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CHAPITRE IX

AM ASSIA

Hel aspect de la vallée de l’Iris et de la ville d’Amassia. — M. K... et son . hospitalité. — Les draps blancs des hôtels d'Anatolie cl les modistes de Mossoul. — Un consul anglaisdans le Levant. — Une visite au pacha.

— L’industrie européenne à Amassia; résistance qu’elle rencontre de la part des Turcs. — Amassia, une ville d'université; ses étudiants et les fondations pieuses qui les nourrissent. — Dénis de justice au* chrétiens du pays. — Comment les choses se passent quand un Européen est engagé dans l’affaire. — La foire de Zileh ; décadence de l'industrie turque. — Ledjérid. — La médecine à Amassia ; comment on y coupe les fièvres. — Commencement de l’hiver. — Voyage d’Amassia à Samsoun, dans la neige. — Traversée de Samsoun à Constantinople; une tempête dans la mer Noire. — Attitude des Turcs pendant la tempête.

Le surlendemain de notre arrivée à Tchouroum, le 25 novembre 1861, nous partions pour Amassia. Il y a deux jours de route à travers un pays fort ennuyeux, des landes couvertes de genévriers nains et parfois des terres labourées. Quelques bouquets de pins garnissent çà et là les hauteurs. Le paysage ne redevient agréable

et intéressant que vers le soir du second jour, deux heures environ avant d'atteindre Amassia, à partir du moment où notre sentier rejoint la vallée du Ieschil- Irmak, ou « Fleuve- Vert, » autrefois l’Iris. C’est une jolie rivière, qui mérite son nom : scs eaux claires sont d’un beau vert foncé qui contraste avec le gris sale des eaux troubles du Kisil-Irmak ou « Fleuve-Rouge, » l'ancien Halvs. Des saules, des aunes baignent dans le courant leurs branchages et leurs racines. Tout alentour, de vastes plantations de mûriers où se dressent par centaines les magnaneries. L’été, tout ceci doit être d’une riante et fraîche couleur, que font sans doute encore ressortir le grand aspect et la teinte sombre des montagnes qui bornent des deux côtés la vallée. Toutes ces maisons, avec leurs toits de tuiles rouges, dominent non-seulement ces taillis de mûriers, toujours coupés et retenus dans leur essor par la serpe de Témondeur, mais dépassent même de beaucoup les plus hauts de ces beaux arbres fruitiers dont Amassia est si fière. C’est un tableau qui nous paraît plus aimable encore, quand nous le comparons à ces déserts nus et pelés que nous traversons depuis Bey-Bazar, à ces villages à demi souterrains, sans relief et sans forme, qui se confondent presque avec le sol qui les porte.

A mesure qu’on approche d’Amassia, les montagnes se resserrent, la vallée devient une gorge de plus en plus étroite et profonde. A une heure de la ville, on traverse le Ieschil-Irmak sur un pont de pierre, et le sentier court ensuite, en tournant avec le fleuve, entre la nais-

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fiance du roc et la rivière, toute bordée de jardins et de plantations. A l’un des détours du chemin, on découvre tout d'un coup Amassia, et c’est certainement la ville la plus pittoresque que nous ayons encore rencontrée en Asie Mineure. Elle s’étend ou plutôt elle s’allonge sur les deux rives du Ieschil-Irmak, au pied d’immenses murailles de rochers gris qui forment partout d’effrayants précipices et qui semblent menacer les maisons de leur chute. Sur la rive droite, la haute crête de la montagne s’écarte un peu du fleuve, et laisse ainsi place, par endroits, à des pentes moins roides, quoique très-rapides encore, où s'étagent en bas les maisons de la ville, et qu’occupent plus haut des vignes semées de maisonnettes. C'est là qu’on va prendre le frais pendant les grandes chaleurs de l’été. Sur la rive gauche au contraire, le pic à deux tètes qui porte le vieux château démantelé et sa quintuple enceinte baigne son pied dans la rivière; seulement une étroite langue de terre, formée sans doute par les éboulements de tant de siècles, porte comme une mince frange d’habitations serrées entre la montagne et les eaux vertes du fleuve. Vers la base de ce pic et sur la face qui regarde la ville, une saillie du rocher dessine au-dessus des toits de ce quartier comme une large console où des murs de construction hellénique indiquent encore l’emplacement de l’ancien palais des rois de Pont. Plus haut s’ouvrentdans le flanc de la montagne de grands tombeaux, d’une belle et singulière ordonnance, dessinés à l’œil par la large bande creuse qui les entoure et qui les isole en tous sens de la masse du rocher, auquel

ils ne tiennent que par la base. C’étaient, Strabon nous le dit expressément et il n'y a point à s'y tromper, les tombeaux des rois. Pour ces princes, de leur demeure d’un jour à celle où ils espéraient reposer pendant des siècles, le chemin n’était pas long.

Quand on pénètre dans la ville, les détails ne sont pas moins curieux et moins attrayants que la vue d’ensemble. A la porte par laquelle nous arrivons, ce sont des monuments seljoukides d’une capricieuse et riche ornementation, puis une grande mosquée, celle du sultan Bayezidllderim, le vainqueur de Nicopolis, fort bien entretenue, au milieu d’une esplanade plantée d'arbres qui donne sur la rivière; ce sont des quais qui nous rappellent un peu ceux du Tibre à Rome, des maisons bâties sur pilotis, des moulins qui s’avancent jusqu’au milieu de la rivière, avec des barrages qui leur amènent l’eau, de grandes roues hydrauliques pour arroser les jardins, plusieurs ponts de bois, un pont de pierre qui remonte sans doute à l’époque byzantine, tout construit qu'il est avec des débris antiques, des bases et des fûts de colonne, des fragments de corniches. Enfin dans la ville même, au-dessus, au-dessous, tout alentour, se pressent l’un contre l’autre les mûriers, maintenant dépouillés de leurs feuilles. Malgré la teinte grise que l'hiver a répandue sur tout cela, ce premier aspect d’Amassia nous enchante.

