‹ Souvenirs d'un voyage en AbyssinieChapitre 10 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

En attendant leur retour, les femmes du village firent comme une répétition de l'assourdissant vacarme avec lequel elles comptaient accueillir les nouvelles épouses.

Sur le soir, de trois ou quatre points de l'horizon, parurent des cavaliers montés sur des dromadaires, envoyés en avant pour prévenir de l'arrivée des cortèges. Tout le monde se précipita hors des huttes. Les hommes, armés de leur bouclier et de la zagaie , exécutèrent la danse qui est le prélude de la bataille; les femmes poussèrent le bizarre cri d'allégresse qu'elles semblent avoir emprunté aux femmes arabes, et auquel on ne peut comparer que le gloussement du coq d'Inde, et les vieillards jetèrent en l'air des poignées de sel, ce qui ne peut manquer de détruire tout maléfice sur le passage de l'épousée.

Celle-ci était montée sur un chameau richement harnaché et enveloppée d'un voile impénétrable. Des jeunes gens allaient devant elle, dansant aussi une pyrrhique autour de l'un d'eux grotesquement accoutré d'une natte, et d'une énorme perruque en fils d'agave; costume obligé du bouffon du clan qui, dans chacune des agrégations de famille composant la tribu, est un personnage aussi indispensable que le cheik, le kadi, le féki ou maître d'école, et le ménestrel.

Enfin, une longue file de chameaux sur le dos des-

quels des femmes battaient d'immenses timbales à l'aide d'un fémur de bœuf, fermait le cortège.

Arrivés devant les huttes, les chameaux s'agenouillèrent, et l'on conduisit les nouvelles épouses vers leur future demeure ; des hommes armés de sabres furent chargés d'en garder la porte. La foule se rangea sous de vastes hangars élevés exprès, autour de sébiles remplies de viande ; ceux qui ne purent trouver place recommencèrent à danser jusqu'à ce qu'arrivât leur tour; puis vint une troisième journée qui fut suivie d'autres encore, et cela dura ainsi jusqu'au magèhb.

A cette heure, le soleil allait disparaître derrière le mont Baroûk, l'une des plus hautes cimes de cette partie de la chaîne. L'ombre des montagnes s'allongeait rapidement vers le village, que dorait encore un dernier rayon du couchant. Le vent du sud chassait de petites nuées pourpres sur un ciel rouge comme une fournaise.

Quand s'effaça tout cet éclat, les gloussements des femmes , les cris des enfants et le bruit des timbales redoublèrent, comme si ce crescendo formidable eût été un salut à la nuit, attendue avec tant d'impatience par les jeunes époux.

Un peu plus tard, des torches s'allumèrent; les femmes se réunirent alentour, et deux jeunes filles, alternant avec le chœur, entonnèrent l'épithalame populaire.

— Gomme mon cœar bat, mère !

— C^est d^amour, jeune fille !

LE CHOEUR

Le vent souffle tout humide des montagnes, et les fleurs s^ouvrent à son haleine.

— Mère, mon fiancé m^aimera-t-il comme toi?

— L'amour de la mère, c'est la source qui ne tarit jamais.

LE CHOEUR

Le vent apporte des nuées de beaux papillons aux fleurs amoureuses.

— Et Tamour qu'il me donnera, mère 7

— C'est le torrent qu'ont grossi les plaies d'orage.

LE CHOEUR

Hàtez-vous d'aimer, petites fleurs et jolis papillons J

— Mère, son amour passera-l-il aussi vite que le torrent?

— Aussi rapide que les eaux d'orage, pauvre fille!

LE CHOEUR

Voici que se lève le vent maudit qui vient des plaines brûlantes i

— L'abandon ! on doit en mourir, mère ?

— Ce serait encore oublier, et l'on vit pour traîner le regret jusqu'à la tombe !

EN ÂBYSSINIE. 29

LE CHOEUR

flâtez-vons d'aimer, fleurettes et papillons ; car le vent qui se lève, c'est la mort 1

Notre retour à Massouah était décidé, et nous venions de terminer nos préparatifs de départ, afin de nous mettre en route dans la nuit pour éviter la chaleur, qui, à ce moment de l'année, commençait à être insupportable, quand un Bédouin accourut vers notre tente.

Le lion, nous dit-il, venait d'enlever un boeuf; mais, poursuivi par les pasteurs, il avait abandonné sa proie, vers laquelle il ne tarderait point à revenir, à coup sûr.

Nous résolûmes de tenter l'aventure , et un homme du pays, qai se disait chasseur, lui aussi, parce qu'il possédait un mauvais fusil volé à quelque Arnaute de la garnison turque de Massouah, s'adjoignit à nous pour nous servir de guide.

Tout en chemin faisant, nous combinions notre plan d'attaque. Nous nous embusquions à quinze pas au plus du bœuf mort; la moitié de notre petite troupe tirerait à cette distance, l'autre garderait son feu pour le cas où l'animal, seulement hiessé, viendrait à nous. Le chasseur du pays, surtout, parlait de notre expédition avec la même désinvolture que s'il eût été question d'un lièvre.

C'était au coucher du soleil, et l'on nous avait

dit au village que nous n'avions pas plus d'un quart de lieue à faire. Or, nous marchions depuis plus d'une heure. A cette remarque, le guide répondit qu'il s'était peut-être trompé de sentier, et il changea de direction ; mais cela se renouvela si souvent, qu'il parvint à nous dérouter tout à fait, de façon qu'au bout d'une autre heure nous rentrions au village, précisément du côté opposé au point de départ.

II en fut quitte pour être rossé par un de nos Abyssins, furieux d'avoir été promené ainsi pendant deux longues heures.

Seulement, le lion que nous avions si bien cherché en pure perte devait venir à nous dans la nuit.

Vers dix heures du soir, un rugissement, puis un second, puis un troisième, se firent entendre, partant de toutes les directions. Un cri d'alarme retentit presque aussitôt. Un de ces animaux s'étant glissé au milieu de l'enceinte dans laquelle on parque les bestiaux, les bœufs s'échappèrent, et, refoulé par les rugissements des lions demeurés en vedette tout autour du village, l'Immense troupeau se mit à courirau hasard, à travers les huttes, qui s'écrasaient sous le passage du torrent. Les Bédouins s'appelaient ; les femmes poussaient d'aigres clameurs; les enfants pleuraient; c'était une scène à laquelle ajoutait plus d'horreur encore

l'ombre d'un grand nuage livide derrière lequel la lune venait de s'éclipser.

Cette irruption de lions nous tint sur pied toute la nuit.

II ne faudrait pas croire que de pareilles alertes soient rares dans les camps nomades du Samba r. Le plus souvent les lions cbassent de concert, et souvent ils se réunissent par bande de dix à douze, les uns quêtant, en donnant de la voix à la manière des chiens courants, les autres attendant dans quelque fourré la proie que le rugissement des premiers pousse vers eux.

Il est une autre scène non moins commune et tout aussi effrayante, que j'ai souvent entendu raconter à des témoins oculaires.

Quelquefois une lionne, tourmentée par une ardeur inquiète, erre au hasard dans la profondeur des forêts. Vaincue par le mal qui la dévore, elle s'arrête rugissant d'amour, hurlant de douleur, tandis que les prétendants grondent, hérissent leur fauve crinière, et s'apprêtent à se déchirer. Bientôt, entre les quinze ou vingt lions réunis sur un espace de quelques pieds s'engage une lutte implacable. Tous ces corps, élastiques comme des ressorts d'acier, bondissent, se heurtent et retombent pour s'élancer encore. Les chairs saignent, les prunelles brillent d'un éclat phosphorescent. L^écho répète cette tempête de rugissements

sourds, de grondements étouffes, au milieu desquels la voix de la femelle éclate, pareille au clairon qui anime les combattants. A une lieue à la ronde, les autres habitants du désert prennent la fuite. Pendant que les vaincus s'échappent un à un de la mêlée, la lionne va et vient tout autour du cbamp de bataille , se frottant aux troncs d'arbres , se roulant sur le sol, ardente, furieuse. Le combat ne cesse que lorsque le sort a décidé en faveur de Tun des amants, qui, meurtri, saignant par toutes ses htessures, s'enfuit avec la lionne, et gagne le recoin le plus isolé de l'immensité des bois.

