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CHAPITRE X

Ce qui doit surtout déterminer l'avenir de l'Orient. — Nécessité d’étudier avant tout le caractère du peuple turc. — Vénalité des gens en place. — Pourquoi les soldats, dans l’année turque, valent mieux que les officiers» — L’esprit d’association et la loi Grummont en Turquie. — Charité instinctive des Turcs. — A quelles conditions peut s’exercer utilement l'influence européenne en Turquie; M. de Plœuc : le Conseil des travaux publics. — Que les musulmans ne sont pas condamnés fatalement, par leur religion, à l'immobilité et à la décadence — Mauvais exemple que leur donnent la plupart des Européens avec lesquels ils se trouvent en contact. — Caractère destructeur de la civilisation européenne dans ses rapports avec le reste du monde. — Quel avenir on peut augurer pour les Turcs, et qu’il importe de ne point supprimer brusquement leur domination; les chrétiens ne sont pas prêts* — Le royaume de Grèce; une destinée manquée. — Energie avec laquelle il convient de repousser toute idée de partage, et protection intelligente que doit l’Europe à tout ce qu’il y a de vivant en Orient. — Sagesse de la politique française ; avantage qu’il y a à créer dans le Levant autant d’Etats séparés qu’il s’y forme de groupes distincts cl homogènes. — Que la solution de la question d’Orient est de n’en point avoir. — Les Etatsü n i s i) Orient.

Nous passâmes encore trois semaines à Constantinople, occupés à mettre en ordre nos notes et nos collections,.

et à expédier directement en France tout notre butin. Quant à nous, .nous prendrions le plus long, nous reviendrions par Beyrouth, Jérusalem et le Caire ; c’était le moyen tout à la fois de compléter notre éducation archéologique et de voir ou du moins d’entrevoir au passage d’autres provinces de l'empire ottoman, cette malheureuse Syrie que se disputent des races et des religions ennemies, excitées l’une contre l’autre par l'habile perfidie de la Porte et par les meurtrières rivalités des puissances occidentales, cette Égypte de Méhémel-Ali et de ses successeurs, pour laquelle la France avait eu, il y a trente ans, des engouements un peu naïfs, mais qui reste intéressante depuis même que ses progrès ont cessé d’être ridiculement exagérés et surfaits. En attendant le moment où je devais aborder ces régions nouvelles, si différentes, à tous égards, de l'Asie Mineure où s'étaient jusqu’ici renfermées mes recherches, je tâchai de tirer tout le parti possible de ce dernier séjour dans la capitale des Turcs ottomans.

De tous les peuples qui vivent côte à côte dans la capitale de l’empire ottoman, le plus difficile à bien connaître pour un Européen, c’est évidemment le peuple turc : il est plus éloigné de nous par le sang et par toutes ses traditions, il lient son éducation religieuse d une croyance différente de la nôtre ; enfin la clôture du harem dérobe presque complètement à nos yeux tout le côté intime de son existence, toute sa vie de famille. Et pourtant c’est lui qu’il importe le plus d’apprécier à sa juste valeur, puisqu’il est le seul, d’un bout à l’autre du vaste empire

auquel il a donné son nom, qui gouverne et qui porte l’épée, puisqu’il prétend garder encore intacte la suprématie que lui avaient acquise, il y a plusieurs siècles, ses prouesses guerrières. Ce furent donc encore surtout les Turcs qui m’occupèrent pendant ces dernières heures du voyage ; recueillant sur leurs habitudes et leurs mœurs de nouveaux renseignements, je les rapprochai des observations que j’avais pu faire moi-mème en vivant auprès d’eux et sous leur toit, et je m'efforçai d’arriver ainsi à réunir les éléments d une saine appréciation et d’un jugement équitable.

