SOUVENIRS UN VOYAGE
mais il est un Dieu qui est ion maître comme le nôtre, et au tribunal duquel je te cite pour avoir abusé de la force que tu tiens de lui !
Étourdi de cette éloquence que le Bédouin lui lâchait à pleins poumons, ie lion s'écarta complaisamment de la route, et laissa les deux hommes continuer leur chemin. Ce qu'il y a de plus singulier en ceci, c'est que Pline le naturaliste met presque le même discours dans la bouche d'une femme placée précisément dans les mêmes circonstances que notre ami Stéphen.
Il y avait déjà une vingtaine de jours que nous stationnions à Eylat, ce qui revient à dire que, depuis notre arrivée, c'était une fusillade incessante dans ce que M. D... appelait notre parc de chasse.
Aussi, le gibier commençait-il, non pas à devenir rare, mais a perdre l'habitude de s'arrêter à admirer nos fusils. Pour tirer autre chose que des lièvres, des pintades et des francolins, inoffensifs animaux, sur lesquels nous savions d'ailleurs nous rabattre dans ces jours de malheur où l'on manque fatalement les plus beaux coups, il
fallait déjà sortir du cercle battu soir et matin, et souvent s'en éloigner assez pour ne regagner notre quartier général qu'à la nuit.
Il y avait au sud-est d'Eylat une gorge, vers laquelle nous nous acheminâmes un jour aux premières lueurs de l'aube. Nous la savions hantée par les bézas, la même antilope à laquelle les naturalistes ont donné le nom de coama.
Les rayons du soleil venaient de réveiller le désert assoupi sous l'œil de Dieu. Les folioles des mimosas , qui tombent en léthargie à l'approche des ténèbres, se relevaient autour du pétiole qui les supporte ; les convolvulus entrouvraient leurs clochettes, et les baumiers de la Mecque secouaient leurs parfums au vent du matin.
La vallée que nous venions explorer n'est guère qu'une fissure, souvent verticale, au travers d'un massif de roches schisteuses. Le fond en est occupé par un torrent qui, alors, n'avait pas une goutte d'eau. A mesure que nous avancions, le pays devenait plus aride, le site plus sauvage. Tantôt nous avions à franchir des espaces embarrassés de quartiers de roc détachés de la montagne, tantôt il fallait se coucher sur le cou de nos mules pour passer au milieu d'arbres hérissés de fortes épines formant une voûte au-dessus de nos têtes ; quelquefois les deux revers à pic menaçaient ruine.
Des vautours oricous criaient dans les anfractuosités, au fond desquelles ils aiment à bâtir leur nid. Des hyènes, effrayées par notre passage, regagnaient leur caverne en toute bâte. En d'autres endroits, une odeur particulière aux bêtes fauves venait nous révéler le voisinage de lions ou de panthères invisibles dans ce chaos de pierres. A côté des traces de ces redoutables animaux, le sable du torrent portait des empreintes triangulaires laissées quelques heures auparavant par un pied divisé en deux sabots : il était évident que les bézas avaient passé là dans la matinée.
J'ai à peine besoin de dire que Gazaïn était avec nous.
Qu'on lui coupe une jambe, disait quelquefois M. D... en parlant de son domestique, et le pansement fini, s'il est question de chasse, il prendra des béquilles pour en être.
L'Abyssin furetait de toutes parts et ne tarda pas à se convaincre qu'après avoir pâturé tout le malin dans la gorge, les bézas regagnaient la grande vallée vers midi, sans doute pour boire à quelque source. Il proposa de mettre pied à terre pour les attendre au passage, et, tandis qu'il allait s'établir en vedette au sommet d'un mamelon, nous nous mîmes en quête d'un abri pour déjeuner à l'ombre.
Les maxillaires allaient leur train quand, sur
un signe de Gazaïn, chacun saula sur son fusil, et s'élança vers le chasseur, assis au haut d'une ligne de rochers terminés par une surface à pic du côté de la gorge, dont le fond se trouvait à cinquante ou soixante pieds plus bas.
Trois coamas, éloignés de deux portées de carabine environ, venaient vers nous, en s'arrêtant à chaque pas pour brouter les jeunes pousses d'arbres. Deux étaient adultes , ainsi que le témoignaient leurs cornes droites et lisses, longues de plus d'un mètre. Le troisième était un jeune de la taille d'un veau de six mois.
