‹ Souvenirs d'un voyage en Asie MineureChapitre 12 sur 26 · RS · texte numérisé non relu

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sons, ils viennent passer ici deux mois pour changer d'air et engraisser leurs bestiaux. Voici une douzaine de jours qu'ils sont venus s’établir dans ces espèces de chalets, et à la lin de juillet, on retournera au village pour la récolte. Le ïaïla appartient par moitié aux habitants de Kumbet et à ceux de Karaevren. On y compte environ deux mille moutons et chèvres, et six cents hèles à corne.

Ici aussi, on sc plaint de la conscription. Les rédifs vont une fois par an faire l’exercice à Seïd-el-Ghaxi , où réside à cet effet iln capitaine. Nous causons avec un homme qui a été dix ans au service et qui a fait la guerre de la Russie. On semble parler volontiers de l’alliance franco-turque.

Dans tout ce pays la nature friable de la roche, la manière dont elle se présente par masses coniques isolées, semble avoir suggéré de bonne heure aux habitants l’idée de la creuser pour s’y installer pendant leur vie avec leurs familles et leurs troupeaux, et pour y dormir après leur mort. On ne peut marcher d’aucun côté, dans les environs de Kumbet, sans voir se détacher en noir la bouche de quelque excavation plus ou moins profonde.

13 juin.

Départ avec la pluie. — Le pays est toujours aussi beau, les pins sont toujours aussi pittoresquement jetés parmi des rochers de formes hardies et bizarres, leurs

tenaces racines se cramponnent aussi vigoureusement aux fentes de la pierre.

Nous repassons à une portée de fusil du village de Kumbet. Je demande s’il n’y a pas d’antiquités. On me parle vaguement d’un lion sculpté. Je vais y voir, et il se trouve que c’est le beau tombeau phrygien connu sous le nom de Tombeau de Solon. Nous le mesurons, dessinons et photographions. Les proportions en sont sévères, et l’ornementation riche et originale. Un grand kiosque turc ruiné, perché sur le sommet du roc, audessus du tombeau, rend l’ensemble encore plus singulier. Le tout est couronné par une cigogne debout sur son nid.

Le village est posé sur une masse de rochers à pic qui s’élèvent d’un bond au-dessus de la plaine. La couleur rouge de la pierre, les maisons grises, toutes hérissées de poutres en saillie, intrépidement posées au bord du précipice, les nids de cigogne sur presque tous les toils, le minaret, tout cela forme un ensemble des plus curieux. Malheureusement le temps est couvert et il fait un vent violent; une photographie que nous tentons ne réussit point.

Du village, on aperçoit de tousles côtés, dansles rochers, des excavations. Celles que nous visitons sont toutes des tombeaux, en général assez simples. Ce n’est qu’à quatre heures que nous quittons Kumbet. Au bout d’une heure nous arrivons à un autre ïaïla appartenant à ce même village. Ce sont quelques cabanes éparses dans la forêt. Nous prenons là un homme pour nous conduire jusqu’à

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des tentes de Iuruks toutes voisines de Iasili-haïa , le célèbre rocher, couvert de moulures et d’inscriptions phrygiennes, qui est connu, depuis Leake qui l'a découvert, sous le nom de Tombeau de Midas. Nous arrivons de bonne heure à ces tentes : on nous donne pour gîte une espèce de hangar que l'on ferme pour nous avec de grandes draperies de poil de chèvre.

Ce hameau porte le nom de Karaaghl (Kara-aouJ). Il se compose seulement de cinq familles qui restent ici l’hiver comme l’été. Braves gens, et bon accueil. Notre hôte a cinq fils; l'un d’eux sait un peu lire; il fait les fonctions d’iman, et enseigne aux enfants à épeler. Aussi ne l’appelle-t-on que hodja, maître, professeur. On gagne ici ce titre à bon marché !

Le chef de famille chez qui nous logeons est riche ; il possède huit cents moulons, une cinquantaine de bœufs, vingt chameaux. Un chameau vaut ici, parvenu à son plein développement, huit mille piastres, près de seize cents francs, valeur énorme en comparaison de celle des autres animaux domestiques. Ainsi un bœuf, s’il sait déjà travailler, coûte ici, en ce moment, environ mille piastres; s’il n’a pas encore été mis à la charrue, seulement six cents. Posséder ici un chameau, c’est comme si l’on était propriétaire, en Occident, d’un attelage de roulier. Le chameau étant le plus puissant moyen de transport que possède le commerce dans tout l’intérieur de l’Asie, on fait de beaux bénéfices en le louant aux conducteurs de caravanes.

Ces pasteurs sont donc fort à l’aise, pour le pays;

mais, pour éviter d’être spolié, on dissimule soigneusement sa richesse. Une des premières questions qu’on nous adresse, c'est : « Avez-vous entendu dire qu’il allait passer ici des troupes? » Nous demandons pourquoi cela les occupe tant. « C’est, disent-ils, que, lorsque nous sommes prévenus à temps, nous allons nous cacher dans la montagne, à quelques cabanes que nous avons tout exprès loin de la route, dans un endroit reculé. » Les soldats ne payent jamais ce qu’ils prennent. Leur nourriture est toute à la charge des populations. Il n’y a ici que cinq familles; il leur faudrait nourrir, s’il venait à passer chez elles, tout un bataillon, sans aucune rémunération ni indemnité.

14 juin.

Dès qu’il fait jour, nous nous mettons en route pour Iasili-kaïa; nos bagages viendront tout à leur aise. Rien de plus beau que la gorge qui nous conduit des tentes aux tombes phrygiennes. Nulle part nous n’avons encore vu un aussi étrange entassement de rochers et de pins, nulle part des crêtes aussi curieusement dentelées. On dirait un rêve de Salvator Rosa. C’est un paysage comme la main même du grand artiste n’a pu en peindre sur la toile”, mais comme il a dû en voir parfois dans les songes de ses nuits.

Nous passons toute la journée à étudier le tombeau dit de Midas, le plus considérable de tous, et ceux qui l’entourent. Tous ces monuments, assez voisins les uns des

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autres, bordent la pittoresque vallée connue dans le pays sous le nom de Doghanlu-dérési. A les prendre dans leur ensemble, ils ont, comme presque toutes les œuvres qui remontent à une liante antiquité, de la simplicité et de la grandeur. Nous visitons les premiers une curieuse forteresse primitive qui domine la vallée et la route. Murailles, portes, créneaux, chemin de ronde, corps de garde, logements, citernes, grand escalier descendant à la plaine, tout est taillé dans le roc vif. Rien de plus curieux que tout ce district qui mériterait une exploration attentive et prolongée. Malheureusement nous n’avons pas le loisir de nous arrêter ici quelques jours, et le temps est détestable; la pluie fait manquer nos photographies, le vent renverse notre appareil.

Nous repartons donc un peu avant le coucher du soleil; nous poussons nos chevaux et nos bagages un peu plus rapidement que d’ordinaire, à travers les prairies, dans un pays toujours boisé, et nous nous arrêtons, vers huit heures, à la ferme d’un riche propriétaire nommé IIussein-Aga; il nous engage à ne pas aller plus loin (nous aurions trouvé un village à un quart d’heure de là) et à descendre chez lui. Nous entrons donc, pour la première fois depuis Koutahia, dans une maison de pierre.

Nous sommes ici chez un Turc de la vieille école, un homme de près de soixante et dix ans, qui a été, pendant quinze ans, jusqu’au tanzimat, mudir dans le canton qu’il habite, dont le chef-lieu est à Husrew-jpacha-khnn. Nous lui demandons s’il a une nombreuse famille. Il nous répond que chez lui trente personnes mettent la cuiller au

plat. Il a eu trois femmes et beaucoup d'enfants; je ne sais s’il en connaît le compte lui-même; toujours est-il que maintenant il a quatre filles et quatre fils, et beaucoup de petits-enfants ; deux de ses femmes sont vivantes. Avec sa dignité de patriarche, son aimable sourire, ses manières courtoises, son enfantine curiosité excitée par les moindres détails de nos opérations photographiques et même de notre ajustement, il nous représente ce qu'il y avait de bon et d’intéressant dans l'ancienne Turquie. Il n’est soins dont il ne nous entoure ; il est presque embarrassant pour des jeunes gens d'être l’objet de tant de prévenances de la part d’un vieillard.

« J’ai été domestique autrefois, nous dit-il avec une simplicité qu’on ne trouverait guère chez nous; je puis me reposer maintenant. » Il possède trois cent cinquante moutons, une dizaine de vaches, trois paires de bœufs pour le labour, une bonne maison à Ilusrew-pacha-khan, où il aurait bien voulu, nous dit-il, nous recevoir : ici ce n’est qu’une maison de campagne, où il vient passer, au milieu de la forêt, deux mois d’été, jusqu’à ce que la moisson le rappelle dans la plaine. Ainsi s’écoule sa vieillesse, sans qu’il envie ni regrette rien. Si vous voulez voir un heureux, vous qui n’en avez guère trouvé jusqu’ici sur votre chemin, allez faire visite à notre vieil ami Hussein-Aga; la course est un peu longue, il est vrai; mais causer avec un homme content de son sort, n’est-ce pas un plaisir assez rare pour mériter qu’on aille le chercher si loin que ce soit? Que vous le trouviez d’ailleurs à la montagne ou à la plaine, dans sa ferme

ou dans sa maison de ville, il vous accueillera bien, soyez-en sûr, et vous ne pourrez le quitter sans être touché d’affection et de reconnaissance.

