‹ Souvenirs d'un voyage en Abyssinie (volume 3)Chapitre 9 sur 10 · II. u · texte numérisé non relu

II. u

îoa SOUVENIRS d'un voyage

l'attendre au sommet de chaque colliDe. Les pèlerins entendirent leur compagnon décharger successivement son fusil et ses pistolets sur le cavalier fantastique, et bientôt la vision se perdit dans réloignement, toujours suivie du déii, qui ne reparut jafliais plus. Ce cavalier géant et sa colossale monture, c'étaient Kodâr, le Thamoûdite maudit, et la chamelle miraculeuse qui l'emportait dans des déserts sans nom.

De Déghébéich, nous remontâmes encore jusqu'à la hauteur de Moïla, cherchant le lit du vent qui vient du fond du golfe de l'Âcahah, et auquel les matelots arabes s'abandonnent, lorsqu'il s'agit de traverser le golfe pour gagner Kosséir.

A la nuit tombante, on alluma pour la première fois la lumlèreMe l'habitacle; le pilota époosseta sa boussole depuis longtemps anutile, et recouverte d'une couche de poussière qui empêchait dte lire les rumbs des vents, et, après une longue prière récitée en commun, dans le but de mettre nos personnes et notre barque sous la sauvegarde du Prophète, nous fîmes route le cap à l'ouest.

Au jour, le vent était tombé. Ce calme imprévu commençait à assombrir toutes les figures, lorsque apparurent jouant avec la lame et s'élevant au-dessus par d'énormes bonds, toute une bande de marsouins que les matelots saluèrent de longs cris de joie. En mer, la rencontre de ces animaux

est toujours d'un heureux présage, nous dit-on ; de là leur nom d'Âbou-salama , ou de père du salut.

Le présage ne nous trompa pas. Le vent revint sur le soir et notre traversée s'acheva sans autre incident qu'une pêche au requin, qui toutefois n'eut pas un résultat eomplet.

Quatre ou cinq de ces squales géants nagèrent tout le jour dans notre sillage, tantôt déchirant la surface de la mer de leur nageoire dorsale, tantôt se tenant à une profondeur telle, qu'à travers la couche d'eau bleuâtre qui les recouvrait, leur corps enveloppé d'une peau grise nous apparaissait sous le hideux aspect d'un cadavre verdi par un séjour trop prolongé dans un milieu humide. Chacun de ces animaux était sui^ d'une nuée de poissons gros au plus comme des harengs, zébrés de zones argentées et de rubans d'un vert d'émeraude. Le squale allait, venait, toujours entouré de l'escadron agile qui tournait autour de lui; c'était, pour me servir d'une comparaison assez juste que j'emprunte à l'un de nos marins, comme un pacha de la mer suivi d'une légion de kaouas.

Nous jetâmes à la mer un énorme croc, au bout duquel nous avions fixé un morceau de viande. L'un des requins, prenant son élan, passa sous la ligne en se renversant sur le dos et avala la chair et le croc de fer. Nous le crûmes pris, et les mate-

lots commençaient à Urtn* lenlemenl leur ligne, lorsque le monstre se dégagea par un léger effort, laissant, au lieu du croc recourbé attaché au bout de la corde, un morceau de fer droit comme un fer de lance.

Enfin, nous mouillâmes à Kosséir, cinquantecinq jours après notre départ deDjeddalL,et, deux jours plus tard, nous prenions la route de Kénéh, ne marchant que la nuit, nous reposant le long du jour au fond de quelque ravine couverte de l'ombre des pics voisins.

A la troisième marche, nous atteignîmes un défilé tortueux dont les deux revers sont couronnés, de distance en distance, de redoutes et de guérites qui, vues à la lueur indécise de la lune, avaient Tair de sentinelles chargées de veiller sur le désert de granit et de porphyre par lequel le bassin arabique est séparé de la vallée du Nil. Tout cela était l'ouvrage des demi-brigades qui, lors de Texpédilion française, furent chargées de fermer cette route aux Anglais débarqués à Kosséir avec des forces supérieures.

Un peu plus loin nous passions devant une vaste enceinte rectangulaire qui coupe la vallée, plus large en cet endroit. Dans Tintérlcur, des pâtres ababdéh avaient allumé un feu débroussailles vers lequel je me dirigeai.

Les hommes, assis autour du feu, écoutaient,

tout en fumant, les racoiMSTnces de Tun d'eux, et le premier mot que je pus saisir de ces récits fut le nom du sultan Bounabardl. Cette enceinte, derrière laquelle quelques Bédouins parlaient du général Buonaparle, était encore un camp français. Le sol sur lequel je marchais avait résonné sous les crosses de fusils français; les échos de ces solitudes avaient répété le cri de veille et les hymnes de victoire de nos soldats. Il me semblait voir des ' cohortes de fantômes défiler à la pâle clarté tombée (lu ciel, ou entendre, dans le bruit du vent à travers les déchirures des collines, Taigre clameur des clairons, le fracas des tambours, le hennissement des chevaux, le froissement du fer, le cahot des pièces roulant sur les rochers. Les hommes ne se souviennent plus de Rbamsès le Grand; les statues de Memmon sont muettes depuis des siècles sur les ruines des palais qu'il édifia. Il n'est plus en Egypte qu'un seul grand souvenir, qu'une seule ombre' devant laquelle se sont éclipsées les ombres des pharaons : c'est celle du général de la république française. Les générations qui se succéderont sur les rives du Nil se diront son nom d'âge en âge.

Cinq jours nous suffirent pour parcourir les six journées de caravane qui séparent Kosséir de Kénéh. De ce dernier point, nous remontâmes le pour visiter la haute Egypte, et, trois mois

plus tard, en 6eplembrl^4849, un des paquebots qui desservent la ligne d'Alexandrie à Marseille nous emportait vers la France.

Fijr.

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