‹ Souvenirs d'un voyage en Abyssinie (volume 3)Chapitre 8 sur 10 · II · texte numérisé non relu

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mer, d^autre refuge que les ftes de pierre dont lés autres tribus n'ont point voulu, d'autre patrie que leurs barques. La plupart d'entre eux ne demandent Jamais à la terre ferme qu'un peu d'eau douce pour ebaque jour et autant d'espace qu'il en faut à un mort pour l'éternité. Leur vie se passe à poursuivre leur proie à travers les méandres de leurs labyrinthe d'îlots. Les épaves que charrient les courants suffisent aux uns pour se faire nne barque ; deux branches de palétuvier liées ensemble fournissent un radeau aux autres plus pauvres, et, tandis que les enfants jouent avec la lame sur une nacel^ qui n'est pas autre chose que la carapace de quelque tortue gigantesque, on peut voir à chaque moment des troupes de femmes se visiter d'uae île à l'autre, en franchissant à la nage, au milieu des requins moins agiles qu'elles, les détroits qui les séparent.

D'ailleurs, la mer, qui a bercé leur premier sommeil, est aux Huthem comme une mère : ses tourmentes n'ont de dangers que pour les autres hommes ; ses profondeurs, Ils les ont sondées ; ils savent ce qu'il germe de perles dans ses alnmes ; c'est pour eux ses bancs de poissons de toutes les formes, de toutes les couleurs; pour eux tes troupeaux de tortues qui pâturent ses algues; pour eux aussi les dugongs qui se cachent dans ses rochers; c'est pour la tribu déshéritée des bois el

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dès fleurs de la terre que son fond se pave de coraux, de madrépores, arbrisseaux de pierre qui ont des fleurs vivantes aux couleurs bien autrement riches que celles de nos fleurs. C'est pour ses enfants d'adoption qu'elle fait miroiter au soleil ses flots d'azur. Si ses palétuviers sont si feuillus, c'est pour abriter leurs amours; ses fraîches brises soufflent pour eux, et c'est pour eux que sa surface plane reflète les étoiles du ciel, poussière de feu qui tombe du manteau de la nuit dans l'immensité. C'est pour les endormir que ses vagues déferlent sur la plage avec un bruit doux et monotone comme une chanson de nourrice ; et, si elle hurle sur les écueils, c'est que, inconsolable comme Rachel, la mer pleure sur ses enfants morts.

Vers le septentrion , l'archipel qui sert d'asile aux flottilles de la tribu de pêcheurs se termine par deux îlots entre lesquels passe un courant rapide qui porte vers le sud. Les barques arabes n'oseraient se hasarder dans ce canal criblé de roches à fleur d'eau, si un santon, qui veille sur elles du haut d'un promontoire, où un« hutt« marque sa tombe j ne devait les couvrir de sa protection. Atissî, dès que ce cap est en vue, l'équipage récitet-il dévotement le fatha, tandis que le patron jette une taj^se ûe café et un peu de galette au beurre à fa mer^qiai se garde bien de toucher à cette pieuse

offrande, mais la porte religieusement jusqu'au pied de la tombe vénérée.

Cette île et le saint qui garde ce dangereux passage portent le nom de cheik Marbout.

Notre pilote ne manqua pas de nous citer, comme preuve de la puissance du cheik , Tbistolre d'une baghiéh du golfe Persique, qui portait du riz à Suez.

Le nakoudah, qui était un esprit fort, un farniaçoun (franc-maçon), comme disent les Arabes, dormait profondément au moment où la barque s'approcha de la passe. Le pilote et les marins firent la prière d'usage, et ils allaient jeter à la mer le tribut que tout voyageur paye au saint, lorsque le patron s'éveilla. Non-seulement il s'opposa à ce que les autres se conformassent à l'usage immémorial, non-seulement il but le café et mangea la galette destinée au cheik, mais encore, joignant l'Insulte à l'Impiété, il courut à la poulaine, et, crachant dans la mer, il ajouta :

— A toi ceci, cheik !

Alors, les marins virent une énorme vague accourir, s'emparer du crachat du nakoudah pour le porter à la tombe du santon. Aussitôt la barque frémit dans toutes ses membrures, comme un homme dont la peur fait trembler tous les os; la brise qui enflait sa voile tomba brusquement, l'impétuosité du courant se trouva décuplée en une

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seconde, et la mer gronda de sa voix la plus menaçante. Tout à coup, la baghléh, un moment incertaine, prit sa course sur le dos des lames avec une rapidité effrayante, bondit d'écueil en écuell comme le boulet de ricocbet en ricochet, et alla se briser, ainsi qu'une ampoule de verre, contre les rochers que domine le tombeau du cheik. Tout l'équipage se sauva , hors le patron , dont on ne retrouva pas même le cadavre.

