II
D'abord toutes les aspérités du banc qui faisaient saillie au-dessus des eaux, incrustées sur de larges oscabrions, recouvertes de végétations microscopiques du plus beau vert et semées de petits coquillages pourpres, abritaient dans les creux de leur rugueuse surrace des crabes qui s'y retiraient à l'ombre, ne montrant hors de leurs retraites que leurs énormes pinces et leurs yeux semblables à des escarboucles montées sur des baguettes d'ivoire. Au pied de ces saillies, le flot tasse des lymnées, des auricules, des méléagres, des nérites, dont les coquilles à spires enroulées de toutes sortes de manières se hérissent de verrues, se plissent de cannelures. Plus bas encore, le rocher se pave d'ostracés en éventail, plies en coude comme un poignard arabe ou seulement arqués comme on khandjar persan ; d'arondes qui s'attachent au sol par un byssus soyeux ; d'énormes bénitiers dont les valves entre-bâillées au soleil laissent voir la bouché du mollusque rayée de noir sur du jaune comme la robe d'un tigre indien ; de cornets pointillés ou striés de brun ou de violet; de murex hérissés d'épines qui les font ressembler à des peignes ; d'astéries, de scutelles pareils à des palets qui porteraient en relief l'empreinte d'un fleuron à cinq lobes; d'étoiles de mer rouges comme du feu, ou blanches, qui ont Tair d'une fleur tombée de ia tige d'un lis, ou composées de cinq longs bras annelés
de brun el de fauve, comme des tronçons de vipère qu'on aurait noués ensemble.
Puis le sol sous-marin se creuse en petites vallées, se bosselé de montagnes en miniature, se hérisse de forêts d'arbres de corail et de pierres dont les troncs, partis d'une même racine, poussent sur un même plan horizontal de longues branches carminées, ou se composent de lames imbriquées, ou imitent à s'y méprendre degigantesques champignons. Çà et là poussent des touffes d'épongés aux feuilles roulées en cornets de toutes grandeurs, el dont le tissu a la fragile finesse des toiles d'araignée.
Autour de ces forêts s'étendent d'immenses prairies semées de fleurs en panaches, en roses, en ombrelles, en éventail; fleurs animées qui, au moindre mouvement des ondes, rentrent dans leurs cellules invisibles, s'y tiennent cachées un instant, et reparaissent bientôt comme par enchantement avec leurs brillantes couleurs. Celle végétation de pierre et de chair forme des berceaux, des avenues, des grottes féeriques, jardins voilés par le glauque rideau de la mer, que peuplent des myriades d'êtres d'un ordre supérieur. Des poissons taillés en aiguille, en croissant, en mître, noirs, lapis-lazull, rouges, jaunes, bigarrés ou zébrés de toutes ces couleurs, vaguent dans ces gracieux labyrinthes, montent, descendent, se poursuivent en jouant au soleil, qui fait étinccler leurs écailles comme les
pierreries d'un écrin. Aa moindre bruit, les poissons merveilleux se rérugient vers le polypier. Quelquefois aussi ils s'égarent loin de leur asile : le sable qui sépare leur palais du polypier voisin est si doux, le soleil Téclaire si bien et l'onde y jette de si beaux reflets!
Mais ces solitudes ont aussi lears dangers. Des poulpes hideux, aux longs bras formidables, des raies gigantesques dont le dos est tacheté d'azar, des requins qui njont pas encore toute leur croissance, croisent dans ces déserts et d'un bond s'élancent sur la légion vagabonde. Alors, le sable, le sang et des bulles d'écume montent à la surface de la mer qui se trouble, et le paysage sous-marin disparait comme une scène sur laquelle le machiniste laisse tomber la toile. Puis la surface des eaux redevient tranquille; les petits poissons si beaux apparaissent encore au milieu de leurs riches demeures, et, oublieux de leur frayeur, se hasardent de nouveau vers d'autres ennemis par lesquels ont été remplacés ceux que leurs frères ont rassasiés.
Les habitants de la mer subissent la loi fatale qui condamne tout être animé à vivre d'êtres pins faibles que lui, ou à devenir la proie d'êtres plus forts : loi brutale, contre laquelle l'homme se révolte en vain, et qui ferait douter de la bonté du Créateur, dont tout révèle d'ailleurs la puissance.
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Il est de certaines heures pleines de tristesse entre toutes celles dont se compose le chapelet bigarré que Ton nomme la vie : ce sont celles où l'homme voit la mort ou le vent du hasard disperser les amis avec lesquels il s'était doucement habitué à vivre, et qui^ en s'en allant, laissent un vide dans ses jours, un regret douloureux au fond de son cœur.
Une de ces heures qu'Horace conseillait de marquer d'un caillou noir était venue pour moi. Dès le lendemain de notre arrivée à Dahiâk, Stéphen retournait à Massouah; deux jours plus tard, une barque qui faisait voile pour Âden emportait monsignor Massala, qui avait hâte de gagner Zeylah. Enfin, un jour plus tard encore, M. Arnaud, alors gravement malade, se décidait à profiter de la même barque avec laquelle nous avions quitté le Samhar tous ensemble, pour se rendre à Djeddah, où il espérait se rétablir.
Quand au dos bleu des lames se fut effacé le sillage de la saïa qui allait mettre toute la largeur de la mer Rouge entre mon compagnon de voyage et moi ; quand sa voile blanche eut disparu à l'ho-
i26 SOUVENIRS D'UN VOYAGE
rizon^ pour échapper à IMsoIemeot dans lequel me laissait cette triple séparation, je courus retenir une place à bord d'un sambouk qui, vers le coucher du soleil, devait faire route pour Massouab, où me rappelaient quelques affaires.
Ce sambouk était une misérable barque de pêcheurs, gréée d'une voile de nattes, et dont tout réquipage consistait en deux homme et en un enfant. De plus, le ciel se couvrait, et le calme plat qui régnait sur la mer, le vol des pailles-en-queue, les clameurs des mauves, qui semblaient appeler la tempête, tout présageait une nuit orageuse.
La nuit fut terrible.. De quart d'heure en quart d'heure se succédaient des grains violents mêlés de pluie. L'éclair courait en sillons de feu sur un ciel noir, et le ressac de la lame sur le récif qui nous abritait enveloppait le sambouk de lueurs phosphorescentes de l'effet le plus lugubre. D'énormes vagues, sur la croupe desquelles ruisselaient ces mêmes lueurs pâles, venaient du sud et fuyaient sous le soufïle du vent, jusqu'à ce que, rencontrant un îlot ou un rocher à fleur d'eau, elles s'y brisassent avec un fracas, dont les grondements du tonnerre paraissaient n'être que la répercussion.
La bourrasque ne se calma que longtemps après minuit. Alors, seulement les marins, demeurés bravement à leur poste jusque-là, purent s'endormir
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aux balancements que la lame, cette berceuse fantasque, imprimait à leur barque, Au jour, on déroula à la brise la voile de nattes que Forage de la nuit avait imbibée d'eau comme une éponge, et, le soir même, nous jetions l'ancre dans le port de Massouah.
Quand la terre eut bu la pluie de sang dont cette partie de la côte venait d'être inondée ; quand le feu se fut éteint sous les décombres des villages incendiés ; quand les choses eurent repris leur cours ordinaire, le naîb Mohammed, trompé, lui aussi, dans son attente par la brusque retraite des Abyssins, se hasarda à quitter sa cachette. Suspect aux Turcs, odieux aux Bédouins sur lesquels il avait attiré la ruiae et la destruction, il crut pouvoir braver les soupçons des uns aussi bien que la haine des autres, et un beau jour on le vit reparaître à Arkeeko.
Cette impudeur devait recevoir un terrible châtiment. Prévenu de son retour, Khalil-Bek dépêcha aussitôt des kawas chargés de l'arrêter; mais des amis avertirent à temps le chef des indigènes, qni s'enfuit une seconde fois vers les montagnes, et eût pu s'y croire en sûreté, n'eussent été les hommes que ses exactions et sa tyrannie avaient jetés hors de la loi commune.
Le mari d'Aïscha était à la tête de ces outlaws du littoral abyssin. Or, on n'a point oublié que,
pour chaeun des osselets de sa main droite toujours clouée au seuil de ta demeure des naîbs, te manchot avait fait vœu de tuer un bomme de leur parenté.
