ii
sorte de courlis de terre, l'œdicnème criard, pousse son cri si triste, à l'heure où les hyènes et le vent de la nuit hurlent au fond des bois. Chaque soir, elle étendait sur un sérir le cuir de bœuf sur lequel dormait son frère, et se couchait à terre au pied du lit, pour recommencer le lendemain.
Orpheline, sans parents, sans amis, la douleur de la jeune fille avait grandi dans l'isolement absolu au milieu duquel la laissait la mort de son frère, et sa raison s'en était allée sans que sa beauté s'en ressentit en rien. Ainsi les larves de quelques insectes se développent dans le corps d'autres insectes et y détruisent tous les organes, excepté ceux indispensables à la nutrition, laissant au corps qu'elles ont entièrement ravagé toute l'apparence de la vie.
Quand je repris le chemin de la tente, il restait encore deux heures de soleil, et j'en profitai pour faire un détour dans la plaine.
Je suivais la berge d'un torrent couverte par grandes places de fourrés impénétrables, et de loin en loin de clairières au-dessus desquelles de grands arbres forment une voûte de feuillage. Dans ces espaces plus libres, le sol est couvert d'euphorbes découpés en candélabres, de touffes de stramonium chargées de cloches blanches à odeur vireuse, de mauves arborescentes parées de magnifiques fleurs bleues; enfin, du milieu du sable se dressaient des
EN ABYSSINJE. 203
brins sans feuilles, terminés par un cornet de la plus grande blancheur, servant de calice à un autre cornet plus grand, plein d'étamines qui débordent comme une aigrette de soies rouges, dont chacune supporte une grosse anthère d'or.
Çà et là se dressaient des mimosas nilolica tels que je n'en avais pas encore vu d'aussi grands. Leurs branches, tordues en spirale, montent jusqu'à ce qu'elles atteignent toutes le même plan, et s'arrêtent après l'avoir atteint, comme si la couche d'air qui pèse immédiatement sur leurs sommités faisait obstacle à tout développement ultérieur.
Une plante grasse, dont la lige s'attache aux arbres par de longues vrilles, monte jusqu'aux rameaux les plus élevés, remonte pour retomber encore, tendant autour du parasol géant comme des câbles qui l'amarrent au sol, et l'entourent d'une sorte de grillage sur lequel courent des guirlandes de feuilles semblables à celles de notre lierre, semées de grappes de baies d'un rouge de corail. Dans l'enceinte formée par ce grillage, de timides beni-israïl dorment couchés sur un lit de fleurs. Quelquefois aussi des pintades, suivies d'une légion de poussins, viennent s'y abriter du faucon qui plane dans Pair.
Le soleil allait se coucher : son orbe, suspendu à la cime des montagnes, ressemblait à un disque de fer rougi au milieu des flammes d'une fournaise.
Des jets de lumière rouge semaient de reflets ardents tes troncs, les branches, la cime des arbres tout noirs de pintades dont les mâles poussaient de bruyantes clameurs. Les rayons du soleil se retirant peu à peu, les troncs plongèrent bientôt dans l'ombre qui montait, montait comme les eaux de la marée, et finit par envahir jusqu'aux plus hautes branches.
Un peu plus tard, le ciel n'était plus éclairé que par un rayon horizontal dans l'épaisseur duquel tournoyait une nuée de vautours. Chacun de mes pas réveillait des couples d'antilopes qui fuyaient en sifflant. Des familles de phacochères s'échappaient de chaque fourré; de grandes hyènes rayées ou mouchetées de noir passaient à côté de moi, sans s'inquiéter de la détonation de mon fusil, dont chaque coup faisait tomber deux ou trois pintades de la cime des arbres.
J'avais arrêté dans ma pensée de ne reprendre le chemin du camp que lorsque j'aurais deux douzaines de ces oiseaux, et en vain le serviteur abyssin qui m'accompagnait me répétait-il qu'il était grandement temps de rentrer, j'allais toujours. Il manquait encore cinq pintades à mon compte.
