‹ Souvenirs d'un voyage en AbyssinieChapitre 14 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

cheik et dont les cheveux blancs avaient Téclat de la neige, semblait en proie à une inquiétude qui se trahissait par des signes visibles. Ainsi ce fut avec une répugnance marquée qu'il servit à laver à rhôte. Quand vint le tour de son maître, il ne put s'empêcher de lui dire à voix basse :

— C'est singulier! le bénisch que t'envoie le pacha, d'un si beau rouge, vu au grand jour, me semble prendre, à la lueur de la lampe, la lugubre couleur du sang t

Le cheik haussa les épaules et alla s'asseoir près du sandjâk.

La tente était pleine : le cheik , ses enfants, ses deux frères, avec leurs enfants aussi, et d'autres parents encore. Ils étaient réunis pour fêter la venue de l'étranger. Ils étalent vingt-deux en tout, tous accroupi» en cercle autour de la pièce de bois qui marquait le centre de la tente. L'on servit le café, et la conversation s'engagea.

Lorsqu'elle sembla languir, l'officier turc frappa ses mains Tune dans l'autre, et un de ses cavaliers parut à la porte. C'était un Albanais de haute stature, aux épaules herculéennes, dont la figure respirait la malice, plutôt que la gaieté. Et pourtant un bonnet en peau de chacal, dont la longue queue retombait sur son dos, remplaçait sur sa tète le fez, qui est la coiffure commune. Ce bonnet, entouré de rangées de grelots qui tintaient à chacun

de ses mouvements, et taillé en puin de sucre comme le long cornet dont il est de convention de coiffer les astrologues, est ici la marque distinclive des bouffons ou soutari que chaque chef un peu important entretient à sa solde.

— Sôû, dit le sandjâk, tâche d'amuser un peu ces braves gens, qui nous accueillent si bien, et surtout vieille à ta langue.

Le bouffon s'inclina en signe d'obéissance, s'assit au milieu du cercle et débuta par ses meilleurs contes.

Les Bédouins se tordaient dans un rire inextinguible, lorsqu'en dehors de la tente un chien se prit à hurleE de la Taçon la plus lamentable. L'esclave noir tressaillit, et, se glissant jusqu'à son maître, lui dit à l'oreille :

— Il paraît que, comme moi, ton chien flaire du sang ; je vais faire armer tout le monde, et l'on surveillera de près ces hôtes de malheur.

— ^Je le le défends, répondit sévèrement le cheik. Laisse- moi , maintenant.

Mais le noir n'avait pas été le seul impressionné par les aboiements funèbres du chien : superstitieux comme des Arabes, les assistants avaient senti tout à coup leur gaieté s*en aller, et Sôû dut recourir à ses farces les plus burlesques pour dérider leurs fronts une seconde fois.

Pour l'une de ses bouffonneries, il lui avait fallu

in SOUVENIRS d'un voyage

un aide, et l'un de ses camarades était accouru. Quand il se fut accroupi sur la natte, ce dernier, simulant une cécité complète, se plaignit de la cataracte qui recouvrait ses yeux d'un voile de ténèbres.

—La cataracte ? fit le soutari, n'est-ce que cela ? Pardieu! je me fais fort de te guérir en moins de rien.

El, imitant les médecins persans, qui dans tout l'Orient ont le monopole de cette opération, il commença par s'armer d'une bûche qu'il fendit un peu, et dont il se pinça le nez, pour figurer des besicles. Ensuite, il tira son sabre, saisit la paupière du malade, dont il serrait en même temps la tète entre les deux genoux comme dans un étau, et, se penchant vers lui, il fit le geste de lui enfoncer le bout de la lame dans la prunelle.

Sôfi s'éUit placé à deux pas du maître du logis et lui faisait face. Quant au sandjâk, quelqu'un qui l'eût examiné en ce moment, l'eût trouvé horriblement pâle ; une seconde plus tard, il s'éclipsait doucement de la tente, tandis que le soutari s'arrêtait au milieu de son opération pour en exiger le prix d'avance.

— L'argent! disait le bouffon.

— Mais, maître..., criait le patient.

— L'argent! ou je laisse mon aiguille dans ton œil jusqu'au jour du jugement.

— Mais au nom de Dieu, maître...

— L'argent ! l'argent ! le dis-je.

Le malade, trouvant enfin que le moment était mal chosi pour rechigner, fit semblant de donner ce qu'on lui demandait.

— A la bonne heure, dit Sôfl, dont les yeux, ardents comme des charbons de feu , se promenèrent sur le cercle des assistants, que le rire suffoquait.

Puis il porta lentement la main à la poignée du sabre que le patient soutenait comme si la lame en eût été engagée dans son œil , et se redressant brusquement, ainsi qu'un ressort d'acier, il abattit d'un seul coup la tête du cheik. Bondissant alors par-dessus le cadavre de sa victime, il s'élança hors de la tente.

Un cri d'horreur s'échappa de toutes les bouches, et, à la vue du tronc sans tête qui roulait au milieu d'eux, les Bédouins se levèrent, pâles comme des spectres.

En ce moment de stupeur, la tente vacilla et s'abattit, entraînant tout le monde dans sa chute. Les cavaliers du sandjâk venaient de couper les cordes qui la tendaient.

Alors commença le second acte de ce drame de sang. Prisonniers sous la lourde étoffe en poil de chameau qui les enveloppait de ses plis, les Bédouins firent de violents efforts pour se dégager;

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mais toas les points de la toile sous lesquels se trahissait le moindre mouvement furent criblés de coups de fusil, dont la détonation couvrit le dernier hurlement des victimes. Un enfant de dix à douz.e ans parvint à se glisser dehors; égaré par la terreur, il tomba au milieu des assassins qu'il cherchait à fuir, et une balle lui fracassa le crâne. Un second , âgé de quatre ans au plus, prenait la même direction et allait subir le même sort, lorsque le sandjâk, mû par un reste de pitié, Tenleva de terre et le cacha sous son manteau.

La fusillade ne cessa que quand la tente, étendue comme un suaire noir sur les cadavres, ne fut plus agitée par aucune convulsion. Mais le cavalier turc qui s'était prêté à jouer un rôle dans la dernière farce du soutari demeura parmi les morts : au moment où il allait s'élancer, lui aussi, hors du cercle de ces hommes condamnés à mourir, Tesclave noir s'était jeté à son cou et l'avait étranglé.

