‹ Souvenirs d'un voyage en AbyssinieChapitre 9 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

quait dans sa butte , et quelquefois on eût pu y voir un quartier de gazelle, indice certain qu'elle avait reçu la visite du chasseur.

A ce soupçon vint s'en joindre un autre.

On avait remarqué que, bien souvent dans la nuit, un feu brillait au sommet de quelque montagne, et qu'à sa première clarté, Aïcba, après s'être assurée que nul autre qu'elle ne veillait dans le village, allumait sa lampe, sortait de sa hutte en la tenant à la main, tournait et retournait un instant, et rentrait ensuite comme pour dormir. Le feu de la montagne ne tardait pas à pâlir et à s'éteindre à son tour.

Une nuit qu'on vit la lampe d'Aïcha vaguer dans les ténèbres , le cheik s'en alla aposter des hommes sûrs du côté du village par lequel le chasseur devait venir : couchés sur le sol, et espacés à peu de distance les uns des autres ; ces hommes v§;llèrent jusqu'au jour, mais ne virent que des hyènes.

Trompé dans son espoir, le cheik, qui ne pouvait se résoudre à croire ses soupçons mal fondés, envoya vers Aïcha,sous le premier prétexte venu, un homme habile chargé d'inspecter le sol de la hutte. 11 ne fut pas difficile à cet homme de remarquer sur la poussière l'empreinte de deux pieds qui avaient franchi le seuil de la cabane; et, comme il n'y avait point de pieds qui fussent sortis, tout

EN ABYSSINIE. 4t

autre eût pu croire s'être abusé. Mais le Bédouin était un expert rusé, qui devina tout, en voyant d'autres empreintes semblables aux premières, tournées du même côté, mais pourtant séparées par un moindre intervalle. Le mystérieux visiteur était sorti de la hutte et du village à reculons.

Tous les hommes dont le cheik put disposer furent réunis , et, de piste en piste, l'on arriva jusqu'à l'entrée de la ravine d'Aïn-Abba. Là, les traces s'arrêtaient, le sol consistant en quartiers de roches polies par les eaux. Mais d'autres indices, tels que des brins de fil arrachés au taub du chasseur par les épines des ébéniers , ou des Teuilies froissées par son passage, vinrent dénoncer la route qu'avait dû suivre celui que l'on cherchait.

Tout cloute cessa, d'ailleurs, devant l'empreinte du même pied conservée par un peu de terre tombée tout récemment des racines d'un arbre sur la rampe conduisant à la caverne. On y trouva le mari d'Aïcha dormant du plus profond sommeil, et l'on put s'en rendre maître, non sans que le chasseur , en se débattant, envoyât l'un des Bédouins rouler jusqu'au bord de l'abîme, où la chute, venant à envelopper la tête du malheureux, s'en empara pour le lancer au fond du gouffre, et en vomir le cadavre après l'avoir broyé contre le roc.

Le jour suivant, le prisonnier fut conduit à Arkeeko. On n'y arriva qu'à la tombée de la nuit,

de sorte que la sentenee qui le condamnait à être penda ne put être exécutée sur l'taeure. La foule, accourue pour assister au bideux spectacle d'un homme que d'autres bommes tuent sans coière, se retira en grondant, comme un dogue auquel on n'a point jeté l'os promis.

Aïcba avait suivi jusque-là. Accroupie à la porte de la prison, à côté des bommes qui en gardaient le seuil, elle sanglota toute la nuit, s'arracbant les cheveux, se déchirant la figure avec ses ongles, se traînant aux genoux des gardiens, qui la repoussaient du pied, demandant grâce pour lui, pitié pour elle et son enfant, et n'obtenant pour réponse que quelque horrible allusion à la scène qui allait faire d'elle une veuve. Quelquefois elle retombait, comme écrasée sous le poids de son malheur, dans un état de prostration voisin de rinsensibilité, de la folie.

Mais le ciel avait pris en pitié cette douleur à laquelle les hommes demeuraient sourds.

Le jour venu, quand on ouvrit la prison, elle se trouva vide. Des anneaux de fer épars sur le sol et maculés de sang; une main d'homme livide à côté de deux pierres toutes rouges, et à la surface desquelles adhérait comme une boue de chairs et d'os moulus, la main ayant dû être séparée du bras en écrasant le poignet à coups de pierre; des sillons de sang sur un mur haut de douze à quinze pieds,

EN ABYSSINIE. iZ

et une oavertare au toit de chaume qui recouvrait la prison, disaient assez comment le prisonnier s'était fait libre.