Nous nous mimes en route vers les trois heures du matin.

Les marches nocturnes sont, à mon sens, une des plus tristes nécessités de la vie de voyage dans la zone intertropicale, même quand on traverse un pays sûr. Les ténèbres semblent ajouter à la fatigue, à la longueur, aux embûches de la route. L'on songe avec envie à ceux qui, pendant que vous courez par monts et par vaux, dorment tranquillement dans leur lit; le plus bavard est muet à cette heure, et celui dont les jambes ne titubent point sous l'influence d'un demi-sommeil dont on ne peut se défendre, se sent pris de mauvaise humeur. La nuit se peuple d'apparitions, de fantômes bizarres qui vous regardent passer d'un air narquois, et roulent une pierre devant votre

EN ÂBTSSINIE. 33

pied, OU tendent, à bauteur de votre visage, une branche d'arbre roide et décharnée comme le bras d'un mort. Le nyctinome qui chasse aux phalènes, avec son cri semblable à un grincement de dents, et son vol incertain comme l'ailure des farfadets, l'hyène qui hurle, le chacal qui vagit ainsi qu'un enfant qui pleure, des stryx dont rœil flamboie, et qui hululent à votre passage; tout cela semble vous poursuivre, et, à votre cerveau où la pensée s'est assoupie , les sans externes ne transmettent plus que je ne sais quelle vague impression de terreur.

Nous cheminions depuis plus de deux heures, quand une faible lueur se flt devant nous, dans un ciel scintillant d'étoiles au milieu desquelles venait de se lever la Croix du sud, cette brillante constellation inconnue à nos latitudes septentrionales. Les arbres frémissaient au vent qui précède le jour ; les ramiers commençaient à gémir, et une espèce de coucou, qui s'éveillait en même temps, faisait entendre son cri, que l'on pourrait prendre pour le tintement de la clochette attachée au cou des bestiaux dans quelques contrées de l'Europe. Bientôt le ciel s'illumina de chauds rayons. Alors ce fut un concert auquel chaque brin d'herbe, chaque insecte, chaque oiseau mêla son bruit ou sa voix. Tout dans la nature semble adorer le même dieu que les Guèbres, le soleil.

3t SOUVENIRS d'un VOYAGE

A notre arrivée à Saati, la tente (ut dressée, el chacun flt de son mieux pour rattraper ce que les lions et les quatre heures de marche que nous venions de faire avaient pris de notre sommeil.

Domestiques et chameliers nous imitèrent, si bien qu'au moment de nous remettre en route, vers les trois heures de l'après-midi, ihse trouva qu'il manquait un chameau. Tout le monde dut se mettre à sa recherche, et bien nous en prit de songer à notre souper quand les cathas vinrent boire aux sources, un peu avant le coucher du soleil, puisque ce ne fut que bien avant dans la soirée que les Bédouins ramenèrent leur bête. L'anijnal s'accroupit humblement à côté des autres : on eût dit qu'il était sensible au torrent d'injures dont on l'accablait, et surtout à celle de païen, qui revenait à chaque instant.

J'ai à peine besoin de dire que nous montâmes la garde à tour de rôle.

Il était plus de minuit quand je fus remplacé par un autre, et je commençais à m'endormir , lorsqu'un des chameliers vint me secouer tout doucement et me dire qu'une hyène rôdait autour de nos bêles de somme. Je n'eus qu'à allonger le bras pour atteindre une carabine toujours couchée à côté de moi sur le tapis. Il me sembla bien entendrie le sable crier sous la pression des pattes d'un animal ; mais, ne voyant rien, je me recouchai. Je

sommeillais à peine, que le chamelier m'éveilla de nouveau et me dit à voix basse :

— C'est toujours le karaï (nom que l'on donne à l'hyène sur le littoral).

Cette fois, je vis, en effet, passer dans les ténèbres comme une ombre, sur laquelle je tirai à tout hasard, presque au jugé.Àu même instant, un corps se roula sur le sol, et nous pûmes entendre (e bruit de deux formidables mâchoires qui s'entrechoquaient violemment. Je voulus saisir unezagaie; mais celui à qui elle appartenait, craignant que je ne vinsse à en émousser la pointe, m'empêcha d'en frapper l'animal, qui, bien que blessé à mort, parvint à se traîner jusqu'à des touffes de broussailles dans lesquelles U se perdit.

Au jour, pendant que l'on chargeait les chameaux, je suivis les traces de sang laissées sur le sable, et ne tardai point à retrouver le cadavre d'une hyène de Bruce (hyœna Brudi), espèce à laquelle on a donné le nom du célèbre voyageur, qui dit quelque part : « Les hyènes faisaient le tourment de ma vie; elles troublaient mes promenades du soir, et dévoraient tous les jours quelquesuns de nos mulets ou de nos ânes. »

Un préjugé fort répandu en Abyssinie veut que certains hommes, les forgerons, par exemple, qui sont réputés bouda ou sorciers, soient condamnés à se changer en hyènes tant que la nuit dure, et à

errer dans les champs à la recherche des cadavres dont elles vivent. De là le mépris et la haine dont les ouvriers en fer sont l'objet. Je n'ai point à rechercher ici d'où vient cette croyance, qui rappelle nos loups-garous ; je me borne à faire remarquer qu'à mesure qu'on se rapproche de l'Inde, où toutes les classes d'artisans sont frappées de déconsidération, le nombre des métiers considérés comme infamants se multiplie. Ainsi, dans l'Arabie méridionale, outre les tribus de bohémiens, les schimr, les schafouli, impurs à tel point que l'entrée des mosquées leur est interdite; outre une caste d'ilotes, de parlas, connue sous le nom d'afchdam (serviteurs), les barbiers, les tanneurs, tes blanchisseurs, les potiera de terre, et ceux qui battent le marfa (tambourin) devant les grands ou dans les mariages, sont méprisés de tous.

Comme les akbdara de l'Yémen , qui, pour le faciès, diffèrent évidemment de la race arabe, les Abyssins présentent d'ailleurs tous les caractères physiques des familles à peau rouge de la presqu'île indienne, ce qui viendrait à l'appui d'Hérodote affirmant que l'Egypte fut peuplée surtout par les Éthiopiens de Méroë, venus eux-mçmes des bords du Gange et de i'Indus.

A Mokollo, où l'agent consulaire nous retint à déjeuner, nous trouvâmes un officier de notre marine, M. T. Lcfebvre, dont le magnifique voyage,

publié par ordre du gouvernement, sera longtemps encore le meilleur livre sur TAbyssinie.

Nous vîmes chez M. D... un Anglais établi depuis plus de quarante ans en Abyssinie, où il a joué un rôle bigarré de bonne et de mauvaise fortune. Ce singulier personnage a nom Coffln.

Midshipman à bord d'un navire de la Compagnie des Indes, il suivit Sait dans son voyage, et entama l'Abyssinie par la route qui part d'Amphilah et monte vers Antalou, la capitale de Tune des provinces du Tigré, en traversant la plaine de Sel. Séduit par la vie facile, l'indépendance absolue et la beauté du pays, l'élève de marine fit comme les compagnons d'Ulysse, et oublia sa brumeuse patrie.

£n renonçant à la terre natale, Colfin renonçait aussi aux habitudes de l'Européen, et devint bientôt aussi complètement Abyssin que possible. Il désppprit jusqu'à sa langue, et il ne parle plus aujourd'hui qu'un inintelligible jargon dans lequel s'amalgament, au mépris de trois ou quatre grammaires, l'anglais, l'indoustani, l'arabe et le tigréen; en un mot, il n'a gardé de John Bull que la manie

innocente de raconter sans cesse comme quoi il reçut le baptême du feu dans je ne sais plus quelle bataille navale.