D'ailleurs, à parcourir ces bois si peu sûrs dans le jour, mais pleins de dangers à cette heure, et pourtant si beaux avec leurs oiseaux, leurs fleurs, leurs hautes herbes et leurs grandes ombres dans
lesquelles filtre une lueur douteuse, on éprouve je ne sais quelle acre volupté ; on compte avec orgueil les pulsations de son cœur, que le cri de la panthère ou le rugissement du lion ne font pas battre plus vite. La lourde carabine ne pèse pas plus qu'un fétu dans la main ; on sent en soi comme une force inconnue qui vous grandit jusqu'à la hauteur de la solennelle majesté des solitudes, et l'on va toujours, l'oreille toute à la symphonie que le vent chante dans les arbres, l'âme toute à la poésie de la nuit et du désert.
Tout cela ne m'empêchait pourtant pas de songer aux cinq pintades qui me manquaient. J'en avais encore abattu quatre, et j'allais tirer mon dernier coup, quand, avec une bouffée de brise, passa une voix bien connue. L'Abyssin se serra tremblant près de moi. Le lion chassait, lui aussi, et mes coups de fusil l'attiraient. Je redressai mon arme et glissai une balle dans chaque canon.
J'avais à peine remis la baguette, que le lion entrait dans le cercle étroit où, grâce à un reste de lumière oublié dans l'air, je pouvais encore distinguer le contour des objets. Mes deux coups étaient armîs ; mon doigt posait sur la détente ; mais, à cause de la distance, à cause surtout de l'obscurité presque complète qui m'environnait, je ne voulais pas être l'agresseur. Blesser le lion sans le tuer, c'était provoquer une lutte corps à corps, ce que
j'étais loin de souhaiter. D'ailleurs, je n'eus pas pas même le temps de Taire ces réflexions : comme s'il eût compris qu'il n'avait point affaire à un Bédouin sans armes, l'animal se perdit dans les mimosas.
Je lâchai un dernier coup de fusil aux pintades, que je ne voyais plus que comme des taches noires, sur le fond plus clair du ciel : il en tomba trois, et, pour être rentrés plus vile, nous allongeâmes le pas.
Une demi-heure plus tard, nous arrivions à notre petit camp, où le serviteur n'eut rien de plus pressé que de conter le dernier incident de cette partie de chasse. 11 se plaignit de l'activité de mes jambes ; mais ce qu'il me reprochait surtout, c'était mon imprudence, et le pauvre garçon répéta à plusieurs reprises :
— Un de ces jours, cet homme me fera manger par les bêtes fauves î
Il en est de certains lieux vers lesquels l'homme est poussé par le vent de la destinée, comme des amis d'un jour que le hasard a jetés sur notre route, et auxquels on aime à songer quelquefois.
Ces recoins de la terre étrangère se rattachent à nos souvenirs, par cela même qu'on y a été heureux ou que Ton y a souffert; et, quand leur image se lève dans notre mémoire, tantôt enveloppée d'une brume de feu, tantôt voilée de l'ombre projetée par les grands arbres, on les salue avec bonheur.
Pour mon compte, dans l'espace laissé derrière moi, il est beaucoup de ces lienx aimés que je n'oublierai point. Il en est un surtout où j'aimerais vivre, chasseur ou ermite, sous la hutte de feuillage oubliée par le pâtre nomade, au pied des rochers qu'escaladent de longues traînées de vignas, chargées de grappes fleuries. Là, un fllet d'eau, alimenté par les sources des montagnes, coule toute l'année au milieu des joncs et des roseaux, qui atteignent jusqu'à douze et quinze pieds de hauteur.
Ces plantes aquatiques remplissent le fond d'une gorge solitaire, et se déroulent en une nappe où les tiges pressent les liges, et dont la surface ondoie au moindre vent, ainsi que les épis d'un champ de blé.