Méhémed-Aga et un cawass du pacha nous attendaient à la porte de la ville pour nous conduire chez M. K..., riche négociant et industriel suisse établi depuis longtemps à Amassia, et à qui nous étions recommandés. Un

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peu plus loin, nous recontrâmes M. K... lui-même, qui venait à cheval au-devant de nous. Sa maison est siluée presque à la campagne, au sud-est d’Amassia, en un point assez élevé d’où l’on a une vue admirable sur la gorge, la ville et le château. Nous éprouvons un indicible plaisir à nous retrouver cordialement accueillis par quelqu’un que nous pouvons appeler un compatriote ( en Orient, les Suisses sont sous la protection française), dans une maison européenne fournie de tous ces objets dont nous sommes privés depuis Angora, lits, chaises, tables, livres et journaux d’Europe, etc. Il y a même un piano I Un piano, quand on vient de vivre huit jours à Boghaz-Keui, huit jours à Euiuk, paraît quelque chose d’admirable, et on pardonne avec effusion au pauvre instrument tous les mauvais moments qu’il vous a fait passer en France, dans ces soirées de famille où s’essayent les jeunes débutantes, dans ces maisons de Paris où retentissent à chaque étage deux ou trois clavecins, où les gammes qui vous réveillent le matin vous empêchent le soir de fermer l’œik C’est comme ces gens qu’on évite ou qu’on salue froidement quand on les aperçoit à Paris, tandis qu’on leur saute au cou, si on vient à les rencontrer inopinément à cinq cents lieues de la France. Il n’y a plus ici par malheur personne pour faire chanter les notes endormies, pour nous jouer quelque vieil air du pays ; celle qui touchait ce clavier, et dont les morceaux favoris sont là dans un coin, tout couverts de poussière, celle pour qui cette maison avait été meublée à grands frais, loin de l’Europe, avec toute la recherche et le

goût européen, une jeune femme que M. K... avait ramenée d’Allemagne il y a deux ans, est morte depuis six mois, après un an et demi de séjour dans ce pays. M. K... avait déjà perdu une première femme après quinze ans de mariage. Tous ces malheurs l’ont profondément attristé; il est seul dans cette grande maison, au milieu de tous ces étrangers ; les enfants qu’il avait eus de son premier mariage sont maintenant en Suisse pour y faire leur éducation ; il ne reste ici que deux petites filles de six ans et d'un an. Aussi notre arrivée est-elle pour M. K... une distraction, un soulagement. En pareil cas, la confiance vient bien vite. Nous passons la soirée, au coin du feu, à causer comme de vieux amis de vingt ans avec quelqu'un qu’il y a deux heures nous ne connaissions pas.

Pour la première fois depuis cinq mois nous allons dormir entre deux draps I L’hospitalité la plus luxueuse des plus riches beys turcs n'avait jamais été plus loin qu’un drap unique, celui de dessous ; celui de dessus ne peut plus s’appeler un drap ; il est cousu à la couverture, et il va sans dire qu’on ne le découd pas tous les malins, qu’on ne le change pas à chaque hôte nouveau, mais seulement quand sa couleur, sensiblement altérée, raconte trop clairement ses services passés. A ce propos, et comme nous disons à M. K... la joie que nous cause la vue, le contact de cette belle toile fraîche et blanche, il nous raconte l’histoire d’un Anglais de sa connaissance qui se rendait aux Indes par Bagdad .et Bassorah. Débarquant à Samsoun, ce voyageur candide demandait

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ou consul s il trouverait tous les soirs, sur sa route jusqu’à Bagdad, dans les hôtels, de bons lits et des draps blancs. Il n’avait vu pareille naïveté que chez la fille de M. B..., consul français, qui passa par Amassia, il y a quelques années, se rendant à Mossoul. Cette jeune personne, qui comptait faire sensation à Mossoul par ses toilettes parisiennes, avait emporté force chapeaux et robes dans de simples cartons, comme on pourrait le faire en France pour aller de Paris à Dieppe. Les muletiers, pour faire tenir les cartons sur leurs bâts, les sanglaient par le milieu en serrant les cordes à tour de bras ; naturellement bonnets, robes et chapeaux souffraient d'un pareil traitement. On faisait remarquer à mademoiselle B... qu’elle aurait mieux fait de mettre tout cela dans de solides cantines, a C’est vrai, réponditelle, mais je ferai réparer et arranger tout cela par les modistes de Mossoul. » Le mot a eu beaucoup de succès à Tokat, où il a été prononcé, et il est parvenu jusqu’ici. Malheureusement il y a tel de nos consuls qui arrive en Orient avec des idées à peu près aussi justes que celles de la jeune Parisienne sur cette société orientale où il va avoir à jouer un des premiers rôles. Cela tient à l’inexplicable habitude que nous avons de promener nos agents d’un bout à l’autre du monde habité, sans les laisser s’établir et s’enraciner nulle part ni apprendre aucune langue, sans leur permettre de se rompre la main, par une longue pratique, aux manières de faire propres à chaque pays. Les Anglais sont plus habiles ; ils comprennent mieux, pour ne parler que de l’Orient, combien

446 SOUVENIRS D'UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, il est essentiel d’avoir ici des gens accoutumés à parler aux Turcs et sachant comment il faut traiter et agir avec eux. Il y avait à Samsoun, pendant ces dernières années, un agent consulaire anglais, M. G..., qui a laissé de grands souvenirs dans le pays ; tout en n’ayant qu’un titre inférieur, il jouissait d’une influence considérable dans toute cette région, et il était horriblement craint des Turcs. C’est qu’il ne les ménageait pas. Un jour, à Samsoun, il entrait au conseil; le pacha et tous les autres se lèvent; seul, le muphti, un vieillard très-connu pour son orgueil et le mépris qu’il témoignait aux chrétiens, reste assis. M. G... va droit à lui, le saisit par la barbe et le met ainsi sur ses pieds, à la force du poignet, en lui disant : « Tu sauras que quand le représentant de la reine d’Angleterre entre quelque part, on doit se lever. » Une autre fois, le cadi de Sinope lui joua le même tour. M. G... tenait à la main son fouet de chasse ; il alla droit au vieux Turc, et, brandissant son arme : « Qu’aimes-tu mieux, lui dit-il, te lever devant un ghiaour, ou recevoir des coups de fouet d’un ghiaour? » Le choix du personnage ainsi apostrophé fut aussitôt fait : à l’instant même il était debout. Sans doute l’énergie peut paraître ici bien voisine de la brutalité, et je suis loin de dire qu’il faille souvent recourir à des moyens aussi violents ; mais, qu’on y songe, l’Oriental est tellement habitué à voir tous ceux qui ont en main la force en abuser, qu’il ne la comprend pas autrement que manifestée par l'insolence : dès que vous ne cherchez pas à vous faire craindre, il croit que vous vous

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sentez faible et que vous avez peur ; il devient aussitôt ingouvernable. Demandez à tous ceux qui ont voyagé en Orient : le seul moyen de s’y faire respecter, c’est de commencer par être aussi dur et hautain que possible; ce n’est qu’après avoir ainsi parfaitement établi sa situation qu’on peut s’humaniser et devenir sans péril, comme on y est naturellement porté, bienveillant et poli. M. G... connaissait son terrain. Deux ou trois algarades de cette espèce suffisaient à avertir les gens, à leur faire bien comprendre, une fois pour toutes, comment ils seraient reçus, s’ils s’avisaient de manquer d’égards au consul d’Angleterre; elles lui ont évité, j’en suis garant, pour tout le reste de son séjour à Samsoun, l’ennui d’avoir à subir et à relever ces mille petites impertinences dont les Turcs un peu fanatiques savent si bien trouver l'occasion et le prétexte dans leurs rapports avec les Européens. M. G... est maintenant consul à La Canéc, dans lTle de Crète, et je ne doute pas que, dans ce poste important, il n’ait pris, par les mêmes moyens, une grande influence sur les affaires de l’île. L'Angleterre a en Orient beaucoup d’agents aussi habiles et aussi énergiques que celui-ci, et, sachant quels services ils lui rendent en Turquie, elle n’a garde de les envoyer, aussitôt qu’ils ont montré quelque talent, faire aux antipodes un nouvel apprentissage. Je suppose un homme comme l’agent consulaire de Samsoun arrivant en même temps qu’un nouveau consul français dans une ville quelconque de l'empire turc, à Janina, Trébizonde ou Damas; l’Anglais suit le turc et le grec, il connaît les usages du pays, le

448 SOUVENIRS D'UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, caractère des primats musulmans et chrétiens, les habitudes de l'administration turque; l’autre, le Français, arrive de Rio-Janeiro, de Québec ou de Melbourne. Mettez que ce soit un homme de mérite, très- supérieur même à son collègue : encore lui faudra-l-il au moins un an pour étudier son terrain et savoir de quel pied partir sans trop risquer de faire de faux pas.

