II
En attendant leur retour, les femmes du village firent comme une répétition de l'assourdissant va* carme avec lequel elles comptaient accueillir les nouvelles épouses.
Sur le soir, de trois ou quatre points de l'horizon, parurent des cavaliers montés sur des droma> daires, envoyés en avant pour prévenir de l'arrivée des cortèges. Tout le monde se précipita hors des huttes. Les hommes, armés de leur bouclier et de la zagaie , exécutèrent la danse qui est le prélude de la bataille ; les femmes poussèrent le bizarre cri d'allégresse qu'elles semblent avoir emprunté aux femmes arabes, et auquel on ne peut comparer que le gloussement du coq d'Inde, et les vieillards jetèrent en l'air des poignées de sel, ce qui ne peut manquer de détruire tout maléfice sur le passage de l'épousée.
Celle-ci était montée sur un chameau richement harnaché et enveloppée d'un voile impénétrable. Des jeunes gens allaient devant elle, dansant aussi une pyrrhique autour de l'un d'eux grotesquemen^t accoutré d'une natte, et d'une énorme perruque •en fils d'agave; costume obligé du bouffon du clan qui, dans chacune des agrégations de famille composant la tribu, est un personnage aussi indispensable que le cheik, le kadl, le féki ou maître d'école, et le ménestrel.
Enfin, une longue file de chameaux sur le dos des-
quels des Temmes battaient d'immenses timbales à l'aide d'un fémur de bœuf, fermait le cortège.
Arrivés devant les huttes, les chameaux s'agenouillèrent, et l'on conduisit les nouvelles épouses vers leur future demeure ; des hommes armés de sabres furent chargés d'en garder la porte. La foule se rangea sous de vastes hangars élevés exprès, autour de sébiles remplies de viande ; ceux qui ne purent trouver place recommencèrent à danser jusqu'à ce qu'arrivât leur tour; puis vint une troisième journée qui fut suivie d'autres encore, etcela dura ainsi jusqu'au magèhb,
A cette heure, le soleil allait disparaître derrière le mont Baroùk, l'une des plus hautes cimes de cette partie de la chaîne. L'ombre des montagnes s'allongeait rapidement vers le village, que dorait encore un dernier rayon du couchant. Le vent du sud chassait de petites nuées pourpres sur un ciel rouge comme une fournaise.
Quand s'effaça tout cet éclat, les gloussements des femmes , les cris des enfants et le bruit des timbales redoublèrent, comme si ce crescendo formidable eût été un salut à la nuit, attendue avec tant d'impatience par les jeunes époux.
Un peu plus tard, des torches s'allumèrent; les femmes se réunirent alentour, eft deux jeunes filles, alternant avec le chœur, entonnèrent l'épithalame populaire.
— Gomme mon coeur bat, mère !
— C'est d'amour, jeune fille I
LE CHOEUR
Le vent soufiOie tout humide des montagnes, et les fleurs s'ouvrent à son haleine.
— Mère, mon fiancé m'aimera-t-il comme toi ?
— L'amour de la mère, c'est la source qui ne tarit jamais.
tiE CHOEUR.
Le vent apporte des nuées de beaux papillons aux fleurs amoureuses.
— Et l'amour qu'il me donnera, mère ?
— C'est le torrent qu'ont grossi les pluies d'orage.
LE CHOEUR
Hàtez-vous d'aimer, petites fleurs et jolis papillons 1
— Mère, son amour passera-t-il aussi vite qoe le torrent?
— Aussi rapide que les eaux d'orage, pauvre fille !
LE CHOEUR
Voici que se lève le vent mauditxjui vient des plaines brûlantes !
— L'abandon I on doit en mourir, mère ?
— Ce sérail encore oublier, et l'on vit pour traîner le regret jusqu'à la tombe !
EN ABTSSINIE. S9
LE CHOEUR
Hàtez-vons d'aimer, fleurettes et papillons ; car le vent qui se lève, c'est la mort !
Notre retoar à Massouah était décidé, et nous venions de terminer nos préparatifs de départ, afin de nous mettre en route dans la nuit pour éviter la chaleur, qui, à ce moment de l'année, commençait à être insupportable, quand un Bédouin accourut vers noire tente.
Le lion, nous dit-il, venait d'enlever un bœuf; mais, poursuivi parles pasteurs, il avait abandonné sa proie, vers laquelle 11 ne tarderait point à revenir, à coup sûr.
Nous résolûmes de tenter l'aventure , et un homme du pays, qui se disait chasseur, lui aussi, parce qu'il possédait un mauvais fusil volé à quelque Arnaute de la garnison turque de Massouab, s'adjoignit à nous pour nous servir de guide.
Tout en cbemin faisant, nous combinions notre plan d'attaque. Nous nous embusquions à quinze pas au plus du bœuf mort; la moitié de notre petite troupe tirerait à cette distance, l'autre garderait son feu pour le cas où t'animai, seulement blessé, viendrait à nous. Le chasseur du pays, surtout, parlait de notre expédition avec la même désinvolture que s'il eût été question d'un lièvre.
C'était au coucher du soleil, et l'on nous avait
dit au village que nous n'avions pas plus d'un quart de lieue à faire. Or, nous marchions depuis plus d'une heure. A cette remarque, le guide répondit qu'il s'était peut-être trompé de sentier, et il changea de direction; mais cela se renouvela si souvertt, qu'il parvint à nous dérouter tout à fait, de façon qu'au bout d'une autre heure nous rentrions au village, précisément du côté opposé au point de départ.
II en fut quitte pour être rossé par un de nos Abyssins, furieux d'avoir été promené ainsi pendant deux longues heures.
Seulement, le lion que nous avions si bien cherché en pure perte devait venir à nous dans la nuit.
Vers dix heures du soir, un rugissement, puis un second, puis un troisième, se firent entendre, partant de toutes les directions. Un cri d'alarme retentit presque aussitôt. Un de ces animaux s'étant glissé au milieu de l'enceinte dans laquelle on parque les bestiaux, les bœufs s'échappèrent, et, refoulé par les rugissements des lions demeurés en vedette tout autour du village, l'immense troupeau se mit à courirau hasard, à travers les huttes, qui s'écrasaient sous le passage du torrent. Les Bédouins s'appelaient; les femmes poussaient d'aigres clameurs; les enfants pleuraient; c'était une scène à laquelle ajoutait plus d'horreur encore
Tombre d'un grand nuage livide derrière lequel la lune venait de s'éclipser. ^
Cette irruption de lions nous tint sur pied toute la nuit.
11 ne faudrait pas croire que de pareilles alertes soient rares dans les camps nomades du Samhar. Le plus souvent les lions chassent de concert, et souvent ils se réunissent par bande de dix à douze, les uns quêtant, en donnant de la voix à la manière des chiens courants, les autres attendant dans quelque fourré la proie que le rugissement des premiers pousse vers eux.
Il est une autre scène non moins commune et tout aussi effrayante, que j'ai souvent entendu raconter à des témoins oculaires.
Quelquefois une lionne, tourmentée par une ardeur inquiète, erre au hasard dans la profondeur des forêts. Vaincue par le mal qui la dévore , elle s'arrête rugissant d'amour, hurlant de douleur, tandis que les prétendants grondent, hérissent leur fauve crinière, et s'apprêtent à se déchirer. Bientôt, entre les quinze ou vingt lions réunis sur un espace de quelques pieds s'engage une lutte implacable. Tous ces corps, élastiques comme des ressorts d'acier, bondissent, se heurtent et retombent pour s'élancer encore. Les chairs saignent, les prunelles brillent d'un éclat phosphorescent. L'écho répète cette tempête de rugissements
sourds, de grondements étouffés, au milieu desquels la voix de la fî|pelle éclate, pareille au clairon qui anime les combattants. A une lieue à la ronde, les autres habitants du désert prennent la fuite. Pendant que les vaincus s'échappent un à un de la mêlée, la lionne va et vient tout autour du champ de bataille, se frottant aux troncs d'arbres, se roulant sur le sol, ardente, furieuse. Le combat ne cesse que lorsque le sort a décidé en faveur de l'un des amants, qui, meurtri, saignant par toutes ses blessures, s'enfuit avec la lionne, et gagne le recoin le plus isolé de l'immensité des bois.
Nous nous mîmes en route vers les trois heures du matin.
Les marches nocturnes sont, à mon sens, une des plus tristes nécessités de la vie de voyage dans la zone inter tropicale, même quand on traverse un pays sûr. Les ténèbres semblent ajouter à la fatigue, à la longueur, aux embûches de la route. L'on songe avec envie à ceux qui, pendant que vous courez par monts et par vaux, dorment tranquillement dans leur lit; le plus bavard est muet à cette heure, et celui dont les jambes ne titubent point sous ^influence d'un demi-sommeil dont on ne peut se défendre, se sent pris de mauvaise humeur. La nuit se peuple d'apparitions, de fantômes bizarres qui vous regardent passer d'an air narquois, et roulent une pierre devant votre
pied, OU tendent, à bauteur de votre visage, une branche d'arbre roide et décharnée comme le bras d'un mort. Le nyctinome qui cbasse aux phalènes, avec son cri semblable à un grincement de dents, et son vol incertain comme l'allure des farfadets, l'hyène qui hurle, le chacal qui vagit ainsi qu'un enfant qui pleure, des stryx dont l'œil flamboie, et qui hululent à votre passage; tout cela semble vous poursuivre, et, à votre cerveau oà la pensée s'est assoupie , les sens externes ne transmettent plus que je ne sais quelle vague impression de terreur.
Nous cheminions depuis plus de deux heures, quand une faible lueur se fit devant nous, dans un ciel scintillant d'étoiles au milieu desquelles venait de se lever la Croix du sud, cette brillante constellation inconnue à nos latitudes septentrionales. Les arbres frémissaient au vent qui précède le jour; les ramiers commençaient à gémir, et une espèce de coucou, qui s'éveillait en même temps, faisait entendre son cri, que l'on pourrait prendre pour le tintement de la clochette attachée au cou des bestiaux dans quelques contrées de l'Europe. Bientôt le ciel s'illumina de chauds rayons. Alors ce fut un concert auquel chaque brin d'herbe, chaque insecte, chaque oiseau mêla son bruit ou sa voix. Tout dans la nature semble adorer le même dieu que les Guèbres, le soleil.
A notre arrivée à Saati, la tente fut dressée, et chacun fit de son mieux pour rattraper ce que les lions et les quatre beures de marche que nous venions de faire avaient pris de notre sommeil.
Domestiques et chameliers nous Imitèrent, si bien qu'au moment de nous remettre en route ^ vers les trois beures de l'après-midi, il se trouva qu'il manquait un chameau. Tout le monde dut se mettre à sa recherche, et bien nous en prjt de songer à notre souper quand les cathas vlnreoi boire aux sources, un peu avant le coucher du soleil, puisque ce ne fut que bien avant dans ia soirée que les Bédouins ramenèrent leur bête. L'animai s'accroupit humblement à côté des autres : on eût dit qu'il était sensible au torrent d'injures dont on l'accabiait, et surtout à celle de païen, qui revenait à chaque instant.
J'ai à peine besoin de dire que nous montâmes la garde à tour de rôle.
11 était plus de minuit quand je fus remplacé par un autre, et je commençais à m'endormir, lorsqu'un des chameliers vint me secouer tout doucement et me dire qu'une hyène rôdait autour de nos bêtes de somme. Je n'eus qu'à allonger le bras pour atteindre une carabine toujours couchée à côté de moi sur le tapis. Il me sembla bien entendre le sable crier sous la pression des pattes d'un animal; mais, ne voyant rien, je me recouchai. Je
sommeillais à peine, que le chamelier m'éveilla de nouveau et me dit à voix basse :
— C'est toujours le karaï (nom que l'on donne à l'hyène sur le littoral).
Cette fois, je vis, en effet, passer dans les ténèbres comme une ombre, sur laquelle je tirai à tout hasard, presque au jugé. Au même instant, un corps se roula sur le sol, et nous pûmes entendre le bruit de deux formidables mâchoires qui s'entrechoquaient violemment. Je voulus saisir unezagaie; mais celui à qui elle appartenait, craignant que je ne vinsse à en émousser la pointe, m'empêcha d'en frapper l'animal, qui, bien que blessé à mort, parvint à se traîner jusqu'à des touffes de broussailles dans lesquelles il se perdit.
Au jour, pendant que l'on chargeait les chameaux, je suivis les traces de sang laissées sur le sable, et ne tardai point à retrouver le cadavre d'une hyène de Bruce (hyœna Brudi), espèce à laquelle on a donné le nom- du célèbre voyageur, qui dit quelque part : « Les hyènes faisaient le tourment de ma vie; elles troublaient mes promenades du soir, et dévoraient tous les jours quelquesuns de nos mulets ou de nos ânes. »
Un préjugé fort répandu en Abyssinie veut que certains hommes, les forgerons, par exemple, qui sont réputés bouda ou sorciers, soient condamnés à se changer en hyènes tant que la nuit dure, et à
errer dans les cbamps à la recherche des cadavres dont elles vivent. De là le mépris et la haine dont les ouvriers en fer sont l'objet. Je n'ai point à rechercher ici d'où vient cette croyance, qui rappelle nos loups-garous; je me borne à Taire remarquer qu'à mesure qu'on se rapproche de l'Inde, où toutes les classes d'artisans sont frappées de déconsidération, le nombre des métiers considérés comme infamants se multiplie. Ainsi, dans l'Arabie méridionale, outre les tribus de bohémiens, les schimr, les schafouli, impurs à tel point que l'entrée des mosquées leur est interdite; outre une caste d'ilotes, de parias, connue sous le nom d'akhdam (serviteurs), les barbiers, les tanneurs, les blanchisseurs, les potiers de terre, et ceux qui battent le marfa (tambourin) devant les grands ou dans les mariages, sont méprisés de tous.