Sa sinistre mission remplie, le sandjâk et ses hommes sautèrent sur leurs chevaux, qu'ils avaient eu le soin de ne desseller ni de ne débrider, et s'enfuirent par la plaine qui longe la mer.

Dans chacune des tentes éparses dans la gorge, les Arabes, réveillés en sursaut par l'explosion des coups de fusil, s'étaient dressés à demi sur leurs nattes pour écouter et s'étaient recouchés, en se

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souvenant que le cheik hébergeait des étrangers. Ces coups de fusil ne pouvaient être que pour faire honneur aux envoyés du pacha. Pourtant, une heure plus tard, la terrible nouvelle se répandit d'un camp à l'autre, et les cavaliers de la tribu se lancèrent sur les traces de l'assassin. Il est inutile d'ajouter qu'ils ne purent les atteindre. Le cheik Roumi mort, Osman-Pacha put élever au fond de la rade de Racko le fortin qui devait commander cette partie de la côte.

Le lendemain , notre barque reprit la mer, et avant le coucher du soleil, nous pûmes doubler le raz el Abiod (cap Blanc), pointe extrême d'une plage aride qui, vers l'est, s'étend jusqu'au djébei Youb.

Des centaines de trombes, soulevées par le vent, couraient au hasard sur la grève, tournant sur elles-mêmes comme un immense fuseau, s'arrêtant quelquefois, et ayant alors Papparence de colonnes, derniers débris de quelque temple enseveli sous le sable du désert.

Habité par la tribu desBéni-Harb, là plus féroce, la plus inhospitalière de tout le Hedjâz, le djébei Youb tire son nom du saint homme Job, que l'on dit enterré dans ces montagnes. Ce pays semble receler des ruines considérables.

Yombo, où nous venions mouiller le surlendemain, est le port de la ville sainte de Médine, comme

Djeddah est celoi de la Mecque. Seulement, le premier a été à peu près abandonné par le commerce, tandis que le deuxième est devenu l'un des marcbés les plus importants de l'Asie.

Yombo est bâti au pied du djébel Radhoua, dont les crêtes se dentellent d'énormes pics qui prennent au soleil les plus belles teintes violettes. Une plage de quelques lieues se déroule au pied de la montagne, et se creuse en une rade assez profonde, dont l'étroite ouverture est encore embarrassée par un banc de polypiers. Un santon, qui repose sous un hangar en feuillage, garde cet îlot de madrépores, et le marin arabe ne manque jamais d'invoquer sa protection, en entrant ou en sortant de la passe.

La ville dort au fond de cette rade calme comme un lac que le soulèvement lent, mais continu, qui a lieu sur cette 'côte, ne peut manquer d'assécher avant peu. La grève qui l'entoure, brûlée par le soleil, rouge comme la brique, aride, semée, de flaques d'eau laissées par les grandes marées, est empreinte d'une indicible désolation. Quelquefois de longues files de chameaux la sillonnent en tous sens; quelquefois un Bédouin, à demi-nu, accroupi sur la selle de son dromadaire qu'ornent toujours des guenilles en drap rouge, brodées de cauris blancs, la traverse avec la vitesse d'une flèche. Ce sont les seuls Incidents qui, de loin en loin, vien-

nent animer ce paysage sans vie et sans verdure. La ville elle-même, à moitié ruinée, enfermée dans un rempart en ruine aussi, est plus triste encore que la plage. Le soleil et l'air de la mer dévorent les pierres et la boue salée dont elle est bâtie; le simoun balaye sans cesse la poudre qui se forme sous l'influence de ces deux causes ; chaque jour une maison ou un pan de mur s'écroule, et le désert reprend peu à peu son domaine.

Pourtant, lorsque, trois années auparavant, je visitai Yambo pour la première fois,|telle ne fut pas l'impression que sa vue laissa dans mon souvenir. Nous venions de Suez, et depuis deux jours déjà l'eau manquait tout à fait à bord de notre barque. La facilité de renouveler à Yambo notre provision dut influer sur ma manière de voir. En Arabie, toute terre où l'eau ne manque jamais est une terre de délices. D'un autre côté, la ville avait ce jourlà comme un air de fête. Elle était pleine de Bédouins au costume pittoresque , aux armes de formes bizarres. Le gouverneur turc payait, en ce moment, aux cheiks des tribus voisines le tribut annuel qui fait que les Arabes tolèrent la dominade la Porte. Des nuées de sauvages enfants du désert étaient accourus pour cette distribution d'argent. Ces botes d'un jour avaient ravivé la ville qui se meurt.

' Les cités arabes ont, d'ailleurs, un cachet d'ori-

ginalité propre, dont la nouveauté frappe toujours l'Européen qui les parcourt pour la première fois. C'est précisément cette absence de la régularité que l'on est habitué à trouver partout dans notre Occident. Ici, au contraire, chaque habitation s'arrange comme elle le peut, de la première place vide. Les rues sont une sorte de labyrinthe étroit, tortueux, se coupant sous toutes sortes d'angles. Tantôt elles sont couvertes par un hangar en bois, grossièrement fait de naltes et de feuillée, qui projette une ombre épaisse sur ces couloirs ; tantôt elles n'ont aucune espèce d'abri pour les défendre d'un soleil de plomb ; et bien avant midi, les chiens hurlent de douleur en courant sur le sable brûlant. Dans ces rues. Ton va du nouveau à l'inattendu, de l'inattendu à l'étrange. Les hommes ne se ressemblent pas plus que les rues; les costumes pas plus que les hommes. Les bazars populeux offrent le mélange le plus varié d'hommes blancs, cuivrés, noirs, hâlés du soleil, ou pâles comme les habitants des villes, dont la vie se passe au fond d'une échoppe obscure. A cette tourbe de passants habillés de cent manières, bigarrés de toutes les couleurs, se mêlent des femmes perdues dans leur mésayèh bleu ou blanc, et dont on ne voit que les yeux, qui, prescfue toujours, méritent bien d'être

comparés par les poètes arabes aux yeux des gazelles.

