'eau.
Je suivis ce conseil.
Un peu plus haut, les deux revers de la vallée se resserrent au point de ne laisser entre eux que la place nécessaire au torrent. En cet endroit, les eaux ont dénudé une couche de rochers raboteux, hérissée de saillies que l'eau de la source entoure comme des îles, et sur lesquels elle a jeté comme une longue toison d'algues violettes. Ces îlots servent de refuge à des volées d'eedienèmes criards, de vanneaux porte-lambeaux, de sarcelles vertes qui dorment au soleil, le cou dans la plume, tandis queçà et là vont et viennent des couples de cigognes, dont le plumage est légèrement teinté de rose. De loin en loin, des fientes d'éléphant attestent que ces colosses du règne animal visitent parfois cette vallée solitaire.
Une tribu de cynocéphales qui buvaient, et qui, en un clin d'œil, eurent regagné la cime des rochers abrupts, se mit à aboyer. Je leur envoyai quelques balles, et le cadavre de l'un d'eux ayant roulé jusqu'à moitié, hauteur du revers que j'avais à ma gauche, je courus le ramasser.
EN ABYSSINE. 107
De ce point, en faisant face vers l'ouest, se déroulait un des panoramas les plus grandioses qu'il m'ait été donné de voir.
La vallée, béante au-dessous de moi, débouchait dans une immense plaine d'un rouge de brique, dont la surface se perdait bientôt dans une couche de vapeurs bleues comme les eaux d'un lac de la Suisse. Des torrents aux rives masquées par des arbres verts s'échappaient de cet océan fumeux. Ça et là, des monticules formaient des îles sur cette mer fantastique, ou s'y découpaient en promontoires. Chaque touffe d'euphorbe, chaque brin d'herbe prenait dans la brume mille formes extraordinaires. Tantôt c'étaient des tiges qui montaient à des hauteurs incommensurables et laissaient pendre de longues branches qui balayaient le sol ; tantôt c'étaient des touffes gigantesques au milieu desquelles s'ouvraient des avenues sans fin, ou bien des arbres qui avaient toute l'élégance des dattiers, mais qui semblaient dix fois plus grands, et dont les tiges ondulaient comme l'image des corps réfléchie par une eau courante. Par delà ce lac, illusion du mirage, un ruban de collines bleues se déroulait comme une longue falaise. Plus loin encore, un filet d'azur accusait dans le ciel les contours incertains de la grande chaîne noyée dans une atmosphère qu'une lumière trop intense rendait presque opaque.
En face du mamelon du iiaut duquel je regardais le démon de l'air se jouer à la surface de ia KoIIa, l'autre revers de la vallée s'inclinait par ondulations plus douces jusqu'à la plaine, avec laquelle ces ondulations finissaient par se confondre. Sur cette pente, quelques points mobiles frappèrent mes regards, et, malgré l'énormité de la distance, il ne me fut pas difficile de deviner que c'étaient des gazelles. Elles se dirigeaient vers l'eau qui coulait à mes pieds. Celles-ci, bien que très-nombreuses, n'étaient que l'avant-gardc d'un troupeau bien autrement considérable. Ce troupeau se déplaçait avec une vitesse prodigieuse, et il était facile de prévoir qu'en quelques minutes le creux de la gorge ne suffirait pas à contenir tous ces animaux.
En ce même moment, Gazaïn, le chasseur de M. D..., puis l'agent consulaire lui-même, puis le petit Gabrio, vinrent à passer au-dessous de moi : un coup de sifflet les fit accourir.
Gazaïn se signa : M. D... ne pouvait en croire ses yeux, et le petit Galla, plein de celte joie qui saisit le sauvage à la vue d'une curée inattendue, gambadait depuis cinq minutes, quand les premières gazelles parurent dans la gorge.
Le soleil était alors au zénith, et l'ombre des corps couvrait exactement leur base. De la plaine arrivaient des bouffées d'air chaud comme la
vapeur d'une fournaise. Ce vent cardait la brume qui rampait sur la Kolla et lui donnait la bizarre apparence d'une mer dont chaque vague s'isolerait des autres pour suivre capricieusement son mouvement propre. Tout était éclat et lumière sur la terre et dans l'atmosphère : fout semblait brûler à la surface des montagnes, et, vue de cette hauteur, la nappe d'eau qui coulait à nos pieds nous renvoyait l'irritante clarté du ciel en feu.
Les gazelles s'étaient ruées vers l'eau, en se déployant sur une longue ligne que les nouvelles venues forçaient à chaque instant. De la pente des collines, l'avalanche vivante roulait rapide, intarissable. Tout ces pauvres animaux haletaient; leurs naseaux dilatés, leurs cris pareils à des sanglots, leur course désespérée, disaient assez combien était pressant le besoin qui les poussait.
Bientôt la vallée fut littéralement pleine, et l'eau disparut comme sous une couche de terre qui aspirait avidement les flots de la source. De nouvelles bandes, poussées par d'autres encore, arrivaient toujours.
Un coup de fusil tiré par Gabrio abattit une gazelle, dont la place fut immédiatement occupée par une autre, et la détonation ne produisit pas d'autre effet sur cette masse compacte : un ennemi