A Constantinople comme dans les provinces, il n’y a qu’une voix sur la vénalité des gens en place. Ces traditions d’improbité, cette absence d’honnêteté chez presque tous les fonctionnaires, petits ou grands, c’est là certainement une des plaies les plus profondes de la Turquie. Ce mal d’ailleurs ne date pas d’hier; il est facile d’en signaler plusieurs causes : la paresse et la médiocrité des sultans qui se sont succédé sur le trône depuis Amural IV, la disette de ministres énergiques et capables depuis les Kuprugli, l’affaiblissement du principe religieux, la maladroite application de la centralisation occidentale tentée par Mahmoud, le contact corrupteur de notre civilisation, qui ne s’est guère présentée aux Orientaux que par ses mauvais côtés. Si grave qu’il soit, ce mal n’est peut-être pas tout à fait sans remède, et il peut jusqu’à un certain point être efficacement combattu. Les fonctionnaires ottomans ne forment dans la nation qu’une minorité; ils vivent les yeux toujours

fixes sur le pouvoir, et obéissent docilement à l’impulsion qui vient d'en haut. Quelques châtimenls sévères, accompagnés de bons exemples offerts par quelques hommes de cœur, quelques réformes maintenant faciles à opérer, et qui permettraient au pouvoir central d’exercer sur tous ses agents un contrôle plus sérieux, tout cela ferait réfléchir : on s’abstiendrait d’abord par crainte de la peine, et peu à peu se créeraient de meilleures traditions, des habitudes plus honnêtes. Il ne suffirait pas cependant d'être justicier par caprice et par boutade : il faudrait vouloir la même chose avec suite et longtemps, sans intermittence ni faiblesse; il faudrait de plus avoir assez de sens et de pénétration pour bien choisir ses auxiliaires, ses instruments principaux. Si l'on réunit ces deux conditions, on pourra remédier à bien des abus et faire disparaître l’un après l’autre des usages qui semblaient avoir pris force, de loi, Voyez l’administration française sous Mazarin et Fouquet : le premier ministre et le surintendant font, à la manière turque, de vraies fortunes de grands vizirs, et, prenant modèle sur eux, tout le monde, nobles et roturiers, intendants et généraux, vole l'Etat et pille le peuple. En était-il de même après dix années du ministère de Colbert, et sous l’influence de cette main rigide, sous l'œil de ce perçant esprit, l’administration royale n'avait-elle pas déjà commencé à prendre de tout autres habitudes, qu'elle gardera pendant tout le règne, et qui ne se perdront plus jamais complètement?

Il serait d’ailleurs plus que temps de se mettre à com-

battre une maladie, une lèpre qui a déjà fait de bien profonds ravages. Dans ce pays, les gens en place, depuis un siècle et plus, ont été abandonnés à eux-mêmes, à tous leurs mauvais instincts, à toutes les convoitises naturelles au cœurdel homme; jamais, pour ainsi dire, pendant ces longues années d'affaiblissante torpeur, un lion exemple n’est venu d’en haut les rappeler au bien et les relever, une leçon sévère les avertir. Aussi les Turcs ne comprennent-ils pas du tout ce qu’on soupçonne au moins chez nous, que le pouvoir oblige, que notre dette envers la société croît en proportion des avantages qu’elle nous assure, des titres et des honneurs qu elle nous confère, de la rétribution qu’elle nous accorde. Chez nous, le général sent qu’il se doit plus au pays que le simple soldat , et qu'il est tenu, pour donner l’exemple, de paraître, encore plus qu’un officier inférieur, mépriser le danger et la mort. Ici c’est tout le contraire. Un officier polonais au service de la Porte, qui lui a conféré le titre de général de division, nous raconte à ce sujet une curieuse anecdote. Sur le Danube, il avait distingué en plusieurs rencontres, pour sa brillante valeur, un capitaine que nous nommerons, si vous voulez, Moustafa. Il le fit avancer rapidement, et au bout d'un an Moustafa Aga, devenu Mouslafa-Bey, était colonel. En Crimée, dans je ne sais plus quel combat, Moustafa, à la tête ou plutôt à la queue du régiment qu’il commandait, se conduisit comme un lâche. Son protecteur le fit venir pour lui exprimer sa surprise et son chagrin. « Que voulez- vous, mon général? lui ré-

SÈJOl'IS A CONSTANTINOPLE. — CONCLUSION. 479

pondit naïvement Moustafa. Par votre prolectionje suis, à mon grand étonnement, devenu colonel, et, si Dieu me prête vie, j’ai toute chance de devenir pacha ; irai-je maintenant me faire casser les os comme un pauvre diable? » A Giurgewo, il y avait, me dit encore le même personnage, deux régiments. Au moment du combat, tous les officiers supérieurs avaient disparu; il ne se trouva plus, pour mener les soldats au feu, qu’un simple capitaine.