Comme les akhdam de l'Yémen, qui, pour le faciès, difiTèrent évidemment de la race arabe, les Abyssins présentent d'ailleurs tous les caractères physiques des familles à peau rouge de la presqu'île indienne, ce qui viendrait à l'appui d'Hérodote affirmant que l'Egypte fut peuplée surtout par les Éthiopiens de Méroë, venus eux-mêmes des bords du Gange et de i'indus.
A MokoUo, où l'agent consulaire nous retint à déjeuner, nous trouvâmes un officier de notre ma* rlne, M. T. Lefebvre, dont le magnifique voyage,
EN ABTSSINIE. 37
IMiblié par ordre du gouvernement, sera longtemps encore le meilleur livre sur l'Abyssinie.
Nous vîmes chez M. D... un Anglais établi depuis plus de quarante ans en Abyssinie, où il a joué un rôle bigarré de bonne et de mauvaise fortune. Ce singulier personnage a nom Coffln.
Midsliipman à bord d'un navire de la Compagnie des Indes, il suivit Sait dans son voyage, et entama l'Abyssinie par la route qui part d'Ampbilah et monte vers Antalou, la capitale de l'une des provinces du Tigré, en traversant la plaine de SeL Séduit par la vie facile, l'indépendance absolue et la beauté du pays, l'élève de marine fit comme les compagnons d'Ulysse, et oublia sa brumeuse patrie.
En renonçant à la terre natale, Coffin renonçait aussi aux habitudes de l'Européen, et devint bientôt aussi complètement Abyssin que possible. 11 désapprit jusqu'à sa langue, et il ne parle plus aujourd'hui qu'un inintelligible jargon dans lequel s'amalgament, au mépris de trois ou quatre grammaires, l'anglais, l'indoustani, l'arabe et le tigréen; en un mot, il n'a gardé de John Bull que la manie
innocente de raconter sans cesse comme quoi il reçat le baptême du feu dans je ne sais plus quelle bataille navale.
Attaché à la fortune de Sébagadis, le chef aimé dont les populations tigréennes révèrent encore la mémoire, Goffln guerroya longtemps pour (e compte de ce prince ; et Dieu sait combien, à l'entendre, sa carabine aurait expédié de guerriers abyssins. En se donnant la peine de songer un peu aux suites d'une telle destruction, l'on arriverait vite à ce résultat, que le Habesch doit être depuis longtemps complètement dépeuplé. Il en est à peu près de même des éléphants et des lions tués par lui.
Sébagadis lui donna en fief quelques villages dont Ântichaou est le plus important; le schoum écossais put jouer au baron du moyen âge, et mener à la bataille le ban et Tarrière-ban de ses domaines, composé de quelques centaines de coquins en guenilles, et de deux ou trois fois autant de femmes qui jouent dans les combats le même rôle que le chœur dans les tragédies antiques, insultant les fuyards, célébrant chaque coup de lance, consacrant une strophe à la mémoire de chaque brave mort d'une blessure reçue par devant.
Malheureusement, la gloire de Sébagadis passa comme toutes les choses de ce monde. Ses enfants furent dépouillés de leur héritage par Oubié, petit
cber des Séraen, qui, à défaut des qualités de l'homme de guerre, possède au plus haut degré Tastuce et la mauvaise foi qui font les hommes d'État. Coffin, enveloppé dans le désastre des princes qu'il servait, fut réduit à la plus affreuse misère. Â grand'peine parvint-il à échapper au supplice.
Mais tous les siens ne furent point aussi heureux. Marié à quatorze femmes, — successivement, bien entendu, — et père de toute une tribu d'enfants, le schoum anglais eut la douleur de voir un de ses fils tomber au pouvoir d'Oubié, qui le fit mourir en prison.
Dans l'espoir de recommencer sa fortune, notre homme Imagina de retourner en Angleterre. Afin de ne point se présenter les mains vides, — maxime qu'en Abyssinie tout solliciteur ne doit jamais perdre de vue, — GofBn se mit à ramasser des cornes de toute espèce : cornes de bœuf gallas de dimensions gigantesques, cornes d'antilopes de vingt variétés, cornes de rhinocéros, et même de moutons et de chèvres, rien ne fut oublié dans cette collection qu'il comptait offrir, sait-on à qui? à la reine Victoria elle-même !
A son arrivée au Caire, le consul anglais se pâma de rire à la vue de cette innombrable quantité de cornes, grandes et petites, droites ou courbes, ou deux fois infléchies, lisses ou ru-
gueuses, qui devaient valoir la protection spéciale de Sa Majesté Britannique à l'ancien soldat de Sébagadis, et parvint, non sans peine, à renvoyer celui-ci au fond de la mer Rouge avant que le Punch eût vent de l'histoire.
Revenu de ses idées d'ambition, Coffin chasse aujourd'hui près d'AIaï, dans les grands bois de térébinthes, peu éloignés de la frontière chrétienne, dont l'entrée lui est interdite. Un vieux domestique, deux énormes chiens des Higblands et sa carabine sont les seuls amis qui lui soient restés fidèles. Le serviteur est en même temps musicien, et souvent je l'ai entendu jouer, sur son violon à une corde, des airs pleins d'une indéfinissable tristesse qui semblaient consoler son maître.
Un des plus grands chagrins du schoum anglais est la mort de son fils, qu'il se reproche comme en étant la cause principale ; et je n'oublierai jamais l'accent d'émotion profonde avec lequel il me dit un jour, en m'empéchant de tirer un jeune vautour que sa mère venait de quitter :
— Si vous saviez combien souffre celui qui a perdu ses enfants !
Un autre jour que Gofi)n m'avait proposé une partie de chasse dans les environs d'Ârkeeko, nous nous mîmes en route dès le matin, suivis de deux dogues et de Kédanou : tel était le nom du vieux domestique.
EN ÂBYSSINIE. 41
Je ne tardai pas à me douter que la journée serait mauvaise. Traqué sans relâche par les Nizam noirs, en gapnison dans la capitale des Naïfo, le gibier était inabordable. ~- Nous eûmes beau battre les broussailles, courir les ravines, escalader^ les mamelons grillés par le soleil, Kédanou eut seul le bonlieur de tirer un ramier qui couvait.
Midi venu,, il fallut gagner une source d'eau saumâtre qui sourd du pied d'une roche. Nos provisions pour le déjeuner se composaient du ramier, qui n'avait que les plumes, la peau et les os ; d'un peu de pain de doura aigre et moisi, et d'un appétit aiguisé par cinq heures de marche. Le ramier n'en Tut pas moins rôti, et nous, nous assîmes trois à l'enlour. J'eus l'air d'y goûter, j'avalai deux l>ouchées de pain, et je m'en allai Taire un somme, tandis que l'Anglais broyait les os du malheureux volatile, et que le domestique se contentait de frotter sur l'assiette un oignon dont il avait eu le soin de se munir.
Vers le soir, pour l'acquit de ma conscience, je consentis à un nouvel essai. Nous nous éloignâmes le plus possible, espérant trouver un coin moins battu. Nous y réussîmes presque, c'est-à-dire que, vers les quatre heures, nous finîmes par décx)uvrir un arabat qui pâturait au fond d'une vallée. Chacun essayé d'arriver jusqu'à une portée raisonnable de l'antilope, et, plus jeune ou plus ingambe, II. 4
toutes les chances semblaient en ma faveur. Je ne glissais de broussaille en broussaille, me faisant le plus petit possible, ne posant mon pied sur la terre qu'avec la plus munitieuse précaution, de peur de déranger un caillou dont le bruit eût pu me trahir. J'allais enfin ajuster, quand la gazelle fit un bond prodigieux et disparut. C'étaient les chiens de Coffln qui couraient derrière elle. Un moment je songeai à leur envoyer une balle, mais ce ne fut qu'une tentation à laquelle je résistai. Puis, mettant le chien au repos, et jetant mon arme derrière l'épaule, je repris sans mot dire le chemio du village.
Coffln se décida à m'imiter; Kédanou suivait de loin ; les deux dogues qui, après avoir fait lever Tarabat, s'étaient arrêtés à le voir courir, fermaient la marche. Entre moi et mon compagnon de chasse, il y avait deux cents pas à peu près, qu'il ne chercha point à franchir, de peur que je ne lui fisse compliment sur ses chiens; de mon côté, je me gardai bien de ralentir le pas; j'avais besoin d'un peu de temps pour rêver au moyen de prendre ma revanche ou digérer ma rancune.
Le hasard, ce dieu qui ne se manifeste que lorsqu'on ne rinvoque point, ne tarda pas à me fournir une occasion.
Tout à coup, la tête de colonne d'une tribu de cynocéphales déboucha à cent pas au plus en avant
de moi dans la vallée que nous suivions, et, en les entendant aboyer, les dogues accoururent. Ils eurent bien l'air d'hésiter; mais, n'apercevant point leur maître, je les excitai de mon mieux, et ils finirent par se lancer au milieu de cette masse compacte. Alors, la colonne se sépara en deux; pendant que les jeunes et les femelles, déjà engagés dans la gorge, se sauvaient à toutes jambes, l'autre moitié fit lialte, et, dans l'espace demeuré vide entre les deux tronçons, s'attroupèrent une cinquantaine de vieux mâles, trapus, vigoureux, à longue crinière et à crocs formidables débordant les deux mâchoires. Les chiens eurent beau se défendre, ils furent enveloppés en un clin-d'œil, maintenus par le cou, par les oreilles, par les pattes, par la queue tout à la fois, tandis que d'autres ennemis leur criblaient le râble de coups de dents.
Je jouis une minute du résultat de ma méchanceté ; puis, entendant hurler les malheureuses bêtes, et, voyant leur cuir s'en aller en lambeaux, je lâchai un coup de gros plomb au milieu du groupe. Les singes s'enfuirent, les chiens se sauvèrent vers leur maître, et nous continuâmes notre route : Kédanou avait pour un mois de besogne à. panser soir et matin toutes ces déchirures.
Un peu après le coucher du soleil, nous étions de retour à Arkeeko, où le souper vint faire trêve à ma mauvaise humeur. Kédanou trouva moyen
4i SOUVENIRS D'UN VOYAGE
d'y joindre de l'bydromel passable, qu'il nous servit dans des gobelets de la contenance d'on litre et demi au moins, faits avec des cornes de bœuf gallas, selon l'usage du pays. Nous discourûmes quelque temps encore à l'aide de quelques mots communs à nos deux vocabulaires, et surtout par signes, et nous nous endormîmes sur l'alga couvert d'un cuir de bœuf.
Nous fûmes réveillés dans la nuit par un tumulte insolite. Le feu avait pris à une hutte de chaume, sous le vent de celle occupée par notre hôte. Une vieille femme, qui s'en était aperçue la première, affirmait avoir entendu une voix hu~ maine pousser une plainte lamentable ; en même temps, un inconnu d'une taille gigantesque, monté sur un dromadaire, s'était élancé hors de la chaumière embrasée, passant au milieu des flammes, comme un démon devant lequel elles s'écartaient. Il était vêtu, ajouta-t-elle, d'un abbayéh blanc à grandes raies brunes, et une saumada rouge était roulée autour de sa tête.
Les flammes dévorèrent la première hulte en un clin d'œil ; puis, se couchant sous l'efifort du vent, elles rampèrent comme un dragon de feu sur les toits des habitations voisines, qui fumaient une seconde sous ce contact et s'allumaient avec des bruits sinistres. L'incendie gagna de proche en proche, à travers l'espace couvert de gourbittes
de bois et de chaume, laissant sur ses traces un large sillon noir semé de pièces de bols demeurées debout et brûlant avec une lueur pareille à celles des cierges d'une chapelle mortuaire. Sur le ciel noir montaient de longues colonnes de fumée, dont les replis roulaient des tourbillons d'étincelles, et desquels s'échappaient des réverbérations sanglantes qui illuminaient les plans voisins, et la foule accourue pour suivre de rœll les progrès du terrible élément. Les flammes ne s'éteignirent que lorsque les dernières habitations placées sous le vent eurent complètement disparu.
Au jour, des centaines de malheureux vaguaient comme des âmes en peine autour des débris fumants de leurs demeures.
Du milieu des décombres, l'on retira un seul cadavre : c'était celui du Bédouin d'Eylat, auquel, la veille de Pâques, le diseur de bonne aventure avait fait cette menace :
« Ton jour est proche, prends garde ! »
Effrayé de la prédiction, cet homme était venu s'établir à Arkeeko depuis peu de jours, comme pour se mettre sous la sauvegarde du naïb. Mais rien ne sauve de la destinée, et, quoique la flamme eût dévoré son corps à demi, la poitrine, presque intacte, était rouge de sang et portait un coup de poignard. C'était de son habitation qu'était parti rincendie.