Leur robe, presque blanche, rayée de quelques lignes noires, miroitait au soleil; leurs formes annonçaient autant de force que de souplesse, ce qui n'ôtait rien à leur élégance ; leur tête surtout était admirable de grâce et de douceur timide.
À environ cent pas de nous, nous les vîmes s'arrêter, humer le vent, reculer d'abord par petits bonds, puis s'enfuir tout d'un coup, avec des mugissements sourds et brefs.
Nous ne savions comment nous expliquer cette brusque retraite, quand la cause nous en fut révélée par l'apparition de deux panthères qui , du haut de la berge escarpée sur laquelle nous nous trouvions, se lancèrent dans le précipice.
• L'une rencontra dans sa chute l'un des deux bézas adultes et se suspendit à son cou. L'autre
dépassa le but; mais à peine eut-elle touché la terre, que, comme si le sol l'eût repoussée, elle s'en alla tomber, par un bond prodigieux, sur la même antilope, et s'attacha à ses flancs ainsi qu'une flèche.
Les prunelles fulgurantes des deux panthères disparaissaient presque dans les plis de la peau du mufle ridée par la pression des mâchoires ; leur longue queue ondulait comme un serpent, et, sous leurs griffes, des jets de sang couraient en lignes vermeilles sur le pelage blanc du coama. La douleur du malheureux animal se traduisait en mugissements pitoyables, en bonds insensés, en ruades inutiles.
Le bout de ses cornes chercha en vain l'ennemi insaisissable qui déchirait ses chairs. Ses forces diminuaient à vue d'oeil ; ses membres frissonnaient ; puis il chancela et s'abattit lourdement sur le sable.
Tout cela s'était passé en moins de cinq minutes. L'autre coama et son faon avaient disparu dans la sinuosité de la gorge.
Leur proie étant trop lourde pour l'emporter, les panthères allaient la dévorer sur place, ce qui était loin de faire notre compte. AÛn de raccourcir la distance qui nous séparait d'elles, nous dûmes longer le bord du précipice pour y revenir ensuite en nous glissant derrière les inégalités du rocher.
A an signe, les joues se collèrent aux crosses des fusils, et cinq coups de feu détonnèrent à la fois.
L'une des deux panthères dont la tête plongeait dans les flancs de l'antilope, le reste de son corps demeurant exposé à nos balles, se renversa sur le dos en pirouettant sur elle-même, sans parvenir à se relever.
L'autre, masquée par le cadavre du béza, bondit à une hauteur verticale de douze à quinze pieds, et retomba pour s'élancer encore. Ce deuxième bond fut démesuré et la jeta sur une corniche du rocher, à moitié chemin de la distance qui existait d'abord entre nous et elle.
Il était évident qu'elle venait à ses agresseurs, et qu'un combat à mort allait s'engager. Au moment où la panthère se ramassait sur elle-même pour prendre son élan, deux balles l'atteignirent sans l'empêcher de bondir sur une autre saillie plus rapprochée encore, mais un peu sur notre gauche. Un troisième coup de feu ne la toucha pas ; ajustée une quatrième fois par M. D..., l'amorce brûla seule.
Encore un bond, et le formidable animal était sur nous. Déjà son corps long et souple se contractait de nouveau, pour se détendre ensuite avec une impétuosité qui défie l'œil et la balle, quand le fusil de Gazaïn s'abattit; une seconde plus tard, l'explosion se confondait avec un rugissement de
la panthère, qui, frappée à la tête, retomba sans vie au pied du rocher.
11 était temps. Que la main de l'Abyssin eût tremblé en ce moment décisif, et il est probable que plusieurs d'entre nous eussent été déchirés. Tous nos fusils étaient vides, et il ne nous restait d'autre moyen de défense que nos couteaux : c'était trop peu contre un pareil adversaire. '
Nous redescendîmes alors vers le torrent, et l'on s'occupa de dépouiller les deux bêtes fauves. Cela fait, l'on chargea sur une mule les deux peaux, ainsi que la tête et les deux cuisses de l'antilope, et nous regagnâmes notre camp.
Le lendemain de cette chasse, dont le dénoûment avait été une bataille contre les panthères qui nous avaient d'abord servi de meute, M. D... nous quitta avec sa famille pour retourner à Massouah, où l'arrivée du nouveau gouverneur rendait sa présence indispensable. lsmaïl-Zakki-Effendi était rappelé au Caire, non pointa cause des plaintes portées contre lui par le consul de France, mais a cause de ses concussions et des avanies qu'il avait fait subir aux négociants du lieu.