Ilussein-Aga, comme bien d’autres vieillards, parle volontiers du temps de sa jeunesse, et nous pouvons mesurer, par ses discours, tout le chemin parcouru par la Turquie depuis l'avénement de Mahmoud. «Il y a une quarantaine d’années, nous dit-il, vous ne vous seriez pas promenés comme maintenant. 11 y avait partout des dérébeys (beys de la vallée, du défilé) qui ne reconnaissaient aucune loi, qui n'obéissaient à aucun firman. A Kumbet, le maître de ce grand kiosque ruiné qui domine les maisons, avait, quelque temps avant la réforme, mis à mort, en un jour, quarante personnes du village qui lui déplaisaient. »

15 juin.

Nous partons de bonne heure, en échangeant avec notre cher hôte toute sorte de souhaits de prospérité et de bon voyage. Nous sommes toujours dans la forêt de pins, que nous regardons avec plus d’intérêt encore et d’admiration que la veille, comme une amie que nous sommes près de quitter. Nous savons que nous allons entrer bientôt dans le pays tout à fait découvert, \'Âxylos des anciens. Nous traversons Galûa, petit village d’une vingtaine de maisons, qui n'est habité que tous les deux ans, l’année où on cultive les terres qui l’entourent ; l’autre année, celles-ci restent en jachère, et le

village abandonné. La forêt devient peu à peu un taillis de plus en plus bas, de plus en plus clair. Après avoir traversé une petite plaine où nous notons des vestiges antiques, nous remontons sur une colline où poussent encore quelques pins, courts et chétifs, sentinelles avancées de la vaste forêt où nous marchions depuis Koutahia. Arrivés au sommet, nous voyons se déployer devant nous l’immense et triste plateau que nous aurons à traverser jusqu’à Sivri-Hissar; pas un arbre à l’horizon, pas une fumée de village, pas même ces balancements des épis, ces ondulations de la prairie qui donnent à certaines plaines une sorte de mouvement et de vie; mais une herbe courte et grise, le silence, quelques tentes de nomades qui tachent çà et là, comme des points noirs, ce large désert, voilà ce qui s’offre à nous et nous serre le cœur, quand, vers midi, nous disons adieu à la colline et aux derniers arbres. Marche monotone jusqu’à des tentes où nous nous arrêtons pour déjeuner.

Ce sont ici de vraies tentes noires, en perchettes couvertes de tissu de poil de chèvre. La tribu ( Avchiret ), dont elles dépendent, porte le nom de Bouroun-oghlou (les fils du nez). Elle compterait, d'après ce que nous dit l’un de ces pâtres, cinq à six cents villages. Il est bon de savoir que deux ou trois tentes groupées l’une auprès de l'autre font ce qu’on appelle un village. C’est que, pour le campement d’été, on se sépare en tout petits groupes, afin que les troupeaux ne se gênent pas les uns les autres. Le village d’hiver est assez grand ; il compterait, nous affirme-t-on, près de cinq cents mai-

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sons, et fournit au recrutement cinquante ou soixante hommes.

Les Iuruks, dans celte contrée du moins, sont déjà à demi engagés dans la vie sédentaire. Ceux-ci sont presque autant laboureurs que pasteurs ; ils sèment beaucoup de blé, d’orge et de fèves. Il n'y a pourtant pas besoin, pour trouver des populations vivant uniquement de la vie pastorale et nomade, d’aller les chercher dans le désert de Syrie ou d’Afrique; en Roumélie, où la terre se prêle partout, plus ou moins, à la culture, il y a cependant encore des tribus qui ne connaissent pas d’autre occupation que l’élève du bétail. Les Valaques de l’Aspropotamos qui descendent, à l'automne, en Acarnanic, où je les ai vus, n’ont jamais touché une charrue.

Quelque culture se montre à mesure que nous approchons de Tchifteler. C’est un grand village qui vit surtout de l’élève des bestiaux ; aussi le fumier y est-il partout : dans les rues, dont il forme le sol, sur les toits et un peu aussi dans l’intérieur des maisons. Le village doit sa prospérité à la présence d’un grand haras impérial, avec d’immenses terres tout autour, et plusieurs fermes ; employés à divers titres dans l’exploitation de ce domaine, les paysans se sont enrichis ; il y a en plusieurs qui ont maintenant jusqu’à deux et trois mille moutons.

Le haras est dirigé par un colonel (mirtlaï), Achmetbey, qui nous reçoit très-bien. Il ne parle pas français ; mais il connaît les Européens; il a fait à côté d'eux la guerre de Crimée, il a été attaché à la personne de Kos-

sulli et des généraux hongrois internés à Koutahia. Il ne parait pas très-bon mulsunian, car il se grise parfois, mais il a gardé cette bonté qui ne fait presque jamais défaut aux hommes de race turque, quand ils n’ont pas été gâtés par une fausse civilisation; il a celte simplicité que l’on trouve souvent chez les vieux soldats. C’est un homme intelligent, plein de bonne volonté, et qui paraît très-désireux de faire prospérer l’établissement qu’il est chargé de conduire; malheureusement l’argent lui manque; pour s’en procurer, quand il est réduit à la dernière extrémité, il est obligé d’écrire que, faute de quelques milliers de piastres, il lui va falloir laisser crever tous les chevaux. Il a pourtant obtenu des résultats : il envoie tous les ans à Constantinople une quarantaine de chevaux vigoureux et sains. Il a opéré entre la race normande et des étalons d’Anatolie et de Syrie des croisements qui paraissent couronnés de succès, il a beaucoup augmenté le nombre des bestiaux de la ferme, il a construit des écuries mieux installées que les anciennes et où les chevaux auront moins froid pendant les hivers rigoureux que l’on a souvent ici.

Le malheur est qu’on le changera demain ou aprèsdemain, et que l’on enverra à la place un imbécile ou un voleur ; c'est ainsi que les choses vont en Turquie. On commence et on ne poursuit point; on n’entretient, on n’achève jamais. On a des velléités, et jamais de volonté. Du temps du sultan Mahmoud, il y avait eu ici, un moment, bien plus de chevaux qu’il n’y en a maintenant; on avait fait venir un assez grand nombre d’éla-

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Ions arabes, des chevaux de prix; presque tous sont morts, il n’en est resté que dix-sept. Pendant quelque temps on a semblé vouloir laisser tomber rétablissement ; puis, après la guerre de Crimée, on y envoya environ sept cents juments anglaises, françaises et allemandes, achetées aux alliés; il n'en reste déjà plus que trois cent vingt-quatre. Sans doute il faut tenir compte de la difficulté d’habituer ces juments à un climat et à un régime nouveau ; mais, nous dit le palefrenier en chef, un Prussien, qui est là depuis trois ans, les soins et les précautions ont manqué. L’avant-dernier hiver a été très-rigoureux ; il a fallu garder longtemps les chevaux à l’ccuric, et ils y sont à peu près morts de faim. On n’avait pas de provisions de paille ni de foin, et la terre était couverte d’une si épaisse couche de neige que l’on ne pouvait aller couper de l’herbe. Le Prussien est tout dégoûté, et veut s’en aller.

16 juin.

Matinée amusante. Pendant que nos bagages filent vers Sivri-Hissar, nous allons visiter avec le colonel le domaine du gouvernement. A une demi-heure vers le sudsud-est du village, nous trouvons des sources que l’on appelle dans le pays la source du Sakaria (ancien Sangarius), cl qui paraissent mériter ce nom ; elles jaillissent dans l’espace d’environ une demi-lieue, assez nombreuses et assez abondantes pour former tout d'abord une rivière qui pourrait porter bateau. L’eau est bien

194 SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, au-dessus dÿ la température ordinaire des sources; elle parait avoir de quinze à vingt degrés.

Nous visitons le haras ; écuries solidement bâties, mais où pénètre le vent, et où la lumière donne dans les yeux des chevaux. A côté, chambres où sont logés les soldats pendant l’hiver; maintenant ils couchent sous la tente. Les fièvres sont ici assez fréquentes.

Nous prenons une tasse de café et nous remontons à cheval. Une heure de trot nous conduit à Mandra, autre haras où nous visitons les étables, la laiterie, les écuries. Nous déjeunons, et après déjeuner, toujours accompagnés du colonel, nous allons rejoindre la route de Sivrihissar. Chemin faisant on nous montre encore un grand troupeau de juments et de poulains auquel sont mêlés des bœufs et des vaches ; sur un signal du colonel, les cavaliers qui les gardent les poussent au grand galop. Tout cela hennit, beugle, bondit et accourt en un instant au-devant de nous, les bœufs formant les ailes, et les juments avec leurs poulains le gros de l’armée. C’est le moment des adieux; nous serrons de bon cœur la main d'Achmet-bcy, c*t ami de la veille que nous ne reverrons sans doute jamais. C’est là une des tristesses de la vie du voyageur.

Nous restons donc seuls sur la route de Sivri-Hissar, avec un homme à cheval que le colonel nous a donné pour nous conduire. Bientôt la pluie nous prend, une pluie d'orage qui dure aussi longtemps qu’une pluie d’hiver, trois heures; elle nous fouette à toute volée, tantôt dans le dos, tantôt dans les yeux, tantôt de côté;

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nous nous réfugions un instant sous un abri destiné aux . moulons pour l'hiver; puis nous repartons, non que la pluie ait cessé, mais parce que nous craignons que plus tard elle n’augmente encore.