Une terreur superstitieuse se répandit dans la foule, où chacun se livra à d'interminables commentaires sur les événements de la nuit et sur la mystérieuse apparition de l'homme au manteau blanc, dont la tête était comme voilée par les plis de la saumada.
Les conteurs arabes parlent d'un étrange voyageur, qu'ils appellent Omar-Ozer, pour lequel le temps est comme l'aiguille d'une horloge dont les rouages ne fonctionnent plus ; à qui la terre, ouverte ainsi qu'un lit de repos aux autres hommes fatigués du voyage de la vie, refusera toujours un asile; qui, depuis dix-huit siècles, marche de Fouest à l'est, comme un nageur condamné à remonter sans cesse le courant, et qui ne s'est jamais assis au bord de la route sans que d'effroyables douleurs l'aient aussitôt forcé à recommencer le cercle fatal dans lequel il promène son éternel désespoir. Ce pèlerin maudit n'est autre que le Juif errant, qui insulta à Tagonie d'Aîssa le prophète.
Il en est de l'Européen de la zone torride comme
de rOmar-Ozer des légendes des Bédouins. Pour Iuî> ne jamais s'arrêter doit être l'unique règle. L'inaction lui serait inévitablement mortelle. Dn jour où l'organisme ne serait plus préservé par la fatigue, le climat reprendrait sa funeste influence : un malaise vague, bientôt suivi de symptômes alarmants, précéderait de peu une de ces terribles maladies dont les régions intertropicales semblent être le foyer, et dont la marche désordonnée abat si rapidement les forces morales et physiques.
Un mois s'était écoulé depuis notre retour de la KoUa de Gat-Gat, nous entrions dans la saison la plus dangereuse de Tannée, c'est-à-dire la fin des grosses chaleurs. M. Arnaud était au lit depuis quelques jours; Stéphen, notre hôte, venait de s'aliter aussi; deux de nos domestiques avaient le croup ; en un mot, j'étais seul debout au milieu de cette sorte d'ambulance. Mon tour ne tarda point à venir, et dès lors personne ne trouva plus assez de force pour donner aux autres des soins qui eussent été si nécessaires à tous.
Chacun de nous éprouvait ce fiévreux désir de mouvemement qui s'empare quelquefois des moribonds; chacun comprenait que s'éloigner des plages brûlantes qui longent la mer Rouge était notre unique voie de salut. Aussi Mohammed Gotten reçut-il Tordre de nous amener des chameaux, sur lesquels Ton chargea à ia hâte quel-
ques bagages; on nous hissa sur nos mules, et nous prîmes ta route des montagnes.
Le surlendemain , notre petite caravane s'engageait au milieu d'un cliaos de montagnes et de vallées profondes, sillonnées d'eaux courantes et tapissées de la plus luxuriante végétation.
Nous étions encore bien éloignés du point doDi nous comptions faire notre quartier général, lorsque, surpris par la nuit, il fallut se décider à camper au fond d'une gorge étroite, encaissée entre deux revers rocheux, à pente presque abrupte. L'on alluma une dizaine de feux autour de notre tente, et nous nous endormîmes au bruissement monotone de la pluie tombant sur la toile qui nous abritait.
Vers le matin, notre sommeil fut troublé par un incident d'abord burlesque, mais qui ne tarda pas à prendre un caractère aussi terrible qu'insolite.
Saisies d'une frayeur dont nous ignorions encore la cause, nos mules avaient brisé leurs entraves et s'étaient précipitées vers nous comme pour demander protection. Bien qu'un lien de cuir maintint l'un de leurs pieds de devant replié sur le jarret, les chameaux avaient pris le même chemin, en sautillant comme un homme qui marcherait à ck)cht-pied : si bien que, mules et chameaux venant à s'embarrasser dans les cordes de la tente,
celle-ci s'affaissa, et nous noas trouvâmes pris sous la toile, ainsi que des cailles sous un filet. Chacun se dépêtra de son mieux et se glissa dehors par une pluie battante.
D'où venait cette terreur de nos bêtes de somme? Au milieu du bruit, du vent et des gouttes d'eau dans les arbres , d'autres sons vinrent donner à nos Bédouins le mot de l'énigme.
— Les éléphants ! les éléphants ! s'écria l'un d'eux; hâtons-nous de gagner les collines.
Chacun se mit à l'œuvre ; la tente et les bagages furent portés au haut de l'un des revers de la vallée, et les Abyssins y conduisirent les chameaux et les mules. Le déménagement terminé , l'on ralluma les feux, et, en quelques secondes, des jets de flamme de quatre ou cinq pieds de hauteur remplirent toute la gorge de lumière.
Cependant, les éléphants se rapprochaient toujours. Nous tirâmes des coups de fusil en l'air; les Bédouins, appliquant leurs boucliers contre les lèvres, poussèrent des cris auxquels l'espèce de réflecteur acoustique qui les répercutait donnait une Intonation effrayante. A ce vacarme succéda un moment de silence, comme si le monstrueux troupeau eût hésité ; puis il reprit sa marche, et bientôt sur la place que nous venions d'abandonner roula comme un torrent qui, au lieu d'eau, eût charrié d'énormes quartiers de basalte. La vallée
n'offrait qu'âne place insuffisante à ces corps noirs qui se suivaient à la file, se poussant les uns les autres avec d'effroyables grognements, avec de grands coups de trompe 5 qui sonnaient sur les croupes rebondies comme les coups de battoir des laveuses. Leurs pas ébranlaient la terre, la forêt déracinée se courbait sous leurs pieds, d'énormes branches cassaient avec un fracas terrible.
£n heurtant les troncs des arbres, les gigantesques animaux imprimaient à leurs cimes des oscillations rapides qui faisaient mugir l'air et lançaient au loin, ainsi que des pierres échappées d'une fronde, les pintades et les francolins endormis dans leurs rameaux. Des hyènes, des chacals s'enfuyaient de toutes parts avec de longs hurlements d'effroi. C'était un tumulte dont rien ne peut donner une idée, et que nos coups de fusil coupaient de minute en minute. On eût cru entendre le canon de détresse retentir au milieu des rumeurs de l'orage.
Le gros de la bande mit plus d'une demi-heure à défiler, encore fut-il suivi jusqu'au jour par des groupés de traînards.
S'obstiner à ne pas céder le haut du pavé aux éléphants eût été notre mort à tous. Nos armes, nos feux, les clameurs de nos hommes, rien, ne nous eût empêchés d'être broyés sous cette formidable avalanche. Bien que nous fussions juchés
au sommet d'une colline et entourés de Teux auxquels les Bédouins arrachaient des tisons qu'ils agitaient en l'air ou qu'ils lançaient dans la vallée, un de ces animaux vint passer si près de nous, que j'eus pu ie tirer à bout portant.
Nous dûmes veiller jusqu'au moment de nous remettre en marche. Le départ eut lieu à l'aube, et pendant longtemps des arbres déracinés vinrent à chaque pas embarrasser notre route; partout nous vîmes d'énormes branches abattues, d'autres suspendues encore par l'aubier de Técorce et menaçant de nous écraser dans leur chute ; partout où avait passé ie terrible courant, la vallée avait été dévastée comme par la tempête.
Sur le soir, nous nous arrêtâmes au milieu d'un col à pente douce, par lequel l'ouadi Daghi, où nous nous trouvions depuis la veille, communique avec une autre gorge moins importante.
Des nomades avaient dressé leurs tentes sur ce col, que les Bédouins appellent Messâr. Ce village, ainsi que d'autres moins considérables disséminés sur une surface de plus de quarante lieues carrées, était soumis à l'autorité de trois frères, que l'on
désignait collectivement sous le nom à'ouled cheik Ibrahim, enfants du cbeik Ibrahim, et appartenait à l'une des fractions les plus riches de la grande tribu des Abbabs. Tandis que la population des autres camps ne se composait guère que de pâtres préposés à la garde des troupeaux de la horde, celui de Messâr était, au contraire, la demeure des grands du clan, aristocratie paresseuse, dont les longues journées inoccupées se partageaient entre la sieste à l'ombre des grands arbres, et la prière au bord d'un filet d'eau endormi sur son lit de sable au fond de l'ouadi.
Nous établîmes notre tente à l'entrée du col, près des huttes des Bédouins, en face de sombres avenues de tamariniers et de sycomores, au pied desquels une pelouse toujours fleurie déroulait sod velours sur un sol libre de broussailles. Les antilopes de Sait semblaient affectionner ce coin de la forêt; les figues des sycomores y attiraient sans cesse des troupeaux de phacochères, ainsi que des bandes de jolies guenons à pelage verdâtre. Parmi ces dernières, un beau fruit devenait souvent le prétexte de querelles bruyantes, qu'un tiers terminait d'habitude en croquant la figue en litige, ni plus ni moins que chez les humains. Souvent ces agiles quadrumanes faisaient une halte de quelques heures sur ces beaux arbres. Alors, chaque branche horizontale se couvrait de dormeurs; les
mères mettaient ce repos à profit pour procéder à la toilette de leur progéniture, et, de loin en loin, quelques jeunes , pris d'insomnie, s'amusaient à troubler irrévérencieusement le sommeil des sacbems de la horde, puis se dérobaient à leur mauvaise humeur avec une incomparable agilité.
Des oiseaux de toute espèce hantaient aussi ces arbres séculaires. C'étaient tantôt des merles à plastron blanc, dont tout le reste du corps est du plus beau pourpre à reflets métalliques, tantôt des guêpiers de Lefebvre, ou des oryx Petitii écarlates. Vers le milieu du jour, des coucals aux yeux de corail, des' eolious à huppe bleue, des gazelles d'un blanc immaculé venaient s'abriter du soleil au milieu des tourterelles et des souîs-mangas, dans les rameaux balancés doucement par le vent des montagnes. A la tombée du jour, de grandes grues s'abattaient sur les plus hautes cimes, tandis que des troncs caverneux s'échappaient des stryx, des chevêchettes, de grands hiboux cendrillards {otus cinerœus), dont les cris funèbres annoncent la fin prochaine des hommes que la mort a marqués d'un signe fatal.
Quelques-uns de ces arbres étaient la demeure habituelle de merles cuivrés, dont les nids consistent en un amas de bûchettes, .d'iicrbes, de laine, de plumes; tout cela entassé au hasard sur quelque branche fourchue. D'abord, la cité aérienne se
compose d'un étage, d'une seule couche de nids. L'année suivante, les huit ou dix couvées de l'été précédent s'établissent au-dessus. L'édifice s'accroît ainsi jusqu'à ce que, la place devenant insuffisante, rorce soit au trop plein de la colonie d'émigrer sur une branche voisine. Chacun a sa besogne, chacun a ses affaires parmi cette population au plumage éclatant : l'un couve, l'autre chasse sans cesse un insecte, une graine pour ses petits, auxquels un autre apprend à Tendre l'air d'une aile encore mal assurée. Survient-il un ennemi, un faucon, par exemple, à un cri d'alarme, tout ce petit monde s'élance hors de ses demeures, et le bandit, assailli de toutes parts, est bientôt mis en fuite. Mais, si c'est un serpent dont les anneaux se déroulent le long des branches, ceux qui le peuvent s'enfuient à tire-d'aile; les autres, cachés au fond de leur logette, attendent dans un morne silence. Le reptile plonge sa tête par chacune des ouvertures béantes et engloutit à chaque fois un malheureux couple et sa couvée.
Tel était le coin du désert qui servait comme de cadre à notre bivac. La fatigue de la route et le changement d'air avaient suffi à nous guérir tons : aussi songeâmes-nous à reprendre notre vie de chasseurs dès le lendemain de notre arrivée.
A peine les premières lueurs de l'aube avaientelles blanchi Tazur du ciel, que M. Arnaud et Sté-
phen gagnaient la partie de Touadi que nous avions parcourue en venant, tandis que je m'enfonçais seul au plus épais des bois, en longeant le courant d'eau qui les traverse.
Ici, c'étaient bien toujours des sycomores, des tamariniers, des acacias, des ébéniers, entrelaçant leurs branches, confondant leur feuillage; seulement, au-dessous de cette voûte verte des arbres de proportions moindres, et au-dessous de ceux-ci encore, d'humbles arbustes formaient des fourrés qui eussent été impénétrables, si les eaux grossies par les orages n'eussent laissé çà et là des sillons de galets, sorte d'ambulacres au travers de cette forêt vierge.
Parfois le ruisseau s'épandait en nappes limpides et calmes, à la surface desquelles des renonculacées étalaient de larges feuilles luisantes comme du satin vert. Des flottilles de sarcelles et d'oies du Nil naviguaient gracieusement sur ces petits lacs emprisonnés dans une ceinture de joncs et de roseaux. Dans la feuillée humide, tout un peuple s'éveiliait. Des sylvies à courte queue gazouillaient une allègre chansonnette ; l'oiseau imitateur poussait un long éclat de rire ou sifflait une gamme joyeuse. La forêt retentissait des cris assourdissants des perruches vertes, et des gobemouches tout noirs, réunis sur la même branche, chantaient, avec force contorsions, un chœur que
56 SOUVENIRS D'UN VOtAGE
de loin on eût pris pour une sonnerie de clairons.
