Souvenirs d'un voyage en Asie Mineure
Rl'K VIVIENNE, 2 BIS, ET BOUI.E V A II D DES ITALIENS, 15 A I.A LIBRAIRIE NOUVELLE
PRÉFACE
Si le mot n’était si usé et n’avait élé si souvent profané, je vous dirais, cher lecteur, comme notre vieux Montaigne : « Ceci est un livre de bonne foi. » J’arrive de cet Orient dont vous parle tous les malins votre journal, et je me propose de vous raconter, sans système ni parti pris, ce que j'ai vu, tout ce que j’ai vu et entendu pendant une année passée là-bas, pendant les huit mois surtout que j’ai employés à parcourir l’Asie Mineure.
Un séjour antérieur de trois années dans le Levant m’avait préparé à tirer cette fois tout le parti possible de mon voyage, et à remarquer bien
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des choses qui peuvent échapper au voyageur, même intelligent et curieux, s'il est transporté sans transition de son cabinet d’étude ou bien des salons et des cafés de Paris sous le toit du paysan ou du pacha turc. 11 passera son temps à s’étonner, il sera frappé surtout des différences déformé et de costume, et tout entier à la surprise d’entendre les virtuoses du pays chanter à qui mieux mieux du nez, aux applaudissements de leur auditoire, et de voir les grands seigneurs s’asseoir par terre et manger à la gamelle, avec leurs doigts, il s’arrêtera au dehors, à la surface, il ne pénétrera guère au fond des choses, et ne pourra même songer à percer du regard ce mur d’airain qui semble se dresser entre l’Occident et l’Orient, et séparer à tout jamais l’Européen de l’Asiatique. Il y a là pour nous, de l’autre côté de celte barrière, comme un monde nouveau d’instincts, desenlimenls et d’idées, et toute une théorie de la vie et du bonheur qui n’est point la nôtre. C’est là une différence bien autrement profonde que celle de la langue, des coutumes et du vêtement, mais qui est moins sensible au premier abord, parce qu’elle porte sur
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ni
des phénomènes tout intérieurs, sur des nuances morales, sur d'intimes et secrètes dispositions qui modifient tous les jugements. Pour arrivera mesurer la distance qui sépare d’un Français ou d’un Anglais, je ne dirai pas un paysan musulman, mais un Turc même instruit dans toute la science tradit ionelle des mosquées, ou bien un émir bédouin, il ne suffit pas de parler plus ou moins facilement le turc ou l’arabe, il faut encore bien comprendre et ne jamais plus oublier que, sous des mots dont nous croyons trouver l'équivalent dans nos dictionnaires, nos interlocuteurs orientaux cachent sans cesse des idées qui nous sont étrangères. On l’a déjà dit, et avec raison : en passant d’une langue dans une autre, la pensée d’un homme ou d’un auteur se modifie, s’altère toujours jusqu’à un certain point. Pour intelligente et fidèle qu’elle soit, toute traduction est toujours plus ou moins à côté du sens de l’original. Cela est vrai même de l’anglais ou de l’allemand au français; mais des langues orientales à une de nos langues modernes, la part de l’intraduisible est dix fois plus grande. Il y a tout un côté de nous-mêmes,
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nos idées générales, notre soif d’activité, la passion fiévreuse avec laquelle nous luttons contre la nature, cette foi au progrès qui semble tendre à devenir comme la religion de notre société moderne, il y a enfin tout un ordre de sentiments et de pensées qui, pour les orientaux, est lettre close. En revanche, le vrai fond de leur âme et, si l’on peut ainsi parler, leur tempérament moral ne se dérobe guère moins à nos prises : nous nous figurons malaisément celte absence presque complète d’esprit scientifique, celte simplicité d’idées et de sentiments, enfin tout ce qui reste de l’enfant dans l’Asiatique même le plus corrompu et le plus rusé. Nous avons bien de la peine à comprendre celle calme résignation aux • maux de la vie qu'inspirent des croyances fatalistes sucées avec le sang de génération en génération ; ce n’est en effet rien de ce que nous connaissons, ni l’apathie d’une nature insouciante et molle, ni la foi passionnéedu chrétien embrassant avec amour la douleur comme une promesse et un gage de l’éternelle félicité. Ainsi, en bien des choses, de nous autres Européens et chrétiens à ces fils d’une race et d’une civilisation si profondément séparée