Au quatrième jour de marche, vers l'heure de midi, le chef fugitif vint faire sa haite an fond d'une gorge sauvage et s'endormit avec son escorte, composée d'une trentaine de serviteurs dévoués.
Soudain, un coup de fusil détonna, et une halle, efOeurant l'épaule du naïb, s'en alla briser le crâne de l'un des siens couché à côté de lui. Au même instant, une vingtaine d'hommes, s'élançant des fourrés voisins, se ruèrent sur les gens d'Arkeeko, qui, surpris par cette attaque imprévue, eurent sept à huit des leurs mis hors de combat dès le premier choc.
Alors s'engagea une lutte furieuse, une mêlée où les zagaies devenaient inutiles , tant les deux partis se serraient de près. Au milieu de ce groupe, au-dessus duquel les lames de sabres se levaient et s'abaissaient sans cesse, pour se relever toutes rouges, et secouer au loin une rosée sanglante, une sorte de colosse dominait le reste des combattants de toutes ses épaules. Gomme s'il eût dédaigné le bouclier derrière lequel s'abritaient les nains qui se mouvaient autour de loi, le géant n'avait pour toute arme qu'un sabre d'une Ion-
gueur démesurée qu'il tenait de sa main gauclie, et dont chaque coup abattait un ennemi ; ce géant était le mari d'Aïscha.
A chacun de ceux qui tombaient, le chasseur d'éléphants jetait comme adieu un insultant sarcasme qu'il faisait suivre d'un nombre énoncé à haute voix, ainsi que l'on compte les points au jeu. Seulement, le mancbot avait compté vingt-six, tout d'abord, comme si, aux points d'une partie commencée ailleurs et demeurée inachevée, le terrible joueur eût ajouté ceux qu'il gagnait dans la partie actuelle.
Les hommes d'Arkeeko semblaient ne s'occuper que de ce formidable adversaire. Bientôt les coups qu'on lui portait de toutes parts eurent ouvert profondément les muscles de sa large poitrine, ou entaillé les chairs de ses bras et de ses jambes. Mais ces blessures, par lesquelles s'échappaient des flots de sang, paraissaient ne rien diminuer de son agilité, de sa prodigieuse vigueur. A cbaque instant, un cadavre de plus ajoutait une nouvelle unité au nombre de victimes que, tout entier à sa besogne, le colosse comptait avec une effrayante impassibilité. Il en était à trente lorsqu'un des hommes du naïb, reculant de quelques pas, ramassa à terre une zagaie dont il fit vibrer horizontalement la hampe au-dessus de sa tête, et qui alla s'enfoncer dans la poitrine du manchot, à
un OU deux pouces au-dessous de la clavicule gauche.
Celui-ci chancela un instant, puis se raffermit sur ses jambes par un effort surhumain , et son sabre, s'abattant sur la tête d'un ennemi, rouvrit jusqu'au menton.
— Trente et un, s'écria-t-il ; il ne m'en faut plus qu'un autre.
Et le chasseur d'éléphants se mit à fendre la presse pour arriver jusqu'au naïb, qui l'évitait avec le plus grand soin.
— Trenle^deux, cria une autre voix avec un éclat de rire sardonique, en même temps qu'une seconde zagaie atteignait le mari d'Aïscha en pleine poitrine.
Alors, une dernière pensée de vengeance inspira le mourant; un dernier effort le fit tomber du côté du chef d'Arkeeko, trop occupé en ce moment pour songer à fuir, et dont il put saisir le bras, sur lequel sa main se referma comme un étau de fer ; puis le géant roula sur le sol ainsi qu'une statue arrachée de son socle, entraînant dans sa chute l'ennemi dont il s'était promis la mort.
Aïscha était veuve.
Cependant, les compagnons du chasseur d'éléphants firent des prodiges. Pendant que le naïb se débattait Inutilement pour s'arracher à la main qui le tenait prisonnier; pendant qu'avec son couteau
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il chercbait à couper les nerfs immobilisés par la roideur cadavérique qui rivait cette main à son bras, ses gens, rompus sur toute la ligne, prirent la fuite en laissant les trois quarts des leurs sur le terrain. Les outlaws ne s'amusèrent pas à les poursuivre, mais coururent au nalb, qui fut garrotté en un instant, ensuite lié sur la croupe d'un dromadaire, et emporté à travers des forêts où sa mère elle-même n'eût pu retrouver ses traces.
La nuit suivante, des hommes couverts de sang et de blessures déposèrent, au fond d'une barque, un homme dont le corps était entouré de liens de cuir qui rendaient le moindre mouvement impossible, et qu'un bâillon empêchait d'appeler à son aide. Quelques coups d'aviron poussèrent cette barque jusqu'au pied de la maison habilée par Khalil-Bek , auquel ce mystérieux prisonnier fut remis.
Une heure plus tard, la schoutiéh égyptienne de station à Massouah mettait à la voiie pour Djeddab, emmenant cet homme, qu'à son arrivée le pacha du Béléd-el-Ahrameïn fit jeter dans un cachot. Il y demeura un mois. Un jour, les portes de la prison s'ouvrirent, et il en sortit une légion de kawas traînant derrière eux ce même homme, dont la pâleur cadavéreuse, l'œil égaré et les jambes vacillantes disaient assez la terreur. A l'une des portes de la ville, les kawas firent accroupir le
i^t SOUVENIRS d'un VOYAGE
prisonnier, que la mort semblait avoir saisi par avance, et qui promenait son regard éteint sur la foQle en cercle autour de lui.
A ce moment, une femme voilée^ dont les yeux étincelaient par l'ouverture du borgho comme rœil fulgurant des panthères, parvint à se placer au premier rang, et se mit à crier de toutes ses forces :
— Trente-deux! lecompley est, naïb!
A ce cri, le patient sembla se réveiller en sursaut : son regard se flxa sur la femme qui lui apparaissait à sa dernière heure comme un fantôme vengeur; un cri de rage s'écbappa de sa poitrine, et il lit un mouvement comme pour s'élancer vers elle. Mais le sabre du cbaouch, passant dans l'air comme un rayon de feu, s'abattit sur le cou du patient; la tête, retenue seulement par un lambeau de peau, vint tomber sur la poitrine, et le corps se renversa dans une mare de sang.
Ainsi finit le naïb Mohammed
Pendant notre séjour à Dahlâk, un Anglais, nouvellement arrivé d'Aden, était venu s'installer dans une maison voisine de celle habitée par Stéphen.
Le nouveau débarqué avait eouru Tlnde tout entière, ainsi que la plus grande partie de la Nouvelle- Hollande, où il avait fait un long voyage dans l'intérieur, à la découverte de je ne sais plus quel fleuve. Il s'en allait maintenant aux sources du fleuve Blanc; celles-là trouvées, il passerait à celles du Niger, puis à celles de la Tcbadda, enfin à celles de tous les grands fleuves de l'Afrique. Sa profession était de trouver les sources introuvables,
11 n'y avait à tout cela qu'une petite difficulté : c'est que l'intrépide explorateur ne savait pas le premier mot des mille et un idiomes de l'Afrique. Mais, outre qu'avec sa boussole il pouvait à la rigueur se passer de parler à qui que ce fût, notre bomme, qui était le plus bizarre des originaux des trois royaumes unis, avait trouvé un moyen aussi simple que facile de parer à cet inconvénient. Au lieu d'apprendre lui-même les langues parlées dans les provinces qu'il aurait à traverser, il y avait économie de temps, selon iui« à enseigner l'anglais aux hommes avec qui il lui plairait d'avoir des relations.
Et, tout d'abord, il résolut de se former un domestique avec lequel il n'eût pas besoin de recourir à un baragouin aussi barbare que l'arabe. Il prit donc un serviteur auquel, dès le premier jour, il donna l'ordre, en anglais bien entendu, d'aller au
marché, el de lui en rapporter du pain, du beurre, des œufs et de la volaille. Le serviteur était tout oreilles ; mais, pour si grandes qu'il les ouvrit, pas un mot de tout cela n'arriva à son intelligence. Le maître lui administra une volée de coups de poing et de coups de pied, sous prétexte de lui ouvrir Tinlellect; puis, quand il jugea cette première leçon de longueur suffisante, il ouvrit la porte au malheureux, qui se sauva en criant au feu!