Quand un rayon de soleil venait à flitrer au travers des branches, dans cette cascatelte d'or fluide, l'on voyait monter et descendre des ichneumons au corselet d'acier bruni, des meleagris àétytres de bronze, des bydaticus galla, des cincidela chamarrés de vermeil et-d'outremer. Chaque bouffée de brise éveillait des murmures infinis dans les ombreuses profondeurs et emportait dans sa course comme une pluie de telioukoula jaune et orange, ou de vanessa-naïb, bariolés d'or et de vermillon.
J'aurais pu tuer des francolins à coups de pied; les pintades n'étaient pas beaucoup plus farouches; à chaque buisson, je voyais des beni-israïl brouter tranquillement les jeunes pousses ou les feuilles nouvelles ; à chaque pas, des phacochères, qui ne comprenaient pas que ma présence pût être un péril pour eux, continuaient à fouiller la terre de leur boutoir. Enfin, çà et là les petits sentiers étaient occupés par de jolies mangoustes annelées de noir sur fond brun, qui chassaient aux pintades et aux francolins, dont elles semblent chargées d'arrêter la trop grande multiplication.
Et pourtant le calme dont semblaient jouir les hôtes de ces heureuses solitudes n'était rien moins que réel. Tout d'un coup les pintades et les fran-* colins s'envolèrent bruyamment ; les antilopes de
Sait s'éclipsèrent en quelques bonds, et le même sentiment de terreur dispersa les lourds troupeaux de phacochères. Les mones poussaient des cris d'effroi en se réfugiant sur les plus bautes branches ; et, comme s'ils eussent partagé la panique générale, les oiseaux eux-mêmes s'attroupaient avec des clameurs discordantes.
Une minute plus tard, une lionne, débouchant d'un immense fourré, passait à cent mètres de moi d'un pas lent et grave, comme il convient au roi du désert parcourant son domaine. Le redoutable animal boitait d'une jambe de devant.
Par respect pour les devoirs de l'hospitalité , que nous ne voulions point dénier aux animaux iDoffensifs, il avait été convenu qu'on ne tirerait pas un seul coup de fusil à une certaine distance tout autour de notre tente ; or, il y avait longtemps que j'étais hors de la limite fixée. En moins d'une demi-heure, j'eus abattu une suffisante quantité de petites gazelles, de pintades, de francolins, plus un sanglier, patriarche d'une nombreuse famille, par laquelle le mort fut entouré, et que mit en fuite la vue du sang jaillissant de sa blessure.
Un vieux mâle demeura seul près du cadavre, le tourna et le retourna à l'aide de son boutoir, puis se campa devant lui, huma 4'air un instant, et se rua sur moi la hure basse, les longues soies qui marquaient son épine dorsale hérissées comme les
piquants d'un porc-épic. Due balle^ qui lui fracassa le crâne, l'arrêta court à vingt pas du premier.
En arrivant à la tente, j'envoyai des chameliers ramasser les deux phacochères , qui ne devaient pas peser moins de six à sept cents livres. A leur retour, tous les badauds du village accoururent. Mon adresse n'était pour rien dans mon bonhenr à la chasse, cela va sans dire; mais l'on convint à l'unanimité que mon fusil devait être excellent, et plus d'un lui jeta un long regard de convoitise. Je parlai de la lionne que j'avais rencontrée dans le bois.
— C'est la boiteuse, s'écria-t-on de toutes parts.
— Et tu es bien heureux d'en être quitte à si bon marché! ajouta l'un des enfants du cheik Ibrahim, en m'expliquant comment cette lionne avait eu une jambe de devant presque hachée par un coup de sabre, et comment celui qui lui avait fait cette blessure avait été dévoré par elle.
De ce jour, la boiteuse, comme on l'appelait, avait pris tant de goût à la chair humaine, qu'elle ne vivait guère que de malheureux attardés loin des villages. Depuis que la tribu occupait l'ouadi, une vingtaine d'hommes avalent été mangés par le formidable animal. Chacun tremblait de la rencontrer sur son chemin, et, pour faire taire les
enfants, les matrones ne manquaient jamais de les menacer de son intervention.
Dans i'après-midi, au moment où je déroulais mon tapis pour dormir un somme, un agazoïn mâle, descendu de i'un des revers entre lesquels se creuse la vallée, traversa au petit pas l'espace de terrain libre qui nous séparait de la forêt, et se perdit au milieu des sycomores ; il était évident qu'il gagnait l'aiguade.
Je m'élançai sur ses traces, en compagnie d'un Bédouin qui portait ma carabine.
Après avoir bu, le condoma gagna un mamelon conique, et se coucha sous des ébéniers qui en occupaient la cime.
Les flancs de la montagne étaient complètement nus, et n'importe le côté par lequel je chercherais à l'aborder, aucun de mes mouvements ne pouvait échapper à l'agazoïn. Je me mis à gravir la colline, non point en allant directement au but, mais en m'en rapprochant, en louvoyant et boitant bien bas.
Dès mes premiers pas, le va et vient des mâchoires de l'antilope, qui ruminait, s'arrêta brusquement ; puis je la vis se lever et allonger curieusement la tête vers moi. Quand un autre crochet m'eut rapproché de lui davantage, l'animal poussa un mugissement sourd. Je me couchai à plat ventre et marquai un temps d'arrêt, dont
le Bédouin profila pour me conseiller de renoncer à cette chasse.
» Tu as affaire à un mâle, me dit-il à mi-voix; s'il n'a déjà pris la fuite, c'est qu'il sera le premier à nous attaquer. Prends garde î
Je haussai les épaules et commençai un nouveau crochet qui devait me conduire à peu près à quatre-vingts mètres de l'agazoïn.
Au moment où je m'agenouillais pour tirer plus sûrement, l'antilope poussa un mugissement plus sourd, plus bref que le premier. Ses naseaux s'ouvrirent tout grands ; le piétinement de ses jambes de devant trahissait son impatience; ses yeux, fixés sur moi, étincelaient, et ses immenses cornes tordues en spirales brillaient au soleil comme deux lames de crik malais.
Le chamelier me suppliait de nous en aller au plus vite, au moment où, mon œil venant à rencontrer l'épaule de la noble bêle au bout de mon fusil, le coup partit. La détonation n'avait pas cessée, qu'aussi rapide que la balle, l'agazoïn s'était élancé sur nous par un bond démesuré. Je croyais ne pas l'avoir atteint, quand nous le vîmes rouler à terre, se coucher sur le flanc et glisser comme un corps inerte, sans que rien l'arrêtât sur la penle rapide de la montagne. Il arriva mort au pied de la colline.
Le Bédouin remerciait le Prophète de l'avoir
délivré des cornes de Tantilope, que je ne pouvais me lasser d'admirer. Et pourtant, dans mon bonheur, qu'un chasseur peut seul comprendre, il y avait ce regret pénible, ce sentiment de douloureuse pitié dont on ne peut se défendre à la vue d'un être auquel Dieu avait donné en partage la beauté et la force, et dont un peu de plomb a brisé le mystérieux ressort que l'on nomme la vie.
Il fallut un cbameau et une douzaine d'hommes pour transporter ma victime jusqu'au camp. Les oisifs du village accoururent une seconde fois, et le chamelier conta, à qui voulut l'entendre, le péril imminent auquel nous venions d'échapper comme par miracle, lui et moi. Je me gardai bien de le démentir. Ici, un fusil dont on se sert passablement, et un brin de réputation de bravoure, sont un talisman infaillible qui coupe court à bien des mauvaises intentions, et, par suite, éloigne bien des périls.
En quelques heures, j'avais abattu plus de trente quintaux de viande. Aussi nos gens se préparaient-ils à inaugurer ce premier jour de chasse par un festin homérique. Je fis pourtant mettre à part un des deux sangliers, qui, exposé tout lé jour aux rayons du soleil, afin d'en hâter la putréfaction, devait me servir d'appât pour tuer des hyènes.
Le soir se fit. — Au jour qui venait de finir dans
la pénombre d'un crépuscule de quelques minutes, succéda une nuit splendide; la pleine lune monta dans un ciel où l'œil eût cherché en vain un flocon de vapeur. Ce que les aspérités des montagnes pouvaient avoir de dur s'effaça sous les rayons d'argent qui donnèrent un calme infini aux grandes masses du premier plan, et dessinèrent à l'extrême horizon le pâle fantôme des chaînes plus reculées.
C'était l'heure où l'Afrique s'éveille pour le plaisir, sous son beau ciel tout brillant d'étoiles, au milieu de ses forêls enveloppées de fraîcheur, de parfums, de doux mystères.
Tout autour du camp nomade se formèrent des groupes bruyants : hommes, femmes, enfants, chantaient en battant des mains la mesure, ou jouaient, ou riaient aux éclats. Plus près de notre tente, quelques jeunes gens accroupis à terre faisaient cercle autour d'une jeune fille qui dansait. Mohammed Cotten tirait de sa lyre informe des notes que l'art n'assemblait pas sans doute par des combinaisons bien savantes, mais qui étaient comme autant de voix dont les unes éclataient comme une cantate de folle ivresse, tandis que d'autres pleuraient d'amour, on se pressaient, rapides et légères, comme les mouvements de la danseuse, pauvre esclave appartenant à l'un des cheiks de la tribu.
DaDS le désordre de la danse, le taub blanc qui enveloppait Saiouma (tel était le nom de la jeune fille), venant à s'entr'ouvrir ou à quitter ses épaules, laissait voir tantôt son ample poitrine, tantôt sa taille souple qui se tordait comme un serpent, ou sa jambe Une et ronde que terminait un pied d'une petitesse extrême. Ses grands yeux dardaient des éclairs magnétiques ; son sein se soulevait tumultueusement ; ses cheveux dénoués ruisselaient en une profusion d'anneaux d'ébène autour de son cou, et il en tombait des feuilles de basilic, des fleurs blanches de jasmin, unique et éphémère parure de l'esclave. Les assistants poussaient des ah! admiratifs ; leurs regards semblaient s'allumer aux regards de la danseuse, et, quand elle s'arrêta épuisée, des applaudissements frénétiques éclatérent comme un tonnerre.
Lorsque les yeux et les chansons des Bédouins cessèrent, les trois plus brillantes étoiles de la grande Ourse, notre horloge nocturne, indiquaient, en s'inclinant vers l'ouest, que plus de la moitié de la nuit venait de s'écouler. Après les voix humaines, ce furent les voix du désert qui montèrent dans le calme de la solitude. Selon les caprices de la brise, le murmure du filet d'eau voisin s'éteignait tout à coup, ou se rapprochait en grossissant, comme si la source eût coulé dans le tuyau de mon oreille. Tantôt c^était le cri des rapaces nocturnes.
OU la plainte des vanneaux, ou le Tracas des ehutes d'eau dans les montagnes ; tantôt le lointain rugissement des lions ou les mille bruits dont les éléphants remplissent l'ouadi. D'autres fois, une ombrette, scopus umbretta, battait des ailes sur son nid, et poussait un cri bizarre, pareil au son strident d'une plaque métallique que l'on frapperait avec une verge d'acier, et qui se répétait de proche en proche comme le cri de veille se transmet de sentinelle en sentinelle.
J'étais accroupi , depuis une heure , derrière l'embuscade, à cinquante pas de laquelle j'avais fait traîner le cadavre du phacochère, lorsque tous les échos de la vallée. retentirent de hurlements, auxquels répondirent d'autres hurlements du fond de la gorge voisine. Des chacals se hasardèrent d'abord entre la forêt et le village; puis ce furent des hyènes, qui arrivèrent en quêtant comme des chiens de chasse. L'immonde troupeau grossissait à chaque instant, et à chaque instant passait et repassait devant moi, aspirant l'air et flairant les émanations du cadavre. Alors, c'était un chœur effrayant de ricanements sinistres, de bruits de mâchoires qui s'ouvraient et se refermaient à vide. Les faméliques animaux s'élancèrent enfin vers l'appât offert à leur voracité.
Un éclair jaillit du canon de ma carabine, dont la détonation couvrit tous les autres bruits, et l'In-
nombrable meute s'évanouit comme une légion de fantômes. Une hyène était tombée et se roulait sur le sol, en mordant sa blessure pour en arracher la balle ; elle alla mourir à cent pas de là.
Troublé un instant par l'explosion, le calme de la nuit ne tarda pas à se rétablir plus profond, de même qu'au moment où l'on éteint une lumière, les ténèbres semblent plus épaisses durant quelques secondes. Avec le calme, recommença l'éternelle complainte que le vent chante dans les bois. Mais bientôt le col fut envahi une seconde fois par les hyènes, qu'un second coup de fusil mil en fuite.
Je ne regagnai la tente qu'après en avoir tué quatre. Ces animaux appartenaient à la variété dite tachetée, la même que le crocotas de Pline, dont le naturaliste latin affirme, comme les Troglodytes de nos jours, que chaque individu est mâle pendant six mois et pendant six autres mois femelie.
En remontant Touadi Daghi, Ton arrive en trois heures de marche au haut d'une montagne couverte d'épaisses forêts.