Mal commandés, mal vêtus, mal nourris, les soldats turcs sont pourtant admirables de courage en face de l’ennemi, de patience et de résignation dans la misère. C’est l’impression qu’ils ont produite sur tous ceux qui les ont vus de près pendant la guerre de Crimée, et que j’ai entendu notamment exprimer par un bon juge en fait de valeur militaire. Ismaïl-Pacha (le général Kméty), un des défenseurs de Kars, ne parlait .pas sans émotion de l’héroïsme qu’avaient montré les soldats turcs pendant ce long et triste siège, volés et trahis par leurs chefs, mourant de froid, de faim et de maladie derrière des remparts croulants que les Russes ne purent cependant parvenir à emporter de vive force. Le peuple de ce pays a d admirables qualités. On trouve chez lui un sentiment qui devient de plus en plus rare chez nous, et dont une société ne saurait pourtant rester impunément privée, le sentiment profond de la solidarité. M. Ilitler, ingénieur français au service de la Porte, membre du conseil des travaux publics, a boaucoup étudié les Turcs, et, n’apportant heureusement pas à

cette étude l’esprit absolu qui est la source de tant de faux jugements, il a beaucoup et bien observé. Il assistait par hasard, devant l’entrée d’un imaret ou hospice, à une distribution d’aumônes; chacun des mendiants avait reçu sa portion ; la distribution était terminée, et on allait partir, quand arrive en retard un nouveau mendiant : les autres lui firent immédiatement sa part sur ce que chacun d’eux avait reçu. Verrait-on souvent pareille chose à la porte de l’un de nos bureaux de bienfaisance? Les harnais ou portefaix forment pour chaque quartier une sorte de société sans statuts écrits ni comptabilité ; le soir chacun met son gain à la masse, et il est presque sans exemple que l’un d’eux cherche à soustraire et à garder pour soi une part môme minime des salaires qu’il a reçus. Le malade, le faible, sont soutenus par les autres et ne souffrent pas de leur infériorité. De même .pour les rapports des ouvriers avec leurs maîtres ; ainsi, dans l’industrie du bâtiment par exemple, les ouvriers sont associés aux bénéfices des patrons. Ces ignorants, ces barbares, avec qui nous aimons à le prendre de si haut, se trouvent presque avoir résolu naïvement quelques-uns de ces graves problèmes d’organisation industrielle qui préoccupent et qui parfois agitent si douloureusement nos sociétés occidentales. Ils vont plus loin : ils comprennent tous les êtres vivants dans ce sentiment délicat d’affectueuse solidarité; ils sentent que l'homme a des devoirs envers ses compagnons de travail, envers tous ceux qui l’aident dans l’accomplissement de sa mission terrestre. M. Ilelin, sccré-

tairc-interprète de l’ambassade française, un jour qu’il passait dans la grande rue de Péra, vit arrêter et mener à la police des chevaux de bât et les muletiers qui les conduisaient. Il demanda à un des zapliés qui les emmenaient de quoi ils étaient coupables; on lui expliqua que les chevaux n’avaient pas à leur bât le clou qui doit empêcher le conducteur de s’asseoir par-dessus le bagage et de surcharger ainsi la malheureuse bêle. La loi Grammont, qui s'est fait bien attendre en France, et qui d’ailleurs n’est guère appliquée, n’a point de ces délicatesses. Il y a plus, les ânes avaient droit jusqu'ici à deux jours de congé, le vendredi et le dimanche, pendant lesquels il n’était pas permis de les faire travailler. M. Ritter se trouvait une fois chez le ministre des travaux publics au moment où il reçut une pétition lui demandant que ces deux jours fussent réduits à un, pour que les ailiers pussent gagner un peu plus d’argent. Après mûre délibération, l’on lit droit à la demande en fixant comme jour de congé le vendredi ; mais la plupart des àniers étant chrétiens, les braves animaux se reposeront aussi presque toujours le dimanche. M. Ritter aurait dû faire envoyer à son ministre, Ethem-Pacha si je ne me trompe, un diplôme de membre de la Société protectrice des animaux. Chez nous, ces égards, ces ménagements, tout cela est artificiel, ou pour mieux dire exceptionnel, vue de l’esprit, raffinement moral chez quelques hommes d’élite, affaire de lois et de règlements qu’ils s’efforcent sans grand succès d’imposer à la grossièreté de la foule. En Orient, au contraire, tout cela est