Comme celle que nous avons parcourue la veille, cette immense plaine est parfaitement inculte, et n’a d'autre végétation qu’une herbe courte à travers laquelle se montre parfois le gris morne de la terre. Rien n’aUrisle plus, en Asie Mineure, que ces vastes déserts où il semble que le sol attende et appelle la charrue qui l’a si longtemps fécondé. La montagne, en Asie Mineure, est, toute proportion gardée, bien plus peuplée que la plaine. C’est que les envahisseurs qui ont passé les uns après les autres sur ces malheureuses contrées ont souvent balaye la plaine, tandis qu’ils ne pénétraient pas aussi facilement dans la montagne. C’est aussi que les populations de la montagne s’attachent plus fortement à b terre, s’en laissent moins facilement déraciner, luttent plus longtemps contre l'ennemi, contre la dureté des temps, la misère, le mauvais gouvernement.

- La pluie cesse enfin sur les quatre heures. Nous apercevons depuis longtemps Sivri-Hissar , ou plutôt les rochers étranges, la crête dentelée qui domine la ville et qui lui donne son nom : le château des pointes. En effet, les murs d’une forteresse qui parait tout entière construite en blocage et de date assez récente courent aux flancs des précipices et sur de minces arêtes qui semblaient par elles-mêmes une suffisante défense. C’est partout du granit âpre et dur; on n'aperçoit la ville que

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d’ailleurs autre chose qu'un peu d’histoire sainte et d’arithmétique, l’alphabet turc et l’alphabet arménien. Plusieurs d’entre eux nous lisent dans notre langue l’évangile de Pâques. On leur a transcrit en arménien les mots français, et ils les prononcent a peu près correctement, mais ils ne les comprennent pas. Ils lisent aussi, de la même manière, ce même évangile en grec et en arabe. C’est que, par une disposition qui ne manque pas de grandeur, le rite arménien ordortne de lire ce jour-là l’évangile en autant de langues que l’on pourra : on réalise ainsi la prophétie qui annonce que cet évangile sera prêché dans toutes les langues de la terre.

Nous allons ensuite à l’église. Avec ses nattes, ses colonnes de bois peint, ses lampes, elle a tout l’air d’une mosquée. Elle est séparée en deux, dans le sens de sa longueur, par une cloison grillée; d’un côté c’est l’église des hommes, de l'autre celle des femmes. La partie réservée aux femmes est plus simplement ornée.

On n’a pas encore de cloche, nous disent les primats qui sont venus nous faire les honneurs de leur école et de leur église, mais on espère la suspendre dans un mois. Elle est commandée et on l’attend de Constantinople. La population turque de Sivri-llissar est pourtant très-compacte et passe pour assez fanatique; mais c’est que le chef des Arméniens paraît au mieux avec le mudir ; ils prennent ensemble, tous les soirs, cinq ou six verres de raki, et souffrent l’un et l’autre de maladies causées par l’intempérance. Cette touchante confraternité sert peut-être les intérêts des chrétiens.

Malgré cetle intimité, et quoique l’Arménien dine le soiravec nous, nous remarquons qu’il va toujours s'asseoir tout à fait au bas-bout du canapé, et le plus souvent même par terre à côté de l’extrémité. Ce sont de vieilles habitudes d’humiiilc qu’on ne dépouille pas en un jour.

Les Arméniens, qui appartiennent tous au rite nonuni, ont tout à fait ici les manières turques; les femmes se cachent quand on passe, et si on va dans leurs maisons, on ne les voit jamais.

18 juin.

Nous partons pour Bala-Hissar , hameau situé sur l’emplacement de l’ancienne Pessinunte ; mais il a fallu auparavant écouter la requête que me présente le mudir. II me demande de parler pour lui à l’ambassadeur de France, qui parlera à Aali-Pacha ; il me dicte en turc : « Nahmik-Elîendi, mudir de Sivri-Ilissar, veut de l’avancement. » Pour ne pas lui paraître impoli, je lui promets de m’en occuper, tout en ne lui dissimulant pas que je ne me fcrois nullement le pouvoir de faire un caïmakam. Il a l'air de penser que c’est la bonne volonté qui me manque, et alors, depuis le portc-chibouque jusqu’au cuisinier, ses quatre ou cinq domestiques, réunis dans la chambre, se mettent à me faire l’éloge de leur maître et à joindre leurs prières aux siennes pour que je consente à les faire monter en grade avec leur chef. C'est une scène curieuse : dans les sollicitations de cet homme, dans l’intervention de ses valets, il y a autant de naïveté que de platitude.

DE KOUTAMA A CONSTANTINOPLE. 199

Bala-IIissar est un misérable hameau à trois heures environ deSivri-Hissar. Nous avons grand’peinc à y trouver un fort mauvais gîte. C’est la veille du Baïram ; tous les hommes du village sont assemblés là, et flânent. Comme dit Charles, « ils ont l'air de passer leur vie à prier Dieu que le soir vienne, pour qu’il soit l’heure de dormir. » Nous éprouvons ici une véritable déception. Le plan que M. Texier a donné de ces ruines, et qui nous avait fait espérer les plus belles choses du monde, est un véritable roman archéologique, une œuvre d’une haute fantaisie. Nous repartirons donc dès demain pour Sivri-Hissar.

19 juin.

Nous employons la matinée de notre mieux, puisque nous avons tant fait que de venir jusqu'ici; je copie quelques inscriptions, et Guillaume dessine quelques détails. A cinq heures et demie nous sommes de retour à Sivri- Hissar ; on nous conduit non plus chez le mudir, mais chez le plus riche propriétaire du pays, chez Hussein- Bev, le fils de l’ancien déré-hey. Dans une large cour, sous un hangar, une vieille calèche et un char à bancs d'un aspect étrange, moisissent parmi d’antres rebuts. Ces voitures, objet d’un profond respect pour tous les habitants du pays, ne servent presque jamais ; vu l’état des routes, à peine une ou deux fois par an, les femmes les emploient-elles pour quelque courte promenade ; mais elles établissent aux yeux de tous, d’une manière incontestable, la supériorité du bcy. L’escalier nous conduit à

une grande loytjia cnlourée de nombreuses pièces, et où se tiennent sept ou huit domestiques, fort jolis à voir dans le costume tout neuf que vient de leur donner leur maître : nous sommes le jour même du courban-baïram. Us ont de larges culottes blanches, très- bouffantes, comme celles des bateliers du sultan, une ceinture de soie roulée plusieurs fois à gros plis autour du corps, la veste et le gilet brodé. Deux d’entre eux nous introduisent dans une grande pièce fort confortable, avec son large divan de drap bleu.

Nous nous sauvons aussitôt, Guillaume et moi sans avoir vu le maître de la maison, pour aller faire de la photographie, et nous prenons une vue de la ville au soleil couchant. Quand nous revenons, nous trouvons Delbet accablé de travail. 11 a été voir une femme attaquée d'une fièvre puerpérale; on vient de lui amener deBala- Hissar, sur un chariot, un malade qu’on y avait apporté d’un village voisin, pour le lui montrer, au moment même où nous quittions ce hameau ; enfin le hey l'a déjà consulté pour lui-même, et l’emmène dans son harem. Il ne le fait d’ailleurs pas pénétrer dans les appartements intérieurs; mais, dans une petite pièce à l’entrée du harem, viennent deux femmes, dont l’une se plaint de douleurs d’estomac, l'autre d’une maladie de l’utérus. Charles les force à ouvrir leur voile ; mais tout ce qu elles consentent d’ailleurs à montrer au docteur pour qu’il puisse étudier la maladie, c’est la langue et le pouls. Charles insiste, au nom du médecin, pour pousser une reconnaissance plus avant; il dit comment les choses sc

DE KOUTAIIIA A CONSTANTINOPLE. 201

passent en Occident, et que les reines elles -memes se soumettent volontiers à un examen nécessaire; mais le bey déclare d'un ton péremptoire que cela ne se fait pas en Turquie, et Delbet donne quelques conseils vagues et quelques pilules inoflensives. Enfin le bey rentre dans son sélamlik , et nous allons, accompagnés de notre drogman, lui présenter nos devoirs. Il fait venir de la musique ; quatre ou cinq musiciens s’accroupissent dans un angle de la salle, contre le mur, cl l’un d’eux chante pendant que lui-même et les autres accompagnent. Les instruments sont deux violons, dont on joue à rebours, et deux mandolines. Un vieux Turc, qui serait admirable à peindre avec son large turban de châle et sa figure basanée se terminant par une longue barbe blanche, entonne des récits de guerre et de combats; le maître d’école arménien chante des chansons d’amour qui ne paraissent manquer ni de grâce ni de délicatesse, d’après la traduction que Charles me donne de quelques couplets.