L'anglais jeûna jusqu'au soir. Un peu avant la nuit, il lui fallut bien pourtant se résoudre à courir lui-même au bazar, où son costume excita une hilarité générale.
En effet, dès le premier jour de son arrivée, notre homme n'avait eu rien de plus pressé que de se mettre comme les gens du pays, c'est-à-dire qu'à part la serviette qu'il avait roulée autour de ses reins en guise de pagne, il était tout nu. Je me trompe : en sa qualité de gentleman, il n'avait pu se décider à renoncer aux gants blancs, qu'il ne quittait jamais, même pour manger son pilan avec les doigts.
Arrivé au milieu du marché, voici comment il s'y prit pour trouver une poule à acheter.
D'abord, il ploya son grand corps jusqu'à loucher la terre du nez; puis il allongea ses bras le long des cuisses, et se mil à marcher ainsi de côté et d'autre, comme les poules en quête d'un grain
de mil, s'arrêtani quelquefois pour gratter la terre du pied, ou se redressant brusquement pour imiter en fausset le chant du coq. Gomme il avait soin de montrer sa main pleine de roupies à chacune de ses évolutions, tout le monde comprit : les poules et les coqs arrivèrent en foule, et le gentleman s'en retourna chargé de volailles. 11 n'y avait plus qu'à en faire cuire une.
Le voyageur essaya de la plumer; mais, trouvant bientôt ce procédé trop peu expéditif, il imagina d'allumer un grand feu, de suspendre le volatile au-dessus, et de laisser aux flammes le soin de la débarrasser de l'habit de plumes qu'elle tenait de dame Nature. Les plumes, ainsi calcinées, se réduisirent en une croûte de corne, dans laquelle la malheureuse bête, mal saignée, cria jusqu'à ce qu'elle fût à moitié cuite.
Cette volaille à la coque — c'est le nom que l'Anglais donnait à la nouvelle préparation culinaire de son invention — lui parut délicieuse, et surtout très-tendre.
Toutefois, après son dîner, notre voisin vint nous faire une visite et nous dit qu'il comptait aller se plaindre au gouverneur de la conduite peu honnête de son domestique. L'Arabe avait, en e/fet, le tort d'avoir pris une lé\^on d'anglais et d'être parti sans payer le cachet. Sléphen se chargea de pourvoir à son remplacement.
A peine installé, le nouveau serviteur reçut à peu près les mêmes ordres que celui de la veille» et, comme lui, ne comprit goutte. Le voyageur, convaincu plus que jamais de Texcellence de sa méthode, ne se reprochait que d'avoir voulu procéder graduellement à l'endroit de son premier élève, sans doute afln de ne point surcharger sa mémoire. Aussi résolut-il d'entrer plus résolument en matière avec le second et de lui apprendre tout l'anglais d'une seule fois. La leçon se prolongea jusqu'au moment où ses voisins, entendant l'homme d'Arkeeko heugler et appeler au secours, se hasardèrent à enfoncer la porte.
Enfin, l'Anglais finit par déterrer, sans le secours de Stépben, cette fois, un matelot Indien qui parlait sa langue et dont il se trouva très-satisfait, excepté sur le chapitre de l'activité.
Par-dessus tout, le matelot avait le sommeil dur ; or, une nuit, son maître, venant à s'éveiller vers les trois heures du matin, eut envie de prendre du thé :
— - Hamed! lui cria-t-il.
Le serviteur ronflait et se garda bien de répondre.
— Hamed t répéta l'Anglais.
L'Indien dormait toujours.
-^Hamed!... enfant de chienne ! vociféra le maître, qui, ne pouvant plus y tenir, se leva, versa une
charge de poudre dans le canon d'un pislolet et lâcba le coup à tleux pouces de Toreilie du dormeur.
Celui-ci s'éveilla en sursaut, bondit hors de son lit et se sauva tout nu dans les rues de la ville, tandis que le gentleman riait à se disloquer les mâchoires de cette facétie, qu'il trouvait infiniment réjouissante.
Pourtant, comme aucun domestique ne voulait d'un tel maître,\le voyageur se dégoûta vite d'un pays où un riche enfant d'Albion était obligé de préparer lui-même son manger, et partit peu après pour Djeddah, ce qui explique comme quoi le voile mystérieux qui couvre les sources du fleuve Blanc, du Niger et de la Tchadda n'a point encore été soulevé.
Outre l'Anglais, notre voisinage s'était augmenté d'un nouveau venu dans la personne de Mohammed Cotten. Sa maison avait été incendiée par les Abyssins lors de leur apparition à Mokollo, et, en attendant la possibilité d'en rebâtir une neuve, notre chamelier en chef avait jugé à propos d'élire domicile dans une hutte contiguë à notre demeure. La mort y était entrée avec lui et avait frappé d'abord sa vieille mère; ensuite, à quelques jours d'intervalle, sa jeune femme. Pendant près d'un mois, ce furent des cris, des sanglots, des myriologues, des danses funèbres qui nous empêchèrent
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de fermer l'œil : après qaoi, cette bruyante doulear tomba tout à coup, et les parents des deux défuntes ne se souvinrent plus d'elles qu'un jour par semaine.
Ce jour-là,-— c'était toujours le mercredi, — dès l'aurore, les femmes du quartier se réunissaient dans la maison de notre chamelier. Une des commères commençait par couper et laver le toumbéki nécessaire pour remplir lenarguiléb, dont le tuyau passait de main en main, et auquel cbacune des assistantes aspirait à son tour une bouffée de tabac. Pendant ce temps, un autre préparait le café, et la tasse faisait le tour du cercle.
Ces dispositions préliminaires terminées, la matrone la plus renommée par son talent d'improvisation entonnait d'une voix dolente la première strophe d'un myriologue; d'autres l'accompagnaient de cris , de sanglots , de contorsions effrayantes, tandis que des danseuses écbevelées, en proie à un désespoir frénétique, hurlaient toutes ensemble leur refrain lugubre : Ouoyé! ouayé !
Tout à coup, à un signe de la vieille femme qui remplissait les fonctions de maîtresse des cérémonies, l'Improvisatrice s'arrêtait, les yeux des pleureuses se rassérénaient, les danseuses rajustaient leurs vêtements en désordre; toutes se pressaient autour de la bouilloire et du narguiléh, que Pon rallumait ; la tasse recommençait à circuler à la
ronde, et ces femmes, si désolées une minute auparavant, caquetaient, médisaient où riaient aux éclats.
Cette comédie, avec ses entr'actes, durait jusqu'à midi, et devait se répéter régulièrement tous tes mercredis pendant trois ans.
Or, il arriva que, dans cette périodique affluencc de femmes qui se réunissaient chez lui chaque se> maine, Mohammed Cotten finit par remarquer une jeune flile dont la vue acheva de calmer ce qu'il pouvait y avoir encore de regrets au fond de son cœur; et le célibat, ainsi que le veuvage, étant considérés ici comme une énormilé que rien n'excuse, le mariage fut décidé en quelques jours.
Le soir fixé pour la cérémonie, la maison de notre voisin s'illumina comme une chapelle ar> dente ; des œufs d'autruche, que l'on ne casse que lorsque le mariage est consommé, décorèrent sa porte d'une bizarre guirlande, et un grand festin, auquel nous fumes conviés, Stéphen et moi, réunit les parents et les amis des deux familles.
A part un grand feu qui fut allumé devant la porte du nouveau marié, et autour duquel vint danser un double cercle de jeunes gens et de jeunes filles, rien des farces bruyantes dont un mariage, dans les camps nomades, est toujours l'occasion, ne marqua cette fête. Tout se borna à dévorer quelques sacs de riz et nombre de mou-
tons ; après quoi, le cadi bénit les deux conjoints et les assistants se retirèrent.