Attaché à la fortune de Sébagadis, le chef aimé dont les populations tigréennes révèrent encore la mémoire, Goffin guerroya longtemps pour le compte de ce prince ; et Dieu sait combien, à l'entendre, sa carabine aurait expédié de guerriers abyssins. En se donnant la peine de songer un peu aux suites d'une telle destruction, Ton arriverait vite à ce résultat, que le Habesch doit être depuis longtemps complètement dépeuplé. Il en est à peu près de même des éléphants et des lions tués par lui.

Sébagadis lui donna en fief quelques villages dont Ântichaou est le plus important ; le schoum écossais put jouer au baron du moyen âge, et mener à la bataille le ban et l'arrière-ban de ses domaines, composé de quelques centaines de coquins en guenilles, et de deux ou trois fois autant de femmes qui jouent dans les combats le même rôle que le chœur dans les tragédies antiques, insultant les fuyards, célébrant chaque coup de lance, consacrant une strophe à la mémoire de chaque brave mort<i*une blessure reçue par devant.

Malheureusement, la gloire de Sébagadis passa comme toutes les choses de ce monde. Ses enfants furent dépouillés de leur héritage par Oubié, petit

cbef des Sémen, qui, à défaut des qualités de l'iiorome de guerre, possède au plus haut degré l'astuce et la mauvaise foi qui font les bommes d'Ëtat. Goflln, enveloppé dans le désastre des princes qu'il servait, fut réduit à la plus affreuse misère. Â grand'peine parvint-il à échapper au supplice.

Mais tous les siens ne furent point aussi heureux. Marié à quatorze femmes, — successivement, bien entendu, — - et père de toute une tribu d'enfants, le schoum anglais eut la douleur de voir un de ses fils tomber au pouvoir d'Oubié, qui le fit mourir en prison.

Dans l'espoir de recommencer sa fortune, notre homme imagina de retourner en Angleterre. Afin de ne point se présenter les mains vides, — maxime qu'en Abyssinie tout solliciteur ne doit jamais perdre de vue, — Coffin se mit à ramasser des cornes de toute espèce : cornes de boeuf gallas de dimensions gigantesques, cornes d'antilopes de vingt variétés, cornes de rhinocéros, et même de moutons et de chèvres, rien ne fut oublié dans cette collection qu'il comptait offrir, sait-on à qui? à la reine Victoria elle-même t

A son arrivée au Caire, le consul anglais se pâma de rire à la vue de cette innombrable quantité de cornes, grandes et petites, droites ou courbes, ou deux fois infléchies, lisses ou ru-

40 SOUVENIRS D UN VOTAGE

gaeases, qui devaient valoir la protection spéciale de Sa Majesté Britannique à l'ancien soldat de Sébagadîs, et parvint, non sans peine, à renvoyer celui-ci au fond de la mer Rouge avant que le Punch eût vent de riiistoire.

Revenu de ses idées d'ambition, Goffin chasse aujourd'liui près d'Alaï, dans les grands bois de térébinthes, peu éloignés de la frontière chrétienne, dont l'entrée lui est interdite. Un vieux domestique, deux énormes chiens des Highiands et sa carabine sont les seuls amis qui lui soient restés fidèles. Le serviteur est en même temps musicien, et souvent je l'ai entendu jouer, sur son violon à une corde, des airs pleins d'une indéfinissable tristesse qui semblaient consoler son maître.

Un des plus grands chagrins du schoum anglais est la mort de son fils, qu'il se reproche comme en étant la cause principale; et je n'oublierai jamais l'accent d'émotion profonde avec lequel il me dit un jour, en m'empêchant de tirer un jeune vautour que sa mère venait de quitter :

— Si vous saviez combien souffre celui qui a perdu ses enfants î

Un autre jour que Goffin m'avait proposé une partie de chasse dans les environs d'Arkeeko, nous nous mîmes en roule dès le matin, suivis de deux dogues et de Kédanou : tel était le nom du vieux domestique.

EN ABYSSIME. 41

Je ne tardai pas à me douter que la journée serait mauvaise. Traqué sans relâche par les Nizam noirs, en garnison dans la capitale des Naîb, le gibier était inabordable. — Nous eûmes beau battre les broussailles, courir les ravines, escalader les mamelons grillés par le soleil, Kédanou eut seul le bonheur de tirer un ramier qui couvait.

Midi venu, il fallut gagner une source d'eau saumâtre qui sourd du pied d'une roche. Nos provisions pour le déjeuner se composaient du ramier, qui n'avait que les plumes, la peau et les os ; d'un peu de pain de doura aigre et moisi, et d'un appétit aiguisé par cinq heures de marche. Le ramier n'en fut pas moins rôti, et nous nous assîmes trois à l'entour. J'eus l'air d'y goûter, j'avalai deux bouchées de pain, et je m'en allai faire un somme, tandis que l'Anglais broyait les os du malheureux volatile, et que le domestique se contentait de frotter sur l'assiette un oignon dont il avait eu le soin de se munir.

Vers le soir, pour l'acquit de ma conscience, je consentis à un nouvel essai. Nous nous éloignâmes le plus possible, espérant trouver un coin moins battu. Nous y réussîmes presque, c'est-à-dire que, vers les quatre heures, nous finîmes par découvrir un arabat qui pâturait au fond d'une vallée. Chacun essaya d'arriver jusqu'à une portée raisonnable de l'antilope, et, plus jeune ou plus ingambe, II. 4

toutes les chances semblaient en ma faveur. Je me glissais de broussaille en broussaiile, me faisant le pins petit possible, ne posant mon pied sur la terre qu'avec la plus munitieuse précaution, de peur de déranger un caillou dont le bruit eût pu me trabir. J'allais enfin ajuster, quand la gazelle fit un bond prodigieux et disparut. C'étaient les chiens de Coffln qui couraient derrière elle. Uo moment je songeai à leur envoyer une balle, mais ce ne fut qu'une tentation à laquelle je résistai. Puis, mettant le chien au repos, et jetant mon arme derrière l'épaule, je repris sans mot dire le chemin du village.

Coffln se décida à m'imiter; Kédanou suivait de loin ; les deux dogues qui, après avoir fait lever Tarabat, s'étaient arrêtés à le voir courir, fermaient la marche. Entre moi et mon compagnon de chasse, il y avait deux cents pas à peu près, qu'il ne chercha point à franchir, de peur que je ne lui fisse compliment sur ses chiens; de mon côté, je me gardai bien de ralentir le pas; j'avais ijesoin d'un peu de temps pour rêver au moyen de prendre ma revanche ou digérer ma rancune.

Le hasard, ce dieu qui ne se manifeste que lorsqu'on ne l'invoque point, ne tarda pas à me fournir une occasion.

Tout à coup, la tête de colonne d'une tribu de cynocéphales déboucha à centras au plus en avant

de moi dans la vallée que nous suivions, et, en les entendant aboyer, les dogues accoururent. Ils eurent bien l'air d'hésiter; mais, n'apercevant point leur maître, je les excitai de mon mieux, et ils finirent par se lancer au milieu de celte masse compacte. Alors, la colonne se sépara en deux; pendant que les jeunes et les femelles, déjà engagés dans la gorge, se sauvaient à toutes jambes, l'autre moitié fit halte, et, dans l'espace demeuré vide entre les deux tronçons, s'attroupèrent une cin> quantaiue de vieux mâles, trapus, vigoureux, à longue crinière et à crocs formidables débordant les deux mâchoires. Les chiens eurent beau se défendre, ils furent enveloppés en un clin-d'œil, maintenus par le cou, par les oreilles, par les pattes, par la queue tout à la fois, tandis que d'autres ennemis leur criblaient le râble de coups de dents.

Je jouis une minute du résultat de ma méchanceté ; puis, entendant hurler les malheureuses bêtes, et, voyant leur cuir s'en aller en lambeaux, je lâchai un coup de gros plomb au milieu du groupe. Les singes s'enfuirent, les chiens se sauvèrent vers leur maître, et nous continuâmes notre route : Kédanou avait pour un mois de besogne à panser soir et matin toutes ces déchirures.