Pendant ce temps, un domestique vient «le cinq en cinq minutes, nous présenter un plateau sur lequel il y a des cerises, des pâtisseries, de petits morceaux de fromage et du raki. Nous en acceptons une ou deux fois, mais le bey, lui, ne refuse jamais. Il fait au contraire signe au domestique quand celui-ci larde un peu à remplir et à apporter les petits verres. Aussi, quand au bout d'une heure et demie environ, nous nous mettons à table, sa langue est déjà embarrassée et sa parole pâteuse. Il n’en a pas moins grand appétit, et il continue à boire du raki

202 SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, tout en mangeant, pendant qu’on nous sert du vin. Nous avons des cuillers et des fourchettes. Trente-trois plais se succèdent devant nous avec celte bizarre alternance des plats de viande cl des plats sucrés qui est un des principes de la cuisine turque. Certains mets, surtout parmi les mets sucrés, sont excellents. Pas de rôti. Après dîner, le bev baille à cœur joie, sa tête suit machinalement la mesure que marquent les instruments ; il la ballotte à droite et à gauche, un peu comme l’ours blanc fait de la sienne au Jardin des plantes, dans sa cage. C'est qu’il a bu (nous les avons comptés) vingt- deux petits verres. Habitué qu’il est à ce genre d’excès, il a conservé, jusque dans l’ivresse, toute sa raison; ainsi il répond très-juste à certaines questions que nous lui faisons sur sa grande fortune et sur la manière dont il l’administre. Mais évidemment cela le fatigue de parler; nous lui disons adieu, et nous allons nous coucher. Aussi bien il est déjà près de minuit.

Ce personnage, le plus considérable du pays, n’a jamais cherché, comme le fait presque toujours en Occident un grand propriétaire, à rendre aucun service au canton où il occupe la première place ; il n’a pas fait la guerre ; il n’a aucun goût distingué, aucune passion élevée. Ce qu’il a d'intelligence, il l’emploie à conserver et à augmenter sa fortune; son temps, il le passe à se donner des jouissances matérielles. L’eau-de-vie et les femmes paraissent être ses deux passions dominantes. 11 se grise tous les soirs et il a trois femmes. Voilà le malheur de cette société : plus on monte Inut dans la hiérarchie sociale,

DE KOUTAIIIA A CONSTANTINOPLE.

plus on voit s’abaisser le niveau moral. Les riches et les puissants sont en général ce que nous avons vu ce bey et ce mudir à Sivri-Hissar. Le sultan A b d-ul-M erlj i d est le premier ivrogne de son empire. Ce n'est guère que dans la classe pauvre, parmi des hommes sans nom et sans distinction, que l'on rencontre encore de nobles et touchantes vertus, des motifs d’action désintéressés.

Il y a, à ce qu’il paraît, vingt-cinq domestiques dans le konak d’Husscin-bey, sans parler de tous ceux qui se trouvent sur scs domaines. Il en a, nous dit-on, trois considérables : un dans la direction de Koutahia, les deux autres dans celle d'Angora.

Nous passons une nuit excellente, qui nous dédommage de la précédente. A Pessinunle, les puces des. prêtres de Cybcle, qui devaient en avoir autant que des capucins d'Italie, ne m’avaient pour ainsi dire pas laissé fermer l’œil.

Après un déjeuner, où nous ne comptons que dix-huit plats, nous nous mettons ert route sur les deux heures ; Delbet a employé toute la matinée à voir des malades. De tous côtés on venait le chercher, et, un peu plus, on ne le laissait pas" partir. Nous gravissons d’abord péniblement, vers le nord-est de la ville, pour tourner le rocher ; la chaussée serpente entre des blocs de granit qui renvoient impitoyablement la chaleur. D’ici l’œil embrasse dans toute sa longueur l’étrange muraille naturelle qui

domine la ville; à celle distance, les loils des maisons se confondent presque avec la masse de la montagne, et tout cela est d’une singulière et morne couleur, d’un gris verdâtre. Les pluies de l’hiver et d’un printemps extraordinairement humide n’ont réussi qu’à tapisser le rocher d’un court et triste lichen.

Nous devons coucher à Dunrek, village d’une soixantaine de maisons dans un pays légèrement ondulé et assez bien cultivé. Au moment où nous approchons, nous tombons au milieu d’un long convoi d 'arabas; bêtes et gens gravissent lentement le chemin qui conduit au village. Sur les chariots, couchés, debout, des enfants montrent leur tète parmi les tapis qui couvrent la cage de la voilure, et ouvrent plus grands encore, pour nous voir passer, leur grands yeux noirs. De place en place, les gens du convoi tirent des coups de fusil aux- . quels en répondent d’autres tirés du village. Nous demandons, en arrivant au bourg, de quoi il s’agit. Ces hommes que nous avons rencontrés et bientôt dépassés ont été faire pour toute l’année la provision de sel du village. 11 y a vingt-cinq jours qu’ils sont partis pour Ak-Ghenl, « le Lac blanc,» grande saline naturelle sur le plateau cappadocien, et on a appris le malin, par un coureur dépêché en avant, que le soir ils rentreraient au village. Les enfants des chefs de famille qui faisaient partie de l’expédition ont été, jusqu’au bas de la colline, au-devant de leurs pères, et ces salves qu’on échange depuis une heure ou deux sont un salut anticipé que s’envoient, dans leui impatience du revoir, les voyageurs

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et ceux qui ont gardé la maison. Cependant voici les arrivants qui débouchent à l'entrce du village; amis et parents s’embrassent, chacun rentre chez soi voir sa femme et sa fille, qui n’ont pu venir en public souhaiter la bienvenue à celui qu’elles attendaient; on détèle les bœufs et on jette devant eux des monceaux de fourrage ; ils mangent lentement et tranquillement, comme gens qui ont accompli leur lâche, et qui savent se reposer demain. Le soleil disparaît à l’horizon; le muezzin monte au pauvre minaret tronqué qui s’élève à peine de quelques pieds au-dessus du toit de la mosquée; il appelle à la prière les hommes déjà réunis depuis quelques instants sur la petite place, auprès de la fontaine. Tous entrent à la mosquée, excepté Méhémed, à qui j'en veux de son indifférence; si cela m’était permis, combien volontiers j'irais me joindre aux actions de grâces de tous ces braves gens, prendre ma part de leurs prières et de leur recueillement !

La soirée est belle et tiède ; après le souper, nous restons fort lard à causer devant la porte de notre gîte, un hangar que l'on a clos tant bien que mal, pour nous, avec des lapis. Charles nous amuse en nous racontant l’histoire d’un mariage turc où il a été mêlé. La scène se passe à Mossoul. Charles était alors intendant du consul français, M. Botta. Un des cawass du consulat, qui avait grande confiance en lui, vint lui raconter un jour qu’il voulait se marier; la jeune fille à laquelle il songeait devait se trouver, comme par hasard, ce jour-là même, sur le pas de la porte, et se laisser voir à visage décou-

SOUVENIRS D’UN VOVAf.E EN ASIE MINEURE.

vert. Charles l'obligerait de l’accompagner pour lui donner son avis sur les traits de sa future; il tenait à la beauté. Charles y consentit; à l'heure et devant la maison indiquée, ils aperçurent une charmante fille qui sourit le plus gracieusement du monde à son prétendu; le plus difficile aurait été content à moins. Le lendemain, le mariage se décida; le eawass, fort épris de l’aimable visage qu’il avait aperçu, dépensa deux mille piastres pour les cadeaux et les préparatifs de la noce; il obtint huit jours de congé pour mieux jouir du premier quartier de sa lune de miel. Au bout de ce temps, il reparut, l'air un peu dolent et l’oreille un peu basse. Charles surpris, lui demande s’il est content. «Content! pas du tout, répond le pauvre mari; on s’est moqué de moi. La fille qu’on m’avait donnée n’est pas celle qu’on m’avait montrée. Celle-ci n’était qu’une étrangère qu’on avait payée trois cents piastres pour paraître en cette occasion. » Les cérémonies terminées, quand, resté seul avec sa femme dans le harem, il lui a ôté son voile, il a trouvé, au lieu de la houri qu’il s’attendait à revoir, une pauvre créature, laide et presque contrefaite. Aussi, tout ébahi, ne demande-t-il à sa femme qu’une faveur, de lui remplir et de lui remplir encore son chibouque, qu’il fuma jusqu'au matin. Il craignait d’avoir la berlue, d’être abusé par la faible lumière delà petite lampe qui les éclairait; il se frottait les yeux en se demandant si, au jour, il ne retrouverait pas les traits qu’il avait entrevus. Le jour vint, mais sans lui rendre sa vision. Il se décida alors à commencer sa nuit de noce, et pendant huit jours se

. DE KOUTAIIIA A CONSTANTINOPLE. 201

conduisit en époux résigne et consciencieux; mais il ne s’ en était pas moins juré intérieurement de ne pas garder une pareille femme, de se venger d’elle et de ses parents. Que faire pour y arriver? demandait-il. Charles n’avait pas de conseil à lui donner. Voici ce qu'imagina notre homme. N’étant pas censé avoir vu sa future avant le soir de la noce, il ne pouvait appuyer sur la fraude dont il était victime une demande de divorce ; le cadi aurait refusé de tenir compte du dol, et aurait repoussé sa requête; il fallait donc amener la femme à solliciter ellemême la séparation. Il commença par aller se plaindre aux parents du tour qu’ils lui avaient joué; heureux d’avoir placé le laideron dont ils étaient embarrassés, ceux-ci lui rirent au nez. Alors, pour décider la femme à renoncer à lui, il se mit à la battre comme plâtre soir et matin. Tiistes et désolés, les parents amenèrent une fois leur fille au consulat, et se plaignirent au consul, en lui montrant les épaules de la malheureuse toutes noires des coups qu’elle avait reçus. Celui-ci répondit que ce n’était pas son affaire, et que la première faute était aux auteurs de la tromperie. La plaignante n’en fut rossée le soir que de plus belle. Le beau-père finit par,offrir de reprendre sa fille, en indemnisant son ter* rible gendre des frais qu’il avait faits jusqu’à ce jour. C’était tout ce que demandait le mari, et les choses s’arrangèrent ainsi.