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Quelque temps après le pèlerinage, Yambo est encombré d'bommes de toutes les parties du monde musulman qui n'ont pas manqué d'aller courber leur front sur les dalles de marbre sous lesquelles reposent les cendres du Prophète.

Nous y avons vu un grand nombre d'Algériens.

L'un d'eux, ancien brigadier dans nos corps de spaliis, maudissait, en excellent français, l'élan de dévotion qui l'avait conduit à la Mecque et à Médine, villes saintes dont il parlait avec une irrévérence païenne. N'ayant pas les moyens de regagner son pays, il s'était enrôlé dans les troupes irrégulières au service de la Porte, et s'en consolait en chantant le refrain assez connu : Cest la mère Michel, etc.

Le djebel Radhoua, habité par des hordes arabes à demi sauvages, belliqueuses, pillardes et inhospitalières, est un pays inaccessible, même aux Turcs établis à Yambo depuis des siècles. Cette montagne n'est qu'un contre-fort projeté vers la mer par la grande chaîne qui longe toute cette côte d'El-Akabah jusqu'au détroit de Bab>el- Mandeb. Elle doit atteindre une altitude assez considérable, puisqu'on y trouve, sur quelques cimes, des glaciers qui ne fondent que dans les plus fortes chaleurs de l'été. Il n'est pas inutile de rappeler que Yambo est, à peu de chose près, par 25 degrés de latitude nord, c'est-à-dire sous le tropique du

Cancer. Touteroiis, les habitants da djebel Radhoua n'ont aucune idée de la neige.

Les gorges qui séparent ces pics géants sont fertilisées par des ruisseaux qui tous se perdent dans les sables en sortant de la montagne. Dans ces gorges, comme à Médine, le caféier réussit encore. C'est probablement là le point extrême de la zone où cet arbre peut prospérer.

Mais le végétal le plus précieux de ces montagnes est Vamyris opobalsame, qui donne le baume de la Mecque. On l'obtient en piquant les branches de l'arbuste. Chaque piqûre donne une gouttelette qui est recueillie soigneusement à l'aide d'une lame de canif. Lorsqu'ils sont parvenus à amasser une certaine quantité de ce baume, les montagnards viennent le vendre en ville. A Yambo même, il serait difllcile d'en acheter aux marchands qui n'eût déjà été falsifié.

Le djebel Radhoua recèle dans ses replis des forêls considérables : quelques cimes sont couvertes de conifères ; partout ailleurs la végétation est encore très-riche, si on la compare à Taridité de la plaine. Aussi la chasse abonde. Un chérif d'Yambo nous dit qu'on y trouvait six espèces d'antilopes : d'abord la gazelle commune (la corine) que l'on appelle ici dabbi; le rim, qui serait le reim des Hébreux, s'il n'avait qu'une seule corne au lieu de deux qu'il porte réellement; le bagarel-

ouahach (vache sauvage), dont les cornes sont d'une longueur démesurée ; Venfri à pelage blanc, le béden ou bouquetin ; ïodayhy à longues cornes parallèles, se recourbant légèrement en arrière. Le damon pullule dans les rocbers; la panthère n'est pas rare, pas plus que le caracal et d'autres petites espèces félines.

Il était à peu près neuf heures du matin lorsque nous sortîmes du port d'Yambo. Le vent du nord, que les Arabes désignent sous le nom de schémaly parce qu'en se tournant vers les lieux saints le nord est à leur gauche, le vent du nord charriait un brouillard assez dense pour voiler le soleil. Ce brouillard rampait lentement à la surface de la mer, puis allait s'arrêter à chaque saillie de la côte, à chaque piton des montagnes.

Un peu plus tard commença le phénomène le plus bizarre, le plus extraordinaire dont j'eusse jamais été témoin. .

— C'est Iram-dhat-el-Omâd qui passe, nous dirent nos marins d'un air peu rassuré.

Et, pour conjurer le démon de l'air, ils récitèrent dévotement le fatha, à peu près comme nos bonnes femmes se signent quand il tonne.

Pénétré par les rayons du soleil, le brouillard, qui enveloppait la chaîne, était devenu un peu plus transparent. Les lignes des montagnes, déformées par ce milieu, s'arrangèrent suivant des combinai-

<8i SOUVENIRS d'un VOYAGE

sons étranges. Des rochers s'arrondirent en immenses tours, ou prirent la forme de palais^ de ponts géants jetés sur des abîmes ; les rochers les plus élevés se changèrent en dômes, en minarets sveltes et gracieux; les pitons les plus hauts devinrent des châteaux ornés d'aiguilles, de coupoles. Cette immense ville aérienne se déroulait comme un ruban sur toute la côte, suivant la même direction que les montagnes, s'abaissant pu s'exhaussaut avec elles. La vapeur était devenue comme une toile grise à la surface de laquelle une main invisible eût tracé une série mouvante de monuments inouïs, impossibles, un amalgame de l'architecture de tous les peuples, de toutes les époques. Les colonnades de Karnâk, les obélisques de Louksor, les pylônes de Thèbes, les pyramides de Giséh, les pagodes de l'Inde, les tours de porcelaine de la Chine, les portiques grecs, les arcs de triomphe romains, la flèche gothique découpée à jour, la coupole persane, le minaret arabe ; il y avait de tout cela dans la miraculeuse vision; plus, des statues colossales debout, ou accoudées sur une colonne, ou accroupies sur un immense socle.

Toutes CCS formes se dessinaient en teintes bleues ou violettes, avec un filet de feu sur les contours, sur les saillies.

J'avais vu bien souvent les capricieuses fantasmagories du mirage, avec ses paysages lumineux,

ses tacs de vapeurs ardentes, ses arbres qui ne sont en réalité que d'bumbles herbes ; souvent j'avais entendu parler de la fata morgana qui visite quelquefois Messine ; mais rien ne m'avait paru merveilleux comme la mystérieuse ville des légendes arabes voyageant ainsi dans l'espace.

Voici maintenant la tradition populaire à ce sujet :

Iram-Dhat-el-Omâd fut bâtie, il y a bien des siècles, dans une plaine située entre Aden et Cheik- Othman, par Schddâd-ben-Ad, roi de l'Yémen, qui, dans son orgueil, voulut qu'elle surpassât en beauté les villes du paradis. Tout son trésor, qui était fabuleux, il le dépensa à élever des palais où tout était acier bruni, argent, or, pierres précieuses, peintures, ciselures, sculptures.