La même différence qui existe dans tes cérémonies extérieures du mariage se retrouve dans le sort des femmes chez les Bédouins et celui des femmes de Massouah et d'Ârkeeko. Tandis que les premières sont condamnées aux travaux les plus rudes, les dernières, au contraire, devraient être comptées dans la catégorie des êtres privilégiés dont parle le proverbe arabe : « Il n'y a rien de plus heureux en ce monde que les ramiers de la Mecque, les chevaux de l'iman de Sanâ et les femmes de Sawakin, »
Dans les villes du littoral, la femme est, en effet, considérée comme un animal de luxe, que Ton ne doit point soumettre au travail, de peur d'en amoindrir la valeur. Pour elle, la durée de la lune de miel se mesure à la durée de sa beauté. La conservation de celle-ci est son unique besogne ; les soins du ménage sont l'affaire des esclaves et non la sienne. Toute fatigue lui est interdite ; elle ne peut aller visiter une amie qu'à mule, ou montée sur un chameau bien doux, dont on amortit encore le cahot au moyen de tapis. Le mari ren- Ire-l-il pour le repas du soir après une journée de labeur, du pied, la femme, accroupie sur son sérir, lui montre sans mot dire l'endroit où il trouvera son manger, et le mari lui doit encore des rcmcr-
ciments pour ce geste. En un mot, elle est traitée en nouvelle mariée jusqu'à ce que se montre la première ride. Alors seulement apparaît Je revers de la médaille. Les pbiltres^ les lotions, les pra tiques bizarres qui sont le secret de certaines vieilles, dont chacune tient à capter la bienveillance, rien n'est épargné pour retarder ou déguiser le plus longtemps possible les ravages du temps. Mais une vieillesse prématurée ne tarde point à suivre ce prem!ler signe ; une pente rapide conduit à Pabîme ; et, du jour où sa beauté, ce talisman qui lui valait une si douce existence, vient à se flétrir, rien ne saurait soustraire la malheureuse à l'abandon et au divorce; à moins que, par une pitié plus humiliante encore, le mari ne consente à la garder pour servir la jeune flUe qui prendra sa place au lit conjugal.
Maintenant que le lecteur est rassuré sur le sort de Mohammed Cotten, qui, avec l'aide de Dieu, léguera à une nombreuse postérité son inépuisable répertoire de légendes et de chansons, ainsi que son talent musical, il me reste à lui dire ce qu'il est advenu de quelques autres personnages qui ont passé sous ses yeux dans le cours de ces récits.
Une destinée non moins heureuse que celle de notre chamelier en chef attendait Gazaïn, le chasseur de M. D..., au service duquel il avait amassé
un pécule qui, en Abyssine, devait lui valoir une honnête aisance. De plus, en quittant Massouah pour retourner en Egypte, son maître lui abandonnait un fusil de ebasse avec lequel le Nemrod noir s'était pour ainsi dire identifié. Pour lui, de la mer Rouge à Gondar, il n'y avait point deux yeux de jeune fille dont Téclair lui allât au cœur comme le brillant des batteries de son arme, ni de voix plus douce que le- bruit de ses coups, d'ami plus sûr que la balle qui s'échappait en sifflant de sa double bouche. Gazaîn avait donc tout un avenir de bonheur devant lui. Aussi, au lieu de ces fantômes féminins qui passent dans les rêves des autres jeunes hommes, ses songes à lui étaient peuplés de gazelles, d'antilopes colossales, de rhinocéros formidables de la colère desquels il se riait, d'éléphants monstrueux qui lui apportaient humblement leurs gigantesques défenses. Par surcroît de prospérité, avant de regagner son pays, il avait pu enfin réaliser un de ses vœux les plus ardents. Un jour que son maître lui avait dit : « J'ai du monde à dîner, il me faudrait un peu de gibier, » Gazaîn s'était levé bien avant l'aube, et s'était acheminé tout seul du côté de la vallée d'Ouîen- Négous, où les arabats pullulent. Ils s'y trouvèrent deux chasseurs, lui et le lion que depuis longtemps il brûlait de rencontrer. Comme s'il flairait un ennemi, ce dernier se prit à rugir, à
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fouetter la terre de sa queue, à hérisser sa fauve crinière ; tout son corps se contracta sur lui-mêmf^, et il allait s'élancer; mais un éclair, bientôt suivi d'un autre, jaillit du fusil de Gazaîn, et, atteint à la fois à la tête et en avant de l'épaule^ le roi de la vallée s'affaissa sans vie sur le sable.
Avant dix heures du matin, GazaFo était de retour à Massouab, suivi d'un chameau qui portait, d'un côté, le gibier demandé par son maître; de l'autre, la dépouille de son gibier à lui. Cette fourrure, il ne l'eût pas troquée contre une couronne. C'était un trophée devant lequel pâlirait la gloire du guerrier de son village à la hutte duquel étalent appendus le plus de guéday humains. Une ovation accueillerait le retour du chasseur au milieu des siens; les jeunes filles se disputeraient son amour, et, lorsqu'il lui plairait de travailler à la procréation de l'espèce humaine, son premier-né dormirait sur la dépouille du lion. Or, en Àbyssinie, un tel lit est un luxe réservé aux princes, et l'enfant qui a grandi dans un tel berceau ne peut manquer de devenir fort et brave comme le redoutable animal qui en a fait les frais.
Les affaires qui m'avaient appelé à Massouah étaient à peu près terminées, lorsqu'on signala un navire européen à la corne duquel se déployait un pavillon inconnu. Ce pavillon était celui de la France, et ce navire était le brick la Grenouille,
appartenant à la maison Régis Trères, de Marseille. Je courus au port.
Le brick français parlait le lendemain pour Djeddab, et le capitaine Bisson m'offrait obligeamment passage à son bord.
On mit à la voile dès le point du jour, par un vent du sud qui tomba dans la nuit suivante, et fit place à une brise carabinée du nord-est, avec laquelle le navire ne pouvait que louvoyer de la côte d'Afrique à la côté arabe, s'élevanten latitude avec tant de lenteur, qu'il nous eût fallu plus d'un mois pour nous rendre à notre destination.
Le troisième jour, le vent fraîchit encore ; le quatrième, il souffla par rafales si violentes, que nous dûmes fuir à la cape, tous les ris pris, sur une mer blanche d'écume, comme si à sa surface eût flotté une couche de neige.
Au dixième jour de roule, un des Malgaches qui faisaient partie de l'équipage se plaignit d'une légère indisposition. Son mai empira dans la nuit, et, le lendemain, on le trouva mort dans son hamac. Ses camarades l'y roulèrent comme dans un linceul, et, la nuit venue, il fut déposé sur le gaillard d'avant avec un falot allumé près de la tête. Il était chrétien et catholique comme ses compagnons. Aussi ces derniers passèrent-ils la nuit à psalmodier les prières de l'église romaine. Lèvent qui mugissait dans les agrès accompagnait cette
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récitation monotone de ses aigres clameurs ; la vague venait battre régulièrement contre les flancs du navire avec le bruit sourd d'un coup de baguette sur une caisse tendue d'un crêpe , et les éclaboussures tombaient sur le mort comme les gouttes d'eau bénite que l'on jette sur une bière.
Le capitaine, désirant atterrir à quelque île pour y enterrer le malheureux Malgache , fit route toute la nuit, le eap sur les îles le plus à l'ouest de l'archipel de Farsan. Mais, au jour, le navire se trouva par le travers de brisants formidables : il fallut virer de bord. Comme les vingt -quatre heures de délai prescrites par la loi étaient écoulées, on ouvrit les panneaux d'un sabord ; l'extrémité de la planche sur laquelle était couché le ' cadavre fut' appuyée contre l'ouverture; l'autre extrémité fut soulevée, de manière à former un plan incliné, sur lequel les dépouilles mortelles du matelot glissèrent pour tomber dans l'éternité, et l'abîme se referma sur sa proie.
Ce ne fut que dix-sept jours après notre départ de la côte d'Afrique que la Grenouille vint mouiller à l'entrée d'une rade que la vase comble peu à peu, et que ferme presque entièrement une double ligne de récifs.
Au fond de cette rade, de la mer au sommet d'une colline peu élevée, se déploie un amphithéâtre de maisons blanchies à la chaux, qui, de
loin, ressemblent à des cubes de pierre de taille épars sur un chantier. Du milieu de ces maisons montent les fûts d'une dizaine de minarets d'ailleurs peu élégants, et dont quelques-uns pencfaent. Une vieille muraille, dont les angles saillants sont protégés par des fortins, enferme le tout dans son enceinte. En deçà des maisons, des barques arabes dorment sur leurs ancres comme des oiseaux de mer fatigués, tandis que de légères embarcations gagnent le large sous le sou£Qe de la brise qui gonfle leur voile triangulaire.