Un peu après le coucher du soleil, nous étions de retour à Arfceeko, où le souper vint faire trêve à ma mauvaise humeur. Kédanou trouva moyen

4i SOUVENIRS D UN VOYAGE

d*y joindre de l'bydromel passable, qu'il nous servit dans des gobelets de la contenance d'un litre et demi au moins, faits avec des cornes de bœuf gallas, selon l'usage du pays. Nous discourûmes quelque temps encore à l'aide de quelques mots communs à nos deux vocabulaires, et surtout par signes, et nous nous endormîmes sur l'alga couvert d'un cuir de bœuf.

Nous fûmes réveillés dans la nuit par un tumulte insolite. Le feu avait pris à une hutte de chaume, sous le vent de celle occupée par notre hôte. Une vieille femme, qui s'en était aperçue la première, affirmait avoir entendu une voix humaine pousser une plainte lamentable ; en même temps, un inconnu d'une taille gigantesque, monté sur un dromadaire, s'était élancé hors de la chaumière embrasée, passant au milieu des flammes, comme un démon devant lequel elles s'écartaient. Il était vêtu, ajouta-t-elle, d'un abbayéh blanc à grandes raies brunes, et une saumada rouge était roulée autour de sa tête.

Les flammes dévorèrent la première hutte en un clin d'œil ; puis, se couchant sous l'effort du vent, elles rampèrent comme un dragon de feu sur les toits des habitations voisines, qui fumaient une seconde sous ce contact et s'allumaient avec des bruits sinistres. L'incendie gagna de proche en proche, à travers l'espace Couvert de gourbittes

de bois et de chaume, laissant sar ses traces un large sillon noir semé de pièces de bois demeurées debout et brûlant avec une lueur pareille à celles des cierges d'une chapelle mortuaire. Sur le ciel noir monlaient de longues colonnes de fumée, dont les replis roulaient des tourbillons d'étincelles, et desquels s'échappaient des réverbérations sanglantes qui illuminaient les plans voisins, et la foule accourue pour suivre de l'œil les progrès du terrible élément. Les flammes ne s'éteignirent que lorsque les dernières habitations placées sous le vent eurent complètement disparu.

Au jour, des centaines de malheureux vaguaient comme des âmes en peine autour des débris fumants de leurs demeures.

Du milieu des décombres, l'on retira un seul cadavre : c'était celui du Bédouin d'EyIat, auquel, la veille de Pâques, le diseur de bonne aventure avait fait cette menace :

« Ton jour est proche, prends garde! »

Effrayé de la prédiction, cet homme était venu s'établir à Arfceeko depuis peu de jours, comme pour se mettre sous la sauvegarde du naïb. Mais rien ne sauve de la destinée, et, quoique la flamme eût dévoré son corps à demi, la poitrine, presque intacte, était rouge de sang et portait un coup de poignard. C'était de son habitation qu'était parti l'incendie.

Une lerreur supersUtieuse se répandit dans la foule, où chacun se livra à d'interminables commentaires sur les événements de ia nuit et sur la mystérieuse apparition de l'homme au manteau blanc, dont la tête était comme voilée par les plis de la saumada.

Les conteurs arabes parlent d'un étrange voyageur, qu'ils appellent Omar-Ozer, pour lequel le temps est comme Taiguille d'une horloge dont les rouages ne fonctionnent plus ; à qui ia terre, ouverte ainsi qu'un lit de repos aux autres hommes fatigués du voyage de ia vie, refusera toujours un asile; qui, depuis dix-huit siècles, marche de l'ouest à l'est, comme un nageur condamné à remonter sans cesse le courant, et qui ne s'est jamais assis au bord de ia route sans que d'effroyables douleurs l'aient aussitôt forcé à recommencer le cercle fatal dans lequel il promène son éternel désespoir. Ce pèlerin maudit n'est autre que le Juif errant, qui insulta à Tagonie d'Aïssa le prophète.

Il en est de l'Européen de la zone torride comme

de i'Omar-Ozer des légendes des Bédouins. Pour lui, ne jamais s'arrêter doit être l'unique règle. L'inaction lui serait inévitablement mortelle. Du jour où l'organisme ne serait plus préservé par la fatigue, le climat reprendrait sa funeste influence : un malaise vague, bientôt suivi de symptômes alarmants, précéderait de peu une de ces terribles maladies dont les régions intertropicales semblent être le foyer, et dont la marche désordonnée abat si rapidement les forces morales et physiques.

Un mois s'était écoulé depuis notre retour de la Kolla de Gat-Gat, nous entrions dans la saison la plus dangereuse de Tannée, c'est-à-dire la fin des grosses chaleurs. M. Â^rnaud était au lit depuis quelques jours; Stéphen, notre hôte, venait de s'aliter aussi; deux de nos domestiques avaient le eroup ; en un mot, j'étais seul debout au milieu de cette sorte d'ambulance. Mon tour ne tarda point à venir, et dès lors personne ne trouva plus assez de force pour donner aux autres des soins qui eussent été si nécessaires à tous.

Chacun de nous éprouvait ce fiévreux désir de mouvemement qui s'empare quelquefois des moribonds ; chacun comprenait que s'éloigner des plages brûlantes qui longent la mer Rouge était notre unique voie de salut. Aussi Mohammed Cotten reçut-il l'ordre de nous amener des chameaux, sur lesquels l'on chargea à la hâte quel-

ques bagages; on nous bissa sur nos mules, et nous prîmes la route des montagnes.

Le surlendemain , notre petite caravane s'engageait au milieu d'un cbaos de montagnes et de vallées profondes, sillonnées d'eaux courantes et tapissées de la plus luxuriante végétation.

Nous étions encore bien éloignés du point dont nous comptions faire notre quartier général, lorsque, surpris par la nuit, il fallut se décider à camper au fond d'une gorge étroite, encaissée entre deux revers rocheux, à pente presque abrupte. L'on alluma une dizaine de feux autour de notre tente, et nous nous endormîmes au bruissement monotone de la pluie tombant sur la toile qui nous abritait.

Vers le matin, notre sommeil fut troublé par un incident d'abord burlesque, mais qui ne tarda pas à prendre un caractère aussi terrible qu'insolite.

Saisies d'une frayeur dont nous ignorions encore la cause, nos mules avaient brisé leurs entraves et s'étaient précipitées vers nous comme pour demander protection. Bien qu'un lien de cuir maintînt l'un de leurs pieds de devant replié sur le jarret, les chameaux avaient pris le même chemin, en sautillant comme un homme qui marcherait à •cloche-pied : si bien que, mules et chameaux venant à s'embarrasser dans les cordes de la tente,

C6]le-ci s'affaissa, et nous nous trouvâmes pris sous la toile, ainsi que des cailles sous un filet. Chacun se dépêtra de son mieux et se glissa dehors par une pluie battante.

D'où venait cette terreur de nos bêtes de somme? Au milieu du bruit, du vent et des gouttes d'eau dans les arbres, d'autres sons vinrent donner à nos Bédouins le mot de i'énigme.

— Les éléphants ! les éléphants ! s'écria l'un d'eux; hâtons-nous de gagner les collines.

Chacun se mit à l'œuvre ; la tente et les bagages furent portés au haut de l'un des revers de la vallée, et les Abyssins y conduisirent les chameaux et les mules. Le déménagement terminé, l'on ralluma les feux, et, en quelques secondes, des jets de flamme de quatre ou cinq pieds de hauteur remplirent toute la gorge de lumière.