La nuit qui suivit le départ de l'agent consulaire, nous eûmes éclipse de lune.
Au moment où l'ombre de la terre envahit le disque d'argent de son satellite, tout le village dansait. Jeux et chansons cessèrent aussitôt; les en-
fants coururent se blottir dans l'intérieur des buttes, les hommes se prosternèrent le nez dans la poussière en récitant le fatha, tandis que les matrones poussaient de longs cris d'effroi; enfin, comme s'il eût partagé la panique générale, tant que dura le phénomène, l'unique chien du village ne cessa de hurler de la façon la plus lugubre. Les Bédouins nous assurèrent que cela présageait une catastrophe, qui, par une bizarre coïncidence, ne se fit pas attendre longtemps.
Voici ce qui arriva.
Une dizaine d'homjnes appartenant à la garnison de Massouah s'étaient enfuis sous la conduite d'un oumbaschi, ou caporal. Chacun d'eux emmenait sa maîtresse, et le chef de la petite troupe, sans doute pour faire honneur à ses galons, s'était donné le luxe de deux belles.
Ces hommes étaient des Nizams noirs enrégimentés dans les possessions du vice- roi d'Egypte en Nubie et dans le Kordofan. Les femmes qui les avaient suivis étaient des négresses esclaves chez les habitants de Massouah, ou des villages de Moto] lo et d'Arkeeko.
Furieux de cette désertion, qui n'avait pas d'autre motif que l'insuffisance de la nourriture, le gouverneur n'osait pourtant pas lancer à la poursuite (tes fugitifs une fraction quelconque du bataillon, qui, à coup sûr, eût imité le mauvais exemple ; il
se contenta de donner aux cheiks de la nioutagne Tordre de leur courir sus.
Ceux-ci, alléchés par la promesse d'une récompense assez grosse pour une besogne qu'ils croyaient facile, se mirent aux trousses des Changallas, qui les accueillirent à coups de fusil, et cassèrent une quinzaine de têtes. Le village d'Eylat perdit deux hommes dans cette rencontre : c'était là le malheur présagé par l'éclipsé.
Rebutés par ce premier échec, les Bédouins n'osèrent plus attaquer ouvertement les déserteurs et se bornèrent à les suivre de loin. Mais, armée de bons fusils et ayant provision de poudre et de balles, la petite troupe marchait en bon ordre;, prenait de préférence sa route par la crête des montagnes, et ne bivaquait jamais que sur les hauteurs.
Deux ou trois fois, ceux qui les poursuivaient, entendant les noirs danser la nuit aux chansons de leurs amoureuses, crurent les surprendre, mais durent reculer devant quelques coups de fusils ou devant l'éclair des baïonnettes. Même pendant leurs jeux, les Nizams avaient toujours des factionnaires pour veiller à la sûreté de tous.
Une fois arrivés à la zone vide d'habitants qui sépare les pays chrétiens du territoire occupé par les musulmans, les Changallas prirent vers le nord, et Ton perdit leurs traces au milieu de l'immensité
des solitudes. Soldats et esclaves avaient reconquis leur liberté !
Pourtant, en traversant le pays des Abbabs, l'un des déserteurs, qui avait reçu un coup de zagaie dans la poitrine, dut se séparer de ses frères et attendre, dans un pli du désert où il se cacha quelques jours, que sa blessure se fermât. Une des négresses n'hésita point à partager son sort.
Mais les Bédouins découvrirent leur cachette. Comme son amant était trop faible pour combattre, la jeune fille prit le fusil du soldat, et pendant bien longtemps tint à une distance respectueuse l'ennemi qui s'acharnait à leur poursuite.
Quand les cartouches manquèrent, quand il n'y eut plus un grain de poudre dans le sac ni dans la giberne du blessé, elle se mit à chanter en souriant une de ces chansons que l'approche de la mort inspire au sauvage. Ces paroles, cette mélodie du pays natal semblèrent réveiller sur sa couche sanglante le Nizam noir, qui se releva, arracha la baïonnette du bout du fusil, enlaça la jeune fille dans ses bras, et la frappa au cœur entre deux baisers. Puis il se tua à son tour.
Quand les Bédouins arrivèrent, ils ne trouvèrent que deux cadavres confondus dans la double étreinte de l'amour et de la mort !