Quand son trésor fut épuisé, le tyran dépouilla chacun de ses richesses pour continuer son œuvre impie, qui, un beau jour, s'évanouit dans les airs: le sang et les larmes d'innombrables victimes avaient attiré la malédiction de Dieu sur Iram-Dhat-el- Omâd. Il la condamna à errer dans Timmensité.

Une fois, un pauvre potier s'en alla dans les champs chercher quelques paniers de terre. Il était nuit; ses paniers remplis, il les chargea sur son* âne et reprit la route de sa hutte, oubliant sa pelle sur les lieux.

Au jour, il se hâta d'aller chercher son outil;

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non-seulement il ne put le retrouver, mais encore il lui fut impossible de reconnaître la place d'où il avait tiré la terre. De retour chez lui, il voulut peint l'argile qu'il avait, la veille, déposée dans un recoin obscur; il lui trouva une couleur jaune singulière, puis, en la maniant, il s'aperçut qu'elle était friable et très-lourde. Ce qu'il prenait pour de l'argile n'était que du sable d'or mêlé de pierres précieuses, pris sur le sol de la ville enchantée.

Le vent du nord, qui continuait à souffler avec une persistance désespérante, nous tint prisonniers durant quinze ou vingt jours dans le scharm d'Yambo, immense bras que la mer projette vers les montagnes par une coupure de la côte presque imperceptible et qui n'est éloigné d'Yambo que de quatre ou cinq lieues.

Du scharm d'Yambo, nous pûmes enfin gagner l'extrémité méridionale d'un archipel que Diodore de Sicile et Strabon appellent les Gyclades de la mer Erythrée, vaste pépinière d'îles, dont les unes, déjà vieilles, sont semées de salsoles ou entourées d'une bordure de palétuviers; dont les autres, plus

jèanes, effleurent à peine la surface de la mer de leur tête encore nue.

Dans les interstices qui séparent ceiles-ci de leurs aînées, à mesure que le sol sous-marin se soulève, poussé par quelque force d'expansion souterraine, d'innombrables récifs montent lentement avec leurs forêts de coraux, leurs prairies d'algues de toutes les couleurs, et, devenus îlots à leur tour, émergent un à un, ajoutant une moucheture de plus aux mouchetures fauves qui diaprent la robe bleue de la mer. Un cordon d'écueils qui brisent la lame enclôt tout l'archipel. Dans rintérieur de cette enceinte toujours calme, des bancs de poissons font bouillonner les eaux comme une chaudière en ébullition ; des tortues dorment à leur surface ou se traînent sur le sable humide des grèves, au milieu de myriades d'oiseaux pêcheurs; enfin, ces Cyclades du golfe Arabique semblent être la station principale des Huthem.

Bien qu'appartenant à la race arabe, cette tribu n'a point eu la moindre part à Théritage des enfants d'Ismaël, et, lorsqu'une de ses familles se hasarde sur le continent, les Bédouins ne manquent pas de lui imposer, comme prix de loyer du coin de terre sur lequel ils lui permettent de desceDdre,une contribution toujours lourde pour ces pauvres pêcheurs.

Les Huthem n'ont donc d'autre domaine que la II. 13

mer, d'autre reruge que les îles de pierre dont les autres tribus n'ont point voulu, d'autre patrie que leurs barques. La plupart d'entre eux ne demandent jamais à la terre ferme qu'un peu d'eau douce pour chaque jour et autant d'espace qu'il en faut à un mort pour l'éternité. Leur vie se passe à poursuivre leur proie à travers les méandres de leurs labyrinthe d'îlots. Les épaves que charrient les courants suffisent aux uns pour se faire une barque ; deux branches de palétuvier liées ensemble fournissent un radeau aux autres plus pauvres, et, tandis que les enfants jouent avec la lame sur une nacelle qui n'est pas autre chose que la carapace de quelque tortue gigantesque, on peut voir à chaque moment des troupes de femmes se visiter d'une île à l'autre, en franchissant à ta nage, au milieu des requins moins agiles qu'elles, les détroits qui les séparent.

D'ailleurs, la mer, qui a bercé leur premier sommeil, est aux Hulhem comme une mère : ses tourmentes n'ont de dangers que pour les autres hommes; ses profondeurs, ils les ont sondées; ils savent ce qu'il germe de perles dans ses abîmes ; c'est pour eux ses bancs de poissons de toutes les formes, de toutes les couleurs ; pour eux les troupeaux de tortues qui pâturent ses algues; pour eux aussi les dugongs qui se cachent dans ses rocheï\3; c'est pour la tribu déshéritée des bois et

des fleurs de la terre que son fond se pave de coraux, de madrépores, arbrisseaux de pierre qui ont des fleurs vivantes aux couleurs bien autrement riches que celles de nos fleurs. C^est pour ses enfants d'adoption qu'elle fait miroiter au soleil ses flots d'azur. SI ses palétuviers sont si feuillus, c'est pour abriter leurs amours-; ses fraîches brises soufflent pour eux, et c'est pour eux que sa surface plane reflète les étoiles du ciel, poussière de feu qui tombe du manteau de la nuit dans l'immensité. C'est pour les endormir que ses vagues déferlent sur la plage avec un bruit doux et monotone comme une chanson de nourrice; et, si elle hurle sur les écueils, c'est que, inconsolable comme Rachel, la mer pleure sur ses enfants morts.

Vers le septentrion , l'archipel qui sert d'asile aux flottilles de la tribu de pêcheurs se termine par deux îlots entre lesquels passe un courant rapide qui porte vers le sud. Les barques arabes n'oseraient se hasarder dans ce canal criblé de roches à fleur d'eau, si un santon, qui veille sur elles du haut d'un promontoire, où une hutte marque sa tombe, ne devait les couvrir de sa protection. Aussi, dès que ce cap est en vue^ l'équipage récilel-il dévotement le falha^ tandis que le patron jette une tasse de café et un peu de galette au beurre à la mer, qui se garde bien de toucher à cette pieuse

offrande, mais la porte rellg^ieusement jusqu'au pied de la tombe vénérée.