On le cbercha inutilement. La même nuit, quatre ou cinq barques avaient fait voile pour la côte arabe, et Ton sut que l'une d'elles avait pris pour passager un homme dont le bras droit était emmailloté d'une toile tachée de sang.

Alors, la colère du Naîb tomba sur la malheureuse femme du chasseur. On la fouetta de la manière la plus cruelle, sous prétexte qu'elle avait favorisé l'évasion de son mari,- en occupant l'attention des hommes préposées à sa garde. Puis elle fut chassée du village, au milieu des huées et des imprécations de la foule.

De retour à Eylat, elle ne devait y trouver ni pitié ni secours, toutes les familles de l'endroit se rattachant par les* liens du sang à Celle du naïb , c'est-à-dire à celle de l'homme tué par le<basseur d'éléphants.

Quant à la main abandonnée par ce dernier sur le sol de la prison, le chef d'Ârkeeko la fit clouer à la porte de sa propre demeure.

Au milieu du village d'EyIat s'élevait un bouquet de tamarix abritant une misérable hutte, isolée comme un lépreux, formée de trois cloisons délabrées, et d'une quatrième face qu'une natte masquait à demi.

Ce misérable bouge était habité par Aïcha.

C'était une femme toute jeune encore. Son vêtement se composait d'un taub à carreaux blancs et bleus, comme les esclaves en portent seules. Cette toile l'enveloppait tout entière d'une draperie molle et souple, dont les plis accusaient les formes de la manière la plus gracieuse. Toute sa parure consistait en deux pauvres bracelets de verre rouge, passés à ses poignets, et en un collier de verroteries qui retombait sur son ample poitrine. Une abondante chevelure, tressée en une multitude de petites nattes, ruisselait sur son cou, et encadrait sa figure d'un brun pâle, à laquelle de grands yeux, un peu obliques comfiae ceux des Isis égyptiennes, et des lèvres charnues donnaient je ne sais quelle expression ardente.

Il y avait comme un voile d'inconsolable tristesse répandu sur son front, où pourtant ni le chagrin ni la misère profonde à laquelle elle semblait en proie n'avaient creusé la moindre ride.

Pour la malheureuse femme, il n'était plus d'autre bonheur sur cette terre que le sourire de son enfant, qu'à ses heures inoccupées on la voyait bercer sur ses genoux, en lui chantant, pour l'endormir, une longue et douce chanson.

Ce bonheur devait encore lui être ravi.

Un jour , Aïcha accourut à la porte de notre

tente, la figure toute bouleversée. Partageant le préjugé d'après lequel tout Européen est considéré ici comme un magicien auquel les arcanes de la médecine sont chose familière, la jeune femme venait implorer notre secours. Un scorpion avait piqué son enfant.

Par malheur, il était trop tard, et, quand M. Arnaud, auquel revenait plus spécialement le rôle de hakim ou docteur, arriva près du petit malade, le venin avait fait de terribles progrès : les extrémités étaient froides, tout le corps avait pris une couleur bleuâtre, et les chairs étaient tuméfiées. Quelques gouttes d'ammoniaque, qui, administrées à temps, l'eussent sauvé à coup sûr, ne firent qu'allonger d'une heure au plus son agonie. Puis les joues de l'enfant se glacèrent sous les lèvres de la mère; des joues, le froid passa au cœur, et tout fut dit.

Une heure plus tard, Aïcha traversait le village, portant sous son bras un paquet roulé dans la moitié de la toile qui lui «ervait de vêtement : c'était le corps de son enfant qu'elle allait confier à la terre. Elle lui creusa une fosse avec ses ongles, y déposa le cadavre après l'avoir lavé de ses larmes, et recouvrit le tout de pierres. Tout entière à son affliction, la pauvre mère ne remarqua même pas le sourire cruel des femmes du village devant lesquelles elle passait : que lui faisait, d'ail-

leurs, la joie haineuse que son malheur éveillait chez les autres !