Dans une autre excursion, je poussai un jour jusqu'à un camp de pasteurs, à deux heures sud-
ouest d'Eylat : ce lieu s'appelle Dembéh. 11 n'y avait que quelques instants qu'un lion énorme était venu rôder au milieu du cercle formé par les huttes rondes. Chacun avait dû prendre les armes. Le cheik avait bien un vieux fusif à mèche tout rouillé, mais pas un seul grain de poudre, et le redoutable visiteur, peu effrayé des lances des hommes, ne s'était décidé à battre en retraite qu'aux cris des matrones et devant une pluie de tisons enflammés.
Près de Dembéh, la vallée d'Eylat projette comme un golfe vers les montagnes de l'ouest, au milieu des collines qui moutonnent au pied de la grande chaîne. Au bout, s'ouvre un défilé resserré, entre deux rangées de mamelons. Toutes ces pentes sont couvertes d'ébéniers, de garsas, de baumiers de la Mecque, etc. A ces arbres, des jasmins et des stephania abyssinica appendent d'épaisses courtines de verdure. Le sol lui-même avait disparu sous de hautes herbes qui fourmillaient de pintades. Cette ravine est si profonde, qu'en bien des endroits il faut lever la tête pour voir au-dessus de soi un lambeau du ciel, dont l'azur éclatant contraste avec la sombre verdure qui vous entoure.
Dans la plus grande dépression de la vallée, un filet d'eau qui sourd du pied de la montagne s'amasse dans une cuve de pierre entourée de roseaux qu'habitent des râles fauves-, rallus Rougetii. Du côté de la montagne, des arbustes cour-
EN ABYSSINIE. i97
bés sous le poids de leurs superbes (leurs jaunes et sous celui de buprestes, dont les élytres verts sont bariolés d'arabesques d'or, forment une voûte au-dessus du lac en miniature, calme et poli comme un miroir.
En arrivant près de cette source, que Ton appelle Guerguézat, je fus assourdi par une multitude de cris que je ne puis comparer qu'au grincement d'un verre sur lequel l'on promènerait rapidement le bout de l'index. A quelques pas de là, les ébéniers étaient chargés d'oiseaux noirs à huppe blanche que je voyais pour la première fois : c'étaient eux qui poussaient ces cris singuliers. Je leur lâchai un coup de fusil qui en abattit huit, dont trois blessés : ces derniers se mirent à crier plus fort encore, et le reste de la bande leur répondit par un crescendo de clameurs, de grincements.
Tous avaient quitté les rameaux des arbres et voletaient autour de moi, rasant ma figure, passant sous mes bras ou dans mes jambes, et se posant jusque sur le canon de mon fusil. Ce fut bien autre chose encore lorsque je me hasardai à toucher à mes victimes, surtout à celles qui vivaient encore. Je fus un moment sans voir clair et comme pris de vertige, au milieu de ce tourbillon d'ailes noires qui m'enveloppait d'étranges frémissements, et duquel s'échappaient mille cris de colère, mille bruits de mandibules de bec se choquant comme
des castagnettes. La nuée ne me quitta qu'à la lisière du bois, encore s'établit-elle en observation sur les arbres voisins.
Je renouvelai la même expérience deux fois, et deux fois le résultat fut le même ; depuis, j'ai eu souvent l'occasion d'admirer le même instinct d'association et de défense mutuelle développé à un si haut degré chez ces oiseaux, qui vivent d'insectes et voyagent par bandes innombrables, comme les étourneaux, dont ils ont le vol. J'avais affaire à la pie-griècbe Geoffroy de Levaillant.
Vers midi, de grands troupeaux de bœufs descendirent des montagnes sous l'escorte de quelques Bédouins, et vinrent boire à l'aiguade. Ils y avaient été précédés par un déluge de gangas-catras, de tourterelles, de pintades*, d'oiseaux de toute espèce. Leur bétail abreuvé, les pâtres vaquèrent aux ablutions religieuses : un vieillard récita à haute voix la prière de Ved-dhor (milieu du jour), et, chaque fois que ses lèvres prononçaient les paroles sacramentelles Allah akbar, tous les fronts touchèrent le sol.
