CHAPITRE V
DE KOUTIAHIA A CONSTANTINOPLE
Un effet de soleil. — lin campement d’été. — Les Iuruks : leur caractère, leur manière de vivre, leurs maisons. — La conscription et une anecdote à ce sujet : qu’il ne fait pas bon sc plaindre au sultan de ses ministres. — Un autre campement de Iuruks : tentes et costumes. — Le ïaila de Kumbetet le gîte que nous y trouvons. — Aspect pittoresque du village de Kumbct. — Les Iuruks de Karaaoul : leur richesse pastorale : terreur que leur inspire le passage des troupes. — Doghanlu-dérési et scs monuments primitifs. — Notre hôte llussein-Aga, un bon Turc de la vieille école: récits qu'il nous fait du temps de sa jeunesse. — Entrée dans le pays découvert. — Tchifteler, le colonel Achmet-Bey et le haras impérial qu'il dirige. — Les sources du Sangarius. — Sivri-Hissar et son mudir. — L’école, l’église, les mœurs des Arméniens. — Ce qui reste de Pessinunte. — l'n souper et une soirée chez un seigneur turc. — Retour d’une caravane. — Histoire d’un mariage turc. — La forêt retrouvée. — Le district d'Assi-Malilch et le caractère de «es habitants.— Une scène de justice patriarcale. — LesTartares Nogats et leurs femmes. — Aspect bizarre des terrains dans la vallée du Sangarius. — Ibrahim-Aga et son petit âne. — Un muletier iils de pacha. — Muderlu ; diner dans le jardin d’un derviche, et conversation avec dos gens graves sur l’état de la Turquie et la situation à faire aux chrétiens. — Magnifique route de trois jours à travers la forêt. — Un gentilhomme campagnard. — Première nouvelle de la mort d'Abd-ul-Medjid. — Passage du Sangarius : village et lac de Sabandja.
11 juin
Les chevaux, suivant l’usage, nous font attendre. Nous ne parlons qu’à neuf heures. Le pays, une fois que nous sommes sortis de la plaine blanchâtre de Koutahia, devient boisé et présente des aspects variés; nous remontons un ravin où coule un ruisseau, affluent du Porsouk-sou. Partoutdes fontaines; des pins clair-semés, mais d’une assez jolie venue, garnissent les pentes grises. Vers le soir, au moment où nous cherchons un gîte, un charmant coup d’œil nous dédommage de la ' pluie battante qui nous fouette le dos. Au-dessus de nos têtes, ce sont de lourds nuages noirs qui nous font déjà croire la nuit toute proche, quoiqu’il y ait encore deux heures de jour ; mais vers le sud, entre deux montagnes, nous apercevons la plaine d’Alluntach tout éclairée de ce pâle soleil qui suit l’orage, et les collines lointaines brillant à travers de légères et lumineuses vapeurs. Par delà blanchissent les neiges du Mourad-dagh, et sa longue crête se détache nettement sur un ciel d’un bleu clair.
Vers six heures, nous étions arrivés à un groupe de maisons qui forment le village d’hiver d’une tribu de luruks, maintenant campés à une demi-heure de là sur ie plateau. Les maisons ne sont pas fermées; nous pénétrons dans une ou deux d’entre elles, mais elles sont désertes. Nous poussons donc, malgré la pluie qui commence, jusqu’au idila ou campement d’été. 11 est situé au milieu d’un plateau herbeux qui me rappelle les vastes pelouses de nos montagnes d’Auvergne. On vient
DE KOl'TAIIIA A CONSTANTINOPLE.
