‹ Souvenirs d'un voyage en Abyssinie (volume 3)Chapitre 6 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

Depuis la veille se trouvaient, dans le village, des envoyés d'OuIed-Gal)er, ebef d'un canton de rAmacen, dont j'ai raconté plus baut une expédition contre les bordes musulmanes de cette partie de l'a côte. Rebelle à l'autorité d'Oubié, ce ebef craignait que les troupes rassemblées à la frontière par son suzerain ne fussent destinées à agir contre lai. Des émissaires avaient mission d'en surveiller les mouvements du côté du littoral, tandis que d'autres avalent été dépéchés dans le même but vers les villages les plus rapprochés de Smaragda, où stationnait ce corps d'armée.

Suivant ces émissaires, Kouakabiék, l'un des ministres d'Oubié, commandait ces forces, qui se montaient à environ quinze mille bommes, dont un millier de fusiliers, six à sept mille fantassins et autant de cavaliers, tous armés de zagaies, du sabre et du bouclier. Kouakabiék avait sous ses ordres les dedjaseh Alousa et Schaton, l'un frère, rautre fils d'Oubié. •

Il pouvait être neuf heures du matin ,. lorsque arriva un cavalier dont la face souillée de poussière et le dromadaire tout blanc d'écume atles> taient une course aussi longue que rapide. Il venait de l'extrême frontière. L'armée d'Oubié était en marche par la route qui d'Âxoum descend à Âdoulis, par la vallée d'Ouïen-Négous et par rouadi à la fois. Dans la vallée d'Ouïen-Négoos,

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nombre de camps bédouins avaient été surpris par les costanis, qui avaient tué ou mutilé près de deux cents bommes, et au pouvoir desquels étaient tombés les femmes et les enfants, ainsi que d'immS&ses troupeaux.

Cette sinistre nouvelle se propagea comme le feu sur une traînée de poudre. Âssouz n'était guère qu'à sept ou buil heures de marche de i'ouadi Dagbi, distance que la cavalerie ennemie pouvait franchir en deux heures de temps. L'imminence du danger était évidente pour tous.

Pendant que les anciens tenaient conseil à la bâte, des bommes, montés sur les meilleurs dromadaires, s'élancèrent dans toutes les directions pour donner l'alarme dans les villages échelonnés au pied des montagnes de l'ouest, ainsi que dans les camps occupés par les pâtres commis à la garde des troupeaux de la tribu; les autres se mirent à charger les bagages sur les dos des bœufs et des chameaux, tout cela au milieu d'un désordre inénarrable. Les hommes s'appelaient les uns les autres; les femmes poussaient de longues clameurs, les enfants pleuraient, les chameaux pliaient sous la charge, et à ce tumulte vint bientôt s'ajouter l'embarras des bestiaux qui affluaient de toutes parts.

Vers midi, le village d'Âssouz et les autres villages épars sur la plaine se trouvèrent totalement

vides.ToQtes les hordes s'étaient donné rendez-vous à Peau de Lagamèth, où Ton attendait le retour des éclaireurs chargés d'annoncer Tapparition des cavaliers da dedjaseh Schaton : Ton se réglerait ensuite sur les événements. Nous prîmes la même route dans la soirée.

Il était nuit noire lorsque nous atteignîmes la dépression occupée par les eaux de la source. Ce bassin et les vallées qui y débouchent ne suffisaient point à contenir les bœufs, les chameaux, les moutons, les chèvres qu'y poussaient incessamment de nouveaux flots de populations en fuite. Celte foule animée s'amassait rapidement au fond ties ravins et envahissait peu à peu le revers des mamelons.

Au-dessus de cette mer vivante, pleine de Aiugissements de troupeaux , s'élevaient des collines littéralement couvertes d'hommes, d'enfants, de huttes, de feux, à la lueur desquels on voyait des milliers de créatures humaines s'agiter et se tordre dans le désespoir, ou des femmes danser autour d'un cadavre que des amis rapportaient des avant-postes. Ces voix tumultueuses , ces clartés effrayantes, la terreur que l'on sentait peser sur cette agglomération d'hommes talonnés par une armée d'ennemis, avaient quelque chose d'irrésistible : le froid vous gagnait jusqu'à la racine des cheveux, rien qu'à suivre de l'œil les diverses

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scènes de cet immense tableau dont la puissante réalité vous écrasait.