Amassia est, après Angora, la ville où nous faisons le plus long séjour; il faut nous 'mettre tout de suile en règle avec les autorités. Le lendemain de notre arrivée, nous allons rendre visite au gouverneur, Salih- Pacha; dès le matin, il avait envoyé son kia'ia ou lientenant prendre de nos nouvelles et nous offrir ses compliments de bienvenue. Nulle part on ne nous avait fait encore un accueil aussi brillant. Tous les zaptiés. qui forment la gendarmerie de la province sont rangés en haie sur notre passage, depuis la porte du konak jusqu’au bas de l’escalier. Le pacha nous attend à la porte de son salon ; il épuise toutes les politesses en usage : ainsi il fait apporter le sorbet après le café, il nous fait servir avant lui, il nous empêche de nous en aller quand nous en manifestons l’intention, et il fait remplir une seconde fois les pipes. Pour ne pas être en reste, je l’accable de compliments auxquels il est parfois embarrassé de répondre, et qu’il n’a pas l’air de prendre tous pour argent comptant. M. K..., en sortant de l’audience où il nous a accompagnés, me plaisante sur l'habitude que j’ai prise du style oriental et de scs exagérations. Le pacha est loin, à ce qu’il paraît, de mériter tous ces

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éloges; il a pourtant un assez rare mérite, me disent même des gens qui ne l’aiment pas : il ne vole point. On m'en avait déjà dit autant du vali d’Iusgat, Riswan- Paclia. Il est donc en Anatolie jusqu’à deux pachas qui passent pour honnêtes! Celui-ci gâte d'ailleurs celte qualité par de graves défauts : il est, m’assure-t-on, fourbe, avare et négligent; tout en paraissant grand ami des Européens, lui aussi, dans les affaires qui les concernent, il se laisse conduire par cette sourde jalousie que ressentent contre eux presque tous les Turcs, et que les Francs, il faut le dire, justifient trop souvent par leur improbité notoire et l'ardeur effrénée de leurs convoitises. Au lieu d’obéir aveuglément à des antipathies instinctives, il faudrait savoir faire des exceptions et tenir compte des personnes. Établi dans lo pays depuis près de vingt ans, notre hôte, par sa scrupuleuse honnêteté, s’y est acquis l’estime générale, et a fait beaucoup de bien tout en gagnant, je crois, une assez belle fortune. Or il s’était récemment décidé à établir sur ITeschil-Irmak, près de la ville, un second moulin, semblable à celui qu’il possède dans Amassia même; les terrains, la chute d’eau, tout était acheté; mais voici que le pacha, tout en protestant de son amitié pour M. K..., dont il apprécie fort les belles farines et dont il boit volontiers la bière allemande, conteste ou plutôt fait contester par des tiers la valeur des actes, et, par ses rapports à Constantinople, empêche M. K... d’obtenir de la Porte l’autorisation spéciale sans laquelle un étranger ne peut encore devenir propriétaire en Turquie. Il y a deux ans que l’affaire est pendante,

et il est impossible de savoir quand ni comment elle se

terminera.

Toutes ces industries, une bluterie, une (ilature de soie, outillées à l’européenne, n'en sont pas moins pour le pays un véritable bienfait. Par l’empressement avec lequel il montre et explique à tout le monde les avantages des procédés qu’il emploie, M. K... ouvre une espèce d’école de perfectionnement industriel, et on a déjà autour de lui commencé à profiter de ses exemples. Les cultivateurs sont toujours sûrs de lui vendre avantageusement leur blé ; beaucoup de muletiers et de chameliers sont employés à transporter ses farines et ses soies à Samsoun ; de pauvres familles trouvent enfin un supplément précieux à leurs faibles ressources dans le salaire très-convenable que les enfants et les femmes rapportent de la filature. Pourtant les autorités du pays voudraient voir le Suisse, son moulin et sa filature à tous les diables. « Il faut avouer que ces ghiaours ont de l'esprit, disent les vieux Turcs en hochant la tête, » et c’est ce qui les irrite et les inquiète. Ils ont peur de cet esprit européen, si énergique, si hardi, si entreprenant, mais en même temps si peu indulgent pour les faibles, si impitoyable conquérant et si terrible destructeur, si prompt à écraser ou à dévorer tout ce qui lui fait obstacle. Ils se disent que, partout où nous nous établirons, nous les remplacerons, et que la richesse passera, sans qu’ils sachent comment, de leurs mains dans les nôtres. Il leur faudrait un singulier désintéressement pour ne pas s’alarmer de cette révolution qu'ils soupçonnent, qu’ils

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prévoient, sans avoir la force du lien tenter d’efficace pour la prévenir.

Il y a plus : les progrès de l'industrie, celte lutte féconde de l'homme contre les choses, cette transformation du monde par les continuelles victoires du génie humain, tout cela répugne profondément aux instincts religieux des Turcs; ils y voient une sorte de révolte contre Dieu et les lois immuables qu’il a posées, une véritable impiété. Ils s'indignent très-sincèrement en présence de certaines innovations qui nous paraissent la chose du monde la plus simple. Les Européens les accusent alors de stupidité et de malveillance, tandis qu’ils n’ont d’autre tort que de rester soumis à un système de fatalisme religieux et de conceptions absolues par lequel nous -mêmes avons passé, et auquel nous tenons encore par plus d'une racine mal arrachée. Quand la filature commença à marcher, et que lut introduit ici le système de l'étouffage des cocons à la vapeur, ce fut une grande émeute dans le pays. Depuis des siècles, c’était au soleil qu'on exposait les chrysalides pour les faire périr. Se servir d’un autre agent que celui-là pour tuer un insecte, c’était troubler l’ordre établi par Dieu lui-même, c’était commettre un crime défendu par le Coran. On avait beau leur faire remarquer que l'insecte, soumis aux rayons du spleil, souffrait beaucoup plus, puisqu'il fallait ainsi deux ou trois jours pour amener sa mort, tandis qu’avec la vapeur tout était fini en cinq minutes : ils ne voulaient rien entendre. Tous les imans, tous les mollahs signèrent une déclaration dans ce sens; elle fut envoyée à Con-

slantinople, où elle dort dans les carions. L’esprit qui animait ce jour-là les Turcs était le même que celui qui, il y a quelques siècles, combattit et persécuta avec non moins de raison, ou, pour mieux parler, avec non moins de logique, Roger Bacon, Galilée, Copernic, tous les grands précurseurs.