Une fourmilière d'animaux vivent dans ces jongles. Le sol des rares sentiers qui les traversent est criblé de traces de lions et de panthères qui viennent s'y embusquer et attendre, durant de longues heures, les troupeaux de condomas que la
soiï amènera à Peau. Des serpents de toutes sortes, Vechis carinalus surtout, dont le corps est moiré d'ondes jaunes et violettes, se glissent dans les joncs ou s'enroulent autour des tiges, et montrent leur tête au-dessus des quenouilles des roseaux, chargées de laine brune. Des myriades de sénégalis, aux sourcils peints du cramoisi le plus vif, s'échappent des grandes herbes, avec un bourdonnement pareil à celui d'un essaim d'abeilles. L'aisselle de chaque feuille porte un nid de fauvettes à gorge bleue (motacilla succica), répandue de Ja zone torride à la zone glaciale, et, sur chaque brin incliné au-dessus de l'eau , se tient immobile un martin-pêcheur pourpre et lapis-lazuli, au bec de corail, à la huppe faite de longues plumes bleu de ciel, semées de points noirs.
Quelquefois le jongle présente un vide occupé par un petit bassin où se cachent, tantôt une cigogne d'Abdim, tantôt un couple de petites sarcelles. En d'autres endroits, le ruisseau fuit sur un lit de roches, au-dessus desquelles pendent les longues branches d'un amysis apobalsame. Dès que le soleil est un peu haut, sur les rameaux de l'arbre odorant se pressent des nuées de bengalis d'azur, de jean-frédérichs aurore, de reines que leurs longues plumes emportent à la moindre bouffée de vent, ainsi que la voile entraîne la barque. Tous ces oisillons se laissent choir sur le
rocher que l'eau recouvre à un pouce au plus de hauteur; leurs pelites têtes fouillent le cristal liquide, leurs ailes en battent la surface, et font rejaillir au loin des gouttelettes d'eau qui retombent en une pluie de perles. Un faucon vient-il à planer au-dessus, les baigneurs s'envolent et se réfugient dans le jongle natal, parcouru en tous sens par des libellules couleur de feu.
Au-dessus de ce sillon de roseaux s'étend une voûte de branches grises qui s'allongent comme de grands bras, ou se tordent ainsi que des serpents. Des rayons de soleil passent à travers cette voûte, et font reluire çà et là quelque plan de rocher semé de paillettes de mica. Aussi bien qne la mer retentissante d'Homère, la vallée a ses mille voix : voix d'oiseaux qui chantent, mugissements tfagazeins, qui brament en appelant leurs femelles; bruits de feuilles tourmentées par le vent; harmonie sauvage, à laquelle se mêle de loin en loin la cantilène monotone du Bédouin qui passe.
Akhouar, tel est le nom de cette gorge si pittoresquement accidentée, à l'entrée de laquelle m'attendait une émotion que comprendra facilement celui auquel il est arrivé, dans les moments où le regard distrait semble suivre la pensée dans l'espace, de se heurter à une voiture lancée au galop, ou de s'arrêter au bord d'un précipice, réveillé à temps par l'instinct.
Je cheminais tranquillement, le fusil sur l'épaule, lorsque tout à coup les roseaux s'affaissèrent autour de moi, comme les vagues de la mer quand vient à manquer l'impulsion qui les pousse. Un fracas effrayant courait au milieu des tiges brisées, et, sous mes pas, je sentais le sol osciller, comme s'il eût été agité par un tremblement de terre.
En quelques bonds, je me trouvai sur le point culminant d'un mamelon voisin, d'où je dominais le fond de la vallée.
Des corps noirs et longs, souples ainsi que des serpents gigantesques, se dressaient au-dessus des hautes herbes ; c'étaient les trompes d'un troupeau d'éléphants. J'en comptai une quarantaine, dont quelques-uns d'une taille monstrueuse. Ces lourdes masses couraient au milieu des roseaux, laissant derrière elles un long sillon de tiges couchées comme par le passage d'une avalanche. Puis les colosses quittèrent le jongle un à un, et gravirent avec une rapidité incroyable le revers de la montagne. Parvenus au sommet, l'un d'eux, qui semblait être le chef de la bande, s'arrêta un instant, poussa à plusieurs reprises un cri qui ressemble à celui du porc; à ce cri, tous les autres accoururent, et la troupe entière se perdit dans les ravins boisés des environs.