La veille du jour de Pâques — on se souvient que nous étions alors en carême — un inconnu parut dans le village. C'était un de ces santons errants si communs de l'autre côté de la mer Rouge, mais qui ne sont pas rares non plus dans le Samhar. De haute taille, l'étranger était vêtu de ce sayon en poil de chameau, sans capuchon et sans manches, que l'on appelle ahbayèh. Ce manteau était blanc, à grandes raies brunes. Un chapelet, dont chaque grain était de la grosseur d'une noix, pendait au cou du santon et retombait jusqu'à sa ceinture. Sa main gauche tenait un énorme bâton, tout orné de lambeaux de soie de toutes les couleurs. Enfin une saumada^ sorte de mouchoir à rond rouge rayé de Jaune et de vert, enveloppait sa tête,' presque aussi hermétiquement qu'un voile de femme, et ne laissait en évidence que soh large front, dont l'arcade sourcillière se projetait fortement en saillie, des yeux dans le fond desquels passaient d'étranges lueurs, et l'origine d'uii nez effilé et recourbé comme celui d'un oiseau de proie. Des piis de la saumada s'échappait l'extrémité d'une longue barbe d'ébène, ainsi que des mèches de cheveux en désordre, auxquels la chaux vive avait donné une teinte d'un roux ardent. Mais, dans le peu que l'on voyait de sa figure, il y avait je ne

EN ABYSS1NÏE. 47

Sais quel bizarre mélange d'audace et de réflexion, d'indomptable énergie et de douceur.

Le santon s'arrêta au milieu des liuttes du village, où cbacun vint lui baiser la main et faire cercle autour de lui.

Alors, l'inconnu s'accroupit à terre et tira de dessous son sayon un s^c de peau contenant des cailloux diversement colorés, des débris de faïence, des grains de verroterie : il était évident que l'fnconnu avait le don de lire les mystères du passé, du présent, de l'avenir, par le moyen divinatoire connu dans tout l'Orient sous le nom de dharb-errflwZ^^, le jet de sable.

Après avoir promené, à plusieurs reprises, le revers de sa main sur la poussière, pour y faire une petite place unie qui allait lui servir de table, le saher (devin) agita le sac et en répandit-le contenu sur la terre. A chaque jeune ûlle, l'oracle promit un beau garçon pour mari; à chacun des jeunes hommes, une houri pour femme, une lignée de braves, et un troupeau de chamelles plus nombreuses que les étoiles du firmament. Nais quelqae§ matrones durent s'éclipser dans la foule en eotendant le magicien révéler certaines infractions à la foi conjugale, entourées pourtant d'ombre et de mystère.

Le tour des hommes vint ensuite.

Le premier qui se présenta fut l'un des notables

de la bourgade, celui-là même qui, aux traces de son pied, avait découvert la retraite du chasseur d'éléphants dans la caverne d'Aïu-Abba.

A sa vue, le devin parut éprouver une violente commotion ; sa prunelle étincela d'un feu sombre, et, en agitant le sac de cuir avant de le vider, ses doigts furent pris d'un tremblement qui n'échappa à personne.

— Tu as voulu consulter le sort! fit l'inconnu en Axant sur le Bédouin un regard dur et inflexible, tant pis pour toi î... A la porte de la domeure du naïb , il est une main clouée au linteau et qui n'est plus aujourd'hui qu'une main décharnée comme celle des squelettes. Cette main, je la vois se détacher sans que le moindre de ses os blanchis tombe à terre ; je la vois passer dans l'air, invisible pour tout autre, et ses doigts étreignent le manche d'un poignard ! Je te vois couché sur le sable avec du sang à la poitrine; je vois les matrones danser autour d'un mort, et c'est ta mère qui dit le chant funèbre t Prends garde, ton jour est proche !

Le Bédouin s'enfuit, frissonnant de terreur, et la foule s'écoula peu à peu.

L'étranger était à peu près seul, quand Aïcba, venant à passer, s'arrêta, et, après un moment d'hésitation, se plaça devant lui.

— Enfin î murmura le santon en la dévorant des yeux.

EN ABYSSINIE. i9

Puis, sans même abaisser son regard sur les cailloux éparpillés sur le sable, comme s'il en eût su par cœur l'arrangement fortuit, il ajouta :

— Ce n'est point sur toi que tu as à m'interroger ?

— Ce n'est pas sur moi, répondit timidement la jeune femme.

— Je le savais, fit le saher, comme je sais un nom qui vient souvent bruire à tes oreilles, et réveiller au fond de ton cœur des regrets bien amers.

— Bien amers ! répéta Aïcha comme un écho.

Alors, le doigt du devin errant se mit à suivre

les figures bizarres dessinées par les cailloux tombés du sac.