d’instinct et semble presque remonter aux patriarches, à la vie de tribu, de tente et de caravane. Le règlement que nous citions tout à l’heure sur le clou que doit porter le bât des chevaux de charge est peut-être contemporain de cette loi de Moïse qui recommande à l’Hébreu de laisser goûter sur l’aire au bœuf de labour ces épis qu’il a aidé à faire pousser, et que maintenant il foule aux pieds sous les chaudes ardeurs du soleil.

C’est ainsi qu’en Orient l’antique législateur du monde primitif et l’instinct populaire, dont il n’est ici que l’interprète, couvrent d’une affectueuse protection jusqu’aux animaux ; à plus forte raison, les hommes que n’y séparent point des haines séculaires de race et de religion s’y traitent-ils avec une mutuelle charité qui les aide à traverser de cruelles épreuves. Depuis deux ans, les employés turcs, soldats, officiers, fonctionnaires civils, ne sont pas payés; chacun a dix, quinze, vingt mois d’appointements en retard. £vec tout cela, on ne se révolte pas, car les fautes et les manques de foi du gouvernement n’ont pas encore réussi à tuer partout le respect de l’autorité; on ne songe même pas à refuser des services qui ne reçoivent plus leur salaire ; mais on attend des jours meilleurs en s’aidant les uns les autres, de sorte qu’on est gêné sans doute et qu’on souffre, mais que pourtant on ne meurt pas de faim. Le Turc ne conçoit évidemment pas la propriété tout à fait à notre manière, comme un droit égoïste et absolu ; celui qui a de l’argent croit que les autres y ont presque autant de droit que lui. « Quand je donnais, dans les premiers

temps de mon séjour en Turquie, de l’argent à mon cawass, me disait M. Ritter, j’étais tout étonné d’abord de voir ses amis s'installer chez lui et vivre à ses dépens; je me demandais comment cela finirait, et je lui faisais des reproches de son imprévoyance; mais je compris bientôt qu’il était moins fou que je ne croyais : je le vis, quand il n’eut plus d’argent, envoyer sa femme et sa fille passer quinze jours, un mois, chez ses amis de Stamboul, et lui-même aller leur demander à dîner quand il était libre. » Il n’est pas rare de voir un Turc, quand il a de l'argent, donner à un compatriote qu’il connaît à peine, mais qui se plaint d’être gêné, quarante ou cinquante piastres *.

Que les gens sages et avisés prennent en pitié, s’il leur plaît ainsi, ces cœurs trop grands ouverts et ces mains-si facilement généreuses; qu’ils parlent, en haussant les épaules, de prodigalité et d'insouciance, je le veux bien : je ne peins pas les mœurs des Turcs pour demander que nous les imitions à Paris, mais pour que nous comprenions que tout n’est pas mal chez eux, parce que tout ou presque tout y est autrement que chez nous. On devrait, en politique aussi bien qu’en littérature, se rappeler ces deux vers si justes d’un de nos écrivains les plus sensés :

Chacun, pris en son air, est agréable en soi;

Ce n’est que l'air d’autrui qui peut déplaire en moi.

1 M. de Gobineau ( Trois ans en Asie, pp. 437, 503) donne de môme d'intéressants détails sur l'instinctive charité des Persans, l’un des peuples de l’Asie qui ont la plus mauvaise réputation auprès des voyageurs européens.