Les Turcs prétendent que c’est à ces innovations coupables que serait duc la maladie qui depuis quatre ans pèse ici, comme un peu partout, sur les vers à soie, et qui, à Amassia du moins, parait augmenter d’année en année. C’est, disent-ils, un châtiment envoyé de Dieu pour apprendre aux hommes à se substituer à lui, à employer des agents artificiels à la place de ceux qu’il avait mis lui-mème à notre disposition, et dont avait su se contenter la pieuse sagesse de nos pères. Ils n'admettent pas qu’il se produise naturellement, par l'action de causes non encore pénétrées et dont on n’a pas trouvé la loi, des troubles comme les grandes épidémies, comme les maladies de la pomme de terre, du raisin et des vers à soie. Je sais des gens chez nous qui pensent au fond tout à fait comme ces braves Turcs d’Ainassia, et qui parlent à peu près de même : voyant partout du surnaturel, à chaque événement qui se rattache à des phénomènes encore mal étudiés, ils mettent en avant la Providence; parfois même, dans leur enthousiasme, ne vont-ils pas jusqu’à risquer des prophéties que les événements s’empressent en général de démentir, sans que cela déconcerte jamais leur zeie et leur confiance?

Ce vieil esprit, hostile à tout progrès, est plus puis-

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sant à Amassia qu'à Angora, et la condition des chrétiens est moins bonne ici que dans cette dernière ville : c’est d'abord qu'ici ils sont moins nombreux, ne formant guère que le quart de la population ; mais c’est surtout qu’Amassia, malgré son essor industriel, n’a pas cessé, depuis l’époque des Seljoukides, d’être une ville d’université, une ville savante, si l’on peut employer le mot de science pour désigner toute cotte vaine et morte scolastique dont la tradition se conserve encore dans l’enceinte et ù l’ombre des mosquées. On peut dire qu’Amassia est l’Oxford de l’Anatolie : sur une population d’à peu près vingt-cinq mille âmes, il y a deux mille softas ou étudiants, partagés entre dix-huit médressés ou collèges. Chacun de ces collèges, comme ceux des universités anglaises, a des propriétés à lui, domaines et fermes dans la province, maisons en vdle et boutiques au bazar; il offre donc aux étudiants qu'il admet, outre le logement dans les petites chambres qui s'ouvrent sur ses cours, des subventions en nature, telles qu’une certaine quantité de pain, de riz et d’huile, distribuée chaque semaine; certains médressés donnent même une petite somme en argent. Depuis le règne de Mahmoud, ces établissements, comme les mosquées dont ils dépendent, ont cessé de percevoir eux-mêmes leurs revenus ; ils les touchent par l’intermédiaire d’une administration qui a son chef à Constantinople, où il a le rang de ministre et porte le litre d’ evkaf-naziri, directeur des vakoiifs ou biens de mainmorte. Cette administration a partout des représentants nommés par le pouvoir central,

qui gèrent les biens des établissements religieux, biens qui formeraient, assure-t-on , plus du tiers des propriétés que comprend l’empire; ces fonctionnaires ont à surveiller l’état de tous ces biens des mosquées, à faire exécuter les réparations nécessaires, à renouveler les baux et à en assurer l’exécution ; les frais d’entretien une fois couverts, ils doivent remettre aux établissements qu’ils ont dans leur circonscription ce qui revient à chacun d'eux des sommes perçues pour leur compte. Le jour où lesultan, de plus en plus pressé parun impérieux besoin d’argent, se déciderait à une réforme qui a déjà été souvent conseillée à la Porte, à la mise en vente de tout ou partie de ces biens de mainmorte, il ne rencontrerait nulle part de résistance sérieuse; il faudrait seulement qu’il s’engageât à entretenir les mosquées et à rétribuer les personnes auxquelles étaient consacrés les revenus de ces biens : les bénéfices que lui donnerait celte opération, si elle était conduite judicieusement, lui assureraient à cet effet des ressources plus que suffisantes, et pourvu que les intéressés ne se vissent pas réduits à la misère, ils ne réclameraient que pour la forme. Quant à la promesse qu’avait faite le pouvoir d’améliorer, en s’en emparant, la gestion de ces biens, elle n’a été que Irèsimparfuitrment tenue; les directeurs envoyés de Stamboul n’administrent guère avec plus d’intégrité que les anciens conseils de fabrique. Quand nous arrivâmes à Amnssia, on venait de destituer l’evkaf-naziri ; ses malversations avaient été poussées si loin, il avait si bien affame étudiants et mollahs, si bien fait sa propre for-

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tune, que la Porte avait fini par accueillir les réclamations qui lui arrivaient d’Âmassia : elle annonçait, pour le remplacer, un administrateur qu’elle présentait comme un modèle d'intégrité ; on attendait à l’œuvre ce nouveau venu, non sans quelque incrédulité.

Ce n’est pas dans une ville où domine l’influence des mosquées que l’on peut attendre de la justice turque quelques égards pour les chrétiens, quelque impartialité à leur endroit. Il va sans dire que jamais ici le témoignage d’un ruïa n’est admis contradictoirement à celui d’un Turc. Les Européens établis dans le pays me racontent certaines iniquités judiciaires qui pourront paraître presque incroyables à ceux qui ne connaissent la Turquie que par des relations complaisantes ou naïves et par les déclarations officielles de la Porte. Voici un fait qui s'est passé à Âmassia en 1860. Une femme arménienne entre un matin chez une Turque, sa voisine, pour lui réclamer un tapis qu elle lui avait prêté ; à l’entrée du harem, au lieu delà maitresse, elle trouve le maître de la maison, qui se jette sur elle, se porte sur sa personne, maigre sa résistance et ses cris, aux derniers excès, puis finit par la dépouiller des pièces d'or qu elle portait au front et au cou. L’Arménienne, dès que le misérable la laisse aller, sort éperdue, et raconte l’affaire à son mari. Les Arméniens se réunissent aussitôt, et vont en corps porter plainte au pacha ; on cherche le Turc ; il s'était déjà sauvé de la ville. On le trouve dans un village voisin, et sur lui le diadème, le collier de l’Arménienne. Il est amené devant le juge musulman,

qui prononce une incroyable sentence : il fait rendre les pièces à l'Arménienne, reconnaissant ainsi qu elles étaient sa propriété et qu’elles lui avaient été indûment enlevées. En même temps, sur la question de l’attentat à la personne, à l'honneur de cette femme, il renvoie le Turc acquitté, parce que l'Arménien ne pouvait produire de témoins musulmans qui attestassent les violences commises. De pareils actes ont-ils souvent des témoins ? 11 ne manquait d'ailleurs pas de chrétiens qui avaient vu dans quel étal la malheureuse s'était précipitée hors de la maison du Turc, tout en désordre encore et toute tremblante de la lutte où elle avait succombé; mais leur témoignage n'avait aucune valeur aux yeux du juge, et ne fut pas invoqué. L’affaire fut donc traitée comme une espièglerie sans conséquence, et le misérable, xjui partout ailleurs eût été puni des galères, rentra tranquillement au logis.