Nous sommes bien plus avancés, bien plus civilisés qu’en Turquie. Chez nous, quand on se marie, au moins connaît-on la figure de sa fiancée; on l’a déjà vue, ne

208 SOUVENIRS D'UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, fùt-cc que deux ou trois fois. On sait pertinemment de quelle couleur sont ses yeux et si elle est brune ou blonde. Quant à s’èlre informé de ses idées, de ses pencbanls et de ses goûts, quant à désirer connaître un peu son caractère, ce serait vraiment par trop demander, et on ne s’en inquiète guère plus chez nous qu’en Turquie.

Marche dans un pays montueux, où les villages ne sont pas rares. Parmi les céréales, qui commencent à jaunir, fleurissent des pavots de loutc couleur. Nous arrivons en vue d’une rivière que notre guide appelle le Sakharia, et qui est tout au moins un de ses principaux affluents. Elle coule entre des côles nues et brûlées; sur les rives seulement poussent des saules et de l’aubépine. Nous faisons halte vers midi, sous des buissons épineux et bas, et nous avons bien de la peine à y trouver un peu d’ombre de quoi couvrir nos corps repliés sur euxmêmes. Je comprends ici l’expression de Virgile :

îîunc etiam pccudcs timbras cl frigoia captant.

Pour me reposer, je me jette dans l’eau jaune et rapide, qui m’entraîne assez loin de notre campement, et il me faut, pour revenir jusqu’à l'endroit où j’ai laissé mes habits, disputer ma peau aux taons qui m’entourent et me poursuivent. Nous reslons là jusqu’à quatre heures, persécutés par le soleil, qui tourne trop rapidement aulour des broussailles où nous cherchons à nous cacher,

DE KOUTAHIA A CONSTANTINOPLE. 209

lounnenlés par les mouches et les cousins, inquiétés par tous ces vols et ces bourdonnements. A sept heures, nous arrivons au village de Lasac, où on nous loge dans une grande maison ruinée, ancienne demeure d’un dérébey. Il n’y a plus d’habitable qu’une des pièces. Sur le large balcon où nous couchons, partout des trous où passer la jambe. En Orient , on a toujours aimé à construire, mais on, ne songe pas à entretenir, et surtout on ne répare jamais. Aussi tout y tombe-t-il en ruine plus vite que nulle part ailleurs.

Au sortir du village et des frais jardins qui l’entourent, nous montons lentement dans une gorge qui nous conduit, après une rude ascension, sur une crête boisée de pins, où nous marchons pendant deux heures. Nous avons enfin retrouvé la forêt que nous avions quittée depuis Iasili kaia ! Quel bonheur de jouir à la fois, sous cette ombre légère cl transparente, du soleil cl de la fraîcheur, de respirer ces brises vivifiantes qui nous arrivent de la mer et des hauts sommets de l’Olympe bilhynien I Les chevaux marchent sans bruit sur le mol cl brillant lapis qui jonche le sol ; parfois ils font d eux-mêmes un détour pour éviter quelque grand pin déraciné par les vents d’hiver et couché à terre avec ses branches à demi flétries déjà, que va bientôt dessécher l'cté, puis ils reprennent la route, qui ressemble à une allée de parc. Nous les lais-

2iO SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE.

sons aller et nous promenons nos yeux sur les vastes horizons qui s’offrent à nous de (ous côtés, entre les troncs de pins. A notre droite, c'est tout ce pays montueux que nous traversons depuis deux jours; devant nous, les longues ondulations du plateau d’Angora; à gauche, la vallée du Sakharia et par delà l’Olympe de Bithynie, dont la cime est encore un peu tachée de neige. La vallée du Snngarius, quand nous la dominons de près et que nos yeux commencent à y plonger, présente un étrange aspect : c’est un amas confus de formes rondes et nues, parmi lesquelles on distingue difficilement, au premier abord, l’endroit où coule le fleuve. Çà et là, dans celte mer de tuf blanc, apparaissent quelques îles d’argile rouge. Tout cela, sous le soleil de midi, est d’une lumière éblouissante et triste.

Une descente rapide nous mène à Cavac, village d’environ quatre-vingts maisons, entourées de champs de pavot, gaiement bariolés de blanc, de rouge et de violet.

Nous assistons là, chez l'agaoù nousnous sommes arrêtes pour déjeuner et nous reposer, à une scène de justice patriarcale assez curieuse. Il y a dans le village et à sa charge quelques familles tartares; un jeune homme appartenant à l'une d’elles bat, à ce qu'il paraît, sa mère; celle-ci est venue se plaindre à Khalil-Aga, notre hôte, que sa richesse et la considération dont il jouit font le véritable chef du village. Les principaux agas, qui se trouvent, au moment où se présente la mère, réunis chez Khalil pour nous faire honneur, décident qu’il faut garder celle-ci, et séance tenante, morigéner le délin-

DE KOUTAHIA A CONSTANTINOPLE.

quant. Quand le jeune homme est arrivé, on l’interroge; mais il se met à accuser sa mère, à l'insulter : « Ma mère est fâchée d’être veuve, » crie-t-il en termes trop grossiers pour que je puisse les traduire exactement, « elle veut un autre mari et n’en trouve pas; voilà pourquoi elle est si difficile à vivre. » On s’indigne de celle défense; Khalil-Aga, qui parait exercer une sorte d’autorité généralement reconnue, prend la parole avec vivacité, expose au mauvais fils, non sans quelque éloquence, les peines et les soulfrances que sa mère a subies pour lui, que c’est ce ventre qui l’a porté, ce sein qui l’a nourri. Il conclut en faisant signe à son fils et à un zaptié du mudir de saisir le Tarlare; en un clin d’œil et avant que celui-ci sût ce qu’on lui voulait, on l’a pris par-dessous les épaules et renversé en arrière, et on le tient les pieds plus haut que la tête et la plante tournée vers l’aga. Celui-ci, d’un bâton qu’il avait à la main, lui assène sur celte partie une douzaine de coups lancés à toute volée. On le repose à terre loutgémissant. « Rends grâces à ces étrangers, » lui dit Klialil-Aga ; « s’ils n’àvaienl pas été là, je t’en aurais donne jusqu’à cinquante, » On veut alors le forcer à demander pardon à sa mère et à lui baiser la main : c’est en vain; toutes les instances sont inutiles, il s’y refuse obstinément. L’aga recommence à le frapper, mais celle fois à coups de poing. Alors la mère a up mouvement touchant, elle se précipite devant Khalil pour arrêter son bras, et pour épargner ainsi un nouveau châtiment à celui qui l’a si cruellement outragée. Le malheureux s’en va grognant et

montrant le poing, sans avoir voulu témoigner le moindre repentir.

Cette justice sommaire, cet aga qui en quelques instants examine l’affaire, rend la sentence et l’exécute lui-même, tout cela étonne bien un peu au premier abord, et il y a quelque chose de pénible pour nos nerfs dans celte bastonnade infligée sous nos yeux; maisl'aga, avec un tact dont nous lui savons grand gré, abrège le châtiment par égard pour nous, et après réflexion, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que c’est bien jugé, et que le coupable méritait sa peine.

Le conaq de Khalil-Aga, où tout ceci se passe, est encore inachevé; mais il paraît devoir être assez beau, quand il sera tèrminé, et richement orné, à la manière du pays, de moulures en sapin. Nous faisons, en son absence, l’observation que cela doit lui coûter bien cher. « A lui, » répond un des paysans qui se trouvent là; «pas un soûl son couteau coupe des deux côtés; on a peur de lui, et, pour l’obliger, on lui a abattu et charrié tout le bois gratis. » Le personnage, en effet, n’a pas l’air tendre ; il semble se contraindre pour cire aimable avec nous, et il a dans la physionomie quelque chose de hautain et de dur qui frappe tout d’abord. Ces agas d' Assi-Malitck (on désigne sous ce nom le district qui s’étend d’Eski-Shéïr cl de Sivri-Hissar au Sangarius, ont mauvaise réputation dans les pays environnants; ils passent pour indomptables et violents, ils obéissent peu aux ordres des pachas, et quand ils oublient de payer l’impôt, ce qui leur arrive assez souvent, on n'ose

guère les y faire penser. A Sijvri-Hissar, on nous détournait fort de passer par ce canton; mais nous avons assez de confiance dans notre nombre, notre résolution, nos armes-, et surtout dans notre prestige d'Européens, de Français, pour ne pas nous laisser arrêter par de semblables avertissements. 11 n’y a d'ailleurs là aucune imprudence; ces gens, tout Turcs qu’ils soient, sont assez intelligents pour comprendre qu’ils auraient en somme peu à gagner à nous dépouiller, et peut-être beaucoup à y perdre. Tant qu’ils ne s’attaqueront qu'à des marchands chrétiens, ou même à des musulmans, les pachas voisins feront semblant de ne rien voir, et ne sortiront pas pour si peu de leur quiétude; mais des Européens, c'est autre chose; ils ont derrière eux des ambassadeurs, et les pachas, de peur de destitution, pourraient être obligés,* bien malgré eux, de sévir et recevoir de Constantinople les moyens de poursuivre, d'atteindre et de châtier les coupables. C'est là, avec la haute idée que l'on a de notre courage et de nos armes, la vraie sauvegarde des Européens voyageant en Orient, et c’est ce qui leur fait traverser presque toujours sans encombre des pays troublés par des actes continuels de brigandage.