Tel est l'aspect sous lequel Djeddah apparaît au voyageur qui arrive comme nous du côté de la mer.
Du côté de la terre, ce port de la Mecque, qui est, en outre, la seconde ville du Béléd-el-Ahrameïn, est enveloppé de toutes parts par un morne désert, paysage de sables et de montagnes nues qui flamboient sous un ciel rutilant, et où rœil attristé ne s'arrête que sur des buissons rachitiques et sans verdure, sur des tombes humblement couchées autour d^une coupole blanche ; celle-ci marque la fosse d'Eve, la mère des races humaines.
Quand à la ville elle-même, ses maisons sont vastes et bien bâties; quelques-unes, par l'air étrange de leur architecture, font penser aux pagodes malabares. Toutes sont remarquables par l'ornementation qui enjolive les portes et les wot*scharabiéh, quelquefois trop surchargées de fleurs
dans le goût indien, mais souvent admirables de richesse et de grâce. Du reste, hors le trèfle, auquel les portes et les fenêtres empruntent leur gracieux enchevêtrement de courbes, et qui aime à courir en dentelles de pierre sur les terrasses des mosquées, rien ne rappelle la manière nationale. C'est que l'art arabe, voyageur comme le Bédouin, aventureux comme les chefs qui promenèrent l'étendard du Prophète sur la plus grande partie de l'ancien monde, émigra de bonne heure avec les khalifes, sema en enfant prodigne toutes ses merveilles de Samarkand au Maroc, de Cordoue au Caire, et s'éteignit sur la terre étrangère ; si bien que c'est à peine s'il est resté souvenir de lui dans la péninsule où il prit naissance.
Mais le côté le plus saillant de Djeddah est à coup sûr la variété inflnie des races et des costumes. Tous les peuples de l'islam se sont donné rendez-vous sur ce coin de terre, héritage d'Abraham et d'ismaël, berceau du Prophète, patrie de tant de héros. Tandis que les trois portes de Djeddah vomissent des flots de caravanes, des nuées de barques arabes, nombre de gros navires de l'Inde, lui apportent les produits des quatre parties du monde, ainsi que des milliers de pèlerins qui, en mettant le pied sur celte plage bénie, doivent se dépouiller de leurs vêtements, et s'envelopper de la toile qui leur servira un jour de suaire.
iAS SOUVENIRS D'UN VOYAGE
Aussi, rien de pittoresque comme les rues populeuses de celle Babel en miniature, quelques mois avant et quelques mois après le pèlerinage.
Partout ce sont des groupes de Malais ou d'Indiens habillés d'élolTes éclatantes; partout des Takrouris presque nus dorment, bommes et femmes, derrière le premier pan de muraille qui projette un peu d'ombre. Ici des djellabs donakil poussent vers les bazars des esclaves de toutes les parties de l'Afrique qui iront peupler les harems de l'Orient. Là passent des derviches persans ou des santons arabes déshabillés et poilus comme des saints Jérôme. Plus loin, de pauvres Bédouins insoucieux du soleil et des bouffées du simoun qui viennent de terre, drapés fièrement dans leur sayon de grosse bure que relève le fourreau de cuivre de la djambiéh et la tête enveloppée dans les plis de la saumada rouge rayée de soie jaune, surveillent leurs chameaux accroupis à terre.
A côté du Bédouin, qui a gardé les allures indépendantes aussi bien que les traditions hospitalières du désert, vont et viennent des citadins, au caftan de soie traînant jusqu'à terre, au turban de cachemire ou de mousseline éclatante de blancheur. Çà et là, des femmes voilées glissent dans la foule, comme des fantômes dont on ne voit que les grands yeux noirs et les mains rougles par le henné. Au milieu de celle cohue vaguent des
Ârnautes, dont la, ceinture de cuir se hérisse de poignards et de pistolets; des Turcs caracolent sur de magnifiques cavales arabes; des cheiks fuient sur des dromadaires dont le trot rapide fait YDltiger derrière eux les plis de Tabbayéh blanc.
Si c'est un vendredi, vers le milieu du jour, une légion de kawas au long rotin ouvrent un large sillon à travers cette mer de turbans de toutes les couleurs; des hizam à pied, des kourder à cheval viennent derrière eux; derrière ceux-ci, des musiciens remplissent l'air du fracas assourdissant de leurs timbales ; derrière encore, un homme monté sur un magnifique cheval, dont la housse couverte de sequins resplendit au soleil, s'incline à peine devant la foule tremblante : c'est le pacha du Béléd-el'Ahrameîn, qui se rend à la mosquée pour la prière publique.
A cause de sa position au bord de la mer, contre laquelle le désert qui l'environne semble l'acculer, la température de Djeddah est plus élevée que sur nul autre point du littoral arabe. Ce n'est guère que sur le soir que l'Européen peut se hasarder hors de Vokél où il a pris son logement, alors que la brise du large jette un peu de fraîcheur dans l'atmosphère raréfiée par la chaleur du jour. '
Il est, non loin du port, une grande place, quadrilatère irrégulier, dont trois côtés sont des lignes continues de cafés. Là se réunit, au tomber de la
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nuit, tout ce qu'il y a d'hommes dans la ville. Les lampes s'allument, le toumbéki brûle dans le godet de terre des narguiléh ; une odorante vapeur enveloppe la foule des fumeurs nonchalamment couchés sur les sérirs, tandis qu'un conteur dit de longues histoires burlesques ou merveilleuses, ou Ut à ses auditeurs silencieux le roman d'Antar, ou leur récite l'épopée populaire dont Abou-Zeïd, le chevalier errant des légendes arabes, est le gigantesque héros.
Un de ces cafés sert de corps de garde à quelques soldats irréguilers, qui, lorsque la foule s'est retirée, vont s'asseoir à l'écart et passent la nuit à tourmenter les cordes d'airain d'une guzia à long manche et à caisse sonore, très-petite, sur laquelle Ils répètent les airs doux et tristes des villages rouméliotes ou des montagnes de l'Albanie, souvenirs dévorants qui font pleurer comme des enfants ces aventuriers, moitié bandits, moitié soldats, que ne défend point du mal du pays l'arsenal suspendu à leur ceinture.
A cette heure aussi, les femmes vont respirer le frais sur les hautes terrasses; les causeries s'y prolongent bien avant dans la nuit, et, si vous traversez un peu tard une rue déserte, écoutez : des paroles mystérieuses, que murmurent de petites voix flùtées et mignardes, se croisent au-dessus de votre tête, emportées par la brise.
Longtemps après que tout bruit s'est assoupi dans la ville, au-dessus des lamentations de la vague sur la grève, monte le bruit du tam-tam qui anime les danses des matelots à bord de leurs navires.
Lorsque ce dernier bruit s'est éteint à son tour, la voix du mohaden ne tarde pas à se faire entendre, solennelle comme un cri de la terre vers le Dieu de lumière, dont le soleil se lève en ce moment derrière le rideau d'azur des montagnes de la Mecque.
II y aurait certes beaucoup à dire sur l'importance politique et commerciale de Djeddab, qui est peutêtre le plus riche marché de l'Asie ; ce serait surtout le lieu de parler de la Mecque, de son influence sur le monde musulman comme centre religieux, et du temple qui y attire annuellement plus de quatre-vingt mille pèlerins. Mais, outre que je courrais le risque de répéter ce que tant d'autres ont déjà dit, des prétentions aussi ambitieuses ne sauraient convenir ni au cadre que je me suis tracé, ni au caractère plus modeste de ces simples récits de chasseur. Je me borne donc à transcrire ici, en le faisant précéder de quelques détails topographiques indispensables, un épisode de la guerre contre les wahabites, ces terribles sectaires queMéhémet-Ali vainquit sans les dompter. Cet épisode a pris place depuis longtemps
parmi les contes qui ont cours sous la tewVt ^m Bédouin, et je lui trouvai un cachet particulier, je ne sais quelle saveur du désert que je m'estimerais heureux d'avoir conservé à ma version.