Celle île et le saint qui garde ce dangereux pas> sage portent ie nom de cheik Marbout.

Notre pilote ne manqua pas de nous citer, comme preuve de la puissance du cheik , l'his* toire d'une baghléb du golfe Persique, qui portait du riz à Suez.

Le nakoudah, qui était un esprit fort, un farmaçoim (franc-maçon), comme disent les Arabes, dormait profondément au moment où la barque s'approcha de la passe. Le pilote et les marins ûrent la prière d'usage, et ils allaient jeter à la mer ie tribut que tout voyageur paye au saint, lorsque le patron s'éveilla. Non-seulement il s'opposa à ce que les autres se conformassent à l'usage immémorial, non-seulement jl but le café et mangea la galette destinée au cheik, mais encore, joignant l'insulte à l'impiété, il courut à la poulaine, et, crachant dans la mer, il ajouta :

— A loi ceci, cheik î

Alors, les marins virent une énorme vague accourir, s'emparer du crachat du nakoudah pour le porter à la tombe du santon. Aussitôt la barque frémil dans toutes ses membrures, comme un homme dont la peur fait trembler tous les os; la brise qui enflait sa voile tomba brusquement, l'impétuosité du courant se trouva décuplée en une

seconde, et la mer gronda de sa voix la plos menaçante. Tout à coup, la baghiéh, un moment incertaine, prit sa course sur le dos des lames avec une rapidité effrayante, bondit d'écueil en écueii comme le boulet de ricochet en ricochet, et alla se briser, ainsi qu'une ampoule de verre, contre les rochers que domine le tombeau du cheik. Tout réqufpage se sauva, hors le patron, dont on ne retrouva pas même le cadavre.

Heureusement, malgré le sourire d'incrédulité avec lequel chacun de nous accueillit l'histoire que l'on vient de lire, nous franchîmes sans accident ce détroit redoutable.

Quelques heures plus tard, nos marins laissaient tomber leurs ancres au fond d'un petit bassin circulaice , à dix brasses des huttes qu'une misérable bourgade, protégée par un fortin turc, éparpille sur une plage sablonneuse. Nous étions à Ei-Ouich.

En remontant la vallée à laquelle fait suite lu petite crique où nous venions d'aborder, on arrive, en deux heures de marche, à une citadelle plus grande qui garde quatre ou cinq puits , lieu de station pour la caravane de pèlerins que la Syrie envoie tous les ans aux villes saintes de la Mecque et de Médine.

Les murs de cette forteresse, où nous nous arrêtâmes un moment, présentent alternativement les zones blanches et rouges que TËgytien aime à

peindre sur sa demeure, comme souvenir de l'architecture polychrome qui devait donner tant d'éclat aux monuments élevés par ses pères. Un jardin l'entoure d'une ceinture de dattiers et de figuiers dont la vigoureuse verdure contraste avec l'aridité des collines granitiques voisines. Derrière la citadelle, la vallée se rétrécit tout à coup, etsejpente entre deux parois de rochers à pic, dont çà et là les plans sont couverts de grossières figures d'hommes, d'animaux, ou des signes distinctifs que chaque tribu imprime avec un fer rouge sur la cuisse de ses chameaux : tout cela est l'œuvre des chevriers qui gardent leurs troupeaux au milieu des rôk (salvadora persica), des tumex roseus, des gramens rigides , unique végétation de ces montagnes.

A deux journées de marche vers l'est, on trouve une ville dont les Bédouins qui nous accompa- , gnalent dans cette excursion jusqu'à cette deuxième citadelle ne purent nous dire le nom, mais dont les maisons intactes n'ont d'autres habitants que des momies humaines, intactes aussi, que l'on retrouve dans toutes les pièces, les unes assises, les autres debout contre les murs ou couchées sur des estrades de marbre, comme si une destruction instantanée fût venue surprendre la ville inconnue au milieu même de l'agitation de la vie.

Celte cité morte n'est pas le seul vestige d'un

peuple éteint) bien supérieur en civilisation aux hordes farouches qui vivent aujourd'hui sur cette terre des ruines oubliées.

Plus avant encore vers l'est, des portes colossales s'ouvrent dans le flanc d'une montagne composée de masses de sables de toutes les couleurs agglutinés par quelque déluge. Ces portes conduisent à d'Immenses excavations que de rares voyageurs arabes ont pu seuls visiter. Tous parlent avec admiration de ces cryptes, taillées, selon toute apparence^ aux premiers âges des races humaines, et dans l'intérieur desquelles se succèdent à l'inûni des palais soutenus par des colonnes ou des, cariatides gigantesques. Partout, dans les rues de la ville souterraine, les murs sont couverts de sculptures en creux, représentant les principales scènes de la vie privée, de la vie publique, de l'histoire religieuse ^ militaire du peuple qui l'habita. Pas une marche ne manque à l'escalier qui conduit à chacun de ses palais, longue suite de voûtes chargées d'ornements fantastiques , de galeries que gardent des génies de pierre sombres et silencieux. Partout, ce sont des cuisines, des divans ou des banquettes vides semblant attendre les lits de repos qui devaient les recouvrir ; des salles de bains où l'eau coule encore par mille canaux ; des gynécées mystérieux où le pied du Bédouin butte de loin en loin contre quelque merveilleux joyau oublié sur les

iUïi . SOUVENIRS D UN VOYAGE

dalles par les esclaves chargées de rassasier de caresses le maître que la mort a emporté avec elle depuis bien des siècles. A cette autre ville, le nomade de nos jours a donné le nom de Médaïn-Saléh.

En parlant d'El-Ouich, notre saïa dot ranger la côte de plus près encore, de manière à passer entre rile du djebel Hassan! et la terre ferme. Cela nous écartait bien un peu de la route ordinaire des barques qui de Djeddah remontent vers Suez ou Kosséir; mais, avant de quitter la mer Rouge, M. Fresnel tenait à résoudre un problème de géographie ancienne.

Il s'agissait de retrouver les ruines de Leucé- Comé, où, en l'an 24 de J.-C, aborda la flotte romaine qui portait Ëlius Gallus et son armée en Arabie. Avec sa science infaillible, d'Anville avait fixé l'emplacement du port nabatéen sur la partie de la côte à laquelle les Arabes ont continué de donner le nom de Haoura , qui en syriaque a la même signification que le Leucos des Grecs.