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de la nôtre, il n’y a point ce que la science, dans sa langue nette et précise, appelle une commune mesure. Le premier pas à faire, pour l’observateur qui pense que rien d’humain ne doit lui rester étranger, mais qui ne veut pas se payer de mots et d’apparences, c’est de commencera soupçonner ces différences et à sentir l’obstacle. Une fois averti et mis sur ses gardes, il pourra peut-être, à force d’attention, arriver à se détacher parfois de luimême et de ses manières habituelles déjuger et de sentir, et à se mettre, pour quelques instants au moins, dans la situation d’esprit de celui-là même dont il étudie et voudrait traduire la pensée. Cette barrière infranchissable dont je parlais tout à l’heure, sans doute il ne parviendra pas à la renverser, mais, qu’on me passe la comparaison, il se haussera jusqu’à la crête du mur, et il regardera par-dessus ; il reconnaîtra ainsi quelques points de celte terre étrange et inconnue, et il pourra essayer d’en décrire les principaux aspects. Ce cœur humain que la diversité des climats et des races et surtout la lente action des siècles coulant en sens contraire pour l’Europe et l'Asie ont fait si différent du nôtre,
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il lui arrachera, pour nous les redire, quelquesuns de ses secrels. Voilà ce que j’ai tente de faire dans la mesure de nies forces; heureux si j’ai réussi quelquefois, ef si, pendant le cours de ce trop rapide voyage, j’ai pu de temps en temps épeler quelques mots de ce livre inlini et mystérieux !
Ces impressions et ces remarques, si je les livre au public dans l’ordre où je les ai recueillies, en leur conservant la forme intime et familière du journal où je les notais chaque soir, c’est qu’elles me paraissent devoir conserver ainsi quelque chose de plus loyal et de plus vrai. En prenant ce parti, l'auteur se substitue moins au lecteur, lui impose moins ses manières de voir, et lui fournit mieux les moyens de penser par lui-même, d’asseoir son j ugement sur des bases plus larges, sur des données plus nombreuses et plus sûres. Dût-on signaler dans mes récits d’apparentes contradictions, je. ne m’en étonnerai ni ne m’en affligerai. Dès qu'on sort des abstractions et du mondepurement logique, et qu’on cherche à représenter et à définir de vivantes réalités, ce n’est qu’en élaguant et en retranchant, c’est-à-dire en altérant et dénaturant, qu’on
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obtient l’unité d’impression, et qu’on fait tenir dans la brève et fausse simplicité d’une formule des êtres « ondoyants et divers. » Or est-il un cadre qui se prêle mieux que celui du journal à tout embrasser, l’accessoire comme le principal, à indiquer l’accident auprès de la règle, à faire apercevoir les hommes et les choses sous des angles et par des côtés différents, à les peindre successivement sous leurs aspects multiples et changeants, à nous les révéler ainsi dans toute la richesse de leurs déterminations, dans toute la complexité de leurs développements variés?
Ces récits, auxquels on ne pourra refuser du moins le mérite de la sincérité, offriront-ils quelque intérêt au public français? Je le désire plus que je ne l’espère. En France, où l’opinion publique est si capricieuse, où elle s’éveille, s'engoue, se dégoûte et oublie si vite, on ne s’occupe guère de la question d’Orient que les jours où quelque accident imprévu, quelque étrange surprise, comme, la guerre de l’indépendance grecque, la lutte de Méhémet-Ali contre la Porte, la guerre de Crimée, les massacres de Syrie, le bombardement de Belgrade ou 1 expul-