Cependant, les éléphants se rapprochaient toujours. Nous tirâmes des coups de Tusil en l'air; les Bédouins, appliquant leurs boucliers contre les lèvres, poussèrent des cris auxquels l'espèce de réflecteur acoustique qui les répercutait donnait une intonation effrayante. A ce vacarme succéda un moment de silence, comme si le monstrueux troupeau eût hésité; puis il reprit sa marche, et bientôt sur la place que nous venions d'abandonner roula comme un torrent qui, au lieu d'eau, eût charrié d'énormes quartiers de basalte. La vallée

n'offrait qu'une place insuffisante à ces corps noirs qui se suivaient à la file, se poussant les uns les autres avec d'effroyables grognements, avec de grands coups de trompe, qui sonnaient sur les croupes rebondies comme les coups de battoir des laveuses. Leurs pas ébranlaient la terre, la forêt déracinée se courbait sous leurs pieds, d'énormes branches cassaient avec un fracas terrible.

En heurtant les troncs des arbres, les gigantesques animaux imprimaient à leurs cimes des oscillations rapides qui faisaient mugir l'air et lançaient au loin, ainsi que des pierres échappées d'une fronde, les pintades et les francolins endormis dans leurs rameaux. Des hyènes, des chacals s'enfuyaient de toutes parts avec de longs hurlements d'effroi. C'était un tumulte dont rien he peut donner une idée, et que nos coups de fusil coupaient de minute en minute. On eût cru entendre le canon de détresse retentir au milieu des rumeurs de l'orage.

Le gros de la bande mit plus d'une demi-heure à défiler, encore fut-il suivi jusqu'au jour par des groupes de traînards.

S'obstiner à ne pas céder le haut du pavé aux éléphants eût été notre mort à tous. Nos armes, nos feux, les clameurs de nos hommes, rien ne nous eût empêchés d'être broyés sous cette formidable avalanche. Bien que nous fussions juchés

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au sommet d'une colline et entourés de Teux auxquels les Bédouins arracbaient des tisons qu'ils agitaient en l'air ou qu'ils lançaient dans la vallée, uo de ces animaux vint passer si près de nous, que j'eus pu le tirer à bout portant.

Nous dûmes veiller jusqu'au moment de nous remettre en marche. Le départ eut lieu à l'aube, et pendant longtemps des arbres déracinés vinrent à chaque pas embarrasser notre route; partout nous vîmes d'énormes branches abattues, d'autres suspendues encore par l'aubier de l'écorce et menaçant de nous écraser dans leur chute ; partout où avait passé le terrible courant, la vallée avait été dévastée comme par la tempête.

Sur le soir, nous nous arrêtâmes au milieu d'un col à pente douce, par lequel l'ouadi Daghi, où nous nous trouvions depuis la veille, communique avec une autre gorge moins importante.

Des nomades avaient dressé leurs tentes sur ce coly que les Bédouins appellent Messâr. Ce village, ainsi qae d'autres moins considérables disséminés sur une surface de plus de quarante lieues carrées, était soumis à l'autorité de Irois frères, que l'on

désignait collectivement sous le nom d'ouled cheik Ibrahim, enfants du cheik Ibrahim, et appartenait à Tune des fractions les plus riches de la grande tribu des Abbabs. Tandis que la population des autres camps ne se composait guère que de pâtres préposés à la garde des troupeaux de la horde, celui de Messâr était, au contraire, la demeure des grands du clan, aristocratie paresseuse, dont les longues journées inoccupées se partageaient entre la sieste à l'ombre des grands arbres, et la prière au bord d'un filet d'eau endormi sur son lit de sable au fond de l'ouadi.

Nous établîmes notre tente à l'entrée du col, près des huttes des Bédouins, en face de sombres avenues de tamariniers et de sycomores, au pied desquels une pelouse toujours fleurie déroulait son velours sur un sol libre de broussailles. Les antilopes de Sait semblaient affectionner ce coin de la forêt; les figues des sycomores y attiraient sans cesse des troupeaux de phacochères, ainsi que des bandes de jolies guenons à pelage verdâtre. Parmi ces dernières, un beau fruit devenait souvent le prétexte de querelles bruyantes, qu'un tiers terminait d'habitude en croquant la figue en litige, ni plus ni moins que chez les humains. Souvent ces agiles quadrumanes faisaient une halte de quelques heures sur ces beaux arbres. Alors, chaque branche horizontale se couvrait de dormeurs; les

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mères mettaient ce repos à profit pour procéder à la toilette de ieur progéniture, et, de loin en loin, quelques jeunes, pris d'insomnie, s'amusaient à troubler irrévérencieusement le sommeil des sachems de la horde, puis se dérobaient à leur mauvaise humeur avec une incomparable agilité.

Des oiseaux de toute espèce hantaient aussi ces arbres séculaires. C'étaient tantôt des merles à plastron blanc, dont tout le reste du corps est du plus beau pourpre à reflets métalliques, tantôt des guêpiers de Lefebvre, ou des oryx Petitii écarlates. Vers le milieu du jour, des coucals aux yeux de corail, des colious à huppe bleue, des gazelles d'an blanc immaculé venaient s'abriter du soleil au milieu des tourterelles et des souïs-mangas, dans les rameaux balancés doucement par le vent des montagne^. A la tombée du jour, de grandes grues s'abattaient sur les plus hautes cimes, tandis que des troncs caverneux s'échappaient des slryx, des chevéchettes, de grands hiboux cendriliards {plus cinerœus), dont les cris Tunèbres annoncent la fin prochaine des hommes que la mort a marqués d'un signe fatal.

Quelques-uns de ces arbres étaient la demeure habituelle de merles cuivrés, dont les nids consistent en un amas de bûchettes, d'herbes, de laine, de plumes ; tout cela entassé au hasard sur quelque branche fourchue. D'abord, la cité aérienne se

compose d'un étage, d'une seule couche de nids. L'année suivante, les huit ou dix couvées de Télé précédent s'établissent au-dessus. L'édifice s'accroît ainsi jusqu'à ce que, la place devenant insuffisante, force soit au trop plein de la colonie d'émigrer sur une branche voisine. Chacun a sa besogne, chacun a ses affaires parmi cette population au plumage éclatant : l'un couve, l'autre chasse sans cesse un insecte, une graine pour ses petits, auxquels un autre apprend à fendre l'air d'une aile encore mal assurée. Survient-il un ennemi, un faucon, par exemple, à un cri d'alarme, tout ce petit monde s'élance hors de ses demeures, et le bandit, assailli de toutes parts, est bientôt mis en fuite. Mais, si c'est un serpent dont les anneaux se déroulent le long des branches, ceux qui le peuvent s'enfuient à tire^d'aiie; les autres, cachés au fond de leur logette, attendent dans un morne silence. Le reptile plonge sa tête par chacune des ouvertures béantes et engloutit à chaque fois un malheureux couple et sa couvée.

Tel était le coin du désert qui servait comme de cadre à notre bivac. La fatigue de la route et te changement d'air avaient suffi à nous guérir tous : aussi songeâmes-nous à reprendre notre vie de chasseurs dès le lendemain de notre arrivée.

A peine les premières lueurs de l'aube avaientelles blanchi l'azur du ciel, que M. Arnaud et Sté-

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phen gagnaient la partie de Touadi que nous avions parcourue en venant, tandis que je m'enronçaisseul au plus épais des bois, en longeant le courant d'eau qui les traverse.

Ici, c'étaient bien toujours des sycomores, des tamariniers, des acacias, des ébéniers, entrelaçant leurs branches, confondant leur reulllage; seulement, au-dessous de cette voûte verte des arbres de proportions moindres, et au-dessous de ceux-ci encore, d'humbles arbustes formaient des fourrés qui eussent été impénétrables, si les eaux grossies par les orages n'eussent laissé çà et ià des sillons de galets, sorte d'ambulacres au travers de cette forêt vierge.

Parfois le ruisseau s'épandait en nappes limpides et calmes, à la surface desquelles des renonculacées étalaient de larges feuilles luisantes comme du satin vert. Des flottilles de sarcelles et d'oies du Nil naviguaient gracieusement sur ces petits lacs emprisonnés dans une ceinture de joncs et de roseaux. Dans la feuillée humide, tout un peuple s'éveillait. Des sylvies à courte queue gazouillaient une allègre cbansonnelle ; l'oiseau imitateur poussait un long éclat de rire ou sifflait une gamme joyeuse. La forêt retentissait des cris assourdissants des perruches vertes, et des gobemouehes tout noirs, réunis sur la même branche, chantaient, avec force contorsions, un chœur que

de loin on eût pris pour une sonnerie de clairons.