Nous avons voulu donner aux Orientaux l’air d’autrui, nos idées, nos manières, et nous n’avons réussi qu’à créer chez eux des besoins nouveaux. De là un trouble profond jelé dans les rapports sociaux, tels que les avaient institués et réglés le génie même «le la race, les conditions de son développement historique et le lent travail des siècles. Pour mieux faire comprendre ma pensée, je citerai un exemple. En Turquie, partout où a pénétré l’influence européenne, et où se trouvent des musulmans ayant vécu quelque temps parmi nous et ayant pris quelque goût pour nos usages, les subventions abondantes qui aidaient les pauvres à vivre tendent à diminuer, ce qui est certainement une des causes de la misère actuelle. Autrefois, par la large hospitalité qu’ils accordaient à tout venant, hospitalité de leur toit et de leur table, les gens en place rendaient en quelque sorte d’une main au peuple ce qu’ils lui prenaient de l’autre. Ainsi, pendant le mois de ramazan, plusieurs centaines de personnes soupaient chaque nuit chez chacun des grands pachas ; cette hospitalité, qu'offrait alors, suivant ses moyens, tout riche musulman, n'avait d'autres limites que celles mêmes du palais qui servait à la donner; quand le sélamlik était plein d’hôtes, les nouveaux arrivants s’en allaient ailleurs. Maintenant les pachas ferment leurs portes, qui ne s’ouvrent plus qu’à quelques amis, et ils s’épargnent de la sorte une grande dépense. C’est que le contact des Européens leur a donné le goût d’un certain luxe, a créé chez eux certains besoins autrefois ignorés qui leur coûtent cher à satisfaire; c’est

qu’en même temps ils ont vu chez nous chacun tenir sa porte close et garder sa fortune pour lui et les siens. Ils nous ont donc pris noire économie, tout en conservant leurs vices, et tandis qu’aulrefois, par la force même de l'usage, ils répandaient à chaque instant autour d’eux toute la richesse qu’ils attiraient entre leurs mains, rien ne compense plus maintenant la gêne que causent au pauvre peuple leur avide improhité et leur détestable administration. De cette manière, à Constantinople surtout, la moyenne et la basse classe, dépaysées par ces brusques modifications, et ne pouvant changer aussi vite que la petite minorité qui les gouverne leur caractère et leurs habitudes, souffrent de plus en plus d’une situation où les vices héréditaires de leur état social, s’accusant chaque jour davantage, cessent d’être accompagnés de ces dédommagements involontaires, de ces corrections tacites qu’y apportaient les mœurs.

C’est une question bien complexe et bien délicate que celle des services que l’influence européenne est appelée à rendre à la Turquie, et de la mesure dans laquelle l'esprit occidental peut agir avec fruit sur la société turque et son gouvernement. Il y a d’apparents progrès qui ne sont qu’un trompe-l’œil, qui souvent même préparent la décadence; il y a des progrès réels et féconds qui rajeunissent et transforment. De quelle nature seront ceux que devra la Turquie à ses communications de plus en plus intimes avec l’Occident et au concours des hommes spéciaux, administrateurs, financiers, ingénieurs, qu’elle emprunte à l’Europe? Si ce sont des

486 SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, esprits sensés, modérés et doués de quelque souplesse, s’ils n’arrivent pas avec des idées préconçues, s’ils tiennent compte des différences qui séparent la société ottomane de nos sociétés européennes, ils mesureront leurs efforts au tempérament du peuple sur lequel ils veulent agir. Ce peuple et ce siècle, qu’ils ne sauraient arracher à lui-même et changer en un jour, ils ne s’acharneront pas à les faire entrer de force dans des cadres qui n’ont pas été fails pour eux, dans les vêtements de nations plus rpbustes et plus âgées ; mais ils modifieront leurs idées et leur pratique d’après l’ensemble des conditions nouvelles où va s’exercer leur action.

Il n’y a rien là de chimérique ni même de vraiment difficile. On pourrait citer, comme ayant bien compris ce rôle, plusieurs des hommes distingués que le gouvernement français a mis depuis quelques années à la disposition du gouvernement turc. Si M. de Plœuc, inspecteur général des finances délégué à Constantinople, a réussi depuis quatre ans à améliorer sensiblement la situation pécuniaire de la Turquie, si sous son influence le caïmc a été enfin retiré et le déficit considérablement diminué, c’est que tout d’abord il avait senti qu’il 11e pouvait être question pour le moment d’établir en Turquie une administration et une comptabilité financière calquées sur le patron français. Tandis que d’autres proposaient tout un système compliqué de réformes savantes qui supposaient une armée d’employés dressés à nos pratiques d’administration et importés d’Europe ou tombés tout exprès du ciel, M. de Plœuc avait très-bien vu