Nous allons coucher à Quouioun-Aghla « queue de mouton, » village à peu près de l’importance du précédent, et où réside le mudir d’Assi-Malitch. 11 est dans une triste situation, adossé à des escarpements d’argile grise où ne pousse pas un brin de gazon. Nous y voyons plusieurs familles tartares, parmi lesquelles se trouvent

une ou deux jeunes filles assez gentilles ; elles ne se voilent pas du tout, et vont à la fontaine la face découverte; c’est sans doute le long séjour de ces tribus en pays chrétien qui leur a fait perdre ainsi une des habitudes les plus chères aux musulmans; aussi est-ce là un des reproches que les Turcs adressent le plus souvent aux Tartares ; ainsi, aujourd’hui encore, dans son réquisitoire contre le mauvais fils qu’il allait châtier, Khalil- Agha s’était écrié: « Qu’est-ce que cette nation? Ils ne font pas les cinq prières et n'observent pas le ramazan; leurs femmes montrent leur visage aux étrangers comme des infidèles; les enfants ne respectent pas leurs parents, » etc. On se rappelle sa péroraison.

Nous causons avec un de ces Tartares, qui a l’air assez intelligent. Il est mort, nous dit-il, beaucoup d’entre eux dans l’année qui a suivi l’émigration; maintenant ils sont à peu près habitués au climat. Ici, m'assure mou interlocuteur, presque tous travaillent ; depuis le ramazan, dans ce ensa ou canton, les villages ne leur fournissent plus de subvention. Ceux qui ont apporté quelques fonds se livrent au commerce; d’autres se louent pour garder les troupeaux ou travailler aux champs. Ici, on ne leur a pas encore donné de terres ; on leur en promet. Ces émigrants, je crois, sur bien des points, pourront se rendre utiles à leur pays d’adoption et fonder des colonies assez florissantes. Le malheur, c’est qu’au début, pour accueillir généreusement ces hôtes qui se jetaient entre ses bras, le sultan leur a peut-être accordé de trop grands avantages, qui les ont disposés à la pa-

DE KOUTAHIA A CONSTANTINOPLE.

resse et qui leur ont fait croire qu’ils pourraient toujours vivre sans rien faire aux dépens de la population turque; c’est surtout que les subventions à leur assurer, les terres à leur assigner ont été, pour les gouverneurs, un prétexte à exactions et malversations de tout genre; ceux qu’elles atteignaient en ont naturellement su très-mauvais gré à ces Tartares, dont l'arrivée était l'occasion de cette recrudescence d’oppression et de pillage légal.

23 juin.

Nous partons de grand matin, et nous gagnons le Sakharia en suivant une gorge resserrée ; nous traversons le fleuve, large en cet endroit d’une trentaine de mètres, sur un pont de bois qu’a fait élever à ses frais, il y a une dizaine d’années, une dame turque de Naü-Khan. Puis le chemin descend la vallée, sur la rive droite, entre des côtes qui, par leur aspect et leur hauteur, me rappellent tout à fait nos falaises du bord de la mer entre le Havre et Dieppe. Au fond coule le fleuve jaune et terreux, au milieu de larges pelouses qu’il couvre de sable dans ses débordements. Au bout dcquelquc temps nous rejoignons la grande route de Constanlinople à Angora, et désormais nous sommes escortés par le télégraphe électrique, dont les poteaux font l’ébahissement de notre jeune et naïf compagnon, le valet de notre muletier, Khalil-Ibrahim. Il va les tâter et regarder de tout près le fil et les petits godets de porcelaine qui l’isolent; puis il revient vers

nous en riant et en nous montrant scs dents blanches. Nous aussi, nous ne pouvons nous défendre d’iin certain étonnement en rencontrant au milieu de ces déserts, le long de cette route que les pieds seuls des chevaux et des chameaux ont frayée, parmi des hommes si éloignés de nous par leurs mœurs et leurs idées, et si voisins encore de l'état patriarcal, la plus récente et la plus singulière de toutes les grandes inventions de notre civilisation moderne.

Halte de quelques instants à Tchaïr-Hané, où se trouvent, comme chez nous sur le bord des grandes routes, quelques boutiques destinées aux passants. Seulement ici les cabarets sont remplacés par des cafés. Les marchands sont chrétiens, surtout arméniens ; je trouve là aussi un Grec rouméliote de Monastir. Pendant que nous prenons une tasse de café et que nous nous reposons quelques instants, nous sommes dérangés par le bruit d’une violente dispute. Ce sont de malheureux Tartares que l’on transporte, sur réquisition, de village en village, jusqu’à Angora. Les chariots qui les ont amenés deNali-Khan sont repartis, et le village de Tchaïr-Hané prétend n'en avoir pas à fournir; les pauvres gens sont là, abrités de leur mieux, avec leurs femmes et leurs enfants, à l’ombre courte d'un mur, et fort embarrassés. Ils prennent à témoin MéliémeJ, qui n’en peut mais, et qui se contente de les rassurer par quelques bonnes paroles.

Au sortir de Tchaïr-Hané, après avoir franchi l'Indjcsou, nous traversons un pays qui présente un aspect des plus étranges ; c'est à ne pouvoir en donner une idée ; il

DE K0DTAH1A A CONSTANTINOPLE. , 217

y faudrait le dessin et la peinture, et encore ne réussirait-on pas à faire quelque chose qui pût paraître vraisemblable. Ravinés en tout sens par les eaux, des bancs de craie qui alternent avec d’épaisses couches d’une argile tantôt verte, tantôt rouge ou brune, se sont taillés en pyramides émoussées au sommet, en cônes tronqués, en ' croupes arrondies. On dirait les flots pétrifiés d’une immense mer multicolore. J’emploierai une comparaison qui manque peut-être de noblesse, mais qui seule me paraît aider à se faire quelque image de ce paysage bizarre; ces terrains rappellent, pour la couleur, ces dépôts qui se forment, dans une cour mal tenue, sous la gouttière d’une cuisine ou d’une buanderie, là où dégorgent toutes les eaux sales de la maison.

Celte montée nous conduit sur un plateau où domine la craie ; il est d’un blanc éblouissant, qui fatigue la vue. Nous marchons vers le nord-ouest, lentement; comme nous, nos chevaux sont las et ennuyés. A midi nous nous arrêtons pour déjeuner et nous reposer, dans un dervend ou corps de garde. Ils sont là quatre zaptiés, montés tous les quatre ; chaque fois que la poste passe, un d’eux doit sauter en selle et l’accompagner. Ils font en même temps le métier de cahvedjis ; personne ne passe sans entrer un instant pour se reposer et prendre une tasse de café.

Nous repartons à cinq heures, et trois heures de chemin, par une belle soirée et dans un pays beaucoup plus agréable, nous conduisent à Nali-Khan, grand village situé au fond d’un étroit et joli vallon. Les montagnes qui le

cernent de toutes paris sont arides, mais d’un ton rouge qui forme un heureux contraste avec la brillante verdure qui entoure le village; tout autour des maisons, dispersées en trois et quatre groupes, s’étendent des plantations de mûriers, et des arbres élancés dressent au-dessus des vignes leurs tètes chargées de fruits. Les cerises sont déjà mûres ; c’est ici que nous en trouvons pour la première fois, et nous en mangeons à cœur joie.

Ce ne sont plus ici, au-dessus des maisons, des toits plats, des terrasses comme dans tous les villages au sud du Sangarius, mais partout de vrais toits de tuiles. Dans toute cette zone boisée qui s’étend, sur une profondeur de vingt à trente lieues, tout le long de la mer Noire, de l'Ida phrygien aux montagnes du Lazislan, ce ne sont pas seulement les aspects de la nature qui ont quelque chose de tempéré et même de septentrional, c’est aussi la forme et la physionomie des habitations qui se rapproche sensiblement de ce qu’on est accoutumé à voir dans nos climats. Transporté, les yeux fermés, sur ces hauteurs, on pourrait, d’un peu plus loin, prendre Nali-Khan pour un village des Vosges ou du Jura. La veille au contraire, il n’y avait pas à s’y méprendre, nous étions bien en Orient, sous un ciel, dans un milieu tout différent du nôtre ; à Quouïoun-Aghla, de l’auvent sous lequel nous étions établis, nous avions vu tous nos voisins souper, causer et s'endormir sur leurs terrasses.

2i juin.