Il s’agissait là de l’honneur d'une femme et d'un insolent outrage à tout ce que l’homme tient pour cher et sacré. Voici un autre trait qui n’est guère moins inique et moins impudent, quoique l’argent seul y fût en jeu : à Amassia, il y a trois ans environ, un Arménien emprunta de l’argent à un Turc, à un iman, et lui donna en garantie des bijoux dont la valeur était bien supérieure à celle de la somme prêtée. Quelques mois après, le débiteur rapporte l’argent et redemande les bijoux. Le Turc fait semblant de chercher dans la caisse où il les avait serrés, et manifeste le plus grand étonnement de ne rien trouver; il finit par dire à l’Arménien

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de garder l’argent, parce qu’il ne sait ce que sont devenus les bijoux et ne peut les rendre. Ce n’était pas le compte de celui-ci, qui perdait beaucoup à cette combinaison; il traduisit devant le medjilis le Turc, qui se contenta de faire cette déclaration : « J'avais enfermé les bijoux dans une caisse solide et dont la clef ne me quittait pas; s’ils ont disparu, il faut que les iljins soient venus et les aient emportés : je n'y puis rien. » Le cadi et le tribunal acceptèrent ce moyen de défense, et déclarèrent à l’Arménien qu’il eût à se résigner à cette perte, puisqu'elle n’était pas le fait du dépositaire. La province d’Amassia était alors gouvernée par K'amil-Pacha, que beaucoup d’Européens ont connu à Jérusalem; c’est un esprit éclairé; le premier il avait ouvert aux voyageurs européens» les portes de la fameuse mosquée d'Omar, jusque-là obstinément fermées à tout infidèle. M. K..., qui me racontait cette histoire, causant avec le pacha le lendemain de cette belle sentence, lui disait en riant : « Excellence, comment recevriez-vous votre caissier, s’il venait demain vous dire que les djins ont emporté l’argent de la caisse du gouvernement? » Le pacha haussa les épaules et répondit : « Que voulez-vous que j’y fasse? » Il n’y pouvait pas, en effet, grand chose.

Quand il y a des Européens engagés dans le procès, il n’en va pas tout à fait ainsi; mais alors même ce n’est qu’à grand'peine qu'on se décide à punir un Turc. Un mois environ avant notre arrivée, un peu après la chute du jour, on avait attaqué, dans les terrains déserts qui s’étendent entre la ville et la maison de M. Imbert, né-

godant français élabli à Amassia, son commis, un jeune Arménien de quinze à seize ans. On voulait lui voler l’argent qu’il rapportait du comptoir, situé dans un des principaux khans de la ville ; c’était le samedi soir, jour où on a l'habitude de vider la caisse et de faire rentrer à la maison tout ce qu’elle contient. En même temps on espérait sans doute assouvir aussi d’autres désirs. A cet effet, on essaya d'entraîner l’enfant dans un bain abandonné situé sur la roule. Le jeune homme se débattit résolument, cria, échappa aux malfaiteurs, cl arriva chez M. Imbert avec la main droite fendue d’un coup de couteau. Celui-ci se rendit immédiatement au sérail, et désigna l’un des deux agresseurs, qu’avait reconnu la victime: on l'arrêta; il nia d’abord, puis fut forcé d’avouer le fait quand on vit sur ses \èlemcnts les traces de doigts ensanglantés. Il reçut tout d’abord quelques, bourrades et quelques coups de bâton, puis il fut mis en prison, où il était encore au moment où l’affaire nous fut contée. M. Imbert a fait demander, par l’entremise de l’agent consulaire do France à Samsoun, que le coupable fût jugé régulièrement, d'après le nouveau code ottoman, qui punit d'un emprisonnement de trois à cinq ans un pareil attentat sur les personnes. On le iui a promis, mais on ne peut se décider à le faire. Il n'y a pas de jour que quelque Turc influent ne vienne chez M. Imbert le prier de consentir à l’élargissement du prisonnier; on voulait aussi nous demander d'intervenir. M. Imbert a résisté jusqu’ici ; mais, de guerre las, il finira par céder. Ce que les intercesseurs allèguent pour

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excuse, et ceci peint le pays, c’est que l'auteur de la tentative aurait songé plutôt à satisfaire un brutal caprice qu’à s’emparer de l’argent, a Quel imbécile, disait l’autre jour à notre compatriote un des beys du pays, quel sot d’être allé s’attaquer à votre domestique! S’il s’était adressé à tout autre, il y a longtemps déjà que nous l'aurions fait sortir de prison ! »

Notre séjour à Amassia est coupé par une promenade de cinq jours à Zileh, l'ancienne Zéla, célèbre par la victoire que César y remporta sur Phnrnace, celte victoire, qu’il a racontée en trois petits mots qu’aiment à citer ceux qui voudraient faire croire qu’ils savent le latin. Nous y allions surtout pour tâcher de reconnaître le théâtre de l’action et de suivre sur le terrain le récit si net et si vif d’Hirtius ; par la même occasion, nous avons vu la foire de Zileli, une des plus célèbres et des pluscourues de l’Anatolie. On y vient de Diarbékir, de Bagdad, de Damas, d’Alep, d’Angora, de Castambol, des côtes de la Méditerranée et de la mer Noire, des bords de l’Euphrate et du Tigre. Beaucoup de boutiques n’étaient pas encore ouvertes; on déballait partout. C’était pourtant déjà une scène animée et curieuse. Nous allâmes d’abord au bazar arabe, comme on dit ici ; on le reconnaît bien vite aux sons rauques, aux rudes aspirations de la langue qu’y parlent entre eux les marchands, ainsi qu’à leur coiffure, au mouchoir de soie dont les Alcppins entourent leur fez. On trouve là, rangées sur les tablettes des boutiques, les soies de Damas, les étoffes colon et soie de Diarbékir et d’Alcp, les mouchoirs et les tur-

bans hrodés de larges palmes, dont le goût rappelle celui des cachemires de l’Inde, les keffiehs aux franges pendantes, aux éclatantes couleurs. Au lieu d’être étalée aux regards, comme, chez nous, chaque pièce est pliée et enveloppée dans un carré de papier. Pour trouver ce que l’on cherche, il faut prier le marchand de développer sa marchandise, ce qu’il ne fait pas toujours de bonne grâce. A celui qui viendrait en droite ligne de Paris, qui serait accoutumé à voir le vendeur faire toutes les avances, déployer, pour tenter l’acheteur, une adresse infinie, il paraîtrait singulier d’avoir à solliciter le marchand. A peine de temps en temps quelque Arménien d’Angora ou de Kaisariéh, un peu plus roué que les autres, vous appellera-t-il au passage : « Voyez, tchorbadji , les beaux tapis, les beaux mouchoirs que j’ai dans ma boutique 1 » Avec quelques mois de stage dans un grand magasin de Paris, un Arménien aurait chance de devenir un assez bon commis de vente; quant à un Turc, j’en désespérerais.