SÉJOUR A CONSTANTINOPLE. — CONCLUSION. 487 que le meilleur moyen de ne rien faire était de vouloir trop faire d’un seul coup. Selon lui, ce serait déjà beaucoup d’arriver à savoir tout de suite, avec une approximation pins ou moins exacte, ce que l'on recevait et ce que l’on dépensait. Sansmultiplier bureaucrates ni paperasses, l’observation de certaines règles très-simples suffirait pour assurer d’importants résultats. Enfin, avant de songer à organiser une cour des comptes, il convenait de créer de meilleures mœurs administratives en faisant quelques exemples, en punissant sévèrement les plus effrontés voleurs des deniers publics pour donner à réfléchir aux autres. Peut-être même n’eût-il pas été mauvais de pouvoir revenir pour une quinzaine de jours à l’époque où le sultan envoyait le cordon au pacha qui avait trop impudemment volé peuple et prince. Une ou deux exécutions de ce genre auraient eu plus d’effet sur les comptables qu’une de ces institutions pompeusement annoncées qui ne valent que par les hommes qui les appliquent. La Grèce a depuis bien des années une cour des comptes ; demandez à ceux qui ont vu de près la Grèce, qui ont examiné, comme M. de Plœuc, l'histoire et l’état de ses finances, si cette haute magistrature a jamais rendu au pays des services réels, si elle a signalé un abus ou relevé un détournement!

Ce même esprit modéré et pratique se retrouve chez les quelques Français qui jouent le premier rôle dans le conseil des travaux publics. Ce conseil est presque uniquement composé d’Européens ; il n’y entre que trois sujets du sultan. Le ministre du département auquel il

se rattache en est censé le président ; mais en fail ces fondions sont remplies tantôt par un ingénieur, M. Doleffe, tantôt par un conservateur des eaux et forêts, M. Tassy*. Cette commission permanente se réunit à la Porte deux fois par semaine; toutes les demandes de concession, tous les projets d'utilité publique lui sont soumis. Son rôle, d’abord purement consultatif, tend sans cesse à s’agrandir. Sans doute bien des mesures que le conseil a proposées et fail adopter attendent encore un commencement d’exécution, ou bien, si l’on a commencé, comme pour l’école forestière, que M. Tassy s’était chargé d’organiser, on n’a pas été jusqu’au bout : on a créé des talents que l’on néglige ensuite d’employer, sollicité des efforts que l’on oublie de récompenser, fait naître des espérances que l’on ne paraît pas aujourd'hui songer à réaliser. Pourtant tout n’a pas été vain dans l’œuvre de ce conseil. Ne parlons pas des éludes qu’il a faites et des matériaux qu’il a réunis, des utiles travaux qu’il a fait commencer sur plusieurs points, des entreprises dont il a facilité la réussite, comme celle du chemin de fer de Smyrne à Aïdin ; c’est déjà un bien grand résultat que d’avoir accoutumé les Turcs à prendre assez de confiance en des Européens pour remettre entre leurs mains des affaires qui touchent de si près aux plus chers intérêts de l’empire, et pour s’en rapporter presque toujours implicitement à leur décision. Le public s’étonne à Péra qu’en deux ou trois ans, sous la conduite

1 M. Tassy est, depuis dix-huit mois, rentré en France.

d’hommes aussi capables que MM. DelefTe, Ritter etTassy, des services publics n’aient pas été organisés sur le même pied qu’en France. Le public, là comme partout, est impatient et injuste. Les membres du conseil, qui auraient plus que personne le droit de se montrer irrités de lenteurs dont ils sont les premiers à souffrir, ont le bon sens de juger le pays et la situation d’un œil plus calme ; ils ont de l’ardeur, mais se défendent de l'impatience. Sans se laisser gagner par l’indolence turque, sans se lasser d’insister et de presser, ils s'applaudissent à part eux d’avoir réussi à faire quelque chose plutôt qu’ils ne s’étonnent de ne pas avoir encore tout fait.