Il semblait que, par cette nuit noire et pluvieuse, la main du Tout-Puissant eût déchiré le rideau de ténèbres qui voilaient l'horizon, pour ouvrir à nos regards une échappée de vue sur les abîmes, séjour de l'épouvante, rêvés par Michel-Ange et à travers lesquels Virgile emportait le grand poëte de la Divina Commedia.

La nuit se passa au milieu de ces transes continuelles. Le jour parut amener un moment de répit. Les vedettes avaient bien signalé l'apparition des fourrageurs amharas ; dans la plaine, il y avait même eu un engagement dans lequel avaient pSri une vingtaine de Bédouins; mais ce parti de cavaliers, d'ailleurs peu nombreux, s'était replié aussitôt sur le corps principal , et cette retraite fil espérer ou que l'orage était passé ou qu'il irait crever plus loin.

Mais, vers les (rois heures de l'après-midi, cette trompeuse espérance s'évanouit tout à coup. Une longue colonne de cavalerie, de laquelle de petitsr partis se détachaient incessamment, venait de déboucher dans la Kolla. Les hommes armés coururent défendre les gorges par lesquelles elle est accessible du côté de l'ouest, le chaînon qui donne naissance à l'eau de Lagamèth; les vieillards, les femmes, les enfants, les, pâtres effarés s'élancèrent,

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aa contraire, vers les pentes conduisant à la mer, suivis de l'immense troupeau qui, pareil à ao lac dont on briserait les digues, s'échappa à torrents par le creux des vallées.

£u une heure, le bassin au fond duquel s'amassent les eaux de la source redevint la plus monie, la plus désolée des solitudes.

Nous dûmes suivre une seconde fois le mouvement de retraite des Bédouins. Parvenus à la Koiia inférieure, nous tînmes conseil un instant. Bien qu'étrangers, il était peu sûr de nous laisser déborder par les Abyssins, qui, tout au moins, nous eussent débarrassés de nos bagages. Nos armes eussent suffis d'ailleurs, pour exciter la convoitise des maraudeurs qui précèdent toujours le gros cfes armées costanis, et nous eussions regardé comme trop humiliante la nécessité de les rendre sans brûler au moins une amorce.

Ce dernier cas échéant, nous courions risque de tomber sous le terrible couteau que les cavaliers amharas portent toujours à le«r ceinture, et qui ne sert qu'à mutiler Jes prisonniers «t les blessés, aussi bien que les morts. Or, nul de nous ne se souciait de foornir aux Al)yssins un de ces hideux, trophées qu'ils appellent huéday, qu'après la bataille chacun va compter devant son chef; qu^i sale pour en orner sa butte ; qui donnent à la femme du guerrier qui en compte le plus le pas sur les

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aatres femmes , jalouses de ce sang, ei que tous chercbent à se procurer, chose horrible, même en éventrant les femmes enceintes pour mutiler le tœlns.

Il fut décidé, à Tunanimité, quef nous marcherions toute la nuit pour arriver à Massouah le lendemain de bonne beure. Nous regrettions seulement de nous être embarrassés, d'un Indien que nous avions trouvé h Assouz. A ce tort était venu s'en joindre un autre, c'est-à-dire que le vieux bonhomme, ayant goûté de notre araki, prétendit que quelques gouttes rendraient un peu de ton à ses membres et à son âme. M. Arnaud lui passa sa gourde, qu'il vida d'un trait. Le remède eut un effet si prompt et si complet, que notre compagnon de voyage, devenu furieux, se prit à courir à travers la plaine, et un moment ce fut une sorte de course au clocher entre lui et nous, qui^nous fussions reproché comme un assassinai l'abandon d'un homme ivre en ce lieu et dans un pareil moment.

Nous rattrapâmes enfin l'Indien , que nous liâmes sur son chameau, et Ton se remit enxoute par une nuit humide et sombre, comptant beaucoup plus sur l'instinct de nos bêtes de somme que sur nos yeux pour nous diriger au milieu de la Koila, qui, vers l'est, n'a d'autres lùnites que la mer, sans accident de terrain qui puisse servir de jalon, à travers laquelle couraient sur l'aile du vent

les vagnes rumeurs de la fouie qui venait derrière nous, el de loin en loin ie retentissement affaibli des nagarits abyssins.

Il était grand jour quand nous entrâmes à Massouah , où tout dormait dans la sécurité la plus complète.