Quand an rayon de soleil venait à filtrer au travers des branches, dans cette cascateile d'or fluide, Ton voyait monter et descendre des ichneumons au corselet d'acier bruni, des meleagris àélytrès de bronze, des hydaticus galla, des cincidela cbamarrës de vermeil et d^outreroer. Chaque bouffée de brise éveillait des murmures infinis dans les ombreuses profondeurs et emportait dans sa course comme une pluie de tekonkoula jaune et orange, ou de vanessa-naîb, bariolés d'or et de vermillon.

J'aurais pu tuer des francolins à coups de pied ; les pintades n'étaient pas beaucoup plus farouches; à chaque buisson, je voyais des beni-israïi brouter tranquillement les jeunes pousses ou les feuilles nouvelles; à chaque pas, des phacochères, qui ne comprenaient pas que ma présence pût être un péril pour eux, continuaient à fouiller la terre de leur boutoir. Enfin, çà et là les petits sentiers étaient occupés par de jolies mangoustes annelées de noir sur fond brun, qui chassaient aux pintades et aux francolins, dont elles semblent chargées d'arrêter la trop grande multiplication.

Et pourtant le calme dont semblaient jouir les hôtes de ces heureuses solitudes n'était rien moins que réel. Tout d'un coup les pintades et les francolins s'envolèrent bruyamment; les antilopes de

Sait s'éclipsèrent en quelques bonds, et le même sentiment de terreur dispersa les lourds troupeaux de phacochères. Les mones poussaient des cris d'effroi en se réfugiant sur les plus hautes branches; et, comme s'ils eussent partagé la panique générale, les oiseaux eux-mêmes s'attroupaient avec des clameurs discordantes.

Une minute plus tard, une lionne, débouchant d'an immense fourré, passait à cent mètres de moi d'on pas lent et grave, comme il convient au roi du désert parcourant son domaine. Le redoutable aniaial boitait d'une jambe de devant.

Par respect pour les devoirs de l'hospitalité, que nous ne voulions point dénier aux animaux inoffensifs, il avait été convenu qu'on ne tirerait pas un seul coup de fusil à une certaine distance toat autour de notre tente ; or, il y avait longtemps que j'étais hors de la limite fixée. £n moins d'une demi-heure, j'eus abattu une suffisante quantité de petites gazelles, de pintades, de francoiins, plus un sanglier, patriarche d'une nombreuse famille, par laquelle le mort fut entouré, et que mit en fuite la vue du sang jaillissant de sa blessure.

Un vieux mâle demeura seul près du cadavre, le tourna et le retourna à l'aide de son boutoir, puis se campa devant lui, huma l'air un instant, et se rua sur moi la hure basse, les longues soies qui marquaient son épine dorsale hérissées comme les II. 5

piquants d'un porc-épic. Une balle, qui lui fracassa le crâne, l'arrêta court à vingt pas du premier.

En arrivant à la tente, j'envoyai des chameliers ramasser les deux phacochères , qui ne devaient pas peser moins de six à sept cents livres. A leur retour, tous les badauds du village accoururent. Mon adresse n'était pour rien dans mon bonheur à la chasse, cela va sans dire; mais l'on convint à l'unanimité que mon fusil devait être excellent, et plus d'un lui jeta un long regard de convoitise. Je parlai de la lionne que j'avais rencontrée dans le bois.

— C'est la boiteuse ) s'écria-t-on de toutes

— Et tu es bien heureux d'en être quitte à si bon marché! ajouta l'un des enfants du cheik Ibrahim, en m'expliquant comment cette lionne avait eu une jambe de devant presque hachée par un coup de sabre, et comment celui qui lui avait fait cette blessure avait été dévoré par elle.

De ce jour, la boiteuse, comme on l'appelait, avait pris tant de goût à la chair humaine, qu'elle ne vivait guère que de malheureux attardés loin des villages. Depuis que la tribu occupait l'ouadi, une vingtaine d'hommes avaient été mangés par le formidable animal. Chacun tremblait de la rencontrer sur son chemin, et, pour faire Ulre les

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enfants, les matrones ne manquaient jamais de les menacer de son intervention.

Dans i'après-midi, au moment où je déroulais mon tapis pour dormir un somme, un agazoîn mâle, descendu de l'un des revers entre lesquels se creuse la vallée, traversa au petit pas l'espace de terrain libre qui nous séparait de la forêt, et se perdit au milieu des sycomores ; Il était évident qu'il gagnait Paiguade.

Je m'élançai sur ses traces, en compagnie d'un Bédouin qui portait ma carabine.

Après avoir bu, le condoma gagna un mamelon conique, et se coucba sous des ébéniers qui en oceapalent la cime.

Les flancs de la montagne étaient complètement nus, et n'importe le coté par lequel je chercherais à l'aborder, aucun de mes mouvements ne pouvait échapper à l'agazoïn. Je me mis à gravir la colline, non point en allant directement au but, mais en m'en rapprochant, en louvoyant et boitant bien bas.

Dès mes premiers pas, le va et vient des mâ~ cboires de l'antilope, qui ruminait, s'arrêta brusquement; puis je la vis se lever et allonger curieusement la tête vers moi. Quand un autre crochet m'eut rapproché de lui davantage, l'animal poussa un mugissement sourd. Je me couchai à plat ventre et marquai un temps d'arrêt, dont

le Bédouin profita pour me conseiller de renoncer à cette chasse.

— Tu as affaire à un mâle, me dit-il à mi-voix ; s'il n'a déjà pris la fuite, c'est qu'il sera le premier à nous attaquer. Prends garde !

Je haussai les épaules et commençai un nouveau crochet qui devait me conduire à peu près à quatre-vingts mètres de l'agazoïn.

Au moment où je m'agenouillais pour tirer pias sûrement, l'antilope poussa un mugissement plus sourd, plus bref que le premier. Ses naseaux s'ouvrirent tout grands ; le piétinement de ses jambes de devant trahissait son impatience ; ses yeux , fixés sur moi, étincelaient, et ses immenses cornes tordues en spirales brillaient au soleil comme deux lames de crik malais.

Le chamelier me suppliait de nous en aller aa plus vile, au moment où, mon œil venant à rencontrer l'épaule de la noble bêle au bout de mon fusil, le coup partit. La détonation n'avait pas cessée, qu'aussi rapide que la balle, l'agazoïn s'était élancé sur nous par un bond démesuré. Je croyais ne pas l'avoir atteint, quand nous le vîmes rouler à terre, se coucher sur le flanc et glisser comme un corps inerte, sans que rien l'arrêtât sur la pente rapide de la montagne. Il arriva mort aa pied de la colline.

Le Bédouin remerciait le Prophète de l'avoir

délivré des cornes de Tantilope, que je ne pouvais me lasser d'admirer. Et pourtant, dans mon bonheur, qu'un chasseur peut seul comprendre, il y avait ce regret pénible, ce sentiment de douloureuse pitié dont on ne peut se défendre à la vue d'un être auquel Dieu avait donné en partage la beauté et la force, et dont un peu de plomb a brisé le mystérieux ressort que Ton nomme la vie.

Il fallut un chameau et une douzaine d'hommes pour transporter ma victime jusqu'au camp. Les oisifs du village accoururent une seconde fois, et le chamelier conta, à qui voulut l'entendre, le péril imminent auquel nous venions d'échapper comme par miracle, lui et moi. Je me gardai bien de le démentir. Ici, un fusil dont on se sert passablement, et an brin de réputation de bravoure, sont an talisman infaillible qui coupe court à bien des mauvaises Intentions, et, par suite, éloigne bien des périls.

En quelques heures, j'avais abattu plus de trente quintaux de viande. Aussi nos gens se préparaient-ils à inaugurer ce premier jour de chasse par un festin homérique. Je lis pourtant mettre à part un des deux sangliers, qui, exposé tout le jour aux rayons du soleil, afin d'en hâter la putréfaction, devait me servir d'appât pour tuer des hyènes.