Il y a des boutiques tout le long de chacune des rues du bazar et de celles qui y aboutissent ; en outre chacune des industries principales qui sont représentées à la foire a son bezestein ou son enceinte couverte. C’est là que se vendent les marchandises les plus précieuses et celles qui ont le plus grand débit; il y a là ces draps gris, d’une extrême solidité, qui se fabriquent en Roumélie : ornés de broderies noires d’un goût original, ils font des vêtements très-bon marché, très-agréables à l’œil, et qui durent fort longtemps. On ne saurait nier

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que ce ne soit plus joli que la blouse bleue de nos paysans. Les Persans n’ont que quelques boutiques disséminées çà et là. Le bazar d’Angora révolte l’œil parles tons durs et criards des indiennes, des tissus imprimés, dont la Suisse et l’Angleterre inondent maintenant la Turquie, et qui y ont un très-grand succès parce qu’ils coûtent fort peu de chose ; au moins les étoffes de soie que nous faisons pour 'l'Orient, et qui imitent les dessins des soies de Damas et de Brousse, sont-elles de bonne qualité et d'un ton harmonieux. Guillaume maniait et observait avec la curiosité d’un artiste, dans la boutique d'un Aleppin à Zileh, une pièce d’étoffe rayée de rouge dont l’apparence et la couleur l’avaient séduit ; il songeait à l’acheter et à la rapporter quand je lui fis remarquer qu elle portail l’étiquette d’un fabricant de Lyon, avec la longueur, la largeur et le prix du morceau marqués en français. C’est surtout à la nature du tissu que l’on peut reconnaître, sans courir grand risque de s’y tromper, les étoffes fabriquées dans le pays; tissées à la main, elles présentent toujours des irrégularités que n’oifrent pas nos tissus à la mécanique.

La fabrication indigène diminue d’ailleurs tous les jours; le traité de commerce qu’a préparé et conclu avec la Turquie en 1858 lord Stralford de lledcliflea porté un coup mortel aux manufactures du pays. Les industriels anglais, qui avaient déjà l’avantage de procédés de fabrication bien plus économiques, grâce à leurs immenses capitaux et à l’emploi des machines, purent dès lors faire entrer en Turquie tous leurs produits, de quel-

462 SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, que nature qu’ils fussent, moyennant un simple droit <le 5 pour 100. Aussi les économistes de la Grande-Bretagne ne tarissaient-ils pas en louanges sur le compte de ces homme.-; d État turcs qui, devinant les vrais principes et devançant presque toute l’Europe civilisée, avaient supprimé chez eux toute prohibition, abaissé les barrières de douane et inauguré en Orient la liberté du commerce. Ils oubliaient seulement de montrer à ces hommes d’État combien les mesures prises à l’égard de l'industrie nationale étaient contraires aux principes les plus élémentaires de la science, ou, pour mieux parler, au plus naïf bon sens. Tandis qu’on ouvrait les portes à deux battants aux produits de l’industrie étrangère en ne les frappant que d’un droit très-léger, l’industrie nationale était gênée par de lourds impôts, perçus d’une manière irrégulière et vexaloire, ainsi que par des douanes intérieures ; la soie d’Amassia n’arrive entre les mains qui la tissent à Diarbékir et à Alep qu’après avoir payé d’abord la dîme, puis un droit de douane de 12 pour 100, ce qui fait en tout 22 pour 100. Comment voulez-vous que les pauvres tisserands arabes de Syrie, dans de pareilles conditions et avec une telle surcharge, puissent longtemps soutenir la concurrence? Aussi tous les ans voit-on diminuer le nombre des métiers en activité.

11 est juste de dire que cet état de choses a été heureusement modifié par le traité de commerce entre la France et 1a Turquie, dont les ratifications ont été échangées le 29 avril 1862; ce traité a servi de modèle, avec

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quelques légères variantes, aux conventions du même genre que la Porte a conclues, vers la même époque, avec les autres puissances qui ont des intérêts commerciaux engagés en Orient. Ces actes suppriment implicitement les douanes intérieures, élèvent les droits d’importation qu'auront à subir les marchandises étrangères, sans leur donner pourtant un caractère prohibitif, et abaissent d’année en année, jusqu'à une réduction de 1 pour 100, le droit que payeront à la sortie les produits de l’empire. Des dispositions accessoires, qui tendent à ménager egalement les intérêts des parties contractantes, se groupent autour de ces principes généraux et paraissent sagement combinées; mais le mal est plus facile à faire qu'à réparer, et tant de causes concourent encore en Turquie à mettre l’industrie nationale dans une situation défavorable, à paralyser ses efforts, que les stipulations nouvelles ne réussiront probablement pas à ralentir sa décadence en lui assurant des prix plus rémunérateurs1.

Les bezesteins, à Zileli, sont neufs et en bois. On n’en voit pas un seul en pierre et voûté, à la manière de ceux de Constantinople. Aussi, il y a dix ans, quelques jours avant l’ouverture de la foire, quand beaucoup de marchandises, sans être encore déballées, étaient déjà déposées dans les khans, presque tout le bazar a brûlé. Les pertes ont été immenses. Une part des denrées a été incendiée; une portion plus grande encore a été pillée par

1 Voyez l’ Annuaire des Deux Mondes, 1861, p. 557.

les mauvais sujets de la ville et des environs, accourus pour profiter du désastre. La police, qui devrait en un pareil moment exercer une surveillance des plus actives, est ici, comme presque partout en Turquie, d’une incroyable incurie. Tendant trois jours que j’ai passés à Zileh, je n’ai pas vu une patrouille parcourir les rues encombrées, où Ton coupe fort adroitement les bourses et où s’engagent des rixes fréquentes. Depuis une semaine que la foire avait commencé, plusieurs tentatives avaient déjà été faites pour incendier le bazar. On est d’ailleurs si habitué en Orient à l’absence de toute sécurité, qu’on n’en dormira pas moins tranquille les nuits suivantes, qu’on n'en viendra pas moins à la foire l’année prochaine. S’il se faisait en 1861, à la foire de Zileh, très-peu de transactions, et si tout le monde se plaignait, la cause n’en était poinL là; ce fâcheux état du marché s’expliquait par le malaise universel, la rareté du numéraire, l’inquiétude que causait l’introduction du papier-monnaie dans toute l’étendue de l'empire avec cours forcé, annoncée pour le mois de mars 1862. Sous celte impression, tous ceux qui avaient un peu d’argent comptant, au lieu de le dépenser en achats, le gardaient précieusement. On n’achetait que l'indispensable. Chacun d’ailleurs resserrait son crédit. Les Aleppins vendaient ordinairement d’une foire à l’autre, ils livraient leurs marchandises contre billets à une année d’échéance; en 1862, ils ont refusé de faire de pareilles conditions : ils ne vendent qu’au comptant, aussi ne vendent-ils presque rien.