Pourtant, vers le soir, un kawas du gouverneur vint nous prier de passer au divan. Kbalel-Bek — tel était le nom du successeur d'Ismaïl Zakki- Effendi — venait d'apprendre la descente des Abyssins par la rumeur publique; seulement, il n'y croyait pas encore, malgré une lettre que venait de lui faire tenir un Bédouin qu'on n'avait pu re* trouver.

Ce jour-là, on n'apporta point d'eau douce à Arkeeko; les bommes auxquels le naïb avait concédé le monopole des puits avaient disparu, emmenant les barques et emportant les outres employées au transport.

Dans les circonstances actuelles, il fallait renoncer à recourir aux puits de Mokollo, trop éloignés de la mer pour que les corvées qui s'y rendraient ne fussent pas enlevées par rennemi.

L'eau était pourtant une question de vie ou de mort; heureusement, elje n'était pas insoluble. Maintes fois le bek nous avait témoigné la plus grande estime, la plus grande conQance.

Nous étions blancs , nous disait-il, et perdus au

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bonlilu monde, au milieu d'une population noire ; la différence de religion devait s'effacer, pour nous rapprocher de lui plus que des indigènes. En cette circonstance, l'intérêt de la sûreté commune lui faisait un devoir de nous demander notre avis sur les mesures à prendre.

Ce ftit sur notre conseil qu'il fil mettre en réquisition tout ce qu'il y avait de barques dans le port, tout ce que l'on put trouver dans les maisons des particuliers d'outrés, de jarres, de caisses à eau.

Dès le même soir, des embarcations de toute grandeur faisaient voile pour l'archipel de Dalhâk, où elles devaient évacuer une partie des femmes, des enfants, que les Bédouins venaient mettre en sûreté dans l'îlot de Massouah, et d'où elles rapporteraient l'eau nécessaire à l'approvisionnement de la ville.

Sur nôtre conseil aussi, le bek détacha de la garnison de l'île une soixantaine d'hommes destinés à renforcer celle de la petite citadelle d'Arkeeko, en même temps qu'il y envoyait du canon et des munitions de guerre, et qu'Omar-Effendi, le bim-boschi *ou chef de bataillon des Nizam, recevait l'ordre de s'y enfermer avec ses hommes. Ce dernier ne brillait sans doute pas par sa science militaire; mais, en revanche, c'était un homme ferme et plein de cette bravoure particnfière aux musulmans, qui n'a point sa source

dans l'idée de Ptionneur et da devoir, mal3 qui résulte de sa croyance à une destinée inévitable, dont aucun effort humain ne saurait ni préci— piter ni relarder l'accomplissement. Quant à ses bommes, -l'espoir d'une bataiile leur donna fa fièvre de sang que doivent éprouver quequefois les bêtes Tauves. Aussi, quand les pièces arrivèrent, ce furent des rugissements de joie, des danses frénétiques, des chansons en cent idiomes africains qui semblaient jeter le délire dans toutes, les têtes. Gela dura jusqu'au jour.

Ces premières et indispensables mesures prises, comme un homme épuisé par un violent effort, le gouverneur retomba dans l'apathie qui était le fond de son caractère. Un mélazin ( lieutenant), qui d'habitude faisait sa partie d'échecs, vint à Hieure accoutumée ; un esclave remplit les narguilèhs, où l'eau et l'odorante vapeur luttent dans 4a carafe en cristal de Bohême qui leur sert de prison , puis servit la sennièh couverte de soucoupes pleines de soujoûk*coupé à petits morceaux, de pistaches de Syrie,* d'olives de Grèce,, de boutargue de Damiette, de caviar de Russie, enfin une burette en cristal ciselé, remplie &^araki, ainsi qu'un petit verre grand comme un dé à coudre, et qui, de ce moment, ne cessa de passer du bek à son partenaire. Aussi étaient-rls ivres tous deux quand, de la grande terre, qu'une

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portée de carabine séparait à peine de la demeare du gouverneur, de longs cris de détresse annoncèrent un nouveau désastre.

Aux pâles lueurs de la lune, on voyait une fouie se presser sur la rive, portant les uns des caisses, d'autres des sèrir, d'autres des ustensiles de ménage. Toutes ces créatures humaines demandaient, avec des clameurs où il y avait une épouvante inconnue, qu'on leur envoyât des barques pour les passer dans l'île. Plus loin, vers le nord, on entendait, malgré Téloignement , une Immense rumeur dans laquelle se confondaient des bruits d'bommes et de chevaux se heurtant avec furie, des chants de victoire, des cris déchirants comme la dernière plainte des blessés. Tout au bout de rhorizon, l'incendie, allumé sur deux ou trois points du viRage de Mokollo, montait dans le ciel avec ses lueurs sinistres, pareilles à l'un de ces météores qui annonceront l'agonie de la race humaine.