Un peu plus loin, des Bédouins avaient établi leur camp en un lieu où le filet d'eau et les fourrés
qu'il traverse ont été rejetés tout d'un côté de la vallée, plus large en cet endroit, et présentant une petite plaine circulaire semée de mimosas, de sycomores, de tamariniers, dont le vent faisait bruire les longues siliques sècbes avec un cliquetis métallique.
Je m'arrêtai sous un de ces arbres, afin de donner au domestique le temps de préparer notre repas du matin.
 peine étais-je assis, que le cheik du village m'apportait une couffe de lait, et poussait l'attention jusqu'à jeter son taub sur ma tête tandis que je buvais. Ici, c'est un honneur que l'on rend à tout homme comme il faut, sans que j'aie jamais pu deviner le sens de cette politesse. Seulement, cela me fit songer qu'à peu près partout, dans l'Afrique orientale, le roi est invisible ; que c'est un crime de lever les yeux sur lui, et qu'il n'assiste aux audiences publiques dans lesquelles sa présence est indispensable, qu'en abritant sa majesté derrière une tenture de soie.
Quant au lait, ce n'était point un cadeau que je recevais ; on ne faisait que me payer mon dû. Dès qu'un étranger s'arrête près de l'enceinte d'un camp, le cheikh appelle les chefs de hutte les uns après les autres, et impose à chacun une contribution de fait, qui est la part du voyageur. Celui-ci a, en outre, droit à l'eau qui lui est nécessaire, et peut
demeurer trois jours dans chaque camp. Aussi, dans la saison où les herbes abondent, une foule d'habitants de Massouah, d'Arkeeko, de Mokollo, s'en vont-ils errer de village en village, durant des mois entiers, sans provision aucune, sûrs qu'ils sont de trouver à vivre partout.
Le tamarinier à l'ombre duquel nous faisions notre balte était peuplé d'oiseaux de toutes sortes, que l'habitude m'avait appris à reconnaître au chant, au cri. Un seul inconnu sifflait un petit refrain qui déroutait mon expérience : je l'abattis d'un coup de fusil. C'était un ynuscicapa dont les plumes étaient à peine poussées, et dont la tête conservait encore une couronne de duvet long et doré.
Au bruit du fusil, tout le peuple ailé, endormi dans les rameaux de l'arbre, s'envola comme un nuage bruyant, à l'exception d'un autre moucherolle, qui devait être la mère du petit oiseau tombé sous mon plomb. Au lieu de fuir, celle-ci se mit à visiter chaque recoin, tout inquiète, avec un cri d'anxiété, qui se changea bientôt en un cri de désespoir, sans doute parce qu'aucun autre cri ne lui répondit. Alors, elle s'éloigna à son tour, pour revenir au bout de quelques minutes, accompagnée cette fois d'un mâle dont la huppe indigo chatoyait au soleil, et dont la queue était parée de deux magnifiques plumes blanches traînant à un pied der-
rière lui. Tous deux recommencèrent à fureter le feuillage, en répétant à chaque instant la même plainte : Ton eût dit que les deux oiseaux se demandaient compte du résultat de leurs efforts, et que tous deux pleuraient en se disant : « Perdu ! perdu! »
Ce manège dura près d'une demi-heure, après laquelle le couple, brisé de fatigue, s'en alla se reposer sur la même branche, les plumes hérissées, les ailes pendantes, piaulant de loin en loin de la façon la plus triste.
Bien que cette scène m'eût ému, la beauté du mâle, surtout ses deux longues plumes, que je voyais trembler au moindre souffle d'air ainsi qu'un bout de ruban d'une blancheur virginale, devenaient pour moi une tentation irrésistible. Je repris mon fusil, j'en pressai la détente, non sans quelque chose comme un remords, et le pauvre oiseau tomba. Sa compagne le suivit dans sa chute, tourna un moment autour de lui, puis vint à moi en poussant un petit cri de colère, et s'en alla enfin reprendre sa place et son chant de deuil sur le même rameau. Ce n'était là que le second acte du drame.