Heureusement, malgré le sourire d'incrédulité avec lequel chacun de nous accueillit l'histoire que l'on vient de lire, nous franchîmes sans accident ce détroit redoutable.

Quelques heures plus tard, nos marins laissaient tomber leurs ancres au fond d'un petit bassin circulaire , à dix brasses des huttes qu'une misérable bourgade, protégée par un fortin turc, éparpille sur une plage sablonneuse. Nous étions à El-Ouich.

En remontant la vallée à laquelle fait suite la petite crique où nous venions d'aborder, on arrive, en deux heures de marche, à une citadelle plus grande qui garde quatre ou cinq puits , lieu de station pour la caravane de pèlerins que la Syrie envoie tous les ans aux villes saintes de la Mecque et de Médine.

Les murs de cette forteresse, où nous nous arrêtâmes un moment, présentent alternativement les zones blanches et rouges que l'Ëgytien aime à

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peindre sur sa demeure» comme souvenir de l'architecture polychrome qui devait donner tant d'éclat aux moDumenis élevés par ses pères. Un jardin l'entoure d'une ceinture de dattiers et de figuiers dont la vigoureuse verdure contraste avec l'aridité des collines granitiques voisines. Derrière la citadelle, la vallée se rétrécit tout à coup, et serpente entre deux parois de rochers à pic, dont çà et là les plans sont couverts de grossières figures d'hommes, d'animaux, ou des signes distinctifs que chaque tribu imprime avec un fer rouge sur la cuisse de ses chameaux : tout cela est l'œuvre des chevriers qui gardent leurs troupeaux au milieu des rôk (salvadora persica)^ des tumex roseus, des gramens rigides , unique végétation de ces montagnes,

A deux journées de marche versl'est^on trouve une ville dont les Bédouins qui nous accompagnaient dans cette excursion jusqu'à cette deuxième citadelle ne purent nous dire le nom, mais dont les maisons intactes n'ont d'autres habitants que des momies humaines, intactes aussi, que l'on retrouve dans toutes les pièces, les unes assises, les autres debout contre les murs ou couchées sur des estrades de marbre, comme si une destruction instantanée fût venue surprendre la ville inconnue au milieu même de l'agitation de la vie.

Cette cité morte n'est pas le seul vestige d'un

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peuple éteint, bien supérienr en civilisation aux hordes faroucbes qui vivent aujourd'hui sur cette terre des ruines oubliées*

Plus avant encore vers l'est, des portes colossales s'ouvrent dans le flanc d'une montagne composée de masses de sables de toutes les couleurs agglutinés par quelque déluge. Ces portes conduisent à d'Immenses excavations que de rares voyageurs arabes ont pu seuls visiter. Tous parlent avec admiration de ces cryptes, taillées, selon toute apparence, aux premiers âges des races bumaines, et dans l'Intérieur desquelles se succèdent k l'infini des palais soutenus par des colonnes ou des cariatides gigantesques. Partout, dans les rues de la ville souterraine, les murs sont couverts de sculptures en creux, représentant les principales scènes de la vie privée , de la vie publique, de l'histoire religieuse et militaire du peuple qui l'habita. Pas une marche ne manque à l'escalier qui conduit à chacun de ses palais, longue suite de voûtes chargées d'ornements fantastiques, de galeries que gardent des géuies de pierre sombres et silencieux. Partout, ce sont des cuisines, des divans ou des banquettes vides semblant attendre les lits de repos qui devaient les recouvrir ; des salles de bi^ins où l'eau coule encore par mille canaux ; des gynécées mystérieux où le pied du Bédotiin butte de loin en loin contre quelque merveilleux joyau oublié sur les

dadeis par les esclaves chargées de rassasier de caresses le maître que la mort a emporté avec elle depuis bien des siècles. A cette autre ville, le nomade de nos jours a donné le nom de Médaîn-Saléli.

En partant d'El-Ouich, notre saîa dut ranger la côte de plus près encore, de manière à passer entre l'île du djebel Hassani et la terre ferme. Cela nous écartait bien un peu de la route ordinaire des barques qui de Djeddah remontent vers Suez ou Kosséir; mais, avant de quitter la mer Rouge, M. Fresnel tenait à résoudre un problème de géographie ancienne.