Là commence une terrasse qui s'incline doucement vers l'ouest, jusqu'à une ravine étroite au fond de laquelle glissent, comme une couleuvre bleue, les eaux d'une source invisible sous la feuillée dont la voilent des sycomores séculaires. Les troncs de ces arbres géants ont souvent plus de dix pieds de diamètre ; sur presque tous pousse un autre arbre parasite dont les branches, parties delà racine comme d'un centre, s'étendent en tout sens ainsi que les rayons d'une toile d'araignée, se relient l'une à l'autre par des branches secondaires qui s'anastomosent avec les tiges principales aussi bien qu'entre elles, et forment ainsi un réseau à mailles irrégulières appliqué sur le tronc nourricier.
La surface supérieure de ces branches se recouvre d'une multitude de bourgeons qui se déploient en quatre ou cinq grandes feuilles, ou s'allongent en un rameau grêle et débile que courbe vers le sol le poids d'un chapelet de fleurs.
d'un blanc de neige, grandes comme les tulipes du magnolia.
Cette terrasse porte, je ne sais pourquoi, le nom de Cheik-Felfil (Cheik du Poivre). Quand nous la visitâmes, elle était occupée par un camp relevant de celui de Messâr, et consistant en une trentaine de buttes babitées par des familles de pâtres dont les troupeaux de bœufs, perdus le jour au milieu des bautes berbes, se pressaient la nuit dans l'intérieur d'un immense cercle de feu.
Par delà le lit de la source se dresse une montagne plus baute, dont la large croupe masque quelques-uns des anneaux de la chaîne de pics d'azur qui se déroule à l'infini, du nord au sud. La forêt monte à perte de vue sur cette pente trèsdéclive : partout ce sont des arbres gigantesques qui s'élancent tout d'une venue, jusqu'à ce que, arrivés à un certain niveau, leur cime se trouve exposée à l'air et à la lumière. Alors seulement se développe une exubérance de rameaux et de feuilles se disputant une place au soleil ; au-dessous, bors les rejetons destinés à remplacer un tronc tombé de vieillesse, tout est condamné à mourir dans une ombre éternelle.
A cette époque de l'année, la forêtétait en fleurs ; groupés suivant certaines conditions d'exposition et d'altitude, les végétaux s'échelonnaient en zones différemment colorées par la floraison.
Ainsi une bande violacée enveloppait la base de la montagne; plus haut, des arbres, couverts de longs chatons, secouaient au vent des nuages de pollen d'or ; plus haut encore, c'étaient des orangers et des citronniers, au-dessus desquels on eût dit qu'il avait neigé.
Chacune de ces zones avait ses oiseaux qui ne pouvaient empiéter sur le domaine des autres sans que des attroupements innombrables, des clameurs sans fin, vinssent protester contre cette violation de territoire. Quelques espèces seules jouissaient du privilège d'une neutralité complète. Tels étaient le touraco vert, à ailes cramoisies, qui hante les fourrés les plus épais, et les grands calaos, auxquels les Abyssins donnent le nom d'abda-gomba ; ce dernier parcourt lentement les clairières, faisant entendre à chaque pas un cri étrange, que la singulière excroissance en forme de tambour qui surmonte la base du bec, et dans laquelle viennent s'ouvrir les narines, modifie de manière à lui donner le retentissement d'un coup de baguette frappé sur une grosse caisse.
Vers midi, tous ces oiseaux affluaient vers la source. A la même heure, les mones, les cynocéphales, les phacochères, des*agazoïns mâles, précédant fièrement tout un sérail de femelles, prenaient la même route. Le reste du jour, chaque feuille sèche, bûchette flottant à la surface de
l'onde limpide, se chargeaient de papillons qui, eax aussi, venaient aspirer leur gouttelette d'eau. Par places, ces bûchettes s'arrêtaient, comme une flottille à l'ancre, devant quelque obstacle, ou, poussées par l'action du vent sur les ailes brillamment colorées des lépidoptères, s'en allaient aborder, avec leurs beaux passagers endormis, au fond de quelque anse parée des grandes fleurs d'une magnifique iridée.
Les béni-israïi n'arrivaient point jusqu'à cette montagne, au pied de laquelle s'arrêtait leur domaine. Ils y étaient remplacés par le sassas des Abyssins, qui n'est autre que le klipp-springer, ou l'oryx-oreotragus des naturalistes.
La taille du sassas est supérieure à celle de l'antilope de Sait; ses formes sont plus lourdes ; sa tête, surmontée de deux petites cornes, rappelle un peu celle du porc ; son pelage verdâtre se compQse d'un duvet soyeux et fin, et de poils rigides et cassants. En définitive, il s'en faut de beaucoup que cette antilope ait rien de l'élégance particulière aux animaux de cette tribu. Mais, si la nature lui a refusé la grâce, comme compensation elle lui a donné une agilité qui ne le cède ni à celle du chamois des Alpes, ni à celle de l'izard des Pyrénées. Les sassas ne quittent guère les revers des montagnes hérissées de rochers inaccessibles, séparées par des vides profonds, qu'ils
franchissent d'un seul élan. Surpris par rhomme, leurs troupeaux se dispersent en un clin d'œil, avec de longs sifflements d'efTroi. A les voir bondir à dix pieds au-dessus des hautes herbes, on dirait ces légions de sauterelles que le pied du passant fait jaillir du milieu des humbles graminées de nos prairies.
Dans le village de Cheik-Fellil, nous retrouvâmes une de nos anciennes connaissances ; je veux parler d'Aïscha, dont le mari vivait à l'abri des rancunes du naïb, au milieu de cette tribo qui, depuis bien des années, guerroyait sans cesse contre les chefs d'Arkeeko.
Aïscha n'était plus cette malheureuse femme haïe des uns, méprisée des autres, abandonnée de tous, que nous avions connue à Eylat. Une expédition audacieuse avait enrichi le jeune couple et ajouté à la terreur qu'inspirait à ses ennemis l'ancien chasseur d'éléphants.
Voici à peu près ce qu'Aïscha raconta elle-même à M. Arnaud:
Par une soirée du mois de novembre, un troupeau de cliameiles appartenant au naïb, et se montant à cinq ou six cents têtes, quittait les montagnes pour gagner les kollas inférieures, reverdies par les pluies. Au souffle du vent du sud, de grands nuages cuivrés s'amoncelaient sous un ciel blafard, le tonnerre grondait^ la pluie corn-
mençait à tomber par torrents. Les pâtres se résignèrent à camper au milieu de la plaine ; quelques huttes furent dressées en un clin d'œil, et les Bédouins coururent s'y abriter, tandis qu'un seul des leurs surveillerait le troupeau. L'homme de garde s'accroupit sur le sable, et, pour accourcir les longues heures de la nuit, entonna une interminable chanson.
En ce même moment, un cavalier, dont le dromadaire décrivait un vaste cercle autour du campement, semblait épier les mouvements des gens du naïb ; puis ce cavalier mit pied à terre, abandonna sa monture dans un repli du terrain, se dépouilla de l'abbayèb jeté sur ses épaules, et se coucha à plat ventre sur le sol trempe de pluie. Un millier de pas le séparait des huttes, vers lesquelles il se mit à ramper, pareil à un reptile géant, au milieu des flaques d'eau qui s'amassaient sous la cataracte tombée du ciel. Il employa plus d'une heure à franchir cette distance.
Arrivé près du camp, ses précautions redoublèrent, et il lui fallut un autre quart d'heure pour se glisser derrière un chameau contre lequel s'était adossé le gardien, qui chantait toujours. Se levant alors par un mouvement rapide comme la pensée, le rôdeur nocturne saisit à la gorge le pâtre, qui n'eut pas même le temps de pousser le cri d'alarme, et dont les membres se détendirent bientôt,
après s'être crispés an moment sous la puissante étreinte de cette main de fer. Le mari d'Aïsclia était ce terrible rôdeur de nuit. <
Cela fait, le manchot arracha aux gommiers nains quelques épines longues et dures ; puis, allant à un chameau, il le débarrassa d'abord de ses entraves et lui enfonça dans le globe de l'œil une de ces épines. Cette opération, il la répéta une vingtaine de fois, et toujours sur des animaux tournés du même côté de l'horizon. Les malheureuses bêtes s'échappaient en bramant de douleur et couraient toutes dans la même direction. Quand la dernière eut quitté le gros du troupeau, le mari d'Aïscha se prit à crier à deux ou trois reprises :
— Les voleurs! les voleurs!
Les Bédouins, réveillés en sursaut, prirent leurs zagales et s'élancèrent sur la trace de leurs chameaux, qu'une course furieuse emportait dans les ténèbres, et qu'ils ne pouvaient suivre qu'en se guidant sur leurs cris désespérés.
Pendant qu'ils couraient d'un côté, le mari d'Aïscha revenait au camp par le cpté opposé, sautait sur la croupe d'un dromadaire en poussant le cri auquel les nomades habituent leurs bestiaux à accourir, et partait de toute la vitesse de sa monture, entraînant tout le troupeau à sa suite.
Les gens du naïb se lassèrent inutilement à poursuivre les quelques chameaux qui fuyaient devant
eux. De retour près de l'enceinle vide, à la vue de leur camarade mort, dont le cou portait en noir l'empreinte d'un» main de géant, un cri de rage s'échappa de toutes les poitrines.
Tous se mirent aussitôt à la recherche de l'audacieux bandit; mais, par cette nuit noire, 11 leur fallut uD temps considérable pour retrouver ses traces. Le jour se leva, que c'était à peine s'ils étaient parvenus à recueillir une cinquantaine de chamelles vieilles ou malades, qui n'avaient pu suiTre le reste du troupeau, tandis que le manchot était depuis longtemps arrivé à Messâr avec son riche butin.
Aîscha était donc devenue une- des plus riches matrones de la fraction abbab qui avait donné asile à son mari ; et pourtant, jusque dans son sourire, il y avait un air de tristesse profonde. Tout lui était présage de malheur. Un bracelet d'argent, par lequel son mari avait remplacé ses pauvres bracelets de verre, s'était rompu sans qu'elle sût comment. Les ibis chevelus, ces dieux de l'ancienne Egypte, qui, selon les Bédouins du Samhar, portent bonheur à la hutte sur laquelle ils se posent pour passer la nuit, semblaient fuir la sienne, ou, s'ils s'y posaient, ils s'envolaient aussitôt, bien que la jeune femme chantât sa plus douce clianson pour les y retenir. Si elle traversait la vallée, il y avait toujours un pic, que l'ofv 11. 6
appelle ici aïssa (Jésus), qui criait à sa gaiictae. Enfin, si elle s'asseyait sous quelque arbre doDt les fleurs s'épanouissaient Joyeusement au soleil, bientôt une rafale accourait da fond de l'horizon, les rameaux de Tarbre se tordaient au souffle de la tempête, et les petites fleurs tombaient de leurs tiges. Le vent lui-même semblait prendre une voix pour lui dire à roreiite ;
— Ainsi s'en iront tesjours de bonheur, Âïscba!
La jeune femme pressentait une catastrophe prochaine. Mais comment lui viendrait-elle ? Terrible problème qui occupait chacune de ses heures, qui éloignait le sourire de ses lèvres, le sommeil de ses yeux, et dont elle cherchait la solution avec tout ce que Dieu avait mis en elle d'intelligence et d'amour; car elle comprenait instinctivement que c'était dans son amour qu'elle serait frappée, et, la nuit, elle se surprenait à rêver d'un cadavre qu*elle lavait. Tout en remplissant ce triste devoir, les strophes d'un myriologue montaient de son cœur à ses lèvres, qui les répétaient, et les vagissenoents des chacals, le cri sinistre des hyènes, la plainte du vent dans la montagne, répondaient à sa douleur, comme les lamentations des pleureuses à gages répondent aux sanglots des parents du mort.
Toutefois, ce* profond chagrin, ces larmes, qu'elle ne parvenait pas toujours à dévorer,
n'avaient fait qu'ajouter à la beauté d'Aiscba; son regard avait pris plus de douceur, sa voix vibrait plus pénétrante, et ses mouvements avaient de ces écarts fiévreux qui lui donnaient une grâce déplus; en un mot, la tristesse lui était ce qu'est la coquetterie aux autres femmes.
La veille du jour où nous;devions quitter Gheik- Felfil, arrivèrent, des villages de la frontière cbrétienne, des costanis qui chassaient au miel déposé dans les vieux troncs d'arbres par des essaims d'abeilles sauvages.
Pour cette récolte, les montagnards, associés par petites troupes, s'enfoncent au milieu des forêts les plus épaisses, sans autres provisions qu'un peu de farine. Chaque matin, les chasseurs se mettent en quête, guidés par un singulier auxiliaire, le coucou indicateur. L'un d'eux imite le chant doux et sonore de l'oiseau, qui ne tarde pas à y répondre, puis s'envole doucement d'arbre en arbre. Les chasseurs, embarrassés par un obstacle, font-ils fausse voie, l'indicateur revient à eux, n'avançant qu'à mesure qu'ils avancent, s'impatientant quelquefois, mais ne les abandonnant jamais. Arrivés au terme de leur course, le coucou se pose sur l'arbre dont le tronc vide recèle tout un trésor de miel, et attend patiemment que ses alliés aient retiré les rayons de l'immense ruche.