Matinée de repos forcé. Notre muletier, qui nous aceom-

DE KODTAHIA A CONSTANTINOPLE. 219

pagnait depuis Koutahia, nous avait annoncé la veille qu’il ne marcherait que dans l’après-midi ; il s’élait plaint qu’on fatiguait trop ses chevaux, et nous avait déclaré, d'une manière impertinente, que, si ce retard nous déplaisait, nous n’avions qu’à trouver d’autres montures. Nous le prenons au mot, et nous en trouvons. C'est pourtant dommage de quitter Ibrahim-Aga, connu parmi nous sous ce nom expressif : « la vieille bête. » Depuis trois semaines que nous vivions ensemble, son petit âne et lui nous amusaient fort. Avec son étrange figure où la barbe poussait partout, là même où on est le moins habitué à la voir, avec sa bouche lippue, ses yeux qui regardaient chacun de leur côté, ses membres démanchés comme ceux d’un polichinelle dont les ficelles seraient trop lâches, il était déjà fort drôle quand il marchait à côté de nous; mais il nous réjouissait surtout quand, pour se reposer de la marche, il montait sur son âne. Alors, les bras ballants, les pieds traînant à terre, il entonnait je ne sais quelle rauque et nasale chanson; au bout d’un quart d’heure ou d’une demi-heure, l’âne, fatigué de le porter, se couchait parterre; aussitôt lbrahim-Aga, sans se fâcher, dégageait ses jambes des étriers de corde et se remettait sur ses pieds ; l’âne se relevait, et l'un recommençait à cheminer à côté de l’autre. 11 ne faut pas grand’chose pour se distraire en voyage; chacune de ces chutes prévues nous causait de grands accès d’hilarité; « la vieille bête, » sous ce rapport, sera difficile à remplacer.

Nous parlons à deux heures et demie, avec de nouveaux agoyntes. Celui avec qui on débat les conditions du mar-

ché et qui paraît le personnage le plus important parmi nos muletiers, n’est connu que sous le nom de pacha ; il y répond comme à son vrai nom. Nous demandons pourquoi on l’appelle ainsi « Son père, » nous répond -on, « était paclta, pacha militaire. » Chez nous, un pareil changement de fortune, une telle disproportion entre le rang du fils et du père, sans cesse rappelée, déplairait et semblerait une offense. Ici on est moins chatouilleux; c’est que l’instabilité des conditions est telle, qu’on ne s’étonne pas de voir un pacha disgracié devenir muletier; à plus forte raison s’il ne s’agit que de son fils. Il y a tant de portefaix et de garçons bouchers qui sont devenus pachas !

Nous remontons une jolie vallée, très-variée d’aspect. Les pentes, semées de pins, sont coupées de place en place par de grands bancs de grès rouge très-inclinés à l'horizon. Presque partout assez étroite, la plaine est fort bien cultivée. Tout près de la ville ce sont des rizières où les femmes travaillent dans l’eau jusqu'aux genoux ; à côté s’étendent des vergers, plus loin mûrissent des blés d’une belle venue. Tout cela est arrosé au moyen d’un canal où l’eau court rapidement; on la détourne de la rivière à plus d'une lieue au-dessus du village. Nous envions les arbres et les tiges qui ont le pied baigné dans l’eau ; il fait terriblement cbaud sur la route. Nous la quittons vers sept heures pour aller coucher au petit village de Tchilleh, caché à peu de distance dans un pli de terrain. Les maisons en bois de grume, couvertes de bardeaux, sont éparses à la lisière du bois, dans une situation charmante, au-dessus du torrent où vont d eux-mêmes boire

les bœufs, qui remontent ensuite lentement et paresseusement au village.

Nous sommes en roule a vaut le lever du soleil. Nous nous arrêtons pour boire du lait dans de grandes tasses de bois, au petit village d 'Ak-Tach, tout entouré de pins qui s'élèvent jusqu’au sommet de la montagne. D’un col où nous parvenons à deux heures quarante, après n’avoir pas cessé de monter depuis le matin, nous découvrons à nos pieds, serrée dans une gorge étroite, la petite ville de Muderlu. C’est un coup d’œil original, qui me rappelle vaguement plusieurs villes du Tyrol dont je ne puis retrouver les noms. Une descente rapide (que nos familles frémiraient si elles nous voyaient à cheval dans celte sorte de cassecou ! ) nous conduit aux premières maisons, et Méhémed nous rejoint égarés dans les rues delà ville; il nous conduit à la maison qui nous est assignée, chez un jeune Turc très-riche, Soléiman-Bey, fils d’un ancien gouverneur. Nous nous trompons de porte, et nous allons entrer au harem , quand notre hôte arrive en toute hâte et nous avertit de notre erreur.

À peine étions-nous installés dans le sélamlik, que voici venir des visites. C'est le cadi, le mudir et le secrétaire du conseil. Nous nous serions passés volontiers de cet honneur, qui retarde notre déjeuner. Ce sont pourtant trois beaux personnages, avec leurs riches pelisses ; l’une est bleu clair, l'autre bleu foncé, la troisième en soie

blanche. Après un échange de compliments où nous tâchons, grâce à la langue fleurie de notre drogman, de ne pas trop rester en arrière, on se sépare, nous déjeunons et nous nous endormons. Dormir et rêver à l’ombre est maintenant la seule manière convenable de passer les heures voisines du midi; les grandes chaleurs, que nous avons longtemps attendues, ont enfin commencé. Que sera-ce donc quand nous serons près de la mer, et dans les rues étroites de Galata?

Sur les trois heures, nous sortons, accompagnés de notre cawass et d’un homme du mudir. Toutes les boutiques du bazar, à quelques exceptions près, sont fermées. L’été, les marchands vont à la campagne. La ville est très -pittoresque. Plus d’un petit tableau comme les aimait Decamps est là tout fait; on n’a qu’à le transporter sur la toile.

Un des plus riches propriétaires de la ville, Hadji-Ibra- •him-Bey, chez qui nous avions été lire une inscription, pendant qu'il était sorti, fait courir après nous, aussitôt qu’il apprend notre visite, et nous prie de venir causer avec lui et nous reposer à l'ombre, dans le jardin d’un couvent de derviches où il va passer l'après-midi. Nous y allons, et nous trouvons un excellent homme, un peu gros cl un peu lourd, médiocrement intelligent, mais plein d’affabilité et de bonté. Du temps du sultan Mahmoud, il a eu l’honneur de conduire une fois la caravane de la Mecque, ce qui lui a valu une pension viagère, dont il ne dit pas le chiffre. Le chef des derviches arrive; lladji-Bey lui baise la main, et on nous engage à partager le dîner

qu'apporte un esclave noir. Commodément assis sur des tapis que rembourre par-dessous l’herbe épaisse où ils sont étendus, buvanL de temps en temps l’eau d’une source très-fraîche qui sort de terre à deux pas de là, nous faisons honneur au repas et ne nous arrachons qu’à regret à ce repos et à la société de ces braves gens. Il nous fallait rendre aux autorités leur visite du matin ; nous passons donc au conaq; les maîtres du pays, nous répond-on, sont allés prendre le frais, et on nous conduit à l’endroit où ils vont tous les soirs, pendant l’été, jouir des heures délicieuses qui suivent de près les heures fatigantes. Nous les Irouvoos en effet sur une sorte de terrasse, au pied d'un haut peuplier et tout près d'une source qui passe pour la plus légère et la plus froide de toutes celles que possède la ville; de là on découvre les maisons et toute la vallée. Chaque jour, nous disentils eux-mêmes, ils viennent ici fumer la pipe, boire quelques verres d'eau, et contempler, sans en être jamais las, ce paysage toujours le même. Qu’il faut peu à ces gens-là pour cire heureux! Quelle diflérencè entre leur vie si simple, si unie, et la nôtre, chargée de tant de soins, compliquée de tant de besoins dont ils ignorent jusqu’au nom!

La conversation, contre l'ordinaire, est intéressante. Les souvenirs de la guerre de Russie, les questions que nos interlocuteurs, gens assez intelligents, nous adressent sur notre pays et sur ce que noms avons vu du leur, noüs amènent à toucher des points assez délicats. Ils nous demandent sî nous croyons que la Turquie puisse résister

22t SOUVENIRS D'UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, à l’attaque d une puissance européenne. Tout en faisant l cloge de leurs soldats, nous leur répondons qu’un* grande difficulté serait l’absence de routes; il faudrait des mois à leur gouvernement pour faire venir des renforts du fond de l’empire, tant qu’ils n’auront point rendu leurs fleuves navigables et construit des chemins de fer, ou tout au moins établi un réseau de roules carrossables. « On commence, répondent-ils, et avec un peu de temps cela viendra. — Ce n’est pas là le plus grand mal , continuons-nous : la véritable plaie de la Turquie, c’est qu’elle se prive des bras de la moitié de ses enfants ; chez nous, tout le monde est soldat, quelle que soit sa religion ; vous, au contraire, vous excluez les raias de l’armée, et vous faites tomber tout le poids du service militaire sur les Turcs. Pourquoi ne voulez-vous pas que les raïas soient soldats? — Vous savez bien pourquoi. — Oui, nous le savons et nous le dirons, puisque vous le voulez ; c’est que pour vous un chrétien n’csl pas l’égal d’un Turc, et cjue vous ne voulez pas qu’il le devienne ; vous voulez conserver toujours les traces de la conquête et les distinctions blessantes qu’elle établit. Ce n’est pas ainsi que vous sauverez 1 empire en créant une nation. Ne comprenez-vous pas? » Ils comprennent, répondent-ils brièvement; nous leur disons encore comment les choses se passent en France et de quelle égalité de droits jouissent les musulmans que la conquête d’Aiger a mis entre nos mains. Tout cela paraît les intéresser et ne pas les blesser, mais nous ne pouvons en tirer une parole sur ce sujet. Leur

manière de voir diffère encore trop de la nôtre ; ils craignent évidemment de nous choquer en nous montrant le fond de leur pensée.

26 juin.