Bientôt un autre cri pareil à celui qui avait d'abord attiré mon attention se fit entendre, et un point mobile se dessina dans l'air : c'était encore un jeune qui revenait vers le tamarinier. Oubliant
sa douleur, pour ne songer qu'au péril qui menaçait sa progéniture sous cet arbre si fatal aux siens, la mère s'était élancée vers ie nouveau venu. Il était évident qu'elle cherchait à l'éloigner de moi; mais la fatalité voulut que le petit oiseau, dont les forces étaient à bout, ne pût la suivre, et se posât justement au-dessus de ma tête. Poussé par je ne sais quelle horrible curiosité, j'avais encore repris mon fusil, au bout duquel le moucherolle vint voleter, avec des clameurs qui avaient un tel accent de détresse, que je demeurai indécis un instant. Mais, quand elle me vil continuer à avancer vers son petit, qui changeait de place à chaque minute, la mère comprit qu'il ne lui restait plus qu'à déployer tout ce que le dévouement peut trouver d'héroïsme, tout ce que l'amour maternel peut imaginer de saintes ruses. Malheureusement, les forces du petit oiseau, qu'elle défendait avec une si touchante opiniâtreté, devaient rendre inutiles tous ses efforts. Il arriva un moment où le jeune moucherolle ne put obéir d'une manière assez rapide au cri qui lui ordonnait de fuir, et fut atteint par une grêle de cendrée. Au même moment, et par compassion celte fois, je tuai aussi la malheureuse mère.
Je venais d'assassiner toute une famille ; j'avais fait souffrir à ces pauvres petits êtres si inoffensifs et si beaux tout ce qui peut déchirer' des chairs et
des nerfs qui ont vie. Maintenant que mes victimes gisaient à mes pieds, cette mauvaise action m'apparaissait sous son jour hideux.
Une autre scène vint m'empêcher d'y songer plus longtemps.
Une caravane d'Abyssins s'était arrêtée, comme moi, près du camp de pasteurs. Elle se composait de plus de deux cents hommes, esclaves, porteurs, marchands, et d'un grand nombre de mules.
Bientôt la vallée présenta le coup d'œil le plus pittoresque que l'on puisse imaginer.
Chacun de ces hommes, drapé dans une pièce de toile à bandes rouges, portait une pelisse de fourrures sur ses épaules, ainsi qu'un sabre, de forme bizarre, passé à la ceinture. Çà et là vaguaient des troupeaux d'esclaves à peu près nus, que les djellabs chassaient devant eux comme du bétail. Les uns se firent un abri de leur couari, suspendu aux branches des arbres ; les autres employèrent au même usage leur bouclier tout bosselé d'ornements de cuivre jaune; d'autres se contentèrent de leur parasol, consistant en un roseau dont une extrémité supporte un petit toit tissu avec la moelle d'un jonc du haut pays.
Quelques moines, bien reconnaissables à leur calotte blanche, à leur long manteau en peau d'antilope, à leur petite croix de nacre ou d'ébène suspendue au cou, et à la queue de vache, qu'ils lien-
ne ni toujours à la main, et qui leur sert de goupillon, faisaient partie de la caravane. II y avait aussi des nonnes vêtues de la même manière, presque toutes jeunes, presque toutes fort avenantes, que les moines semblaient entourer d'uue jalouse surveillance, à en juger par le soin avec lequel ils les isolaient du commun des voyageurs. Les molocseros étaient, eux aussi, des jeunes gens bien découplés, dont les robustes épaules et l'embonpoint ne témoignaient que médiocrement en faveur de l'austérité du régime monastique. Assis sous un arbre avec la nonnette qu'il avait prise sous sa protection spéciale, chacun d'eux tenait un livre à la main. Il est vrai que ce n'était qu'à l'approche de quelque importun que les conversations cessaient; que les visages, plissés par le sourire, reprenaient le masque de l'ascétisme, et que les yeux s'abaissaient hypocritement sur le livre dont l'élude remplit tous les instants de ces hommes voués à Dieu.