Ces expéditions ne sont point sans péril. D'^abord, les bois de la frontière sont Incessamment parcourus par des partis de maraudeurs; ensuite, on gagne souvent des fièvres dangereuses dans ces forêts, où des gaz délétères, résultant de la décomposition de débris de toutes sortes, saturent un air emprisonné sous une voûte de feuillage ; enfln, ces mêmes forêts abondent en serpents dont la morsure est mortelle. Quelquefois aussi, s'il faut en croire les Abyssins, 11 arrive que le coucou, frustré de la part de miel qu'on lui laisse d'ordinaire, ou la trouvant trop mesquine, se venge de cette ingratitude en conduisant ses alliés à deux pas de quelque lion auquel il faut alors livrer bataille.
Ce fut par ces singuliers chasseurs que nous parvinrent les premiers bruits d'une guerre dont je raconterai bientôt les désastres.
Mais, avant de promener le lecteur à travers ces scènes de deuil, il me reste à dire quelques épisodes de notre séjour dans ces montagnes.
Les incendies qui se déclarent fréquemment au milieu des grandes forêts d'Afrique ne doivent pas toujours être mis sur le compte de l'homme. Un coup de tonnerre peut embraser un arbre mort et couvert de lichens ou de plantes parasites desséchées par Tété; deux branches qui se touchent et s'usent en jouant l'une contre l'autre sous l'effort
continu des courants d'air peuvent s'embraser à la longue ; enfin , la combustion peut être déterminée par la fermentation dans ces épaisses couches de détritus végétaux accumulés sur certains points. Ce fut probablement sous l'influence de l'une de ces causes que le feu se développa dans les bois qui entourent l'étroite terrasse du Cheifc-Felfil.
C'était un peu avant la nuit. Une immense colonne de fumée monta verticalement, jusqu'à ce que le poids de ces vapeurs, venant à égaler celui de l'air ambiant, la colonne s'épandit en un dais de brumes ardentes. Quand la nuit fut complète, le ciel, du côté où la main du hasard avait allumé l'incendie, s'illumina de lueurs fauves : on eût dit qu'un autre soleil allait se lever de ce point de l'horizon. Plus tard, une langue de feu se dressa au sommet de chaque colline et se changea bientôt en une gerbe de flammes. Les revers des montagnes exposés au vent furent en un instant couverts d'une nappe de feu ; le creux des vallées se remplit, au contraire, de vapeurs sombres: c'était alors comme une mer noire semée d'îlots en Ignition. L'incendie se propageant avec une rapidité effrayante, nous pouvions entendre tes sourdes rumeurs des flammes, le fracas des arbres à demi consumés s'abattant sur les arbres voisins ou roulant au fond des précipices, le pétillement
78 SOUVENlte d'un VOYAGE
du bois vert se tordant au contact du terrible élément, le frémissement des filets d'eau se desséchant au passage de ces vagues incandescentes. Sous l'action du vent, la nappe de feu se déroula au loin et grandit comme une marée qui monte, chassant devant elle des myriades d'animaux effarés, tandis que dans le ciel passaient des nuées d'oiseaux qui criaient de terreur.
Heureusement pour les Bédouins, leurs troupeaux étaient réunis à cette heure autour de leurs huttes, et, comme nous, comme tous les êtres animés qui peuplaient les bois, ils purent fuir ces lieux, sur lesquels allait passer le déluge de feu.
VU
Notre retour à Messâr coïncidait précisément avec le premier jour de la lune nouvelle.
En apercevant la ligne d'argent par laquelle le disque de l'astre nocturne se dessinait dans un ciel d'où se retirait la lumière solaire, un Bédouin se mit à claquer des mains et à pousser des cris de joie.
A ce signal, tout le village se répandit hors des huttes, et hommes, femmes, enfants, esclaves,
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debout et les yenx fixés sur le pâle croissant suspendu au zénith, le saluèrent de leurs cris d'allégresse, de leurs bruyants applaudissements. Gbez les bordes du Sambar, cette scène se répète à chaque nouvelle lune et semble n'être, ainsi que les néoménies du peuple hébreu, qu'un souvenir du culte rendu au satellite de la terre dans les temps les plus reculés.
£n décrivant le col de Messâr, j'ai négligé de dire qu'il se trouvait à quelques pas du village un tamarinier, sentinelle avancée de la forêt, dont les t)ranches projetaient sur la terre un vaste cercle d'ombre. Depuis quelques jours, cet arbre s'était transformé en une sorte de tente. Des paquets de zagaies étaient appuyés contre son tronc; des sabres, des boucliers étaient suspendus aux rameaux, à portée de la main. Des hommes, que nous n'avions point encore vus, et qui semblaient ne pas avoir d'autres demeures, allaient, venaient ou dormaient à l'ombre de cet Immense parasol. La nuit, une soixantaine de ces mêmes hommes s'y rassemblaient autour de grands feux, auxquels ils cuisaient leur pain ou grillaient des quartiers de mouton et d'énormes tranches de bœuf.
Ces honnêtes étrangers n'étaient autres que des voleurs, dont l'air farouche que leur donnaient leur chevelure inculte, leur teint de bronze antique, les cicatrices qui balafraient leur figure,
80 SOUVENU* d'un VOYAGE
contrastait singulièrement avec leur obéissance respectueuse aux moindres ordres de leur cfaef. Celui-ci était, au contraire, un beau jeune homme, en qui, à sa tête rasée que garantissait des ardeurs du soleil une calotte indienne aux mille couleurs, il était facile de reconnaître le pèlerin qui a accompli ses dévotions aux lieux saints de la Mecque et de Médine.
Gomme je rentrais un jour de la cliasse, je trouvai deux ou trois de ces hommes autour de M. Arnaud, que la fièvre retenait sous la tente. Un de ces misérables lui signifiait d'avoir à leur donner du riz, de la farine et du café, ajoutant que, pour les deux premiers de ces articles, ils attendraient jusqu'au soir, mais qu'il leur fallait le café immédiatement. Ils avaient, disaient-il, livré bataille ce matin-là même à des costanis qui portaient du grain à Massouah, en avalent tué un et leur avaient pris un bœuf, qu'on voyait, en effet, tout dépouillé et suspendu aux branches du tamarinier. Au refus de M. Arnaud, l'insolent coquin ne répondait qu'en répétant sa demande sur un ton de menace.
J'eus l'air de n'avoir pas entendu, et, reculant jusqu'à un amas de bois apporté pour la cuisine, j'y choisis une branche assez droite, sur le bout de laquelle je posai mon pied pour l'écourter eten faire un bâlon d'une longeur raisonnable, avec
lequel je me glissai une seconde fois sous Isf tente.
La discussion continuait ; M. Arnaud appelait chiens ses visiteurs. Les voleurs s'obstinaient à ne pas sortir sans avoir obtenu ce qu'ils demandaient. Il était temps de recourir aux grands moyens ; le gourdin que je m'étais fait s'abattit sur la tête du bandit qui criait le plus, et qui $'a£raissa comme un bœuf sous le maillet du boucber.
Siîr que celui-là se tiendrait tranquille un moment, je ne m'occupai que des deux autres, qui s'enfuirent en hurlant, pendant que le premier, revenu à lui, détalait en douceur par l'autre bout de la tente. Cette petite exécution n'avait pas pris plus d'une minute, et c'était tout au plus si nos Abyssins s'étaient aperçus de la fin de la scène.
Cependant, il y avait tumulte sous te tamarinier; les battus faisaient mine de détacher leurs boucliers, de prendre leurs zagaies; le plus grand nombre proférait des menaces ; quelques-uns seulement riaient aux éclats. Mais tout le monde se tut en me voyant aller droit au chef, qui se leva et ajouta, en me tendant la main, le sélamaleikoum d'usage.
— Garde ton salut, dont je ne veux point, lui dis-je.
— Que veux-tu, alors ?
— Rien, si ce n'est que tu dises à tes hommes que je casse la tête au premier qui s'approche à cent pas de notre tente. Puis, comme j'ai besoin d'une peau de voleur, je lui promets de l'écorcher et d'oindre son cuir de préparation arsenicale pour faire pendant à celui du porc qui sèche ià-bas au soleil t
Ni le chef ni les hommes sous ses ordres ne soufflèrent mot. Cette démarche de ma part n'était pas tout à fait une bravade. Nous n'étions que douze hommes, dont huit seulement armés de fusils ; en cas de collision, il n'était pas douteux que les gens du village ne se missent contre nous. Il fallait donc jouer quitte ou double; je venais de gagner la partie. Je le répète, une contenance ferme, un peu d'audace même dans certains moments, produiront toujours le meilleur effet sur des hommes comme ceux que nous avions pour voisins.
D'ailleurs, la moindre faiblesse eût pu nous devenir fatale, le départ de la tribu qui campait auprès de nous allant nous laisser seuls avec les bandits au milieu de solitudes sans bornes.
En effet, peu de jours après notre retour de Cheik-Felfil, les vieillards et les notables du village de Messâr quittaient leurs huttes vers le soir pour aller s'accroupir en cercle autour des
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trois frères qael'on appelait les enfanls du cheik Ibrahim.
A vingt pas de ce cercle, des jeunes gens armés s'accroupirent aussi en tournant le dos aux anciens, et formèrent une enceinte bien plus grande, qui avait pour but de tenir les curieux à une distance telle, que pas un mot de ce qui serait dit dans ce conseil en plein vent ne pût être entendu du dehors.
Ces dispositions prises, l'aîné des trois frères, qui remplissait les fonctions d'iman, récita le fatba, en tenant la paume des mains ouvertes tournée vers lai et à hauteur de sa barbe ; les autres Timitèrent et répétèrent d'une seule voix i'amin final ; après quoi, l'on introduisit le mari d'Aïscha.
L'ancien chasseur d'éléphants dénoua l'un des coins de son taub, et en tira une feuille de papier couverte d'écriture arabe, qui fut lue à haute voix.
Alors, la discussion s'ouvrit, chacun donna son avis, et, au bout d'une demi-heure, la séance se terminait par la prière du maghreb, faite en commun.
Si secret que fût tenu le résultat de cette délibération, il transpira pourtant, et nous sûmes que, dans la nuit, des courriers allaient être expédiés vers tous les camps de la horde, afin que les pâtres eussent à amener leurs troupeaux dans les deux Jours qui suivraient. Au troisième, la
tribu tout entière se mettrait en marche pour effectuer son mouvement de retour vers Barka et les montagnes des Abbabs.
Ce même soir, nous fûmes tout étonnés de voir Salouma, l'esclave de l'un des cheiks de la tribo qui dansait si bien, se glisser furtivement dans noire lente. Après quelques questions insigniflantes, elle nous conseilla de ne point prolonger notre séjour à Messâr après le départ des camps voisins. Les bêtes fauves, trouvant partout à vivre aux dépens du bétail des Bédouins, laissaient en ce moment un peu de repos aux hommes; mais, le bétail parti, elles deviendraient terribles. En outre, l'ouadi Daghi étant Tune des routes les plus directes et les plus faciles entre toutes celles qui relient TAmacen au littoral, nous pouvions compter que les voleurs campés sous le tamarinier y séjourneraient longtemps encore ; d'autres bandes de malfaiteurs, qui jugeaient à propos de se tenir à l'écart pour n'avoir pas à rendre compte de certains vols commis au détriment des Ouled- Cheik-Ibrahim , viendraient immanquablement se joindre aux premiers , de telle sorte qu'en admettant que nos fusils nous missent entièrement à l'abri d'un coup de main, nous n'en serions pas moins tenus de ne pas quitter notre tente et de passer chaque nuit à veiller.
Mais ce conseil, que Salouma .croyait pouvoir
nous donner, n'élait qu'une manière d'introduction. Elle finit, en effet, par me prier de lui tuer une corneille à scapulaire blanc, posée à cinquante pas de notre teiite.
J'acquiesçai à cette bizarre fantaisie, et Salouma courut ramasser le malheureux oiseau, auquel elle arracha la langue ; puis, la posant sur quelques charbons ardents qu'elle aviva de son souffle, l'esclave suivit avec la plus grande anxiété les mouvements du lambeau de chair, qui crépita un moment au contact du feu et se réduisit en quelques atomes de charbon. Alors, la jeune fille foula aux pieds le cadavre de la corneille, l'accabla de malédictions, s'arracha les cheveux , se déchira les tempes avec ses ongles et s'éloigna désespérée, nous laissant tout stupéfaits de cette scène dont nous cherchions le sens.
Mohammed Cotten vint à notre secours.
— Salouma, nous dit-il, a une amourette, sur le résultat de laquelle elle vient de consulter le sort. Les corneilles à scapulaire blanc savent tout, et l'heure à laquelle nous devons mourir, et l'insuccès qui est au bout de nos efforts, et la fatalité qui doit briser nos plus douces espérances; seulement, ce sont des êtres capricieux, auxquels il faut arracher la langue pour en obtenir une réponse. Jetée sur la braise, si cette langue brûle avec un peu de flamme, la réponse est favorable ;
mais, si elle ne fait que noircir et se charboaner, c'est un présage de malheur.
Aussi, ce soir-là, les habitués de son petit cercle entourèrent-Ils en vain la jeune fille: Di la pâle et mystérieuse clarté de la lune, ni l'enivrante senteur des forêts apportée par la brise, ni Jes prières des jeunes hommes, rien ne put décider Salouma à danser. Demeurée seule enfin avec i'an d'eux, on l'entendit éclater en reproches où il y avait autant de passion exaltée, furieuse, que de douleur et de colère.