Il s'agissait de retrouver les ruines de Leucé- Comé, où, en Tan 24 de J.-C, aborda la flotte romaine qui portait Ëlius Galius et son armée en Arabie. Avec sa science infaillible, d'Anville avait flxé remplacement du port nabatéen sur la partie de la côte à laquelle les Arabes ont continué de donner le nom de Haoura , qui en syriaque a la même signification que le Leucos des Grecs.

Or, de 'la crique de Deghébéich, où nous pûmes mouiller, et au fond de laquelle une source coule au milieu de touffes de roseaux, ni plus ni moins qu'une naïade des idylles deThéocrite, nous avions devant nous le district de Haoura. La petite rade d'Oum-el-Lidj, avec son castellum romain en lave noire, et l'hémicycle de ruines anciennes qui l'entoure, flous restait à une lieue sur la droite; enfin,

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nous avions, à une lieue aussi \ers la gauche, le port d'Ozbama , vaste, parfaitement sûr, grâce au banc de récifs qui le défend comme un môle de la boule du large, et dans lequel la flotte d'ËliusGalIus pouvait tenir à l'aise.

La plage, à laquelle la grande quantité d'ossements humains que les Arabes ont dû retrouver dans les environs a pu faire donner le nom d'Ozbama, est couverte de buttes évidemment formées de décombres, où abondent des débris de poteries, de vases de verre qui témoignent d'une industrie avancée.

'r Parmi ces buttes, éparses sur un espace de près d'une lieue, nous en remarquâmes quelques-unes de plus considérables, à la superficie desquelles il n'était pas difficile de suivre les traces d'un mur circulaire vers lequel venaient converger une foule de rayons, à peu près comme les jantes d'une roue viennent s'implanter dans le moyeu.

Que penser de ces édiûces constellés? Ëtaient-ce des temples ou des forteresses ? Étions-nous en face de quelque singularité architecturale particulière aux Nabatéens, comme les villes elliptiques où tout avait la forme de pyramides tronquées l'étaient aux Hamyariles, et les cités creusées dans les montagnes aux Ghananéens de la péninsule? Malheureusement, il est difficile de se faire une idée de ce que fut la ville ancienne. Contre ces

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restes de murs, te \eut a accumulé des sables qui ont tout recouvert de leur suaire.

Un couraot d'eau qui se perd sous terre avant d'arriver k la mer, et que les Bédouins emploient k arroser leurs dattiers, devait fournir Teau douce nécessaire à une nombreuse agglomération d'hommes. Des râk, des nébek, des gommiers rachitiques poussent çà et là du milieu des décombres : au nord et à Test, une plaine de sable s'étend jusqu'à une première cbaîne de montagnes jaunes; derrière celle-ci apparaissent les cimes violettes d'une deuxième ligne, que surmontent les pics d'azur d'une troisième. Au-dessus, un ciel ardent blesse votre prunelle de soiti éclat. Vers le sud, par une gorge du massif de collines qui vient mourir au bord de la crique de Déghébéich, une forêts de dattiers aux verts panacbes descend jusqu'à la mer.

II faut avoir promené ses regards sur les solitudes que, dans le Hedjâz, le voyageur voit toujours devant lui comme une image de mort; il faut avoir senti tomber sur son cœur l'effroi dont on ne peut se défendre en cheminant sur cette terre où rien ne se meut, hors le linceul de sable qui l'enveloppe, pour comprendre quel bien fait la vue d'un dattier frais, élégant, flexible comme la taille d'une jeune iil(e, jouaqt gracieusement au souffle de la brise.

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Tel est le paysage qui entoure la ville des Nabatéens, endormie sous la poudre séculaire, au bord du flot bleu de la mer Rouge, qui lui apportait les richesses de rinde et de rAfrique orientale, à la lisière du désert que sillonnaient ses caravanes, au pied des dattiers que plantèrent ses habitants, et dont la postérité, moins fragile que les générations humaines, lui a survécu.

Les Bédouins semblaient nous accompagner à regret, comme si le bruit de nos pas eût dû réveUler les ossements des morts. Eux-mêmes évitent de traverser ce champ de ruines, où le chacal ne trouverait pas à creuser son terrier, et qui n'est hanté que par quelques familles ^^(Bdicnèmes au cri funèbre, et par le mokawiy autre petit oiseau qui, à chaque minute, s'élève par un bond vertical de huit ou dix pieds de haut, et retombe en tournoyant lentement, les ailes tendues, les longues plumes de sa queue étalées en éventail, en même temps qu'il siffle deux ou trois notes pleines d'une mélancolique douceur.