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C'est seulement à ces circonstances exceptionnelles qu’il faut attribuer le manque d’activité commerciale qu’on déplorait à Zileh en 1861. L’Asie Mineure est d’ailleurs dans un étal qui, pour bien des années encore, rend utiles ces marchés extraordinaires, assure le succès de ces foires qui chez nous diminuent chaque année d’importance. Les foires rendent des services et attirent une grande affluence là où les routes sont mauvaises et peu sures, les relations entre les différents centres de production rares et difficiles. Dans ces pays, à certains moments, la prévision d'un gain assuré décide les marchands à transporter leurs denrées à des distances considérables, sur un point où ils sont certains de les placer avec avantage et de pouvoir acheter en retour ce qui manque chez eux. Alors les routes se couvrent de monde; le gouvernement, qui en temps ordinaire ne gêne point l’industrie des voleurs de grand chemin, fait au moins semblant de prendre des précautions; il multiplie les postes de zapliés. On arrive de toutes parts dans une ville où se rendent, outre les négociants, tous les gens des environs, qui, sachant trouver sur le marché ce dont ils ont besoin, ont attendu jusquelà pour se pourvoir. Là au contraire où l’on peut se procurer aisément chaque jour, au fur et à mesure des besoins, tous les objets nécessaires, comme cela maintenant arrive chez nous, on ne réserve point ses achats pour une époque éloignée, et les foires, excepté celles où se vendent les grains et les bestiaux, n'out plus de raison d’être; niais les foires d’objets fabriqués comme

celle-ci, comme autrefois notre foire de Beaucaire, correspondent à un état de société imparfait et troublé comme l’était le moyen âge, comme l’est encore pour l’empire turc le dix-neuvième siècle.

Les trois premiers jours de la foire, on court à cheval et on lance le djMd dans un vaste champ, à la sortie de la ville; mais ce n’est plus là qu’un pâle et faible reflet de ce qu’était autrefois ce noble jeu. Les vieillards haussent les épaules quand nous leur parlons de ce que nous venons de voir. Ce n’est plus, disent-ils, qu’une pauvre parodie des prouesses de leur jeune temps. Il n’y a plus guère dans l’arène qu’une quinzaine de cavaliers qui se poursuivent confusément, sans ordre et sans suite; quelques-uns atteignent celui qu’ils visent, mais la plupart tirent à peu près au hasard, et leur trait, un léger bâton que fait dévier le vent, ne fournit pas la moitié de sa course. 11 y a encore vingt-cinq ou trente ans, c’était tout autre chose : une cinquantaine de cavaliers, renommés dans les environs pour leur agilité et leur adresse, prenaient part à la lutte. On était divisé en deux camps : chacun sortait à son tour, comme dans une partie de barres ; le djérid était lourd et effdé, et on s’atteignait si bien qu’il n'y avait point de jour où le sang ne coulât plusieurs fois. En Turquie, tout s'en va, les exercices virils et les vieilles mœurs, les anciens édifices, qui croulent, et les brillants costumes, que remplacent la triste livrée de la réforme et les cotonnades anglaises.

Pendant que nous étions à Zileli, M. Guillaume et

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moi, le docteur Delbet était resté à Amassia, occupé à soigner des malades chrétiens et musulmans, à recueillir, grâce aux relatious que lui créaient ces soins donnés sans aucune rétribution à tous ceux qui les demandaient, d'intéressants détails sur la situation économique du pays et le régime intérieur des familles. Dans cette ville de vingt-cinq mille âmes, il n’y a qu’un médecin à proprement parler, un jeune Italien, qui s’y est récemment établi, et qui n’a pu encore y acquérir une grande autorité. En revanche les empiriques y abondent. Un maréchal-ferrant, qui n’est jamais sorti de la ville où il tenait encore boutique il y a quelques années, est le médecin du pacha, et le medjilis lui donne des appointements pour qu’il visite gratis tous ceux qui l'appellent. Les médicaments se payent à part. Il y a aussi des imans qui vous guérissent de la fièvre en écrivant sur un petit papier certaines formules de prière ou certains versets du Coran dont ils connaissent la vertu magique : on jette ce petit papier dans un verre d’eau et on l’y laisse tremper une nuit; le lendemain matin, vous retirez le papier et vous buvez l’eau. Si vous n'ètes pas guéri, c’est que la foi vous manquait, et que votre incrédulité a empêché Dieu de faire un miracle en votre faveur. On ne peut imaginer jusqu’où va en Turquie, dans toutes les classes de la population, la croyance aux amulettes. U y a quelques années, un Juif karaïle de Crimée était venu passer quelques jours à Amassia pour y faire des achals de soies. Je ne sais quel mauvais plaisant répandit dans la ville le bruit qu'un

poil de la barbe de ce Juif coupait les fièvres. Le malheureux ne pouvait plus sortir, que trois ou quatre personnes ne le suivissent dans la rue en lui criant : « Au nom de Dieu, effendi, au nom de tes enfants, un poil de ta barbe, un seul! C’est une bonne action. Dieu te le rendra! » Leup dire qu’ils se trompaient eût clé peine perdue ; il fallait s’exécuter. La nuit, le pauvre Juif soupçonné de posséder ainsi des vertus magiques ne dormait que la porte bien fermée, de peur que pendant son sommeil on ne vint lui voler sa barbe. Si son séjour à Amassia se fût prolongé, il serait reparti sans un poil au menton.

Pendant notre visite à Zileh, l'hiver a brusquement commencé avec le mois de décembre; en une nuit la neige a blanchi les montagnes, puis, continuant à tomber pendant quatre journées consécutives, elle a fini par tenir aussi dans la vallée. C’est les pieds dans la neige à demi fondue et recevant des averses glacées sur le dos queM. Guillaume et moi, nous avons mesuré et relevé le champ de bataille de Zéla ; c’est encore avec cette même température que mon compagnon, après noire retour à Amassia, achève l’étude des tombes royales; il lui faut de temps en temps aller réchauffer à un petit feu de branchages allumé conlrele rocher ses doigts engourdis par le froid. Heureusement nous avons pour nous dédommager et nous remettre le bon poêle allemand de notre hôte, autour duquel nous passons ces longues soirées de décembre ; mais le voyage dans l’intérieur ne serait plus possible sans des souffrances extrêmes, et ne

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donnerait que de médiocres résultats. Dans toutes les parties un peu élevées du pays, la neige reste sur le sol pendant six semaines ou deux mois, et là où elle fond, des boues indescriptibles arrêtent à chaque pas les chevaux de bagages. En outre les plus petits cours d’eau deviennent alors des torrents infranchissables. Le dégel interrompt quelquefois d’une manière absolue les communications entre des villes très-voisines. Il faut donc renoncer à Tokat et à Siwas, qu’un moment nous avions espéré atteindre ; il nous faut borner ici nos explorations. 11 s’agit, pendant que la neige tient, de gagner au plus viteSamsoun sur la mer Noire. Nous nous y embarquerons sur un des bateaux qui de Trébizonde vont à Constantinople, sur le premier auquel le temps permettra d’entrer en rade. D’Amassia à Samsoun, on compte, à la manière du pays, dix-neuf heures de marche, une centaine de kilomètres environ. L’été, la route, qui traverse un pays inontneux et boisé, est fort agréable, dit-on; mais dans celte saison, avec notre équipement qui n’avait pas été calculé pour braver l’hiver, ce devait être, sans comparaison, la partie la plus pénible, de tout notre voyage.