En sortant de la Mecque, la route du Nesdj, ou plateau central, s'engage dans les montagnes de la chaîne arabique, gravit le djebel el Kara, redescend ensuite par le versant oriental vers une bourgade cachée au creux d'une gorge qu'emplissent des vergers d'amandiers, d'abricotiers, de citronniers. Comme des prisonniers qui retrouvent enfin leur liberté, les maisonnettes du village semblent se fuir et se dispersent capricieusement au bord des eaux vives, dans la moire mouvante des arbres en fleur, sous des berceaux de vigne peuplés de bulbuls qui chantent leurs amours avec les roses. La stérilité des montagnes de granit qui encaissent la vallée, l'aspect plus lugubre encore de la plaine qui fuit dans un horizon infini de solitudes arides, donnent un prestige de plus à la riche oasis. Ce riant Éden, que les riches seuls vîviflent pendant les mois les plus chauds de Tannée^ s'appelle Taïf.
Au delà de l'heureuse' bourgade, la route s'enfonce dans des steppes torréfiés du soleil. Au bout de trois longues marches, le voyageur voit son dromadaire doubler l'impéluosité-de sa course en hu-
niant Tair, comme s'il sentait passer l'humide fraîclieur de l'eau.
' Tout à coup, le sol semble se dérot)«r sous ses pieds; son œil plonge jusqu'au fond d'un large sillon creusé par les pluies qui tombent l'hiver dans les montagnes, et de ce repli de l'immense plateau jaillit comme par enchantement un mpr* veilieux paysage. Une forêt de dattiers remplit tonte la largeur de la vallée, se tord comme elle en vastes ondulations qui ont l'air de s'amoindrir à mesure qu'elles s'éloignent, puis s'éteignent en un filet indécis comme une légère traînée d'azur à la surface d'un plan rougeâtre. Des villages aux maisons de brique simplement séchée au soleil s'adossent contre le revers de ce sillon tortueux ; d'autres se perdent au milieu des dattiers, sous les larges feuilles des figuiers. Le vent répand au loin cette senteur si saine que la végétation abandonne à l'air.
Dans ce torrent de verdure qui a remplacé les eaux d'orage, les colombes roucoulent, les oiseaux gazouillent, les coqs chantent, les femmes s'ap* pellent d'un village à l'autre ; des esclaves noirs, occupés à puiser de l'eau, charment leur rude labeur par quelque mélodie africaine suave et douce, et les bascules des puits grincent comme une plainte au milieu de tout ce calme bonheur. Ces bruits de la vie se mulliplient à mesure que l'on II. il
s'abaisse vers la forêt, que l'on pénètre plus avant sous la voûte toujours verte des palmes bruissant» ainsi qu'une eau courante, au souffle de la brise. Enfin, à travers ces colonnes aux fûts grisâtres, autour desquelles s'enroulent des jasmins odorants ou des dolichos dont les fleurs ressemblent à un papillon d'azur, l'on arrive au lit du torrent^ encombré de sénés, de coloquintes, de tamarins nains dont les branches ploient sous le poids de guêpiers verts et jaunes, criblé de puits autour desquels se pressent d'innombrables troupeaux de chameaux, de moutons, de chèvres.
Cette vallée, c'est l'ouadi Tarabab; ces villages sont ceux des Béni-Bougoum ; ces esclaves noirs, dont la sueur fertilise les dattiers, appartiennent à leurs sept fractions, ainsi que la foret parfumée, ainsi que les troupeaux mugissants.
Les Béni-Bougoum sont une des plus puissantes tribus du Beléd-el-AhrameFn. Ils comptent près de soixante mille fusils, c'est-à-dire soixante mille hommes pour la guerre. L'ouadi T^rabah n'est qu'une partie de leurs richesses ; leurs troupeaux sont immenses, et, tandis que l«s esclayes noirs, commis à la culture des dattiers, gardent rouadi, la tribu elle-même couvre les déserts de l'est de camps qu'elle transplante de pâturage en pâturage, jusqu'au moment où la maturité des dattes la rappelle vers sa fertile vallée.
Or, il y a trente-six ans, au moment où la horde vagabonde était ainsi dispersée dans les steppes, les noirs envoyèrent courrier sur courrier à leurs maîtres pour les prévenir de l'approche des régiments égyptiens, commandés par Mahomed-Bek, beau-frère de Méhémet-AIi . Ces régiments n'étaient que l'avant-garde de l'armée avec laquelle le viceroi, qui n'avait pas encore quitté la Mecque, allait s'élancer lui-même à la poursuite des wahabites et de Sohoud, leur chef. ■
Au reçu de ces nouvelles, les Bénl-Bougoum se hâtèrent de regagner leurs plantations, qu'il s'agissait de défendre. Ils arrivèrent trop tard : les Égyptiens avaient envahi l'ouadi, et ses arbres étaient complètement dépouillés de leur dattes à moitié mûres. Un premier engagement eut lieu. Devant les masses de Bédouins, l'avant-garde, qui craignait d'être coupée du gros de l'armée, battit en retraite jusqu'au puits de Kharredj*
Quand le bruit de cet échec parvint au pacha, envoyant des rides d'un sinistre augure plisser son front, tous les oiflciers tremblèrent. Pourtant la formidable colère de Méhémet-Aii se contenta d'une seule victime; le vice-roi cassa lui-même la tête au malheureux courrier d'un coup de pistolet ; puis il lit immédiatement mettre en marche tout ce qu'il trouva de Nizams et de cavalerie sous sa main, et partit de sa personne dans la nuit.
Le lendemain au soir, il rejoignait son avantgarde an puits de Kharredj, autour duquel tombèrent encore deux ou trois têtes, et, le jour suivant, au coucher du soleil, l'armée tout entière se remit en route.
Au matin, elle n'avait plus entre elle et Fouadi Tarabah qu'un espace d'une profondeur d'un peu plus d'une demi-lieue, sur lequel galopaient des nuées de cavaliers montés sur des chevaux de race nesdji pure, ou des dromadaires légers comme le vent. Des cris de guerre partaient de chacun de ces tourbillons, qui passaient et repassaient devant le front de bataille des Égyptiens.
A un moment donné, toute celte tourbe se rua avec furie sur les colonnes de Nizams et les enveloppa d'une ceinture de feu.
Alors une autre ligne de feu s'alluma le long des rangs égyptiens, et le vide qui séparait les deux armées se remplit de nuages de fumée noire, que les balles perçaient en tous sens et que le boulet turc déchirait de seconde en seconde. Deux fois les Béni-Bougoum se lancèrent sur les rangs ennemis, à travers cette sombre brume ; deux fois leurs longues lances, ornées de houpes de plumes d'autruches noires, se croisèrent avec les baîonneltes des Nizams; deux fois ils durent reculer sous le feu meurtrier qui les accueillait. A ce dernier mouvement de retraite, une des divisions
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égyptiennes, venant à s'ouvrir comme un battant de porte, démasqua la cavalerie turque, ouragan rapide qui atteignit les Bédouins, rompus par la mitraille, et les rejeta dans la vallée. Le terrain qu'abandonnaient les Béni-Bougoum demeurait couvert de leurs morts.
Au nombre de ces derniers se trouvait le cheik des Béni-Sinan, Tune des sept fractions, jeune bomme de vingt-cinq ans à peine, auquel obéissait les contingents de toute la tribu. Il laissait deux enfants en bas âge et une jeune femme renommée dans l'ouadi par sa beauté et son énergie toute masculine. Elle s'appelait Gbalia. Bien qu'elle n'eût alors que seize ans, c'était une femme de haute taille, svelte comme les palmiers sous lesquels elle était née, agile comme les cavales indomptées qu'elle montait avec l'assurance et la dextérité d'un cavalier consommé.
Quand on lui rapporta le cadavre de son mari, au lieu de pleurer comme les autres veuves, Gbalia dépouilla ce corps mort de la cotte de mailles rouge de sang, faussée par les balles, qui le couvrait de ses plis de fer, et s'en revêtit. Prenant ensuite une lance et jetant derrière son épaule un fusil à mèche, elle s'élança sur les reins d'une jument noire comme l'aile du corbeau, et, ()irigée par le bruit de la fusillade, elle vola audevanl des Égyptiens.