— Vois-tu ce grain de verre bleu ? continua -til, c'est toi ; ce grain rouge, c'est lui : séparés depuis longtemps, le grain rouge et le grain bleu vont se réunir. Voici qu'une voile blanchit au loin sur la mer et qu'une barque touche la terre. Je vois aussi un aigle prendre son vol vers la montagne.

— Que dis-tu là? exclama la jeune femme, que cette mystérieuse promesse venait d'atteindre comme un coup de foudre.

— Tu as bien souffert ; tu as bien pleuré, pauvre femme! reprit le saher, dont la voix tremblait, et personne n'a eu pitié de ton abandon ; personne,

pas même le ciel, qui te prenait too unique joie en te prenant ton enfant...

— Mon Dieu ! murmura Âîcha, qu'a donc mon cœur qu'il tressaille ainsi ?...

— Mais le dernier de tes mauvais jours est passé, reprit le magicien. L'aigle a retrouvé sa compagne; tous deux s'en iront bâtir leur aire au fond des forêts désertes, en un recoin ignoré qu'habitent seules les bêtes fauves, et duquel n'a jamais approché quiconque tremble au seul rugissement du lion. Là, les jasmins fleurissent en tout temps; là, les oiseaux chantent si bien ; là, l'azur du ciel brille à travers le sombre feuillage des grands arbres, ainsi que luit l'espérance qui promet le bonheur t

— Si c'était lui, mon Dieu t fit Âîcha d'une voix plus distincte, en fixant un long regard sur le sanlon, qui continua, impassible :

—Ce n'est point encore lui, pauvre/emmel Mais quand, au milieu de la nuit, tu entendras de ce côté le cri de l'aigle, quitte ta hutte, et va à cette voix : ce sera lui alors !

Cela dit, l'inconnu dispersa du pied les cailloux et les grains de verre épars sur le sable, et s'éloigna rapidement vers les montagnes de l'ouest. Sa haute taille commençait à s'effacer dans les rameaux des seyâls, que le regard humide d'Aïcha le suivait toujours : on eût dit que de sa poitrine son

EN ABYSSINIE. 2i

cœur était monté à sa pranelle. Quand elle l'eut perdu de vue, elle s'en retourna en pleurant; mais cette fols, derrière ses larmes, on sentait rayonner le bonheur.

Par une coïncidence assez singulière, le jour de Pâques tombe chez les Abyssins, comme dans l'Église romaine, le premier dimanche du troisième quartier de la lune qui a commencé en mars.

Or, le jour de Pâques de l'an de grâce 1848 (23 avril), nous n'avions pas encore quitté Eylat, et, afin de ne point déroger à la coutume locale, nous dûmes acheter un bœuf pour nos douze on quinze domestiques chrétiens, qui venaient de faire un long et rigoureux carême.

Dès le point du jour, le bœuf fut amené près de notre petit camp. On eut le soin de lui tourner la tête du côté de Jérusalem, la ville Mainte, et, en lui coupant la gorge, le serviteur chargé des fonctions de boucher ne manqua pas d'invoquer les noms du Père, du Fils et du Saint-Esprit. La viande de tout animal qui n'aurait point été égorgé avec ces précautions serait impure, et un Abyssin refuserait d'en manger, de même qu'il n'accepte

rien de ce qu'aurait tué un juif, un musulman on un païen. Sous ce rapport, les chétiens d'Europe, ne s'astreignant point à ces pieux préliminaires, sont rangés dans la catégorie des mécréants. J'ajoute, afin de n'avoir point à y revenir, que beaucoup d'Abyssins refusent de toucher au porc, qae tous ont l'oie, le canard, le lièvre en horreur, et qu'une des plus grossières injures que l'on paisse adresser à un costani, est de lui dire qu'il a communié avec le sang du dernier de ces animaux.

La gorge du bœur était à peine entaillée, que déjà nos gens en écorchaient les cuisses et, par cette ouverture , taillaient dans l'épaisseur des muscles de longues tranches dont les fibres pleines de vie frémissaient longtemps encore.