Le soir se fit. — Au jour qui venait de finir dans

la pénombre d'un crépuscule de quelques minutes, succéda une nuit splendide ; la pleine lune monta dans un ciel où Fœil eût cherché en vain un flocon de vapeur. Ce que les aspérités des montasses pouvaient avoir de dur s'effaça sous les rayons d'argent qui donnèrent un caime infini aux grandes masses du premier plan, et dessinèrent à l'extrême horizon le pâle fantôme des chaînes plus reculées.

C'était l'heure où l'Afrique s'éveille pour le plaisir, sous son beau ciel tout brillant d'étoiles, au milieu de ses forêts enveloppées de fraîcheur, de parfums, de doux mystères.

Tout autour du camp nomade se formèrent des groupes bruyants : hommes, femmes, enfants, chantaient en battant des mains la mesure, ou jouaient, ou riaient aux éclats. Plus près de notre tente, quelques jeunes gens accroupis à t«rre faisaient cercle autour d'une jeune fille qui dansait. Mohammed Cotten tirait de 3a lyre informe des notes que l'art n'assemblait pas sans doute par des combinaisons bien savantes, mais qui étaient commç autant de voix dont les unes éclataient comme une cantate de folie ivresse, tandis que d'autres pleuraient d'amour, on se pressaient, rapides et légères, comme les mouvements de la danseuse, pauvre esclave appartenant à l'un des cheiks de la tribu.

DaDS le désordre de la danse, le taub blanc qui enveloppait Saloama (tel était le nom de la jeune fille), venant à s'entr'ouvrir ou à quitter ses épaules, laissait voir tantôt son ample poitrine, tantôt sa taille souple qui se tordait comme un serpent, ou sa jambe fine et ronde que terminait un pied d'une petitesse extrême. Ses grands yeux dardaient des éclairs magnétiques ; son sein se soulevait tumultueusement; ses cbeveux dénoués ruisselaient en une profusion d'anneaux d'ébène autour de son cou, et il en tombait des feuilles de basilic, des fleurs blanches de jasmin, unique et éphémère parure de l'eseiave. Les assistants poussaient des ah! admiratifs; leurs regards semblaient s'allumer aux regards de la danseuse, et, quand ^lle s'arrêta épuisée, des applaudissements frénétique^ éclatérent comme un tonnerre.

Lorsque les yeux et les chansons des Bédouins cessèrent, les trois plus brillantes étoiles de la grande Ourse, notre horloge nocturne, indiquaient, en s'inclinant vers l'ouest, que plus de la moitié de la nuit venait de s'écouler. Après les voix humaines, ce furent les voix du désert qui montèrent dans le calme de la solitude. Selon les caprices de la brise, le murmure du filet d'eau voisin s'éteignait tout à coup, ou se rapprochait en grossissant, comme si la source eût coulé dans le tuyau de mon oreille. Tantôt c'était le cri des rapaces nocturnes.

00 la plainte des vanneaux, ou le fracas des chutes d*eau dans les montagnes; tantôt le lointain rugissement des lions ou les mille bruits dont les éléphants remplissent l'ouadi. D'autres fois, une om~ brette, scopus umbretta, battait des ailes sur son nid, et poussait un cri bizarre, pareil au son strident d'une plaque métallique que l'on frapperait avec une verge d'acier, et qui se répétait de proche en proche comme le cri de veille se transmet de sentinelle en sentinelle.

J'étais accroupi, depuis une heure, derrière l'embuscade, à cinquante pas de laquelle j'avais fait traîner le cadavre du phacochère, lorsque tous les échos de la vallée retentirent de hurlements, auxquels répondirent d'autres hurlements du fond de la gorge voisine. Des chacals se hasardèrent d'abord entre la forêt et le village; puis ce furent des hyènes, qui arrivèrent en quêtant comme des chiens de chasse. L'immonde troupeau grossissait à chaque instant, et à chaque instant passait et repassait devant moi, aspirant Tair et flairant les émanations du cadavre. Alors, c'était un chœur effrayant de ricanements sinistres, de bruits de mâchoires qui s'ouvraient et se refermaient à vide. Les faméliques animaux s'élancèrent enfin vers l'appât offert à leur voracité.

Un éclair jaillit du canon de ma carabine, dont la détonation couvrit tous les autres bruits, et Tin-

Dombrable meute s'évanouil comme une légion de fantômes. Une byène était tombée et se roulait sur le sol, en mordant sa blessure pour en arracber la balle ; elle alla mourir à cent pas de là.

Troublé un instant par l'explosion, le calme de la nuit ne tarda pas à se rétablir plus profond, de même qu'au moment où Ton éteint une lumière, les ténèbres semblent plus épaisses durant quelques secondes. Avec le calme, recommença Téternelle complainte que le vent chante dans les bois. Hais bientôt le col fut envahi une seconde fois par les hyènes, qu'un second coup de fusil mit en faite.

Je ne regagnai la tente qu'après en avoir tué quatre. Ces animaux appartenaient à la variété dite tachetée, la même que le crocotas de Pline, dont le naturaliste latin affirme, comme les Troglodytes de nos jours, que chaque individu est mâle pendant six mois et pendant six autres mois femelle.

Eo remontant i'ouadi Daghi, l'on arrive en trois heures de marche au haut d'une montagne couverte d'épaisses forêts.

Là commence une terrasse qui s^incline doucement vers l'ouest, jusqu'à une ravine étroite au fond de laquelle glissent, comme une couleuvre bleue, les eaux d'une source Invisible sous la feuillée dont la voilent des sycomores séculaires. Les troncs de ces arbres géants ont souvent plus de dix pieds de diamètre ; sur presque tous pousse un autre arbre parasite dont les branches, parties de la racine comme d'un centre, s'étendent en tout sens ainsi que les rayons d'une toile d'araignée, se relient .l'une à l'autre par des branches secondaires qui s'anastomosent avec les tiges principales aussi bien qu'entre elles, et forment ainsi un réseau à mailles irrégulières appliqué sur le tronc nourricier.

La surface supérieure de ces branches se recouvre d'une multitude de bourgeons qui se déploient en quatre ou cinq grandes feuilles, ou s'allonjgent en un rameau grêle et débile que courbe vers le sol le poids d'un chapelet de fleurs,

d'un blanc de Deige» grandes comme les tulipes du magnolia.

Celte terrasse porte, je ne sais pourquoi, le nom de Cbeik-Felfll (Cheik du Poivre). Quand nous la visitâmes, elle était occupée par un camp relevant de celui de Messâr, et consistant en une trentaine de bottes babitées par des familles de pâtres dont les troupeaux de bœufs, perdus le jour au milieu des hautes herbes, se pressaient la nuit dans l'intérieur d'un immense cercle de feu.

Par delà le lit de la source se dresse une montagne plus haute, dont la large croupe masque quelques-uns des anneaux de la chaîne de pics d'azur qui se déroule à l'infini, du nord au sud. La forêt monte à perte de vue sur cette pente trèsdéclive : partout ce sont des arbres gigantesques qui s'élancent tout d'une venue, jusqu'à ce que, arrivés à un certain niveau, leur cime se trouve exposée à l'air et à la lumière. Alors seulement se développe une exubérance de rameaux et de feuilles se disputant une place au soleil; au-dessous, hors les rejetons destinés à remplacer un tronc tombé de vieillesse, tout est condamné à mourir dans une ombre éternelle.

A cette époque de l'année, la forêt était en fleurs ; groupés suivant certaines conditions d'exposition el d'altitude, les végétaux s'échelonnaient en zones différemment colorées par la floraison.

Ainsi une bande violacée enveloppait la base de la montagne; plus haut, des arbres, couverts de longs chatons, secouaient au vent des nuages de pollen d'or; plus haut encore, c'étaient des orangers et des citronniers, au-dessus desquels on eût dit qu'il avait neigé.