s’établir ici au printemps, sous des huttes formées de branchages renforcés de feutres et de claies, parce que l’herbe y est plus dure que dans la vallée, et donne ainsi du beurre et du caimaq 1 plus fin. Il y a dans ce hameau une vingtaine de familles. Ce soir, il n’y a guère que des femmes autour des huttes ; aussi nous prie-t-on de ne pas en approcher. Les femmes ne se voilent guère, mais elles se cachent devantles étrangers. Les hommes sont allés à Koutahia porter au marché, sur do grossiers chariots ou arabus, du bois et du charbon, qu’ils échangent contre les denrées qui ne se trouvent qu’à la ville. Nous n’avions vu jusqu'ici que des arabas à roues pleines ; nous en rencontrons aujourd’hui, pour la première fois, qui sont munies de roues à jantes. Les uns comme les autres grincent horriblement; par leur musique, ils nous rappellent, à la taille près, *
Ces granits chars gémissants qui reviennent le soir,
tout chargés de gerbes ou de foin parfumé. Il semble > qu’on n’ait jamais ici eu l’idée qu’en graissant l’essieu, la roue tournerait peut-être moins difficilement et moins bruyamment.
Ces lurucks dont nous sonynes les hôtes ne forment pas, on le voit, au moins dans ce district, des tribus tout à fait nomades. Ils ne s’écartent pas d’un point central autour duquel ils tournent dans un très-petit
1 Le caimaq est un espèce Je crème très-agréable, que l’on obtient en faisant chauffer le lait dune certaine manière; elle ressemble aises à ce que l’on appelle, à Blois, la crème de Saint-Gervais.
espace. Le village, situé dans une petite vallée arrosée par un ruisseau, au pied de collines boisées, a des maisons, de vraies maisons en terre, deux ou trois avec toit, la plupart à terrasse. Chaque terrasse est une vraie prairie. On pourrait y mettre les vaches. On laboure les terres assez fertiles des pentes voisines du village ; mais on ne fait pourtant de blé que pour six mois à peu près. On élève au contraire assez de bestiaux, surtout de moutons, pour en vendre à la ville.
Ces Iuruks appartiennent à une tribu qui porte le nom i’Aktchinli. Elle comprend en tout une soixantaine de familles ; les autres groupes de huttes sont dispersés sur les hauteurs voisines. La tribu tout entière possède environ mille bêtes à cornes.
Ces gens sont très-hospitaliers. On nous accueille fort bien. Méhémed, comme d'habitude, nous avait précédés, mais de peu, et quand nous arrivons nous trouvons déjà des lapis, quelques-uns fort beaux de couleur, étendus pour nous dans une cabane dont les parois sont en troncs de pin et le toit en planches. On y serait très-bien si Pair du dehors, ce soir très- froid et très -humide, n’entrait dans la maison comme chez lui, par des trous où passerait un homme. On les bouche à peu près avec de grandes pièces de toile de crin ; on jette dans le feu non des morceaux de bois, mais des arbres tout entiers, et nous nous trouvons, au bout de quelque temps, installés le mieux du monde, bien plus contents de notre logis que ne l’est de son appartement de la Chausséed’ An lin un financier qui n’a jamais couru la montagne.
DE KOUTAHIA A CONSTANTINOPLE. 177
Ou esl très-pauvre ici; on metlra trois jours à couper une charge de bois que l’on vendra quinze ou vingt piastres à Koutahia. 11 faut un jour pour l’y porter, un jour pour en revenir. C’est cinq jours pour gagner à peu près trois francs. On est d’ailleurs sans cesse ruine par des passages de troupes, de prisonniers, qui consomment sans payer. Quand Charles leur offre de payer d’avance ce qu’il demande, en leur montrant de l’argent, l’iman répond :« J’ai bien compris tout de suite que vous n’étiez pas de ceux qui viennent ruiner notre village, comme le font sans cesse nos compatriotes. »
La conscription est très-lourde, c’est partout la même plainte. Les vingt maisons de ce groupe ont fourni celte année deux hommes à l’armée régulière, et cinq rédifs ou soldats de la réserve ont été appelés sous les armes pour être envoyés en Syrie. Nous demandons combien les hommes qui tombent au sort restent d’années sous les drapeaux. Sept ans est le temps fixé par la loi, mais... A ce propos, notre cawass nous raconte un fait dont il a eu connaissance pendant qu’il était employé à Constantinople. 11 y avait un homme qui était resté douze ans sous les drapeaux sans pouvoir obtenir le règlement de sa solde et sa libération. Le père de ce malheureux vint àConstantinople et jeta une supplique dans la voilure du sultan. Celui-ci en prit connaissance, et, touché de ce malheur, il ordonna immédiatement que l'on donnât au soldat son congé, avec un dédommagement pécuniaire. Comment Riza-Pacha, le ministre de la guerre, exécula-t-il cet ordre? Il fit saisir, bâtonner et mettre en
prison le soldat. Comment réclamer encore? On ne réussit pas tous les jours à jeter une supplique dans la voiture du sultan, et surtout une supplique qui soit lue. D’ailleurs, un second appel au sullan aurait sans doute coûté la tète à l’insolent qui aurait osé se plaindre une seconde fois du ministre.