Les Nabatéens furent, selon toute apparence," une colonie chaldéenne que quelque tourmente politique chassa du bassin de l'Ëuphrate et fit émigrer d'abord vers la Palestine, puis, en suivant la vallée du Jourdain, vers là singulière contrée au milieu, de laquelle s'éleva Prêta, leur capitale

que Zénobie, leur dernière reine, défendit héroïquement contre les armées romaines.

Établis sur un sol infertile, les Nabaléens se firent les courtiers entre les peuples de l'Asie occidentale et les marchands de rinde et de l'Afrique orientale. Le désert se couvrit de leurs caravanes, la mer de leurs vaisseaux. Ce fut sans doute pour épargner à ceux-ci les dangers et les lenteurs d'une navigation dans le golfe Ëlanitique ou de i'Akabab, comme on l'appelle aujourd'hui, golfe qui n'est que le prolongement de la vallée de Pétra, et dans lequel souffle sans interruption le vent du nord, que les Nabatéens fondèrent, à Houra, le florissant emporium de Leucé-Comé.

Jaloux des richesses des Nabatéens, ainsi que de la puissance des Hamyarites de l'Arabie Heureuse, les Romains résolurent de se substituer à ces deux peuples pour l'exploitation du commerce de l'Inde. Un simple chevalier fut mis à la tête d'un corps de troupes assez considérable, et la flotte, partie des ports de Bérénice, de Myos-Hormos, de Suez, sur la côte d'Egypte, vint aborder à Leucé-Comé.

Là, Ëllus Gallus, le général cbargé de cette campagne, prit pour guide un Nabatéen du nom de Syllseus, qui, sous prétexte que les routes de terre n'étaient pas praticables, proposa de gagner par mer le pays des Sabéens. Cette seconde navigation ne prit pas moins de six mois, au bout des-

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quels Parmée atteignit enfin les provinces hamyarites. Êlius Gallus marcha aussitôt sur Mareb, la ville royale ; mais Syilœus Tégara encore dans des routes difficiles qu'il allongeait à plaisir. Attaqués par d'innombrables ennemis, les Romains en vin renl facilement à bout, grâce à leur discipline et à ia supériorité de leur armement ; dans un combat, entre autres, ils tuèrent dix mille hommes et ne perdirent que deux des leurs.

Mais un ennemi autrement redoutable que les Arabes les attendait dans ces longues marches, sous un ciel dévorant : c'étaient les maladies que la fatigue, la faim, la disette ou la mauvaise qualité des eaux rendaient plus terribles. Le scorbut se mit dans les légions, et l'armée dut renoncer à aller plus loin. Elle s'arrêta à deux journées de marche de la ville royale, devant une autre cité hamyarite que des historiens grecs appellent Caripeta, et dont M. Arnaud avait visité les ruines en 1845. Ëlius Gallus revint presque seul en Egypte, et après lui nul n'alla promener les aigles impériales dans les provinces de la péninsule.

Leucé-Comé n'était pas Tunique établissement des Nabatéens sur cette côte. Ainsi, à quelques heures d'Ozhama, se trouve, nous dirent les Bédouins, des ruines mieux conservées, qu'ils appellent Kassr-el-Bent (le château de la jeune fille). A quatre journées vers l'est, une troisième ville,

connue aujourd'hui sous le nom de Heîs, n'offre plus que des débris Informes sur lesquels sont gravés des caractères inconnus.

Au nord-est de Leucé-Comé, à peu de distance de la mer, commence la province du Hidjr, qui sépare le Hedjâz de la Syrie. Là, comme à Médaîn- Saléb, les montagnes recèlent dans leurs flancs des villes souterraines jadis habitées par les Béni- Tbamoûd. Ce peuple, qui précéda les Nabatéens sur la terre arabe, semble avoir eu longtemps le monopole de la route commerciale ouverte par Sémiramis, du golfe Perslque à la mer Erythrée, à travers les déserts du Hldjr et du Hedjâz, route dont une grande cité marquait chaque étape. Les richesses qu'ils acquirent corrompirent les Béni-Thamoûd, auxquels Dieu, toujours clément, envoya Saléh, son prophète, avant de prononcer leur ruine.

— Au nom de quel Dieu viens-tu nous sommer de faire pénitence? lui demandèrent les Tliamoûdites.