Chacune de ces zones avait ses oiseaux qui ne pouvaient empiéter sur le domaine des autres sans que des attroupements innombrables, des clameurs sans fin, vinssent protester contre cette violation de territoire. Quelques espèces seules jouissaient du privilège d'une neutralité complète. Tels étaient le touraco vert, à ailes cramoisies, qui hante les fourrés les plus épais, et les grands calaos, auxquels les Abyssins donnent le nom d'abda-gomba ; ce dernier parcourt lentement les clairières, faisant entendre à chaque pas un cri étrange, que la singulière excroissance en forine de tambour qui surmonte la base du bec, et dans laquelle viennent s'ouvrir les narines, modifie de manière à lui donner le retentissement d'un coup de baguette frappé sur une grosse caisse.

Vers midi, tous ces oiseaux affluaient vers la source. A la même heure, les mones, les cynocéphales, les phacochères, des agazoïns mâles, précédant fièrement tout un sérail de femelles, prenaient la même route. Le reste du jour, chaque feuille sèche, bûchette flottant à la surface de

l'onde limpide, se chargeaient de papillons qui, eux aussi, venaient aspirer leur gouttelette d'eau. Par places, ces bûchettes s'arrêtaient, comme une flottille à l'ancre, devant quelque obstacle, ou, poussées par l'action du vent sur les ailes brillamment colorées des lépidoptères, s'en allaient aborder, avec leurs beaux passagers endormis, au fond de quelque anse parée des grandes fleurs d'une magnifique iridée.

Les béni-israïl n'arrivaient point jusqu'à cette montagne, au pied de laquelle s'arrêtait leur damaine. Ils y étaient remplacés par le sassas des Abyssins, qui n'est autre que le klipp-springer, ou l'oryx-oreotragus des naturalistes.

La taille du sassas est supérieure à celle de l'antilope de Sait; ses formes sont plus lourdes ; sa tête, surmontée de deux petites cornes, rappelle on peu celle du porc ; son pelage verdâtre se compose d'un duvet soyeux et fin, et de poils rigides et cassants. En définitive, il s'en faut de beaucoup que cette antilope ait rien de l'élégance particulière aux animaux de cette tribu. Mais, si la nature lui a refusé la grâce, comme compensation elle lui a donné une agilité qui ne le cède ni h celle du chamois des Alpes, ni à celle de l'izard des Pyrénées. Les sassas ne quittent guère les revers des montagnes hérissées de rochers inaccessibles, séparées par des vides profonds, quMIs

franchissent d'an seai élan. Surpris par l'homme, leurs troupeaux se dispersent en un clin d'œil, avec de longs sifflements d'effroi. Â les voir bondir à dix pieds au-dessus des hantes herbes, on dirait ces légions de sauterelles que le pied du passant fait jaillir du milieu des humbles graminées de nos prairies.

Dans le village de Cheik-Felfil, nous retrouvâmes une de nos anciennes connaissances ; je veux parler d'Aîscha, dont le mari vivait à l'abri d«8 rancunes du naîb, au milieu de cette triba qui, depuis bien des années, guerroyait sans cesse contre les chefs d'Arkeeko.

Aïscha n'était plus cette malheureuse femme haïe des uns, méprisée des autres, abandonnée de tous, que nous avions connue à Eylat. Une expédition audacieuse avait enrichi le jeune couple et ajouté à la terreur qu'inspirait à ses ennemis l'ancien chasseur d'éléphants.

Voici à peu près ce qu' Aïscha raconta elle-même à M. Arnaud:

Par une soirée du mois de novembre, un troupeau de chamelles appartenant au naîb, et se montant à cinq ou six cents têtes, quittait les montagnes pour gagner les kollas inférieures, reverdies par les pluies. Au souffle du vent du sud, de grands nuages cuivrés s'amoncelaient sous un ciel blafard, le tonnerre grondait, la pluiecom-

mençait à tomber par torrents. Les pâtres se résignèrent à camper au milieu de la plaine ; quelques huttes furent dressées en un clin d'œil, et les Bédouins coururent s'y abriter, tandis^u'un seul des lears surveillerait le troupeau. L'homme de garde s'accroupit sur le sable, et, pour accourcir les longues heures de la nuit, entonna une interminable chanson.

£d ce même moment, un cavalier, dont le dromadaire décrivait un vaste cercle autour du campement, semblait épier les mouvements des gens du naîb ; puis ce cavalier mit pied à terre, atMindonna sa monture dans un repli du terrain, se dépouilla de Tabbayèh jeté sur ses épaules, et se coucha à plat ventre sur le sol trempe de pluie. Un millier de pas le séparait des huttes, vers lesquelles il se mit à ramper, pareil à un reptile géant, au milieu des flaques d'eau qui s'amassaient sous la cataracte tombée du ciel. Il employa plus d'une heure à franchir cette distance.

Arrivé près du camp, ses précautions redoublèrent, et il lui fallut un autre quart d'heure pour se glisser derrière un chameau contre lequel s'était adossé le gardien, qui chantait toujours. Se levant alors par un mouvement rapide comme la pensée, le rôdeur nocturne saisit à la gorge le pâtre, qui n'eut pas même le temps de pousser le cri d'alarme, et dont les membres se détendirent bientôt.

après s'êire crispés un moment soqs la puissante étreinte de cette main de fer. Le mari d'Aïscha était ce terrible rôdeur de nuit.

Cela fait, le manchot arracha aux gommiers nains quelques épines longues et dures; puis, allant à un chameau, il le débarrassa d'abord de ses entraves et lui enfonça dans le globe de l'œil une de ces épines. Cette opération, il la répéta une vingtaine de fois, et toujours sur des animaux tournés du même côté de l'horizon. Les malheu* reuses bêles s'échappaient en bramant de douleur et couraient toutes dans la même direction. Quand la dernière eut quitté le gros du troupeau, le mari d'Aïscha se prit à crier à deux ou trois reprises :

— Les voleurs 1 les voleurs !

Les Bédouins, réveillés en sursaut, prirent leurs zagaies et s'élancèrent sur la trace de leurs chameaux, qu'une course furieuse emportait dans les ténèbres, et qu'ils ne pouvaient suivre qu'en se guidant sur leurs cris désespérés.

Pendant qu'ils couraient d'un côté, le mari d'Aïscha revenait au camp par le côté opposé, sautait sur la croupe d'un dromadaire en poussant le cri auquel les nomades habituent leurs bestiaux à accourir, et partait de toute la vitesse de sa monture, entraîuant tout le troupeau à sa suite.

Les gens dunaïb se lassèrent inutilement à poui^ suivre les quelques chameaux qui fuyaient devant

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eux. De retour près de l'enceinte vide, à la vue de leur camarade mort, dont le cou portait en noir l'empreinte d'une main de géant, un #i de rage s'écbappa de toutes les poitrines.

Toas se mirent aussitôt à la recherche de l'audacieux bandit; mais, par cette nuit noire, il leur fallut un temps considérable pour retrouver ses traces. Le jour se leva, que c'était à peine s'ils étaient parvenus à recueillir une cinquantaine de chamelles vieilles ou malades, qui n'avalent pu suivre le reste du troupeau, tandis que le manchot était depuis longtemps arrivé à Messâr avec son riche butin.

AFseha était donc devenue une des plus riches matrones de la fraction abbab qui avait donné asile à son mari ; et pourtant, jusque dans son sourire, il y avait un air de tristesse profonde. Tout lui était présage de malheur. Un bracelet d'argent, par lequel son mari avait remplacé ses pauvres bracelets de verre, &'était rompu sans qu'elle sût comment. Les ibis chevelus, ces dieux de l'anelenoe Egypte, qui, selon les Bédouins du Samhar, portent bonheur à la hutte sur laquelle ils se posent pour passer la nuit, semblaient fuir la sienne, ou, s'ils s'y posaient, ils s'envolaient aussitôt, bien que la jeune femme chantât sa plus douce chanson pour les y retenir. Si elle traversait la vallée. Il y avait toujours un pic, que l'on

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