Démoralisés par leur défaite, les Béni-Bougoum fuyaient devant eux. A cette vue, ia jeune femme poussa un cri de rage ; elie éclata en reproches qui firent monter le rouge au front des fuyards et les ramenèrent au combat. II y a chez ces ardentes natures du désert des paroles qui font explosion, des fibres qui s'irritent au moindre toucher, des sentiments qu'on ne remue jamais en vain.
Ëievée sous la tente, bercée avec les légendes bédouines pleines du même amour exalté pour la gloire, des mêmes délicatesses pour la femme qui ont inspiré le romancero espagnol et nos contes de chevalerie, il avait suffi à Ghalia de Quelques mots pour transformer en héros ces mêmes hommes qui fuyaient un instant auparavant. D'ailleurs, comment auraieut-ils reculé quand une femme, presque une enfant, leur donnait l'exemple?
Ensuite, il y avait en elle, en ce moment, quelque chose de surhumain. Le vent agitait sa chevelure d'ébène; le soleil faisait flamboyer sa cotte de mailles; sa cavale, dont les naseaux sanglants aspiraient la vapeur de la poudre, bondissait furieuse. Puis chez la jeune femme, par un bizarre phénomène, tout à coup ia voix de la colombe avait fait place au cri ranque de la panthère, et, à son air inspiré, à sa lèvre dédaigneuse, à son œil étincelant comme le fer des lances, à la voir passer au milieu du tourbillon qui semait la mort autour
d'elle, les Béni-Bougoum darent la prendre pour une propliétesse.
Aussi il se forma au-devant des Egyptiens un mur d'bommes si épais^ que ie boulet y mourait dans la cliair sans le rompre. Des corps vivants remplaçaient sans cesse les corps morts; les cimes des dattiers ^e remplirent de tirailleurs dont ie feu plongeait dans les rangs ennemis ; à chaque instant des Bédouins nus, sans autres armes que le sabre et le poignard, se ruaient sur les Nizams, qui ployaient sous ce clioc irrésistible; le feu s'éteignait, parce que les canons des fusils se remplissaient du sang qui découlait le long de la douille des baïonnettes, toutes tordues à force de percer des poitrines; les mourants se jetaient au cou des Égyptiens et les poignardaient; d'autres saisissaient les canons par la gueule, ou cramponnaient aux affûts leurs mains fermées par la mort. On eût dit que ces hommes n'avaient d'autre but que d'enterrer les pièces sous un amas de cadavres. Mébémet-Âli lui-même était frappé de stupeur; ce n'était plus à des êtres humains qu'il avait affaire, mais à une horde de bêles fauves furieuses; ce mépris de la mort, cet héroïsme allaient , jusqu'à l'insanité la plus effrayante. Il dut reculer devant cette tempête.
Le lendemain, dès l'aube, l'attaque recommença. La résistance des Bédouins fut aussi opiniâtre, et,
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pour la deuxième fois, Mébémet-Ali fut contraint de Italtre en retraite.
Le troisième jour, le pacba fit attaquer le principal village de l'ouadi. Les Béni-Bougoum le défendirent assez longtemps pour y attirer l'effort principal des Égyptiens.
Tout à coup, des clameurs retentirent du côté opposé : c'étaient des masses de cavalerie compactes, serrées, qui s'abattaient sur les derrières de l'armée du vice-roi, en même temps que les Bédouins évacuaient le village, en laissant l'incendie allumé dans cbaque maison. Les cartouches sautaient dans les gibernes des Ntzams; des compagnies entières so trouvèrent enfermées dans les flammes et y périrent. Il fallut fuir une troisième fois sous l'avalancbe de cavaliers conduits par Gbalia, qui était partout, belle, échevelée, rugissante comme l'esprit des batailles.
Méhémet-Ali écumait de rage.
— Dix mille bourses à qui me débarrassera du chef des Bédouins ! s*écria-t-ll en passant au milieu de ses beaux régiments décimés par trois jours de lutte.
Alors, un prisonnier qu'emmenaient les Nizams ne put s'empécber de dire :
— Combien payeras-tu donc la tête des hommes si tu estimes à un si haut prix celle d'une femme?
— Que dit ce chien ? demanda le pacha.
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— Je dis, continua l'Arabe, qa'en ce moment les Béni-Bougoum n'ont (l'autre chef que Ghalia, la femme d'un de leurs cbeiks tué le premier jour de bataille t
I^ \ice-roi, confondu, hésita un moment. Il y avait en cet homme extraordinaire deux natures qui se disputaient tous les actes de sa vie, comme le bon et le mauvais ange. Cette fois, les bons instincts l'emportèrent sur son orgueil en révolte.
Le prisonnier, mis en liberté, fut chargé de porter aux Béni-Bougoum les propositions du pacha.
Méhémet-All, entraîné par son admiration pour tout ce qui était grand, n'avait plus que du respect pour le chef qu'il avait vu passer dans la mêlée comme un météore, et dont il avait été au moment de mettre la tête à prix. Aussi lui offrit-il la paix. Non-seulement ses régiments respecteraient les plantations et les troupeaux des Béni-Bougoum, mais encore il payerait le prix du sang, pour qu'entre lui et les Bédouins il n'y eût plus de prétexte d'inimitié. Quant à la féhime qui s'était faite homme pour sauver l'indépendance des siens, il lui réservait les honneurs que l'on ne rend d'ordinaire qu'aux chefs que leur bravoure et leurs services militaires ont élevés au-dessus de tous.
Ces propositions furent acceptées, et, deux jours après, Gbalia, suivie 4ies notables des sept frac-
i6S SOUVENIRS D'UN VOYAGE
tiens, ainsi que d'une nombreuse escorte, se rendit sous la tente de Méliémet-Ali.
En dépouillant la cotte de mailles, la jeune femme avait repris les liabits et la timidité de son sexe. Elle avait ia flgure découverte comme toutes les Bédouines : aussi put-on la voir rougir, lorsqu'aux approches du camp égyptien, les soldats, entraînés par leur enthousiasme instinctif, se précipitèrent sur son passage poar acclamer et applaudir l'béroïne, et, quand le vice-roi attacha lui-même sur le mésayèh de soie de son ennemie les insignes du grade de colonel, consistant en une étoile et un croissant de diamants, Ghalla, la veille impassible sous la mitraille, put à peine balbutier un remercîment.
Depuis lors, les Béni-Bougoum ne prononcent qu'avec orgueil le nom de Ghalia-Bek, qui vainquit Méhémet-AIi par trois fois.
Un mois s'était écoulé depuis mon arrivée à Djeddah. J'avais retrouvé M. Arnaud, dont la santé s'était un peu améliorée, mais qui était toujours trop gravement malade pour qu'il fût possible de songer à une seconde excursion dans TYémen. Nous nous disposions donc à regagner l'Egypte, lorsqu'un accident imprévu vint nous donner un autre compagnon de voyage. Ce fut M. Fresnel, notre savant orientaliste, consul de France, en Arabie, en qui j'avais trouvé cet accueil
dont les voyageurs qui ont visité ia mer Rouge pourraient dire ia cordialité et les formes pleines d'une urbanité de si l)on goût.
Un soir, dans sa promenade habituelle hors des remparts de ia ville, il arriva à M. Fresnel de passer à côté d'un camp de cavalerie turque irrégulière et d'être accosté par un soldat ivre qui, après avoir vomi contre lui les injures les plus grossières, lui lâcha un coup de pistolet presque à bout portant. Heureusement, la main du misérable trembla, et M. Fresnel en fut quitte pour entendre la balle siffler à ses oreilles.
Tout cela s'était passéà dix pas d'un sandjâk, ou chef d'escadron, qui se refusa à faire arrêter ce frénétique. Haçib-Pacba, gouverneur de la province, se refusa également à punir l'officier et l'assassin, et M. Fresnel dut se résoudre à partir avec nous. Ses préparatifs et les nôtres furent bientôt terminés; une barque fut affrétée pour Kosséir,et le départ était ÛXé au vendredi suivant, jour que les musulmans estiment heureux, lorsque mourut un autre des matelots de la Grenouille, Cette circonstance fit encore ajourner le moment où nous devions quitter une côte aussi inhospitalière.