— Au nom du Dieu étemel et tout-puissant, répondit le prophète.

— S'il est tout-puissant, hii dit-on encore, que ne te donnait-il un signe auquel les autres hommes pussent reconnaître son envoyé?

— Le voici, ce signe, et malheur à qui doutera après avoir vu !

Ce disant, l'homme de Dieu prit une javeline,

et en frappa la montagne. Alors, le rocher s'ouvrit, et il s'en échappa une chamelle toute blanche , haute de quinze coudées, qui, accourant vers le prophète, s^accroupit humblement à ses pieds. . Mais un homme de sang entre tous ces géants sanguinaires prit son arc, posa sur la corde une flèche plus longue que les lances des hommes de nos jours, et la décocha dans les flancs de la' chamelle, qui expira, traversée d'outre en outre.

— Si elie était sortie de la montagne par la volonté du Tout-Puissant , s'écria-t-on de toutes parts, 11 n'eût été au pouvoir d'aucun homme de la tuer.

Saléh dut s'enfuir pour éviter la mort.

A peine eut-il dépassé les limites du Hidjr, qu'il monta jusqu'au sommet d'une haute montagne d'où il voyait se dérouler au-desous de lui les vallées habitées par les Thamoûdites. Étendant alors sa main vers le peuple impie, il le maudit. Aussitôt le ciel devint rouge comme du sang ; des nuages de feu s'y amassèrent durant trois jours. Au soir du troisième, ces nuages s'abaissèrent sur les vallées maudites, d'où monta une immense clameur de détresse, et, au contact de la brume ardente, les arbres , les hommes, les animaux s'enflammèrent comme des torches. Au coucher du soleil , il ne restait rien de vivant à la surface dn Hidjr.

Quant à Codar le Roux, — ainsi s'appelait le Tb^oûdite qui avait tué ia chamelle miraculeuse, — il devait avoir une plus large part dans la malédiction du prophète. Tandis que ses frères étaient consumés entièrement par le feu du ciel, son cadavre ainsi que celui de la chamelle furent préservés d'une destruction complète : les chairs seules, réduites en cendres, se détachèrent, laissant à nu les ossements qu'elles recouvraient.

Alors, le squelette de l'homme se leva comme si la vie lui eût été rendue, alla au squelette de la chamelle et sauta sur sa croupe; celle-ci, s'animant à son tour, partit pour ne plus s'arrêter : elle devait promener à jamais dans tous les déserts de la pAiinsuIe son cavalier doublement maudit.

Un soir, ajoutèrent les Bédouins qui nous racontaient cette légende, une petite caravane s'arrêta précisément sur les ruines de Leucé-Comé : elle se composait de pèlerins qui revenaient de Médine et remontaient vei*s la Syrie.

Gomme le soleil allait se coucher, tous ces hommes firent leurs ablutions , ouvrirent leurs nattes sur la terre et se prosternèrent vers la kâbâ d'Abraham. Un seul ne pria pas. Celui-ci était un de ces hommes dont personne ne pourrait dire s'ils sont giaours ou musulmans, et auxquels les

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Turcs donnent le nom de déli, qui pourrait se traduire par homme qui n'a jamais eu peur ni du ciel ni de la terre. Pendant que les premiers tournaient ie dos au couchant, où le disque du soleil flottait • à l'extrême limite de l'horizon, entre un ciel de feu et une mer élincelante, chacun d'eux put entendre le sable crier comme sous les pas d'un dromadaire ; puis un autre dromadaire encore s'élança dans la même direction; mais, absorbés parla prière, pas un ne tourna la tête.

Leurs rékas terminés , chacun chercha des yeux le déll. Depuis un moment celui-ci fuyait vers le nord-est sur sa monture, qui courait comme le vent, à la poursuite d'un autre cavalier et d'un autre dromadaire. Ce dernier groupe avait de si gigantesques proportions, que les pèlerins hésitaient à en croire leurs yeux. Le corps du dromadaire et celui de l'homme semblaient bâtis d'os seulement, et, par les interstices qui séparaient les diverses pièces de leur charpente, on distinguait le ciel, les montagnes , les arbres , comme les détails d'un paysage vu derrière un grillage. Ces deux squelettes n'avaient pas moins de vingt-cinq à trente coudées de hauteur.

Le déli avait beau précipiter sa course, jamais

1 ne parvenait à gagner un pouce de terrain sur

'effrayante apparilion qu'il poursuivait, comme

pour braver Dieu ; encore celle-ci s'arrêtait-elle à

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