A entendre bien des personnes, celles qui veulent paraître prendre les queslions de haut, la vraie cause de cette lenteur, de cette inertie des Turcs, c’est qu’ils sont musulmans. L’islamisme, ajoute-t-on, par son dogme de la fatalité et par l’insistance qu’il met à en pénétrer les âmes fidèles, endort l’esprit et abat le cœur; il arrête l’élan de l’activité humaine. — Cela est vrai en principe, et le serait également dans la pratique, si les hommes poussaient toujours à bout les croyances qu’ils font état de professer, si leur conduite était uniquement dirigée par les dogmes auxquels s’est soumise leur intelligence, si la logique enfin était la seule reine de ce monde; mais ce n’est heureusement point ainsi que les choses se passent, et ni l’islamisme, ni les autres doctrines religieuses ne vont point nécessairement toujours et partout jusqu’à leurs conséquences extrêmes. Voyez dans le sein du christianisme lui-même : certains principes qu’il ren-

490 SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, ferme implicitèment n’ont-ils point paru prendre par moments une telle prépondérance que tout mouvement semblait devoir cesser, l'homme perdre le sentiment de sa liberté, se réfugier au cloître et se dégoûter de la vie? L’ascétisme de l'Imitation, le serf arbitre de Luther, la prédestination absolue de Calvin, tout cela n’était-il pas aussi hostile à la nature humaine, aussi menaçant pour le progrès que le fatalisme musulman? Et pourtant catholiques et protestants ont passé outre, et, sans renier le christianisme, ne se sont pas arrêtés dans ces dogmes qui étaient bien sortis de lui, mais qui ne l’exprimaient pas tout entier. On peut même aller plus loin : à certains moments, au lieu de briser, comme on aurait pu le craindre, le vivant ressort de l’énergie humaine, ces hautes et cruelles doctrines lui ont pour ainsi dire donné une nouvelle et plus forte trempe, une élasticité surprenante; elles l’ont rendu capable de subir une tension plus violente, d'imprimer au siècle un plus puissant élan. Il en a été de même dans l'islamisme. N’est-cc point la confiance de ses premières générations de croyants dans le Dieu que leur avait révélé le Coran, n’est-ce point leur absolue soumission à ses volontés qui a précipité les Arabes à la conquête du monde, et qui leur a fait, en quelques années, étendre leur empire de l'Indus au détroit de Gibraltar? Une fois tombé ce premier emportement de la guerre et du prosélytisme, les califats de Bagdad et de Cordoue ne témoignent-ils pas devant l'histoire de l'activité multiple que peut déployer et de l’éclat que peut jeter une société musulmane en dépit du prin-

SÈJOUK A CONSTANTINOPLE. — CONCLUSION. Ml

cipe fataliste <|ue sa religion renferme? La périlleuse influence de ce principe absolu, d'autres influences, auxquelles l’homme n’échappe jamais, ont pu et pourront encore la combattre, la restreindre, et parfois même, si elles agissent en sens contraire du dogme religieux, réussir à la neutraliser presque entièrement ; ici c’a été le sol et le climat, et certaines habitudes qu’impose la nécessité de vivre; là c’est le génie de la race et ses impérissables instincts; ailleurs, enfin, ce sera le contact d’un peuple voisin ou d’une civilisation antérieure, l’effet d’une concurrence impossible à éviter ou d’un exemple que l’on suit à son insu.

Prenez par exemple les Turcs eux-mêmes; nous ontils toujours donné le triste spectacle qu’ils nous offrent aujourd'hui? La race tartare, d’où ils tirent leur origine, est incontestablement la moins bien douée de toutes celles qui ont paru sur la grande scène de l’histoire, où elle n’a guère joué, comme l’a si bien remarqué M. Ernest Renan, d’autre rôle que celui d’un fléau destructeur; les Turcs ottomans, malgré ces flots d’un sang plus noble qu’ont fait couler dans leurs veines, pendant les premiers siècles de la conquête, le tribut des enfants et de continuelles unions avec des captives chrétiennes ou avec les belles esclaves de Géorgie et de Circassie, malgré les avantages qu’ils ont tirés de ce croisement au point d’en être physiquement à peu près transformés, les Turcs ottomans sont encore, pour ce qui tient à la culture et à l’étendue de l’esprit, notoirement inférieurs aux peuples que le glaive leur a momentanément su-