Il est au sud de Djeddah une petite coupole en^ tourée d'une clôture en ruine que l'on appelle Abou-el'Aïoun (le père des fontaines) : c'est le cimetière des chrétiens.
Nous nous joignîmes au cortège qui aecompagnait le malheureux matelotàsa dernière demeure. C'était, d'ailleurs, un pèlerinage pieux à la tombe de tant de pauvres voyageurs comme nous que la mort était venue surprendre en route, si loin de la terre natale, et qui dormaient sous le sable bumide de cette grève désolée sur laquelle la vague dit sans cesse un chant de deuil.
Nous entrâmes avec un Indicible serrement de cœur sous l'étroite voûte qui sert de chapelle mortuaire. La porte de ce champ de repos éternel avait^té brisée4)ar des mains sacrilèges; des ossements humains, que les chiens avalent rongés à moitié, étalent épars sur le sol. Poursuivis de la haine des musulmans pendant leur vie. Ici les chrétiens ne sont pas même sûrs de trouver dans la tombe un asile inviolable. Pendant l'occupation égyptienne, les oflQciers européens au service du vice-roi s'aperçurent que les tombes de leurs camarades étaient viplées par suite delà plus absurde des superstitions. Pour se guérir de la stérilité, les femmes arabes se rendaient de nuit dans le cimetière d'Abou-el-Aïoun, en foulaient les tombeaux, se couvraient de cette terre mêlée de détritus humains, et se purifiaient ensuite par une ablution religieuse. En se retirant, elles emportaient des os qui, réduits en poudre et pris à l'intérieur, devaient les rendre fécondes. 11 en venait de toutes
les tribus voisines, et même de la Mecque. Quelques-unes furent arrêtées par des patrouilles et mises sous ie bâton ; mais cela ne découragea point ces malDeureuses.
On essaya alors de clore le cimetière; mais la porte de l'enceinte Tut brisée, et les profanalions recommencèrent.
Enfin, le jour du départ arriva, et la saïa qui devait nous emporter vers l'Egypte mit à la voile.
Depuis la reine de Saba, depuis Salomon, dont les flottes, parties du fond du golfe Elanitique s'en allaient chercher l'or d'Ophlr, sur la côte orientale d'Afrique, il est probable que la navigation des Arabes n'a pas plus progressé que leur architecture navale. Se hasarder en pleine mer est toujours une affaire capitale pour leurs marins, qui ne s'y décident qu'après avoir invoqué le Prophète et toute une légion de santons. Encore, chaque vague, chaque bouffée de brise un peu fraîche jettent-elles la consternation dans tout l'équipage.
Aussi devions-nous nous résigner à longer longtemps la côte de la péninsule; à marcher le jour
seulement, sans jamais*per(lre de vue les montagnes ; à chercher chaque soir un refuge au fond de quelque crique bien tranquille ou derrière un îlot, derrière un récif qui brisât la lame.
Mais, s'il a peur de la haute mer, en revanche le marin arabe n'a point son pareil pour courir au milieu des bancs de madrépores qui bordent les deux rives de la mer Rouge. Il n'a pas besoin de carte pour glisser au milieu de ce dédale d'écueîls, où un canot européen n'avancerait que la sonde à la main; il en connaît les moindres détours, les passes les plus étroites. Pécheur ou fils de pêcheur, son enfance s'est passée à aller de l'un à l'autre; Ils lui sont familiers, presque amis; et vous diriez que ce n'est point lui qui prend la peine de les éviter, mais bien eux qui se rangent sur son passage! D'ailleurs, sa barque^ à laquelle il y aurait tant à reprendre quant à la construction et au gréement, et qui presque toujours fait eau par toutes les coutures, semble construite exprès pour ce terrible jeu de bague dont votre pilote vous régale tout le long du jour. Elle obéit à la barre avec la souplesse, avec la docile précision du cheval le mieux dressé; son énorme voile lui donne le vol rapide des mouettes; le plus fin voilier de nos navires ne pourrait serrer le vent d'aussi près, et la plus mauvaise de ces grossières embarcations peut courir presque dans le lit de la brise, qui
pourtant souffle du point sur lequel elle a le cap.
Nous nous trouvions précisément dans ce dernier cas, c'est-à-dire que le vent, soufflant du nord-est, nous était tout à fait contraire. Aussi pour parcourir une distance que Ton franchit ordinairement en deux jours, nous en failut-il huit , après lesquels nous vînmes mouiller à Racko.
C'est le nom que l'on donne à une rade assez profonde qui, vue de la mer, semble aller se perdre au milieu d'un bois de dattiers dont les cimes élégantes se découpent sur le fond d'ocre des montagnes arides qui ferment l'horizon du côté de Test. Une kariéh ou village arabe, cachée dans ces dattiers comme un nid d'oiseau, et qui laisse échapper par chacun de ses toits une légère fumée d'azur ; au bord de la rade, un fortin turc, autour duquel errent les chevaux des cavaliers irréguliers qui le gardent, tel est le paysage que l'on a devant soi, du point sur lequel nous venions de relâcher.
Les montagnes de l'est sont coupées par une gorge, bu plutôt par une crevasse au fond de laquelle les rayons du soleil ne pénètrent que vers l'heure de midi, et qu'une ligne noire, courant au hasard à travers des sommets chauves tout étincelants de lumière, désigne seule à l'œil.
Il y a trois ans, les ruisseaux qui sourdent du pied des roches granitiques, l'ombre qu'elles pro-
jettent sur cette longue fissure, en faisaient le lieu où la tribu à laquelle est échue celte partie de la côte aimait à dresser ses tentes brunes. Aujourd'hui, au contraire, elle l'évite avec soin, et le Bédouin dont les chameaux se sont égarés dans la vallée maudite n'y pénètre qu'en tremblant.
Vers la fin de 1H47, la tribu voisine était commandée par un chef que, comme descendant d'un renégat grec, les Bédouins connaissaient surtout sous le nom de cheik Boumi. Or, ce cheik s'opposait de tout son pouvoir à ce que le fortin qui aujourd'hui commande la rade fût élevé. 11 y voyait une menace permanente contre l'indépendance des siens, et cela durait depuis un an, en dépit de tout ce qu'avait pu faire Osman- Pacha, gouverneur du Beléd-el-Abrameïn. Les forces turques de toute la province n'eussent point suffi à vaincre la résistance du cheik, qui commandait à une horde aussi aguerrie que nombreuse.
Un soir, vers l'heure de Tasser, une douzaine de cavaliers, armés comme des hommes qui parcourent des déserts peu sûrs, parurent à l'entrée de la gorge, et s'avancèrent au petit pas vers les camps, composés de quelques tentes seulement, à cause de l'exiguïté de l'espace, qui se succédaient sur toute la longueur de l'étroite vallée.
En passant devant chacune de ces agrégations de familles, les cavaliers se hâtaient de dire qu'ils
étaient porteurs d'une lettre d'Osman-PacIia, ainsi que d'un bénisch d'investiture pour le cheik; et les Bédouins de répondre :
— Qu'Allahl bénisse le gouverneur et le sultan son maître ! Vous trouverez le clieik à l'autre bout de i'ouadi.
Ces cavaliers étalent des bommes pris dans les corps francs au service de ia Porte ; ils escortaient un de leurs officiers, depuis lors tristement célèbre sous le nom de Kourdi-Osman.
Les cavaliers turcs trouvèrent, en effet, à l'entrée de la plaine un dernier camp, près duquel ils mirent pied à terre, et, tandis que les soldats du pacba étaient répartis entre les tentes voisines, le cheik Roumi conduisait l'officier sous la sienne.
La lettre du gouverneur fut lue, le béniscb en drap rouge fut jeté sur les épaules du chef bédouin, et le porteur de ces deux gages de réconciliation fut reçu avec toute la loyale confiance de rbospitalilé arabe. Une esclave lui lava les pieds ; le cbeik et son hôte firent la prière du coucher du soleil sur la même natte ; puis l'on apporta le pain et le sel, ces deux symboles de l'alliance qui s'établit entre le Bédouin et l'étranger qui est venu s'asseoir à son foyer, et l'on servit le mouton tué en l'honneur de l'officier turc.
Le repas fini, toutes les figures respiraient la joie. Seul un esclave noir, qui avait vu naître le