Or, de la crique de Deghébéich, où nous pûmes mouiller, et au fond de laquelle une source coule au milieu de toufTes de roseaux, ni plus ni moins qu'une naïade des idylles deThéocrite, nous avions devant nous le district de Haoura. La petite rade d'Oum-el-Lidj, avec son castelium romain en lave noire, et l'hémicycle de mines anciennes qui l'en-

ire, nous resUit à une lieue sur la droite; enfin,

nous avions, à une lieue aussi vers la gauche, le port d'Ozbama , vaste, parfaitement sûr, grâce au banc de récifs qui le défend comme un môle de la houle du large, et dans lequel la flotte d'ËliusGallus pouvait tenir à l'aise.

La plage, à laquelle la grande quantité d'ossements humains que les Arabes ont dû retrouver dans les environs a pu faire donner le nom d'Ozhama, est couverte de buttes évidemment formées de décombres , -où abondent des débris de poteries, de vases de verre qui témoignent d'une industrie avancée.

\ Parmi ces buttes, éparses sur un espace de près d'une lieue, nous en remarquâmes quelques-unes de plus considérables, à la superficie desquelles il n'était pas difficile de suivre les traces d'un mur circulaire vers lequel venaient converger une foule de rayons, à peu près comme les jantes d'une roue viennent s'implanter dans le moyeu.

Que penser de ces édifices constellés? Étaient-ce des temples ou des forteresses? Ëlions-nous en face de quelque singularité architecturale particulière aux Nabatéens, comme les villes elliptiques où tout avait la forme de pyramides tronquées l'étaient aux Mamyarites, et les cités creusées dans les montagnes aux Chananéens de la péninsule? Malheureusement, il est difficile de se faire une idée de ce que fut la ville ancienne. Contre ces

restes de murs, le veut a accumulé des sables qui onl loul recouvert de leur suaire.

Un courant d'eau qui se perd sous terre avant d'arriver à la mer, et que les Bédouins emploient à arroser leurs dattiers, devait fournir l'eau douce nécessaire à une nombreuse agglomération d'hommes. Des râk, des nébek, des gommiers racbitiques poussent çà et là du milieu des décombres : au nord et à l'est, une plaine de sable s'étend jusqu'à une première chaîne de montagnes jaunes; derrière celle-ci apparaissent les cimes violettes d'une deuxième ligne, que surmontent les pics d'azur d'une troisième. Au-dessus, un ciel ardent blesse votre prunelle de son éclat. Vers le sud, par une gorge du massif de collines qui vient mourir au bord de la crique de Déghébéicb, une forêts de dattiers aux verts panaches descend jusqu'à la mer.

Il faut avoir promené ses regards sur les solitudes que, dans le Hedjâz, le voyageur voit toujours devant lui comme une image de mort; il faut avoir senti tomber sur son cœur l'effroi dont on ne peut se défendre en cheminant sur cette terre où rien ne se meut, hors le linceul de sable qui l'enveloppe, pour comprendre quel bien fait la vue d'un dattier frais, élégant, flexible comme la taille d'une jeune fille, jouant gracieusement au souffle de la brise.

EN ABYSSINIE. 19n

Tel est le paysage qui entoure la ville des Nabatéens, endormie sous la poudre séculaire, au bord du flot bleu de la mer Rouge, qui lui apportait les richesses de l'Inde et de l'Afrique orientale, à la lisière du désert que sillonnaient ses caravanes, au pied des dattiers que plantèrent ses habitants, et dont la postérité, moins fragile que les générations humaines, lui a survécu.

Les Bédouins semblaient nous accompagner à regret, comme si le bruit de nos pas eût dû réveiller les ossements des morts. Eux-mêmes évitent de traverser ce champ de ruines, où le chacal ne trouverait pas à creuser son terrier, et qui n'est hanté que par quelques familles d^œdicnèmes au cri funèbre, et par le mokawi, autre petit oiseau qui, à chaque minute, s'élève par un bond vertical de huit ou dix pieds de haut, et retombe en tournoyant lentement, les ailes tendues, les longues plumes de sa queue étalées en éventail, en même temps qu'il siffle deux ou trois notes pleines d'une mélancolique douceur.

Les Nabatéens furent, selon toute apparence, une colonie chaldéenne que quelque tourmente politique chassa du bassin de l'Ëuphrate et fit émigrer d'abord vers la Palestine, puis, en suivant la vallée du Jourdain, vers la singulière contrée au milieu de laquelle s'éleva Prêta, leur capitale

que Zénobie, leur dernière reine, défendit héroïquement contre les armées romaines.

Établis sur un sol Infertile, les Nabatéens se flrent les courtiers entre les peuples de l'Asie occidentale et les marchands de l'Inde et de l'Afrique orientale. Le désert se couvrit de leurs caravanes, la mer de leurs vaisseaux. Ce fut sans doute pour épargner à ceux-ci les dangers et les lenteurs d'une navigation dans le golfe Ëlanitique ou de l'Akabah, comme on l'appelle aujourd'hui, golfe qui n'est que le prolongement de la vallée de Pétra, et dans lequel souffle sans interruption le vent du nord, que les Nabatéens fondèrent, à Houra, le florissant emporium de Leucé-Comé.

Jaloux des richesses des Nat^^téens, ainsi que de la puissance des Hamyarites de l'Arabie Heureuse, les Romains résolurent de se substituer à ces deux peuples pour l'exploitation du commerce de l'Inde. Un simple chevalier fut mis à la tête d'un corps de troupes assez considérable, et la flotte, partie des ports de Bérénice, de Myos-Hormos, de Suez, sur la côte d'Egypte, vint aborder à Leucé-Comé.