Dans les villes, où tout ce qui l'entoure est l'œuvre de ses mains, l'homme peut bien oublier Dieu ; mais, au milieu des forêts que le souffle d'en haut fait fleurir, en face des montagnes dont le doigt tout-puissant souleva les cimes colossales, il se sent humble, chétif, et se courbe involontaire-
EN ÀBYSSINIE. 499
ment devant celai dont l'esprit remplit l'immensité du désert, au fond duquel son œil .suit tous les êtres créés, leur donnant à tous leur pâture, mesurant leur vie comme il trace aux soleils la courbe selon laquelle ils doivent graviter dans l'espace»
Avec ces pauvres pâtres se trouvait une jeune fille de quinze à seize ans, svelte et grande, vêtue d'une frange de lanières de cuir roulée autour de ses hanches, et d'une peau de panthère agrafée à Tune de ses épaules. Dans ses cheveux noirs et lustrés comme l'aile du corbeau, brillait une fleur d'un rouge de sang; à son cou pendait un sachet de cuir. Il y avait une expression étrange répandue sur toute sa figure ; et, bien que, sous mes regards, elle baissât sa longue paupière, par un mouvement pareil à celui d'une sensitive que froisserait une main brutale, on pouvait voir ses yeux s'animer parfois d'un éclat singulier.
Revenue de l'étonnement que lui avait d'abord causé la présence d'un étranger, elle alla s'asseoir à l'écart, et détacha de son cou le sachet de peau. II ne contenait que quelques lambeaux de toile, et deux ou trois mèches de cheveux qu'elle se mit à tourner et à retourner machinalement dans ses doigts. Puis elle serra le tout, et, quoique les Bédouins eussent regagné la montagne depuis longtemps, elle demeura à la même place, parla tout haut, riant souvent aux éclats, et sanglotant quel*
quêtais sans qu'une larme vînt mouiller sa paupière. Elle était folle, et, à ce propos, l'on me raconta la simple et triste histoire que je reproduis ici.
Un soir, vers le coucher du soleil, quelques Bédouins s'étaient arrêtés près de l'eau de Guerguézat, lorsque l'un des bœufs qu'ils conduisaient fut attaqué par ie lion. Le frère de la jeune fille, qui faisait partie de la petite troupe, s'élança, sans autres armes que sa massue d'ébène, sur le terrible animal, qui fut sur lui d'un seul bond, le renversa sur le sol et l'y tint immobile rien qu'en posant ses deux pattes de devant sur la poitrine du malheureux, dont les cris de détresse firent accourir ses compagnons
Mais le lion avait relevé son énorme tête en faisant entendre un grondement sourd ; sa crinière ondoyait, et sa queue se mouvait par vibrations d'abord lentes, mais qui de seconde en seconde devenaient plus rapides. Quand ces vibrations s'arrêtent, l'animal quitte la terre par un bond prodigieux, imprévu. Devant ce signe infaillible, et sous le regard de la bête fauve, regard dur et clair comme la pointe d'un poignard, les Bédouins s'arrêtèrent ; puis tous s'enfuirent, abandonnant à son sort l'infortuné qui criait toujours :
— Frères, ne me délaissez pas, au nom de Dieu !
Dans sa voix, que le poids qui oppressait sa poitrine ne laissait sortir que par saccades, il y avait tant de terreur, tant de désespoir, tant de regret
de la vie, qu'un de ceux qu'il appelait inutilement à son aide hésita un instant; mais la peur l'emporta encore sur la pitié.
Ce temps d'arrêt lui avait suffi pour voir le lion mordiller sa victime avec tant de précautions, qu'on eût eu peine à trouver un point qui saignât, fouler ce corps plein de jeunesse et de vie qui râlait, le tourner, le retourner avec ses pattes, et jouer avec lui comme le chat joue avec la souris tombée sous sa griffe. Les cheveux du Bédouin se dressèrent d'iiorreur sur sa tête et il se mit à fuir de toute la vitesse de ses jambes.
Presque au même moment, la sœur du malheureux jeune homme accourait au-devant de son frère : avertie par ceux qui l'avaient si lâchement abandonné, elle leur échappa et disparut, pour ne rentrer que quelques jours plus tard.
Qu'était-elle devenue pendant tout ce temps? Nul ne le sut. Mais elle souriait à tout le monde, puis montrait le contenu du sachet de cuir, lugubres débris qu'elle avait dû recueillir sur les épines des buissons au milieu desquels le lion avait entraîné sa victime, et elle ajoutait :
— C'est le cadeau de noces que me fait mon frère.
Selon elle, celui-ci allait revenir, et chaque jour lu jeune fille venait l'attendre à la même place, pour ne s'en retourner que le soir, à l'heure ou une