Quelques mots de son amant suffirent à apaiser cet orage, et l'esclave, dont ces mots avaient dissipé les craintes, riait aux éclats, en maudissant l'oiseau dont la langue perfide avait menti; puis, revenant à ses terreurs, la jeune fille sanglotait, en accusant son amant de ne plus l'aimer. Tous deux s'éloignèrent bientôt lentement du village, et disparurent du côté de l'ouadi, où le filet d'eau roule avec un éternel murmure. Le jour se leva sans que Salouma reparût; le soir vint sans la ramener au camp, il était évident qu'elle s'était enfuie : ainsi, au temps des amours, les oiseaux s'enfoncent par couples au milieu des forêts, où le printemps s'est chargé de préparer le lit nuptial. Le cbeik auquel elle appartenait ne fit pas la moindre démarche pour la retrouver.
— Elle est Blscharl, se bornait-il à dire, etper-
soDoe ne peut se vanter d'avoir gardé longtemps une esclave de cette race indomptable, dont les enfants eux-mêmes se laissent mourir de faim plutôt que de supporter la servitude.
Le jour fixé pour le départ de la horde était venu. Un peu avant midi, dans tous les camps qui, depuis la veille, étaient venus occuper les points de i'ouadi laissés à nu par la forêt, les buttes s'abattirent. Les bagages furent chargés sur des bœufs ainsi que sur des chameaux. Quelques-uns de ces derniers animaux portaient sur leur croupe une sorte de dais autour duquel retombait une tenture de tapis, d'étofTes de soie, d'indiennes brillamment peintes : ceux-là étaient réservés pour les riches matrones. Les notables, précédés par deux cbeiks qui, pour ce grand jour, avaient revêtu le caftan en drap rouge, devaient marcher en avant , afin de marquer les étapes. Puis venait une colonne dont la confusion offrait le coup d'œil le plus pittoresque : c'étaient d'immenses troupeaux de chameaux, de bœufs, de moutons, de chèvres , conduits par des pâtres armés de zagaies, de boucliers en peau d'éléphant, de massues d'ébène, et dont l'accoutrement bizarre ajoutait à leur tournure sauvage. Ces hommes, disséminés au milieu des bestiaux, étaient suivis de femmes au costume non moins étrange et de légions d'enfants nus, que de grandes jeunes fliles,
88 SOUVENIRS D'UN VOYAGfi
nues aussi, poussaient devant elles. Le plus jeune des trois frères et les guerriers de la horde voyageuse, montés sur les meilleurs dromadaires, devaient former l'arrière-garde, fournir d'éclalreurs les flancs de la colonne, ramasser les traînards, et se porter partout où se présenterait la moindre apparence de danger.
La tête de celte immense colonne s'ébranlait au moment même où je me mettais en quête de quelques pintades pour notre repas du soir. Un Bédouin, sur la bravoure et le dévouement duquel je pouvais compter, m'accompagnait; à lui s'était joint un de nos serviteurs abyssins, qui n'était guère qu'un enfant de treize à quatorze ans; tous deux étaient armés de fusils. Le premier s'appelait Amer; Fakadou était le nom du second.
Ce soir-là, une promenade plus longue que de coutume me conduisit dans une partie de la vallée qui m'était encore inconnue.
De toutes parts, des troncs aux proportions colossales, enveloppés d'une végétation parasite qui leur faisait un ornement aussi étrange que gracieux, se dressaient comme les colonnes informes d'un temple sans fin. A de longs intervalles, un arbre, mort de vétusté, laissait à la voûte de sombre verdure une trouée par laquelle tombait d'en haut, tantôt un rayon de soleil sous lequel mille plantes se hâtaient de fleurir, tantôt une
sorte de cascade de lisais aux sarmenU gris et tordus, ainsi que des serpents, aux grandes fleurs pareilles à des cornets de velours grenat. Partout ailleurs régnait une demi-lumière caime, mystérieuse comme les ombres incertaines enfermées depuis des siècles dans les typhonium de l'ancienne Egypte. En s'engageant sous ces arbres, le vent y réveillait des voix surnaturelles, ou faisait mugir les troncs caverneux, comme les tuyaux d'un orgue géant. Tout un peuple invisible chantait, rugissait, pleurait autour de nous. L'esprit de Dieu remplissait ces ténébreuses profondeurs, comme aux premiers jours il errait à la surface des abîmes.
Je n'étais pas seul à éprouver ce sentiment de religieuse terreur, dont on ne peut se défendre au milieu des grandes forêts africaines. Amer, d'ordinaire aussi loquace que les oiseaux qui s'agitaient au-dessus de nous avec des cris assourdissants, ne parlait plus depuis une heure; Fakadou se serrait contre nous, n'osant tourner la tête en arrière, de peur de se voir suivre par quelque redoutable apparition.
' Tout à coup, le chamelier et l'Abyssin s'arrêtèrent, me montrant du geste un groupe d'hommes assis au pied d'un arbre. C'étaient sept ou huit i des voleurs avec lesquels nous partagions le désert [ depuis le départ des camps abbabs. De leur côté, II. 7
les bandits nous avaient Feconnas, et nous ne tardâmes point à remarquer que plusieurs d'entre eux prenaient leurs armes et s'éclipsaient dans les fourrés, tandis que deux ou trois seulement eontinualent à faire semblant de dormir.
Ce mouvement éveilla en nous des soupçons sous l'influence desquels je me hâtai de couler une balle dans chacun des canons de nos fusils ; je renouvelai l'amorce des pistolets passés à ma ceinture, et Amer s'assura que la lame de son long sabre droit, presque aussi lourd que nos épées à deux mains du moyen â^e, jouait facilement dans sa gaine de cuir. Puis nous reprîmes notre route.
Amer avait des yeux de lynx, et, ce qui doit revenir au même, Fakadou avait peur, le n'avais donc pas à craindre d'être surpris par les voleurs que je m'attendais à voir se dresser de derrière chaque tronc d'arbre. Y compris mes pistolets^ j'avais sept coups à tirer ; Amer était brave et maniait aussi bien que qui que ce fut le sabre droit et le bouclier en peau d'^éphant. Je comptais, en outre, sur l'effet moral que devait produire sur nos agresseurs la chute de sept ou huit des leurs, avant même qu'ils j)ussent nous abordera portée de zagale.
— Maître, entendez- vous siffler par là? me dit Fakadou au bout d'un instant.
— Ce sont des perruches, répondit pour moite
chamelier, en me faisant du coin de l'œil un signe presque imperceptible.
— Des perrucbes 1 reprit l'Abyssin ; est-ce aussi une perruche qui répond à l'autre maintenant ?
— Sans doute, continua Amer.
— Alors, en voilà encore une qui parle derrière nous.
Rien de plus naturel, Fakadou : ce bois est plein de perruches, auxquelles Dieu a permis de siffler et même de parler tant qu'elles voudraient.
Ici, je sentis la main droite d'Amer serrer mon avant-bras gauche, et, du doigt, le chamelier me montra, comme un point noir qui venait vers nous, le sommet de la tête d'une homme dont tout le reste du corps était masqué par la broussaille. La crosse de ma carabine vint se placer pour ainsi dire d'elle même contre mon épaule droite, mais le point noir avait disparu tout à coup, et, n'eût été une légère ondulation dans les tiges des arbustes entre lesquelles il se glissait, rien n'eût trahi les mouvements de retraite du brigand.
Nous venions d'atteindre l'arbre au pied duquel trois des malfaiteurs étaient toujours occupés à dormir ; le chef était de ce nombre, et, pour le retirer de ce sommeil, d'autant plus profond qu'il était feint, il fallut le heurter rudement du pied. Le bandit se souleva à demi, d'un air qui jouait
92 SOIVENIRS D'UN VOYAGE
assez bien rétonnement, mais qui se changea en une affreuse grimace lorsqu'il sentit le bout du canon de mon fusil effleurer sa tempe. Le coquin, tremblant comme la feuille, bégaya quelques mots inintelligibles.
— Misérable ! lui dis-je, rappelle les chiens que tu as lâchés après nous dans ces fourrés.
^ Na/ na/ (Venez î venez!) cria à plusieurs reprises le bandit, que ta peur du fusil tenait toujours immobile.
Cinq hommes accoururent.
•— Ëst-ce-Ià tout ton monde? demanda Amer.
— Oui ; les autres sont à une journée d'ici.
— Ah ! et tu as cru qu'il suffisait de sept gueux comme toi pour venir à bout d'hommes comme nous? Insolent !
Et, en même temps que la dernière syllabe de sa phrase, Amer laissa tomber un coup du plat de son sabre, qu'il n'avait pas même tiré du fourreau, sur la face du bandit, dont le sang jaillit aussitôt par le nez et par la bouche.
Par un mouvement irréfléchi, dont je me repentis ensuite, je me plaçai entre le chamelier et e chef des voleurs. Celui-ci, profitant de cette circonstance, s'enfuit en emportant un superbe coup de poing qu'Amer trouva moyen de lui envoyer par-dessus mon épaule. Les autres l'imitèrent, tandis que Fakadou, rassuré par ce dénoû-
ment auquel il était loin de s'attendre, insultait à lear retraite par an long éclat de rire. Une minute plas tard, nous eussions pu nous croire seuls au milieu de Fouadi.
Que la seule vue de nos armes eût suffi à disperser les voleurs, certes, ce n'était pas merveille; mais je m'attendais peu à trouver à mon fusil quelque chose de pareil à la vertu de la baguette magique à l'aide de laquelle le bateleur arabe métamorphose en une énorme calebasse la datte qu'il a jetée au fond d'un sac vide.
Je venais de tirer un béni-israïl , dont la tête seule était apparente au bord d'un hallier de peu d'étendue, et, bien convaincu qu'il n'avait pas dû échapper à mon plomb, j'allais le ramasser en toute assurance. Que l'on juge de ^ma surprise, lorsqu'à un grand bruit qui se fit le fourré s'agita comme si le sol eût tremblé, puis les branches s'écartèrent, et une monstrueuse tête d'éléphant se dressa au-dessus de l'endroit où la petite antilope s'élait évanouie comme si la terre l'eût dévorée, ou plutôt comme si elle se fût grossie aux gigantesques proportions du colosse que je trouvai à sa place, et qui s'échappa en courant, mais qui reprit bientôt une allure ordinaire, honteux sans doute d'avoir pris la fuite devant un ennemi aussi chétif que moi. L'éléphant gagna un autre fourré, et s'y arrêta à se frotter contre
les Ironcs d'arbre, dont la rude éeorce fut bientôt polie Jasqu'à 12 pieds de hauteur.
J'allai à lui en rampant sur le ventre aa milieu des hautes herbes, suivi d'Amer, qui me portait un fusil de rechange. Arrivé à cinq ou six mètres du hailier, je me soulevai lentement sur mes genoux.
L'animal se grattait toujours aux arbres avec un bruit pareil à celui d'une scie. Quelquefois il s'arrêtait un moment pour arracher des branches grosses comme le bras, que ses puissantes mâchoires broyaient avec une aisance parfaite, ou dont 11 se servait comme d'un chasse-mouche que sa trompe agitait tout autour de lai. Ses oreilles, qu'il employait au même usage, jouaient sans cesse et battaient incessamment ses omoplates de leur large éventail. Sillonnée de profondes éraillures sur lesquelles s'abattaient des nuées de moucherons, sa peau rugueuse frissonnait sous ces myriades de petites trompes qui buvaient son san^. La vaste croupe du colosse, la partie supérieure de ses épaules et la tête étaient seules visibles. J'appuyai mon coude gauche sur le genou du même côté et j'ajustai au défaut de l'épaule.
J'avais à peine lâché mon coup, qu'un effroyable cri sortit du fond de la poitrine de l'éléphant, qui chancela comme un homme ivre et s'enfuit, tandis qu'un long jet de sang s'épanchait de l'ouverture
faite par la balle; sa trompe fouettait Tair, et ses immenses oreilles s'élevaient et s'abaissaient par on mouvement rapide.
Amer mit on autre fusil dans la main que je lui tendais ; l'éléphant n'était pas à vingt pas de moi, qu'une autre balle l'atteignit derrière l'oreille et pénétra dans le cervelet. L'animal roula lourdement sur le sol avec un cri suprême, plein de désespoir et de douleur. Il était mort.
Alors seulement Fakadou se liasarda à venir nous rejoindre. Dans son pays, me disait-il, celui qui tuait un éléphant, de même que celui qui toail un lion, était de droit chef de quarante hommes dans les jours de bataille; or, il ne se souciait pas de mériter, à son âge, un aussi dangereux honneur. Tel était ie motif pour lequel il avait jugé à propos de se tenir à l'écart.
Amer, au contraire, avait bravement mis le sabre à la main pour arrêter au besoin la colère du monstre en lui coupant le jarret. Son aide me devenant inutile, après m'avoir embrassé l'épaule^ ce qui était sa manière de me féliciter, il alla à l'éléphant, dont les petits yeux avaient déjà pris cet aspect terne et vitreux qui, dans le cadavre, remplace l'éclat de la vie, et l'injuria en le frappant du pied à la tête et en crachant dessus.