' Pendant que le bek suivait d'un œil hébété par l'eau-de-vie le progrès des flammes qui dévoraient la demeure de tant de malheureuses familles, [ M™<^ D... et ses filles rentraient à Massouah.

Quant à M. D..., il s'obstinait à ne pas quitter sa maison de terre ferme, qu'il comptait mettre sous \.' ^ la sauvegarde du pavillon national, et défendre, au besoin, le fusil à la main. Mais, attaqué au

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point du jour et fait prisonnier avec ses domestiques, il ne devait échapper à la mutilation Inaposée aux prisonniers qu'en livrant une forte somme aux Abyssins. Le pavillon de la république fut lacéré sous ses yeux, et les maraudeurs amiiaras, après avoir pillé sa demeure, y mirent le feu sur vingt points à la fois.

Vers les dix heures du matin , du haut de la terrasse de notre habitation, nous pûmes voir s'avancer un nuage de poussière du milieu duquel ne tarda pas à se dégager une longue colonne de cavalerie qui vint longer la mer et remonta vers Ârkeeko. D'autres colonnes d'infanterie prenaient la même direction, en suivant la chaîne des collines qui, vers l'ouest, se courbe en un immense hémicycle autour de la bourgade et de la forteresse. Les sabres et les fers de lance seintillaient ao soleil; sept à huit mille voix hurlaient le chant de guerre des montagnes, ouragan de notes sauvages que déchirait incessamment l'éclat d'airain des nagarits.

Quand cette colonne fut en vue de la citadelle, la fièvre furieuse qui possédait les Nizam depuis la veille atteignit son paroxysme, et le bim-boscbi eut toutes les peines du monde à empêcher ses hommes de franchir les remparts pour se ruer comme des panthères sur la proie humaine qui venait à eux. Puis le canon fit entendre sa grande

voix au-dessus de toutes ces clameurs de pygmées, et quelques boulets s'en allèrent, en sifflant , labourer les rangs abyssins; quelques cavaliers, quelques chevaux tombèrent bâchés par cette pluie de fer.

Alors, dans cette tourbe d'hommes, d'ailleurs d'une incontestable bravoure, mais auxquels le canon est complètement inconnu, se répandit l'insurmontable terreur qui, à Azincourt, fit frissonner sous leurs armures les meilleurs cavaliers de l'Europe, placés eux aussi devant ces tubes tout nouvellement inventés, qui vomissent la mort au milieu des bataillons, et confondent dans un même trépas le lâche et le brave. (In mouvement d'hésitation se fit sentir à la tête de la colonne ; un* vide se fit à son front, et elle se sépara en deux iorrents qui passèrent au galop en contournant la citadelle comme les eaux d'un fleuve entourent l'île qui les divise. Dans leur course, les Abyssins jetèrent des brandons allumés dans chacun des groupes de huttes qui composent le village, et cette cavalerie rapide disparut en un clin d'œil, laissant partout t'incendie derrière elle.

Près du djebel Gadem, l'immense meute fit lever de grands troupeaux de chameaux et de bœufs que deux ou trois cents pâtres essayèrent de soustraire à l'ennemi. Hommes et animaux furent impitoyablement massacrés, et le tourbillon agile reprit sa

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coarse vers Zoula. Mais, une fois à l'entrée de la gorge qui, des ruines d'Adoulis, monte vers celles d'Âxoum, en passant par Hammamo, les Abyssins durent tourner bride; les collines granitiques qui encaissent la vallée étalent occupées par des hommes armés que' leur position inexpugnable mettait à l'abri de toute surprise, et qui pouvaient écraser quiconque se hasarderait au fond de cette crevasse, dont les pentes sont déchirées à chaque instant par des précipices.

En traversant les rues de la ville, nous remarquâmes que des regards pleins de haine se Axaient sur nous ; à notre vue, les passants s'arrêtaient pour se dire les uns aux autres, dans le creux de l'oreille, de ces paroles mystérieuses au fond desquelles il y avait de sinistres pensées, et un oo deux amis nous avertirent en cachette de bien' nous garder.

Nous passâmes une partie de la soirée à fondre des balles; tous nos fusils forent chargés; et les serviteurs abyssins, qui avaient remplacé ceux par lesquels nous avions été abandonnés à Âssouz, furent consignés à la maison.