Ces viandes toutes chaudes, découpées en lanières et roulées^ dans un mélange de sel et de piment réduit en poudre, furent distribuées aux assistants. Chacun d'eux en engageait un bout dans sa bouche, et coupait ensuite de bas en haut, en rasant les lèvres, qui avec un coutelas, qui avec un sabre. •

On cite, à ce propos, un voyageur européen qui, voulant figurer dignement dans un de ces repas, avait adopté ce dernier mode de tailler des morceaux et réussit à crever un œil à l'un de ses voisins de gauche, que le bout de son sabre atteignit. Quant à nous, nous nous bornâmes au rôle de

spectateurs, et pûmes remarquer que le bœuf râlait encore, que ses deux cuisses étaient décharnées et mangées en partie.

Cette sauvage coutume est générale en Abyssinie, ainsi que cliez les Gallas, et semble commune à la plus grande partie des races à peau rouge de rAfrique orientale. Il n'est pas de fête dans toutes ces contrées sans ce régal de chair crue, que l'on appelle brondo, et qui n'est, du reste, qu'un hors-d'œuvre. Plus la chair est chaude, plus elle est réputée délicate ; dans tous les cas, le sang doit couler des deux côtés de la bouche par les commissures des lèvres. Les Abyssins attribuent à cet usage leur prédisposition au ténia, si commune chez les chrétiens et très-rare chez les"^ musulmans qui vivent à côté d'eux, mais auxquels le Koran Interdit toute viande saignante et qui n'aurait point subi une préparation par le feu ou tout au moins par le sel. Aussi, les premiers sontils obligés de recourir périodiquement aux puissants vermifuges que fournit la flore des montagnes, et surtout au kosso ou fleurs du brayera anthelmintica.

Quand chacun eut avalé deux ou trois kilogrammes de brondo, le reste du bœuf fut dépouillé, dépecé et grillé ou bouilli ; et, au bout d'une heure, il n'en resta presque plus rien.

Il est vrai que nous avions eu la visite de deux

azmari (musiciens ambulants) qui vinrent s'arrêter devant notre tente, et, armés d'un violon à une seule corde, improvisèrent une chanson dont voici à peu près le thème : « Après Dieu, il n'est rien de plus généreux que les hommes blancs venus de par delà mer ; donnez-nous une épaule de ce bœuf ! »

On leur octroya l'épaule demandée; les violons furent relégués dans un coin, et la dissection commença à l'instant même.

L'un des deux virtuoses devait être un maestro méritant toutes sortes d'égards de la part de son compagnon : toujours est-il que celui-ci, après avoir découpé nombre de bouchées de brondo, les lui jeta dans la bouche, l'une après l'autre. Pendant ce temps, le premier, accroupi à terre, se caressait les genoux des deux mains, sans antre fatigue que celle de la déglutition, ce qui devait • être toutefois une assez rude besogne, à cause de j la rapidité avec laquelle les morceaux tombaient dans ce sac béant.

En Abyssinie, tout homme qui se respecte ne porte jamais ses propres doigts à la bouche et a toujours à côté de lui un ou deux serviteurs qoe ce soin regarde.

Le brondo avalé, les grillades cuites à point, l'élève gorgea une seconde fois le maître, qui, alourdi par une aussi copieuse ingurgitation de

EN ABTSSINIE. 25

Victuailles, s'étendit au soleil dans un état de torpeur complète, et s'endormit en digérant.

Bien que converties à l'islamisme depuis plus de dix siècles, les tribus du littoral ont conservé le plus grand respect pour le jour de Pâques, et se souviennent encore que c'était la grande fête de leurs ancêtres chrétiens. Donc, pendant que l'on faisait ripaille dans notre camp, dans le village il y avait grande chère, chez le plus pauvre comme chez le plus riche, chaque famille ayant tué un ou plusieurs moutons, absolument comme s'il eût été question de célébrer le grand baîram.

D'ailleurs, deux ou trois mariages avaient été ajournés jusqu'à ce jour solennel, et l'on devait manger dix à douze chameaux. Chacun avait mis son plus beau taub, s'était fait peigner de frais, et asperger la tête de gouttelettes de suif. Ce festin homérique attirait une foule d'étrangers qui, rien que pour avoir la permission de se rassasier de viande maigre et coriace, ne manquaient point d'invoquer le titre le plus insignifiant, une parenté au quinzième degré, un léger service rendu au grandpère par l'ancêtre, ou une nuit d'hospitalité accordée an bisaïeul.

Dès le matin, les nouveaux mariés , suivis de parents et d'amis, se mirent en route pour aller chercher leurs futures appartenant à des camps nomades assez éloignés d'Ëylat.

Page 1