Nous avions expédié depuis quelques jours déjà nos bagages à Samsoun; nous nous étions, sans trop de perte, défaits de nos montures à Ainassia. C’est avec des chevaux de poste que nous nous proposons de courir jusqu’à Samsoun. Nous partons le 14 décembre. La neige couvre la route : dans la plaine, elle a déjà commencé par endroits à se changer en une fange profonde

et glissante, tandis que dans la montagne elle atteintsouvent jusqu’au ventre de nos chevaux. Nous n’en allons pas moins au grand trot ou au galop partout où la pente n’est pas trop roide, et nous ne nous reposons dans toute la journée qu’une heure, pour changer de chevaux, à Ladik, petite ville qui possède une mosquée à deux minarets de l’époque seljoukide. La nuit nous prend en route, mais une nuit si claire, grâce à la lune qu’on entrevoit derrière les nuages et à la neige qui partout blanchit le sol, que l’on voit son chemin comme en plein jour. A huit heures, nous arrivons au village de Kavak, où se trouve le second relais. Nous étions en selle depuis huit heures du matin, et nous avions l’ait à peu près 70 kilomètres. Méhémet n’avait pu nous précéder ; il nous fallut descendre au khan, gelés et rompus. Si au moins nous trouvions de bons lits! Mais nous avons le malheur de regarder les couvertures qu’on nous apporte d’une maison voisine, et, quoique maintenant nous ne soyons pas difficiles, elles nous paraissent si sales, que nous nous décidons à coucher tout habillés ; aussi ne dormîmes-nous guère.

Le lendemain matin, le froid est très-vif et le temps clair. Un soleil splendide fait étinceler les cristaux de la neige à travers laquelle nous poussons nos chevaux ; malheureusement la route est très-difficile : ce ne sont que montées et descentes, profonds ravins boisés où coulent de nombreux ruisseaux. 11 nous faut parfois mettre pied à terre et marcher dans la neige, qui par endroits nous monte jusqu’à la ceinture. En approchant

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tic Samsoun, nous trouvons une température plus douce; mais la plaine est changée en une sorte de lac, et chaque pas dé nos chevaux fait rejaillir sur nous une eau sale et glacée. Aussi saluons-nous avec enthousiasme la ville de Samsoun, ses rues étroites et boueuses, les baraques de bois élevées à la suite des derniers incendies et où loge une partie de la population. Nous trouvons un abri convenable dans une petite maison que possède à Samsoun M. Imbert, un de nos amis d'Amassia, et dont un Arménien, son commis, nous fait les honneurs. Il y a un petit poêle que nous faisons chauffer à blanc, et que* nous serions tentés d’embrasser.

Le lendemain, In mer élait mauvaise, et un vent violent soufflait au large. Le bateau, qui aurait dû paraître le soir même de notre arrivée à Samsoun, ne se montre pas ; il y a plus de quinze jours qu’aucun steamer n’a pu toucher à Samsoun. La perspective d’un long séjour autour de ce poêle qui nous avait enchantés le premier soir n’a rien de séduisant. Nous étions d’ailleurs .à bout de courage et de force, impatients de renouer nos communications avec l’Europe et de rentrer dans la vie civilisée. Ce fut donc avec transport que nous vîmes le troisième jour le vent s'abattre, et poindre une fumée à l’entrée de la rade. C'était le paquebot des Messageries impériales venant de Trébizonde, la Milidja. Nous nous hâtons de nous embarquer, et le vendredi 20 décembre, en nous réveillant, nous nous trouvions*mouillés dans le Bosphore en face de Top-lluné. Le ciel était bas ; il commençait à pleuvoir. On ne peut imaginer combien perd

au manque de soleil le panorama de Constantinople. Par ce jour gris et terne, ces palais de planches avec leur couleur blafarde ont quelque chose de triste et de mesquin ; il faut, pour transfigurer ces masures, une éclatante lumière, ou, mieux encore, une de ces brumes d’argent dont s’enveloppe le Bosphore les matins d’été.

Le voyage avait été pénible. Pendant la nuit qui suivit notre départ de Sinope, nous avions eu un coup de vent furieux, qui, nous l’apprîmes plus tard, a fait périr dans la mer Noire un grand nombre de navires. Le capitaine a eu un moment de sérieuses inquiétudes. L’année précédente, en une semaine, les Messageries ont perdu sur cette même côte deux de leurs meilleurs bâtiments. J'avais passé la nuit à me cramponner dans mon lit pour ne point être précipité, à chaque coup de roulis, hors de l’étroite couchette. Au point du jour, la force de la tempête ayant diminué, je montai sur le pont. Une centaine de Turcs l’occupaient, couchés sur les planches dans leurs couvertures qu’avait tout imbibées d’eau salée la tourmente de la nuit. Maintenant encore il pleuvait. Ces pauvres Turcs recevaient tranquillement la pluie, comme s’ils ne se fussent point aperçus qu’elle tombait. L’autre jour, me dit le médecin du bord, pendant que nons allions à Trébizondc, les lames balayaient tout le pont, de l’avant à l’arrière; parmi tous ces passagers qu’elles inondaient presque à chaque tangage, c’était ce même silence, cette même immobile résignation. Il y a quelquefois de ces malheureux qui, sans rien dire, sans appeler personne à leur secours, meurent de

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froid à l»ord ; on ne s'en aperçoit qu’en arrivant à destination. Dernièrement, le bateau marchant penché sur un de ses flancs, il y avait à bâbord plusieurs pieds d'eau ; le capitaine, qui enjambait , pour se rendre à son banc de quart, tous ces corps étendus sans mouvement, trouva un Turc étendu la tête dans l'eau et près de se noyer sans faire le moindre effort pour changer de position. Rien ne caractérise mieux ce peuple, tel que l'ont fait les prédispositions originelles de la race et ses croyances religieuses. Est-ce avec ce genre de patience et de courage qu’une nation a quelque chance de relever sa fortune et de donner au monde le spectacle d’une de ces grandes résurrections qui ont étonné notre siècle?

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