La nuit venue, la moitié de nos gens allèrent s'installer avec leurs armes dans le vestibule d'une habitation voisine, occupée par deux' prêtres italiens, dont l'un était monsignor Massaia,*évêque de Cassia in partibus Galla; l'autre, M. de

JacoLis, préfet des missions catboliques en AbyssîDie.

L'évêque devait s'embarquer le lendemain pour Zeylah, d'où il espérait pénétrer dans l'intérieur; de son côté, M« de Jacobis devait se mettre en route au point du jour, pour gagner le pays des Irabs, tribu taltale qui n'a point encore abandonné le christianisme, et qui vit indépendante du chef du Tigré dans les gorges inaccessibles de l'Alètièna, rameau secondaire de la grande chaîne du Babr-Nagasch. Récemment nommé à l'évêché d'Axoum, M. de Jacobis devait être sacré cette nuit-là même par l'évéque des Gallas.

Pendant que la tempête des hommes mugissait au dehors, Jes deux jurêtres allaient donc passer la nuit en prières, oubliant qu'à chaque instant la mort pouvait s'abattre sur eux sous ses formes les plus effrayantes. Aussi, quand au matin nous allâmes heurter à la porte de nos amis, et que nous vîmes l'un d'eux agenouillé humblement, l'autre, revêtu de ses habits sacerdotaux, accomplir l'une des plus imposantes cérémonies de l'église romaine dans une humble chambre où la lueur des cierges se mêlait aux premières clartés du jour tombant par les crevasses du plafond, nous nous sentîmes dominés par la grandeur de cette scène, digne des premiers âges du christianisme, et nous nous retirâmes, nous, incrédules,

pleins de respect et d'admiration à la fois pour cette piété simple, pour ce tranquille courage de deux hommes qui, comme des soldats qui se rendent à leur poste, allaient s'élancer du pied du même autel vers des périls de toutes les heures.

Avant midi, tandis que le nouvel évêque, suivi d'un seul guide, prenait le chemin de l'Aiètièna, à travers un pays sur lequel cent villages embrasés fumaient encore et que des partis ennemis sillonnaient de toutes parts, monsignor Massaia, Stephen et nous, nous montions sur une barque qui allait mettre à la voile pour Djeddab, et qui devait nous déposer à Dablâk.

Nous mouillâmes, vers le coucher du soleil, près de la grande île, au fond d'une ause dont les bords sont semés de tombeaux , qui , presque (oas , portent une pierre noire couverte d'inscriptions koufiques. Le nakoudab et les hommes de l'équipage nous dirent que c'étaient les tombes des premiers martyrs de l'islam, tués dans la guerre contre les chrétiens qui alors couvraient toute cette côte, lis nous assurèrent aussi que quiconque avait essayé d'arracher un caillou à ces monuments funéraires était toujours mort peu après d'une manière misérable, et qu'un gouverneur turc, ayant tenté cinq fois de faire porter une de ces pierres gravées dans la grande mosquée de Massouah, cinq fois la barque sur laquelle elle avail

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été emtNirquée s'était brisée, et cinq fois la pierre était retournée d'elle-même recouvrir la tête du Saint pour lequel elle avait été taillée.

La plage qui bordait l'anse était littéralement couverte d'oiseaux de mer. Hérons, court-vile, courlis, chevaliers, goélands et mouettes , rangés par tribus sur le sable, nous cédaient tout au plus l'espace nécessaire à nos tapis, que nous avions fait porter à terre. Longtemps encore on entendit des sifflements aigus, des cris plus graves, d'autres qui s'exhalaient comme un long gémissement; de rares bouffées de brise tiraient des salsoles, qui couvraient l'intérieur de l'île, des murmures pareils à une plainte qui se fût échappée des vieilles toml)es voisines; le frémissement des vagues assoupies, doux et régulier comme la respiration d'une jeune fille, servait de base harmonique à ce concert de la nuit et de la mer.

Un autre phénomène vint ajouter à l'étrange effet de cette scène : là où venait mourir la marée qui montait à cette heure, une traînée de pâle lumière dessinait les contours de la petite rade.

Nous étions à l'ancre au-4essus d'un banc de madrépores dont deux brasses d'eau nous séparaient à peine, si bien qu'au jour ce fut un merveilleux spectacle que ce tapis déroulé sous nos pieds, et dont le rideau de la mer calme et transparente ne dérobait aucun détail.

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