— Tu as fui comme un cliien, lui disait-il; tu n'avais rien du courage qu'ont ceux de ta race, et
c'est pour ta lâcheté qu'ils t'ont banni du troupeau. Maintenant, les hyènes dévoreront tes chairs, les cliacals déchireront ta trompe inutile, et ton crâne blanchi n'abritera que des nids de scorpions.
11 fallut renvoyer au lendemain à dépouiller notre victime de ses défenses, que j'évaluai à quarante livres pesant chacune, et de son cuir, que mon intention était d'abandonner à Amer ; pofs nous reprîmes le chemin de la tente, où nous n'arrivâmes que vers les neuf heures du soir.
Nous y trouvâmes tout le monde doublement inquiet, d'abord à cause de notre absence, puis, parce qu'il s'était tenu sous l'arbre des voleurs une sorte de conseil de guerre, à la suite ' duquel toute la bande avait subitement disparu. Nos chameliers leur supposaient des intentions hostiles, qui, en mon absence, se fussent peut-être traduites par des faits, si quatre de nos domestiques et Mohammed Cotten ne fussent rentrés ce soir-là même de Massouah, où ils avaient été renouveler certaines provisions. Ce renfort était d'autant plus précieux que les quatre Abyssins étalent excellents tireurs.
Amer raconta notre rencontre avec les voleurs, et Mohammed Cotten fut d'avis qu'il fallait redoubler de vigilance.
Nous doublâmes nos feux, que l'on rejeta à plus de soixante pas de la tente, pour que leur clarté
nous révélât tous les mouvements de i'enoemt sans trahir les nôtres. Les bommes tfrmés de fusils reçurent de la poudre et dès balles, et, à Pbeure ordinaire du repos, chacun eut l'air de s'endormir, tandis qu'en réalité nui ne devait fermer la paupière.
Rien, jusqu'à deux heures après minuit, ne vint justifier les précautions prises. A cette heure, du côté de l'emplacement du village sur lequel les Bédouins avaient abandonné des amas de ramée, audessus des mille petites voix de feuilles sèches éveillées par le vent, l'un des nôtres crut entendre chuchoter des voix humaines.
Dépouillant aussitôt son taub, dont la blancheur l^ôt trahi, le chamelier se glissa hors de l'enceinte de notre camp par des mouvements de reptile qui n'avaient rien dont l'œil ou l'oreille pussent être frappés. Vingt fols cette manœuvre s'était répétée en pure perte, mais, à la vingt et unième, notre éclaireur se replia en toute hâte.
Tout autour de nous des coups de sifflet répon* dalent à un coup de sifflet qui semblait être un signal. De notre côté, les chiens des fusils se relevèrent avec un cliquetis de fer, et la minute qui suivit, chacun l'employa à parcourir des yeux l'espace ouvert devant lui. Au bout de cette minute, il sembla à l'un de nos Abyssins qu'une ombre glissait lentement sur la terre, et, à tout hasard, il lâeha sur cette ombre douteuse un coup de fusil
chargé de chevroUnes. Une plainte humaine, aiguë, prolongée, suivit f explosion. Tous nos homnaes se dressèrent brusquement; les Abyssins répondirent à ce cri lamentable par des hourras de triomphe, tandis que les Bédouins, le bouclier au poing, le sabre nu, bondissaient comme des panthères furieuses, pirouettaient sur eux-mêmes, poussant leur cri de guerre et jetant un défl à nos ennemis invisibles. Puis tout retomba dans le solennel silence du désert, dans lequel naissent et s'éteignent pour renaître encore les bruits incertains que la brise, cette âme de la nuit, fait jaillir d'un coup d'aile.
Un peu plus tard, des bandes d'hyènes et de chacals envahirent le col, qu'elles parcoururent dans toutes les directions : les voleurs s'étaient retirés, et, pour le moment, nous étions les seuls êtres humains sur ce point.
Toutefois, les Bédouins prétendirent que le danger n'était point passé, et que les bandits choisiraient pour nous attaquer la dernière heure de la nuit, alors que nos paupières, fatiguées par IMnsomnie, se fermeraient irrésistiblement.
Pendant que la moitié de nos hommes s'arrangeaient pour dormir, les autres s'accroupirent en cercle autour de l'un d'eux, qui se mit à improviser une longue chanson avec une facilité qui n'est nullement rare, et qui tient autant à la sim-
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plicité du rhythme qu'à la souplesse avec laquelle les mots de cette langue poétique se prêtent aux modiflcations réclamées par Texigence de la mesure.
Dans celte interminable improvisation, le barde consacra une strophe à cbacane de nos chasses ; réléphant tué la veille en prit deux, sans doute en raison de son volume; puis il célébra les qualités par lesquelles se distinguait chacun de nos Abyssins, dont l'un était un rhinocéros pour la force; un second, un lion pour le courage ; un troisième, un aigle pour l'acuité du coup d'oeil, ou un sossa des montagnes pour l'agilité. Passant ensuite à ses camarades, il dit la noblesse de leur race, qui remontait jusqu'aux héros des anciens jours, dont la mémoire s'est perpétuée à travers les âges, et raconta les exploits de chacun de nos hommes. Enfin, en poète bien élevé, il termina modestement par décliner les titres que lui-même pouvait faire valoir pour qu'un jour son nom fût mêlé au nom de tant de braves dans le chant des rapsodes à venir.
Voici, du reste, comme échantillon , les trois premières strophes de cette mélopée sauvage :
« Qui donc rôde autour de nous avec les chacals affamés, avec les hyènes immondes? Quel est ce cri de femme en couche qui a répondu au tonnerre de nos fusils? Vous qui suivez la femme qui
pleure ainsi, dites un myriologue et creusez une fosse.
» Qu'a donc à faire ce iâche dans l'ouadi, qui est le domaine du lion et de l'élépbant, et ou chaque feuille voile un danger de mort? Mieux eût valu que sa mère lui eût donné les jambes des gazelles ou l'aile rapide du calha !
» Mieux eût valu pour lui ne jamais quitter son village si calme et sa vie si tranquille, près d'une esclave qui eût lavé ses pieds tous les matins, non loin de la mosquée, sur la natte où chacun dort après que l'iman a nasillé la prière de midi ! »
Le reste de la nuit s'écoula sans autre Incident.
Dès que le Jour parut, l'on courut à Tendroit sur
lequel l'Abyssin avait vu passer le rôdeur que son
plomb avait atteint; il était couvert de sang dans
lequel une main convulsive avait laissé des traces
bien reconnaissables.
Le bandit avait-il succombé à sa blessure? Nous
ne le sûmes Jamais.
Plus tard, je m'acheminai, avec quelques hommes armés et un chameau, vers le point de la forêt où, la veille, nous avions abandonné le cadavre de l'éléphant. 11 y était toujours, mais les mâchoires avaient été brisées à coups de hache, alio d'arracher les défenses de leurs alvéoles. Il fallut retourner à notre tente comme nous étions venus. Seulement, ce vol, qui ne pouvait être que le fait
des malfaiteurs qui avaient disparu depuis la veille, allégeait notre conscience de tout remords à l'endroit du sang humain versé par nous la nuit précédente.
Nous séjournâmes à Messâr huit jours encore, après lesquels, à cause des pluies longues et froides, qui revenaient fréquemment (nous étions alors à la fin de décembre), il fut décidé que nous porterions ailleurs notre tente et nos pénates.
En exécution de cette décision, prise à Tunanimité, notre petite caravane s'achemina vers le village d'Âssouz, par une de ces brillantes matinées où la pluie de la nuit et la fraîcheur de la verdure, qu'elfe a ranimée, donnent au soleil des tropiques un éclat plus doux; mais, en traversant la kolla qui sépare le pied des montagnes du village stable près duquel nous devions camper le soir, la chaleur était si intense, les couches d'air qui oscillaient à la surface de la terre avaient de si fatigantes réverbérations, il y avait quelque chose de si importun dans le cri-cri des cigales et dans le bourdonnement de grosses mouches vertes dont cette atmosphère en feu semblait être l'élément,
qu'une halte sous un mimosa moins chétif que les gommiers nains, sous lesquels la plaine disparaît comme sous les vagues d'une mer grisâtre, fut décidée aussi à Tunanimité.
Les Abyssins déroulèrent leur couari sur les seyàls, les chameaux allongèrent leur long cou sur le sable brûlant, et nous nous endormîmes, hommes et bêtes, jusque vers les trois heures.
Au réveil, il se trouva que nos poires à poudre et nos poignards arabes (djambiéh), accrochés au rameau de l'arbre sous lequel nous avions fait notre sieste, avaient disparu. Quel était le voleur qui, pour des objets d'une valeur si minime, n'avait pas craint de se glisser au milieu d'une quinzaine d'hommes armés? Nous ne le sûmes qu'à notre arrivée à Assouz, dont le cheilL vint nous rapporter ce qui nous avait été dérobé, et nous offrir en même temps un mouton et du miel de la part de l'homme qui avait commis ce petit larcin.
Ce singulier voleur, qui semblait n'exercer un aussi honorable métier que pour son plaisir, et qui, à la restitution du butin acquis au péril de sa vie, ajoutait encore un cadeau, était tout simplement le fils du chef le plus riche et le plus poissant de la horde des Siaous. A la veilie de se marier, et par déférence pour une coutume immémoriale particulière à certaines tribus troglodytes, le jeune homme avait dû donner aux parents
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de sa future une preuve éclatante de son courage et de son habileté. Sa qualité de fils d'un grand eber et ce sentiment de respect pour lui-même qu'a si bien formulé ce vieux dicton : Noblesse oblige y lui interdisait ies épreuves ordinaires, consistant à dérober un mouton ou un bœuf à quelque malheureux pâtre; il lui fallait une action d'éclat qui le rehaussât aux yeux de tous. Il s'était donc mis en tête de pénétrer en plein midi au milieu de nous poumons soustraire quelque chose que chacun pût reconnaître comme appartenant à des hommes redoutés à trente lieues à la ronde pour l'excellence de leurs fusils. Cette entreprise menée à bonne fin, qui oserait dénier au brave son droit à l'amour de la jeune fille ?
Quant au cheilL, la mission délicate dont il s'était chargé eut un succès complet : il n'y avait pas moyen de garder rancune à un aussi honnête voleur, auquel les éphores de Sparte eussent décerné une récompense.
Ce même soir, un de nos amis d'Eylat vint nous proposer une excursion jusqu'à Barka, magnifique vallée que traverse un courant d'eau, et où nous trouverions des éléphants, des rhinocéros, des buffles non moins redoutables. Nous acceptâmes, et, comme il était question de partir dans la nuit, les Abyssins et les chameliers reçurent l'ordre de tout disposer pour le départ. Cet ordre souleva
une explosion de murmures, surtout parmi nos chrétiens, qui, les uns après les autres, vinrent nous remettre leurs armes et nous déclarer qu'ils nous quittaient.
Les tribus abbabs, nous disaient-ils , étaient célèbres pour leur fanatisme farouche et leur haine séculaire contre les costanis; nous y serions assassinés à coup sûr, et leur dévouement pour nous n'allait pas jusqu'à partager notre martyre. Mais le motif réel de leur refus n'était autre que la lassitude et le dégoût de la vie errante et pleine de périls qu'ils menaient avec nous.
L'Abyssin à demi nu, que la faim force à quitter ses montagnes pour venir chercher fortune à Massouah ou se mettre au service des rares voyageurs européens que le hasard y amène, est d'abord le plus humble, le plus actif, le plus dévoué des serviteurs; une poignée de farine le matin, une poignée de farine le soir, de loin en loin uneécuelle de sohiro, le mets national, quelques feuilles de tabac de Surate qu'il broie entre deux pierres et qu'il mêle à une certaine quantité de cendre pour eu mettre une prise sous sa langue aux heures de kéf, le rendent le plus heureux des humains. Mais, du jour où la générosité du maître auquel il se sera attaché aura remplacé par un taub neuf la toile sordide dans laquelle il enveloppait ses membres étiques; du jour où, dans un coin de ce taub, il
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aara pa nouer quelques tbalers, la taille de ce inéine bomme, si soumis la veille, se redressera orgueilleusement. Mais, si votre libéralité va jusqu'à joindre au taub un caleçon et un sédéri (gilet qui boutonne jusqu'au cou), dès le même jour, TAbyssin vous remerciera par une révérence qui plie son corps en deux, comme s'il y avait une cbarnière au milieu de son dos; et, ne comprenant plus qu'un homme qui possède un caleçon, un gilet et dix pieds carrés de toile blanche puisse travailler, il vous quittera aussitôt pour retourner à ses montagnes, jusqu'à ce que son pécule soit tombé à zéro, et que Ids épines aient dévoré sou taub splendide.
L'abandon de nos domestiques ne nous surprit donc pas ; au contraire, précisément parce qu'ils étaient bien vêtus, bien nourris et grassement payés pour le pays, il y avait plutôt lieu de s'étonner que leur fidélité eût tenu bon si longtemps.
Toutefois, lorsque, le jour suivant, notre ami d'Eylat se mit en route, — sans nous, bien entendu, — nous les vîmes arriver à la file et se prosterner à la porte de notre tente, portant chacun une énorme pierre derrière la nuque : c'était leur manière d'implorer notre pardon.
Nous demeurâmes inexorables ; chacun reçut son salaire, plus un pain pour la journée, et l'ordre de ne plus venir à nous.