Là, Ëiius Gallus, le général chargé de cette campagne, prit pour guide un Nabatéen du nom de Syllœus, qui, sous prétexte que les routes de terre n'étaient pas praticables, proposa de gagner par mer le pays des Sabéens. Cette seconde navigation ne prit pas moins de six mois, au bout des-

quels l'armée atteignit enflo les provinces hamyarites. Êiius Gallus roarclia aussitôt sur Mareb, la ville royale ; mais Syllœus Tégara encore dans des routes difficiles qu'il allongeait à plaisir. Attaqués par d'innombrables ennemis, les Romains en vinrent facilement à bout, grâce à leur discipline et à la supériorité de leur armement; dans un combat, entre autres, ils tuèrent dix mille hommes et ne perdirent que deux des leurs.

Mais un ennemi autrement redoutable que les Arabes les attendait dans ces longues marches, sous un ciel dévorant : c'étaient les maladies que la fatigue, la faim, la disette ou la mauvaise qualité des eaux rendaient plus terribles. Le scorbut se mit dans les légions, et l'armée dut renoncer à aller plus loin. Elle s'arrêta à deux journées de marche de la ville royale, devant une autre cité hamyarite que des historiens grecs appellent Caripeta, et dont M. Arnaud avait visité les ruines en 1845. Élius Gallus revint presque seul en Egypte, et après lui nul n'alla promener les aigles impériales dans les provinces de la péninsule.

Leucé-Comé n'était pas l'unique établissement des Nabatéens sur cette côte. Ainsi, à quelques heures d'Ozhama, se trouve, nous dirent les Bédouins, des ruines mieux conservées, qu'ils appellent Kassr-el-Bent (le château de la jeune fille). A quatre journées vers l'est, une troisième ville,

connue aujourd'hui sous le nom de Heïs, n'offre plus que des débris informes sur lesquels sont gravés des caractères inconnus.

Au nord-est de Leucé-Gomé, à peu de distance de la mer, commence la province du Hidjr, qui sépare le Hedjâz de la Syrie. Là, comme à Médaïn- Saléh, les montagnes recèlent dans leurs flancs des villes souterraines jadis habitées par les Béni- Tbamoûd. Ce peuple, qui précéda les Nabatéens sur la terre arabe, semble avoir eu longtemps le monopole de la route commerciale ouverte par Sémiramis, du golfe Persique à la mer Erythrée, à travers les déserts du Hidjr et du Hedjâz, route dont une grande cité marquait chaque étape. Les ricliesses qu'ils acquirent corrompirent les Béni-Tbamoûd, auxquels Dieu, toujours clément, envoya Saléh, son prophète, avant de prononcer leur ruine.

— Au nom de quel Dieu viens-tu nous sommer de faire pénitence? lui demandèrent les Thamoûdites.

— Au nom du Dieu éternel et tout-puissant, répondit le prophète.

— S'il est tout-puissant, lui dit-on encore, que ne te donnait-il un signe auquel les autres hommes pussent reconnaître son envoyé?

— Le voici, ce signe, et malheur à qui doutera après avoir vu !

Ce disanl, l'homme de Dieu prit une javeline,

et en frappa la montagne. Alors, le rocher s'ouvrit, et il s'en échappa une chamelle toute blanche , haute de quinze coudées, qui, accourant vers le prophète, s'accroupit humblement à ses pieds.

Mais un homme de sang entre tous ces géants sanguinaires prit son arc, posa sur la corde une flèche plus longue que les lances des hommes de nos jours, et la décocha dans les flancs de la chamelle, qui expira, traversée d'outre en outre.

— Si elle était sortie de la montagne par la volonté du Tout-Puissant , s'écria-t-on de toutes parts, il n'eût été au pouvoir d'aucun homme de la tuer.

Saléh dut s'enfuir pour éviter la mort.

A peine eut-il dépassé les limites du Hidjr, qu'il monta jusqu'au sommet d'une haute montagne d'où il voyait se dérouler au-desous de lui les vallées habitées par les Thamoûdites. Étendant alors sa main vers le peuple impie, il le maudit. Aussitôt le ciel devint rouge comme du sang; des nuages de feu s'y amassèrent durant trois jours. Au soir du troisième, ces nuages s'abaissèrent sur les vallées maudites, d'où monta une immense clameur de détresse, et, au contact de la brume ardente, les arbres, les hommes, les animaux s'enflammèrent comme des torches. Au coucher du soleil , il ne reslait rien de vivant à la surface du Hidjr.

Quant à Codar le Roux, — ainsi s'appelait le Tliamoûdite qui avait tué ia cbamelle miraculeuse, — il devait avoir une plus lar^e part dans la maiédiction du prophète. Tandis que ses frères étaient consumés entièrement par le Teu du ciel, son cadavre ainsi que celui de la chamelle furent préservés d'une destruction complète : les chairs seules, réduites en cendres, se détachèrent, laissant à nu les ossements qu'elles recouvraient.

Alors, le squelette de l'homme se leva comme si la vie lui eût été rendue, alla au squelette de la chamelle et sauta sur sa croupe ; ceile^i, s'animant à son tour, partit pour ne plus s'arrêter : elle devait promener à jamais dans tous les déserts de la péninsule son cavalier doublement maudit.

Un soir, ajoutèrent les Bédouins qui nous racontaient cette légende, une petite caravane s'arrêta précisément sur les ruines de Leueé-Comé : elle se composait de pèlerins qui revenaient de Médine et remontaient vers la Syrie.

Gomme le soleil allait se coucher, tous ces hommes firent leurs ablutions , ouvrirent leurs nattes sur la terre et se prosternèrent vers la kâbâ d'Abraham. Un seul ne pria pas. Celui-ci était un de ces hommes dont personne ne pourrait dire

^s sont giaours ou musulmans, et auxquels les

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Turcs donnent le nom de déli, qui pourrait se traduire par homme qui n'a jamais eu peur ni du ciel ni de la terre. Pendant que les premiers tournaient le dos au couebant, ourle disque du soleil flottait à l'extrême limite de l'horizon, entre un ciel de feu et une mer étincelante , chacun d'eux put entendre le sable crier comme sous les pas d'un dromadaire ; puis un autre dromadaire encore s'élança dans la même direction; mais, absorbés par la prière, pas un ne tourna la tête.