Nous nous informons des impôts que payent ces tribus de pâtres. Ici, comme partout en Turquie, on trouve une singulière diversité et toute sorte de régimes particuliers. Ainsi, c’est à la Mecque que vont lesimpôts que payent de trente à trente-cinq tribus de Iuruks répandues dans la province de Brousse. Un cawass vient ramasser l’argent et le porte au chef de ces tribus, qui réside à Balvkesser, dans l’ancienne Mysie. La tribu d’Atktchinli paye environ six mille piastres, ce qui fait à peu près vingt francs par famille. En outre, pour le gouvernement, chaque tribu donne en nature environ cent oquesde laine. La laine de mouton vaut ici huit à neuf piastres, le poil de chèvre quatre piastres.
12 juin.
Nuit assez bonne, malgré le froid. 11 ne fait que huit degrés à six heures du malin. La couverture de Guillaume, couché près de la bûche colossale qui brûle toute la nuit, prend feu pendant son sommeil ; heureusement il se réveille et l’éteint à temps. Le soleil se lève tout pâle encore des pluies de la veille, mais le ciel est splendide. Départ à six heures et demie.
DE KOUTAHIA A CONSTANTINOPLE. 179
Nous marchons dans un charmant pays. Des pins couvrent toutes les hauteurs. D'autres sont semés par bouquets dans la prairie toute blanche de rosée. Il y a des moments où on se croirait dans un parc anglais. C'est plus ouvert et plus riant que les gorges de l’Olympe. Cela me rappellerait certaines parties de la Suisse, si la verdure des pins n’était plus claire et leurs formes beaucoup plus variées que celles des sapins.
Nous faisons une courte halte, au bout de deux heures de marche, dans un petit village de luruks, Aghin-keui iaïlasi. Après le premier moment, quand les chiens ont cessé d’aboyer, quand on a vu à travers les trous de la tente que nous n’avions pas l’air de pillards, on se rassure et on se montre. Les femmes, môme jeunes, viennent à nous, dévoilées, causer et apporter du lait; seules les jeunes filles restent dans la tente, et, quand nous y pénétrons, passent dans un petit réduit que forment, vers le fond de l’habitation, quelques étoffes suspendues à des baguettes. Ce sacrifice fait aux convenances ne les empêche pas de nous montrer, à travers les larges trous de la toile, leurs fraîches et rieuses figures. Toutes ces femmes ont l’air vigoureuses et bien faites; quelquesunes sont vraiment joliés, mais sans distinction. Les hommes sont, en général, moins grands et moins forts que d’autres Turcs habitant un semblable milieu, que par exemple les paysans laboureurs de l’Olympe. Cette différence provient-elle d’une différence d’origine? La vie du pâtre n’est-elle pas moins favorable que celle du cultivateur au développement delà stature et de la force physique?
Le coslume des femmes n’esl pas le même que celui des autres femmes turques de la campagne, mais plus orné et plus voyant. Elles portent des ceintures parées de coquillages éclatants, et derrière le dos pendent des houppes d’une passementerie multicolore assez semblable d'aspect à celle qui ornait autrefois les harnais de nos rouliers de Franche-Comté. Des pièces d’argent et d’or entourent le front et tombent en collier sur la gorge. Une de ces femmes veut m’acheter ma ceinture de châlis rouge. Je lui offre de prendre en échange quelque mouchoir brodé, mais il paraît qu'elles n’ont rien de présentable, car l’affaire ne se poursuit pas.