Moines et nonnes allaient s'embarquer à Mailnais pour Suez, d'où ils devaient gagner Jérusalem par le désert. Ce voyage si long, si pénible, plein de dangers pour ces malheureux, qui souvent sont vendus comme esclaves, qui plus souvent encore sont mis à rançon par les Arabes, ou forcés de se faire musulmans, sauf à abjurer le lendemain; ce voyage, dis-je, n'en csl pas moins une spéculalio»
en Abyssinie. Outre que la bénédiction du patriarche de la terre sainte lave complètement lu conscience la plus noire, le pèlerin qui a conquis ainsi sa part du ciel n'a rien perdu des biens de la terre. A son retour, une auréole de sainteté le suit durant le reste de sa vie; la considération de ses compatriotes le dédommage des souffrances passées; les aumônes pleuvent. D'ailleurs, il s'est fait des amis de ses proches, de ses voisins, ainsi qu'un protecteur de chaque grand, tous l'ayant chargé de confesser leurs faiblesses ou leurs crimes, et de leur rapporter l'absolution qui purifie, cela pouvant se faire ici par procuration.
Les chrétiens étaient en grande majorité dans la caravane, et, bien qu'en voyage, tous jeûnaient : dous étions alors en carême.
Le jeûne, qui semble être une institution juive transplantée dans notre Occident, où elle n'a pas fait fortune, a conservé en Abyssinie tout le rigorisme des figes bibliques. Gomme les autres chrétiens d'Orient, les costanis lui supposent une grande efficacité. Il n'est pas de faute que le jeûne ne rachète, comme il n'est pas de plus grand crime que de ne pas jeûner ; l'homicide, l'inceste, l'adultère, le vol, ne sont que peccadilles, comparés à l'inobservance des nombreux carêmes dont se compose l'année religieuse de l'église d'Ethiopie.
En ce temps de pénitence, un Abyssin ne peut
touciier oi au lait, ni au beurre, ni aux œufs ; son régime se compose de pain, d'huile, de miel, d'horribles galettes de farine de lin, et de schiro, mélange de farine, de pois chiches et de piment, dont on fait une sorte de bouillie. En outre, il ne doit faire qu'un seul repas en vingt-quatre heures.
Sur le soir, je vis chacun calculer l'heure à laquelle ce repas doit avoir lieu, par un procédé que je crus être d'abord un exercice gymnastique, et qui consiste à se tourner vers l'Orient et à mesurer l'espace couvert par sa propre ombre. L'heure de manger est venue quand cet espace est de trois pas au moins. H pouvait être alors quatre heures de l'après-midi.
Il y avait aussi dans cette caravane un ancien domestique de MM. Galinier et Ferret, capitaines d'état-major, dont tout le monde connaît le beau travail topographique sur l'Abyssinie septentrionale. Cet homme, qui s'appelait Békir, m'aborda en me parlant un assez bon français. II était forcé de quitter le haut pays, pour avoir pris part à la révolte d'un chef de l'Amacen contre le gouverneur du Tigré. Cerné de toutes parts, le schoum rebelle avait été pris après avoir perdu quelques hommes dans une escarmouche, et Oubié, dont on connaît l'impitoyable rigueur sur le chapitre de l'obéissance, l'avait condamné à avoir le poignet droit et le pied gauche coupés. Il avait été émas-
culé, quelques années auparavant, pour un délit de même nature.
Celui qui est voué à ce supplice traditionnel en Abyssinie est conduit sur la place du marché, si c'est dans une ville ; ou au milieu du camp, si Ton est en campagne, et livré au bourreau, qui est ordinairement un nagarit, musicien, auquel on donne le nom de la timbale sur laquelle il est chargé de battre. Le nagarit saisit. le pied ou la main du patient, et coupe le membre en le désarticulant avec un mauvais couteau.
Cela fait, le malheureux se traîne où il peut, sous le porche d'une église le plus souvent. Là, son premier soin est de se procurer du beurre et une poêle. Quand le beurre est bouillant, il y plonge le moignon pour arrêter l'hémorragie; puis il fait frire le pied et la main, qu'il conserve précieusement, dans cet état, pour être enterrés avec lui à sa mort. Cette cruelle mutilation, ainsi que celle que subissent les eunuques, sont rarement mortelles. L'air des montagnes est si salubre, la température y est si uniformément douée, que la blessure se cicatrise en quelques jours, et que la gangrène y est presque inconnue.