Nous quittons Muderlu en marchant vers le nord-ouest, à travers un fort agréable pays. De larges pentes cultivées conduisent à des sommets boisés; des fermes et des villages sont épars çà et là parmi de grands noyers. On se croirait dans certains cantons des Vosges. Au bout de quelque temps, les montagnes se rapprochent et nous entrons dans une admirable gorge. Au fond du ravin coule le torrent, que l’on n’aperçoit plus, caché au fond d'un gouffre de verdure, mais que l’on devine aux grands saules élancés dont il baigne les racines. Plus haut, des frênes, des chênes, des pins; çà et là des pans de rocher hardjment coupés. La route est charmante ; elle se tient en bas, au plus épais du fourré. On est presque tout le temps à l’ombre ; des chèvrefeuilles , des vignes sauvages chargées de grappes en fleur montent aux arbres et épaississent encore le feuillage; partout rampe et s’attache cette liane vigoureuse que l’on appelle chez nous le navet du diable.

Nous nous arrêtons, pour faire la sieste, dans un endroit où s’élargit un peu la vallée, à l’ombre d’un gigantesque peuplier où viennent chanter les tourterelles. Un autre se dressait à côté, non moins beau. La

foudre sans doute l’a frappé : il ne reste que les branches inférieures et l’énorme tronc ; tout mutilé qu’il est, il verse encore une ombre bienfaisante. Tout notre monde s’établit, moitié sous l’un, moitié sous l’autre arbre, et nous sommeillons jusqu’au moment où nous sommes réveillés par une brise joyeuse qui fait bruire comme des sources les feuilles du grand peuplier.

Chemin faisant, je découvre que nos muletiers se sont moqués de nous et qu’ils nous ont fait prendre la route la plus courte, celle de la montagne, tandis que je leur avais ordonné de passer par l’autre, celle de Téreklu. Par conscience d’archéologue, j’avais désiré voir ce qui restait de Dablæ. Nos muletiers en ont ordonné autrement. Au fond, je ne leur en veux pas beaucoup. Il n’y a sans doute à Dablæ, comme à Modrenæ, d’autre trace du passé que quelques inscriptions funéraires et quelques murailles du moyen âge ; la route d’en bas est plus longue d'un jour et demi de marche, et elle est certainement moins pittoresque que celle - ci. Excepté les environs de Seid-el-Ghazi, qui présentent, à cause de la forme étrange des rochers, des aspects plus distingués encore et plus originaux, nous n’avons rien vu encore en Asie Mineure d’aussi beau que celle vallée du Muderlusou. Nous marchons assez tard aujourd'hui, et la fraîcheur du soir me fait paraître la route encore plus ravissante. Tout en laissant aller mon cheval, j’arrache de la main aux buiésons les grappes fleuries de la vigne sauvage, pour en respirer de plus près la line et caressante odeur. 11 paraît que le raisin qu elle porte reste toujours

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un peu aigre ; aussi ne se donne-l-ori jamais la peine de le cueillir.

Nelre cawass nous a précédés au petit village de Toussoun-0(jhlou,où nous n’arrivons que sur les neuf heures. Nous descendons chez le principal personnage du village, Hadji-Naman-Bey, et nous nous installons, pour dîner et pour coucher, non dans la maison, il y fait trop chaud, mais dans un kiosque qui se trouve au milieu de la cour ; c’est une simple estrade carrée ouverte des quatre côtés, et surmontée d’un toit que supportent quatre piliers.

Bientôt paraît le souper ; contre notre attente, il s’ouvre par le potage, et par un potage excellent, une soupe de riz au gras digne d’un cuisinier français. Nous avons invité notre hôte à dîner avec nous ; c’est un excellent homme, mais qui paraît d'une intelligence médiocre. II est chargé par le gouvernement d’estampiller les bois que l’on fait couper pour la marine dans ces forêts, et de les diriger sur Ismidt. Il mène ici une large vie de gentilhomme campagnard dont il paraît se trouver fort heureux. Auprès de sa maison, ou de ses maisons, car il a l’air d’en avoir deux ou trois, se trouvent un jardin qui contient plus de légumes qu’on n’en cultive ordinairement dans ce pays, et un verger plein de beaux arbres fruitiers ; cinq ou six domestiques exécutent toutes ses volontés; enfin, au lieu de pourchasser les femmes de ses vassaux, comme le faisaient volontiers nos hobereaux d’autrefois, ou bien les servantes de ferme, comme beaucoup de nos gros propriétaires de campagne, il a sans doute deux ou trois femmes dans son harem, et, en homme

DE KOUTAHIA A CONSTANTINOPLE.

platanes croisent leurs branches et mêlent leur ombre. Nous sommes tellement à l'ombre que nous en étouffons; la brise ne peut pénétrer à travers ce rempart. Nous restons là près de cinq heures. Nous nous arrêtons le soir à Gutschudjek, hameau où un vieil aga nous 'cède la moitié d’une petite maison dont le reste est pris par les vers à soie. A cette époque-ci de l’année, dans toute cette contrée, les vers à soie sont les maîtres incontestés de toutes les habitations; on doit être heureux quand ils veulent bien se serrer un peu et laisser quelque place aux voyageurs. C’est pure condescendance de leur part.

Un peu avant d’arriver au village, nous avions vu s’abaissér et s’écarter à droite et à gauche les montagnes boisées ; mais la végétation est toujours aussi belle, et la forêt continue dans la vallée. Le hameau est digne du merveilleux pays qui lui sert de cadre. Les maisons sont éparses sous de magnifiques noyers, dont les racines trempent dans de clairs et frais ruisseaux. Je me souviens de certains villages du Périgord ou de la Marche, dont les maisons sont ainsi disséminées et comme égarées sous une futaie de noy ers et de châtaigniers.

Noire cawass accourt, lout surpris, nous faire part d’un bruit qui vient de se répandre dans le village, apporté par un passant. Abd-ul-Medjid serait mort depuis quelques jours et déjà remplacé par son frère Abd'-ul-Haziz. Celte nouvelle est-elle vraie? Nous le saurons demain. Ce pourrait être un grand bonheur pour, la Turquie si, même sans génie, le nouveau prince se trouvait être un homme d’énergie et ferme volonté. Quoique doux et bon, Abd-ul-

Medjid, affaibli par des excès de tout genre, laissait faire beaucoup de mal. Les plus mauvais princes ne sont pas toujours de méchants hommes.

Quand nous ouvrons les yeux, un épais brouillard enveloppe la vallée. Aperçue dans la brume, la forêt prend un aspect fantastique qui en renouvelle pour nous le charme et la beauté. Elle continue en plaine, coupée çà et là de larges clairières ou de champs de blé et de maïs, de plantations de mûriers. Je me ligure ainsi l’aspect de certaines parties de l’Amérique du Nord, avec les défrichements variant de place en place la monotone grandeur de la forêt. Quelques petits villages sur notre route; on aperçoit les maisons parmi les arbres. De nombreux ruisseaux descendent de la montagne. Que tout ce pays, s’il était peuplé et cultivé, pourrait être admirablement fertile !

Après la sieste de midi, nous arrivons, vers quatre heures, au Sangarius. On le franchit dans un bac, à une portée de fusil environ au-dessus des ruines d’un pont romain. C’est ici une rivière jaune, large d’environ soixante mètres, et médiocrement profonde ; c’est à peine si je perds pied un instant en la traversant à la nage. Un plateau où des champs de blé se mêlent à des pâturages nous conduit à la tête du lac de Sabandja, et nous en traversons une décharge sur une chaussée qui doit occuper l'emplacement de l’ancienne voie romaine et

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en contenir les débris sans cesse réparés. Après avoir passé ce marais, où étincellent parmi de larges feuilles d’eau les fleurs du nénufar blanc, la route longe le lac. A sa droite on a l’eau limpide et toute resplendissante de soleil, à sa gauche la forêt ombreuse et touffue. C’est une puissante et riche nature. Quelquefois la roche tombe à pic dans le lac, sans laisser de place pour le chemin ; alors les piétons gravissent dans la forêt par un sentier étroit qui serpente parmi les hêtres, tandis que cavaliers et chariots entrent dans le lac, que chevaux et buffles s'enfoncent dans l’eau jusqu’au poitrail. Toute la rive méridionale du lac est boisée, tandis que la septentrionale est en grande partie cultivée. A sept heures, nous arrivons à Saborulju , bourg qui donne au lac Sophon son nom moderne. L’aspect en est curieux. C’est un endroit assez important; il y a un mudir, un bazar, d’assez riches maisons, un quartier turc, un quartier grec, un quartier arménien; mais tout cela est tellement dispersé parmi les jardins, tellement perdu dans la verdure, qu'on ne sait 'pas où finit la forêt, où commence le village. La nouvelle du changement de règne est décidément vraie.

29, 50 juin.

Nous sommes à cheval avant le lever du soleil, et nous traversons encore des bois. A côté de la grande route où de nombreux passants soulèvent des flots de poussière, il y a de délicieux petits chemins où l'on respire

Celle humiitc fraîcheur qui tombe des forêts.

Les arbres cessent au moment où l’on dépasse la pointe du lac. De là à Nicomédie et tout l’après-midi, dans celte ville, c’est une chaleur étouffante, comme nous n'en avons pas encore rencontrée. Un bain de mer dans la soirée nous repose et nous remet un peu. Le lendemain, à quatre heures, après une traversée des plus agréables, le bateau à vapeur nous déposait au pont de Galata.

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