Leurs rékas terminés , chacun chercha des yeux le déli. Depuis un moment celui-ci fuyait vers le nord-est sur sa monture, qui courait comme le veut, à la poursuite d'un autre cavalier et d'un autre dromadaire. Ce dernier groupe avait de si gigantesques proportions, que les pèlerins hésitaient à en croire leurs yeux. Le corps du dromadaire et celui de l'homme semblaient bâtis d'os seulement, et, par les interstices qui séparaient les diverses pièces de leur charpente, on distinguait le ciel, les montagnes, les arbres, comme les détails d'un paysage vu derrière un grillage. Ces deux squelettes n'avaient pas moins de vingt-cinq à trente coudées de hauteur.

Le déli avait beau précipiter sa course, jamais il ne parvenait à gagner un pouce de terrain sur l'effrayante apparition qu'il poursuivait, comme pour braver Dieu; encore celle-ci s'arrétait-elle à

i'iiUendre au sommet de chaque colline. Les pèlerins entendirent leur compagnon décharger successivement son fusil et ses pistolets sur le cavalier fantastique, et bientôt la vision se perdit dans réloignement, toujours suivie du déli, qui ne reparut jamais plus. Ce cavalier géant et sa colossale monture, c'étaient Kodâr, le Thamoûdite maudit, et la chamelle miraculeuse qui l'emportait dans des déserts sans nom.

De Déghébéicb, nous remontâmes encore jusqu'à la hauteur de Moi la, cherchant le Ut du vent qui vient du fond du golfe de l'Acabah, et auquel les matelots arabes s'abandonnent, lorsqu'il s'agit de traverser le golfe pour gagner Kosséir.

A la nuit tombante, on alluma pour la première fois la lumière de l'habitacle ; le pilote épousseta sa boussole depuis longtemps inutile, et recouverte (l'une couche de poussière qui empêchait de lire les rumbs des vents, et, après une longue prière récitée en commun, dans le but de mettre nos personnes et notre barque sous la sauvegarde du Prophète, nous fîmes route le cap à l'ouest.

Au jour, le vent était tombé. Ce calme imprévu commençait à assombrir toutes les figures, lorsque apparurent jouant avec la lame et s'élevant au-dessus par d'énormes bonds, toute une bande le marsouins que les matelots saluèrent de longs Tjs de joie. En mer, la rencontre de ces animaux

est toujours d'un heureux présage, nous dit-on ; de là leur nom d'Âbou-salama , ou de père du salut.

Le présage ne nous trompa pas. Le vent revint sur le soir et notre traversée s'acheva sans autre incident qu'une pêche au requin, qui toutefofô n'eut pas un résultat complet.

Quatre ou cinq de ces squales géants nagèrent tout le jour dans notre sillage, tantôt déchirant la surface de la mer de leur nageoire dorsale, tantôt se tenant à une profondeur telle, qu'à travers la couche d'eau bleuâtre qui les recouvrait, leur corps enveloppé d'une peau grise nous apparaissait sous le hideux aspect d'un cadavre verdi par un séjour trop prolongé dans un milieu humide. Chacun de ces animaux était suivi d'une nuée de poissons gros au plus comme des harengs, zébrés de zones argentées et de rubans d'un vert d'émeraude. Le squale allait, venait, toujours entouré de l'escadron agile qui tournait autour de lui ; c'était, pour me servir d'une comparaison assez juste que j'emprunte à l'un de nos marins, comme un pacha de la mer suivi d'une légion de kaouas.

Nous jetâmes à la mer un énorme croc, au bout duquel nous avions fixé un morceau de viande. L'un des requins, prenant son élan, passa sous la ligne 'en se renversant sur le dos et avala la chair et le croc de fer. Nous le crûmes pris, et ies mate-

lots commençaienl à tirer lentement leur ligne , lorsque le monstre se dégagea par un léger effort, laissant, au lieu du croc recouri)é attaché au bout de la corde, on morceau de fer droit comme un fer de lance.

Enfin, nous mouillâmes à Kossëir, cinquantecinq jours après notre départ de Ojeddah, et, deux jours plus tard, nous prenions la route de Kénéh, ne marchant que la nuit, nous reposant le long du jour au fond de quelque ravine couverte de Tombre des pics voisins.

A la troisième marche, nous alLeignîmes un défilé tortueux dont les deux revers sont couronnés, de distance en distance, de redoutes et de guérites qui, vues à la lueur indécise de la lune, avaient Pair de sentinelles chargées de veiller sur le désert de granit et de porphyre par lequel le bassin arabique est séparé de la vallée du Nil. Tout cela était l'ouvrage des demi-brigades qui, lors de l'expédition française, furent chargées de fermer cette route aux Anglais débarqués à Kosséir avec des forces supérieures.

Un peu plus loin nous passions devant une vaste enceinte rectangulaire qui coupe la vallée, plus large en cet endroit. Dans Tintérieur, des pâtres ababdéh avaient allumé un feu débroussailles vers lequel je me dirigeai.

Les hommes, assis autour du feu, écoutaient.

tout en fumant, les racontances de l'un d'eux, et le premier mot que je pus saisir de ces récits fut le nom du sultan Bounabardi. Cette enceinte, derrière laquelle quelques Bédouins parlaient du général Buonaparte, était encore un camp français. Le sol sur lequel je marchais avait résonné sous les crosses de fusils français; les échos de ces solitudes avaient répété le cri de veille et les hymnes de victoire de nos soldats. II me semblait voir des cohortes de fantômes défiler à la pâle clarté tombée du ciel, ou entendre, dans le bruit du vent à travers les déchirures des collines, l'aigre clameur des clairons, le fracas des tambours, le hennissement des chevaux, le froissement du fer, le cahot des pièces roulant sur les rochers. Les hommes ne se souviennent plus de Rhamsès le Grand ; les statues de Memmon sont muettes depuis des siècles sur les ruines des palais qu'il édifia. Il n'est plus en Egypte qu'un seul grand souvenir, qu'une seule ombre devant laquelle se sont éclipsées les ombres des pharaons : c'est celle du général de la république française. Les générations qui se succéderont sur les rives du Nil se diront son nom d'âge en âge.

Cinq jours nous suffirent pour parcourir les six journées de caravane qui séparent Kosséir de Kénéh. De ce dernier point, nous remontâmes le Nil pour visiter la haute Kgypie, et, trois mois

plus lard, en septembre 1849, un des paquebots qui desservent la ligne d'Alexandrie à Marseille nous emportait vers la France.

FIW.

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