Pour échapper à l'une ou l'autre de ces opérations, Békir avait dû prendre la fuite déguisé en molocsero, tout musulman qu'il était. Grâce à ce travestissement et à une douzaine d'excommunica-
lions prononcées contre des hommes qui avaient fait mine de vouloir l'arrêter, mais qui avaient reculé devant le terrible anatbème, il avait pu gagner la frontière.
II ne faudrait pas croire toutefois que tous les Abyssins baissent humblement la tête sous l'interdiction qui les sépare du reste des fidèles. Ici comme ailleurs, il existe des mécréants qui se rient de la colère des prêtres, et ne laissent jamais échapper l'occasion de les rançonner.
Ainsi, nous avons eu à notre service un chrétien de Gondar qui, un jour qu'il servait dans les troupes du raz Ali, trouva sur sa route un moine chevauchant sur une magnifique mule. Fatigué d'une longue route, le soudard ne se gêna guère pour donner l'ordre au saint homme de lui céder sa monture; et, comme celui-ci l'excommuniait, après avoir obéi tout d'abord à une injonction qui lui était faite la pointe du sabre sur la gorge, l'irrévérencieux coquin dégaina une seconde fois, et ne lâcha le moine qu'après l'avoir forcé non-seulement à annuler la sentence qu'il venait de prononcer contre lui, mais encore à le bénir; après quoi, il piqua des deux et partit ventre à terre, de peur d'une rétractation.
Comme je m'en retournais en suivant un sentier qui s'enchevêtre au milieu du jongle ainsi qu'un écfaeveau de fil bien embrouillé, le serviteur qui
EN ÀBYSSINIE. 221
me tenait lieu d'arrière-garde crut entendre du bruit dans les roseaux. En avançant avec quelque précaution, nous ne tardâmes point à voir sur un lit d'herbes un magnifique caracal nonchalamment étendu au soleil. Autour de lui, cinq jeunes jouaient en se roulant les uns sur les autres, à la manière des petits chats.
À un mouvement de l'Abyssin qui fil crier quelques feuilles, la mère poussa un miaulement de terreur, s'élança sur ses petits, en prit deux dans sa gueule et disparut. Les trois -qui restaient se précipitèrent sur les traces de leur prolectrice, se glissante travers les tiges pressées les unes contre les autres, se dérobant à nos mains ou passant insaisissables sous nos pieds.
Nous réussîmes cependant à couper la retraite à l'un d'eux, dont le poil se hérissa de colère et qui chercha à se dérendre, comme si des dents eussent armé sa mâchoire, comme s'il y eût eu des griffes au bout de ses doigts, en poussant en même temps un petit cri bref et trembloté. Un cri pareil lui répondit, et, à la faveur d'une éclaircie, nous pûmes voir une magnifique tête de chat fauve dont les lèvres étaient striées de quelques lignes noires, dont les oreilles, de velours noir aussi, se terminaient par un long bouquet de poils, braquer sur nous ses deux prunelles ardentes et suivre tous nos mouvements.
J'avais abandonné mon fusil pour courir plus libre après le petit caracal, qui était devenu mon prisonnier; il eût d'ailleurs été inutile, tant il y avait de prestesse dans les mouvements de la mère, qui se traînait toujours à notre suite. Il semblait qu'à chaque détour du chemin, il y eût un de ces animaux qui s'évanouissait comme une ombre après nous avoir jeté un regard suppliant.
Le petit que nous emportions se démenait comme un furieux. Pourtant, il y avait tant de grâce même dans sa mauvaise humeur, que je n'eus garde de le lâcher. Peu à peu, il devait oublier ses instincts farouches et devenir cette bête si douce, si gentille, qui aimait tant mes caresses et me suivait avec la docilité du chien au milieu des bois, où ses frères erraient heureux et libres.
FI!f DU PREMIER VOLUME.