Ici, ce sont bien de vraies tentes ; elles sont au nombre d'une quinzaine et présentent l’aspect de la moitié d’un œuf que l’on aurait coupé et posé à terre dans le sens de son plus grand axe. La carcasse en est formée par des perchetles courbées en berceau et formant une sorte de tonnelle sur le haut de laquelle on jette de grandes pièces de feutre. C’est là la couverture. Les murs sont faits de claies appuyées au sol et passées entre les supports, de manière à ce que les perches se trouvent alternativement intérieures ou extérieures. Au point le plus élevé, la tente a un peu plus de deux mètres. Nous entrons dans l’une d’elles en nous courbant pour passer par la porte étroite et basse ; mais nous n’y restons pas assez longtemps pour faire l’inventaire de tous les objets qu’elle contient. J'aperçois au milieu un grand chaudron où on est en train de préparer le fromage, et, dans un coin, une pile de tapis et de couvertures. A de longues che-
villes de bois en saillie sont suspendus des ustensiles de diverse nature. Le feu se fait au milieu de la tente, sur un foyer forme par deux grosses pierres. La fumée s’en va comme elle peut, en noircissant le feutre qui forme la toiture.
De plusieurs tentes, on nous apporte du lait. Nous avions eu soin, en le demandant, de prévenir que nous le payerions. «Nous ne voulons pas d’argent pour cela, » nous répond-on. Pourtant une vieille femme à qui nous mettons une piastre dans la main ne pousse pas la vertu jusqu’à la refuser.
Nous remontons à cheval, et vers midi nous nous arrêtons, pour laisser passer les heures chaudes du jour, auprès d’un moulin dont le mécanisme nous frappe. On n’emploie pas ici la roue tournant dans le sens vertical, mais une roue horizontale, une turbine d’une simplicité toute primitive. Le droit de mouture, au profit du meu* nier, est de dix pour cent.
Nous reparlons à trois heures. A cinq heures et demie, nous apercevons Kumbet , assez grand village placé au sommet d’une masse de rochers dont l’aspect général nous rappelle ceux qui supportent l’Acropole d’Athènes. A nos pieds un autre village, Karaevren. Méhémed va explorer les deux villages ; ils sont déserts l’un et l’autre. On est au village d'été. Nous tournons vers le sud-ouest pour nous y rendre. Délicieuse promenade à travers de larges pelouses boisées, sous des colonnades de pins, les plus beaux que nous ayons encore vus. 11 y a ici des arbres vraiment grands. Nous arrivons au ïaïla une demi-
heure avant le coucher du soleil. Il présente un aspect des plus animés et des plus pittoresques. Près de cent cabanes en troncs de pins bruts sont éparses sur une vaste prairie, que bornent des deux côtés des rochers aux formes tourmentées et singulières. Parmi les huttes courent des bestiaux, aboient des chiens, vont et viennent des femmes et des enfants bariolés de rouge et de blanc Partout montent lentement, dans l’air calme, des fumées qui annoncent le soir et l’approche du souper.
Comme nous touchons aux premières huttes, le cheval du cawass, déjà délivré de son cavalier et de sa selle, et paissant en liberté dans la plaine, s’élance vers nous en hennissant, et vient au galop reprendre sa place dans la file. Il annonce, à sa manière, à ses camarades fatigués que c’est ici le terme du voyage; il semble tenir à faire son entrée avec nous, et à montrer qu’il est de notre Compagnie.
Nous trouvons des tapis déjà préparés pour nous dans une des maisons, si on peut donner ce nom à une construction qui n’a pas de porte, et où pas une pelletée de terre ou de ciment ne joint ensemble les troncs qui n’adhèrent que par leurs extrémités. La cabane n’a que trois côtés; le quatrième est complètement ouvert; on le ferme pour nous, la nuit venue, par une grande pièce de feutre qui forme portière. Après souper, nous causons, devant la porte de notre habitation, avec les notables du pays. Ce ne sont pas ici des Iuruks, mais de vrais paysans turcs ; pendant que mûrissent leurs mois-
DE KOÜTAHIA A CONSTANTINOPLE.