bordonnés, comme les Grecs elles Arméniens. -Cette infériorité intellectuelle devait les disposer à prendre au pied de la lettre le dogme musulman, à l’accepter dans toute son étroite et rigide simplicité; ce sont les Turcs, en effet, qui représentent maintenant l’orthodoxie dans le monde musulman, tandis que les Bédouins n’ont pour ainsi dire plus de religion ni de culte, et que les Persans se sont fait un islamisme à eux, très-opposé, sous bien des rapports, à l’esprit du prophète. Pourtant les Turcs seljoukides et les Turcs osmanlis, sous les sultans d’Iconium et sous les descendants d’Othman, ont, eux aussi, dans leur histoire, des périodes qui ne manquent ni de grandeur ni d'éclat. Je n’entends point parler ici seulement de la valeur guerrière et des succès qu’elle procure : tous les barbares que les événements précipitent sur une société^caduque, sur un vieux monde las et chancelant, en triomphent aisément par la rudesse meme de leur jeune et farouche énergie ; mais il en est, comme les Huns et les Avares, qui ne laissent rien derrière eux que les ruines qu’ils ont faites, et qu’un nom d’épouvante et d’horreur. Il y a autre chose que des villes prises et des batailles gagnées dans des règnes comme ceux d’Alaëddin et de Soliman le Magnifique; nous trouvons dans la société que gouvernaient ces princes et leurs prédécesseurs et successeurs immédiats, toute turque et mulsumane qu’elle fût, une organisation bien appropriée au caractère du peuple auquel elle s’appliquait, et produisant par suite un grand développement de puissance politique: nous y trouvons, à défaut d’originalité, — les

SÉJOUIt A CONSTANTINOPLE. — CONCLUSION.

Turcs ne firent guère en littérature que traduire et compiler, en architecture qu’employer ou imiter les Grecs et les Persans, — une certaine activité d'esprit et un certain amour de l’art. C’est donc méconnaître la nature humaine et ses ressources cachées, c’est dédaigner le témoignage de l’histoire que de déclarer les Turcs incapables. en tant que musulmans, de tout progrès sérieux et * de toute culture féconde.

Fût-il désirable de convertir les mahomélaus au christianisme, et y eût-il quelque chance d v réussir, l'exemple que leur donnent les chrétiens avec qui ils se trouvent d'ordinaire en contact ne contribuerait guère à les entraîner vers ce changement. Il n’est pas ici questiondes raias, qui le plus souvent sont notoirement inférieurs en droiture et en bonté aux vrais Turcs, à ceux que l’on trouve encore, quand on sait où les prendre, dans la campagne et parmi la petite bourgeoisie des villes; les vices des chrétiens d'Orient ne s’expliquent que trop par leur long esclavage, et ces pauvres gens sont encore plus à plaindre qu’à blâmer. C'est des Européens mêmes que nous voulons parler. Laissons cependant de côté les ambassades. Ce n’est pas (pie le spectacle qu’elles offrent soit en général bien édifiant; leurs membres pratiquent souvent, sous les yeux mêmes des Turcs, celte polygamie qu’ils ne manquent jamais, dans leurs conversations et leurs dépêches, de reprocher à la société turque comme une de ses plus tristes plaies. Les représentants des différentes nations chrétiennes se détestent mutuellement, et, pour satisfaire leur jalousie, trempent dans toute

sorte d’intrigues, et perpétuent, en la soudoyant, cette corruption des fonctionnaires qu’ils blâment avec une si vertueuse indignation. Les ambassades ne sortent guère d’ailleurs d’un faubourg de la capitale, et n’ont de relations qu’avec une société officielle fort restreinte. Ce qui s’étend plus loin, ce qui exerce une action plus générale, c’est l’exemple de ers Européns de toute provenance qui, à mesure que les communications deviennent plus faciles, accourent en Turquie pour y faire leur fortune. A part quelques honorables exceptions, tous n’ont qu’un souci, qu’une pensée : gagner de Targent n’importe comment, n’importe à quel prix. Des devoirs qui leur seraient imposés, comme avant-garde de l’Occident, en face d’un peuple moins avancé, ils n’en ont cure; l'idée même du devoir leur est étrangère. Aucun scrupule moral ne les gène. Ces vices que l’on jette sans cesse à la face de la Turquie, ils en font leurs complices, ils s’en servent pour pousser plus avant et plus vite leur fortune, et ils augmentent ainsi cette dépravation dont ils font de si noires peintures. L’Europe ne se montre pas à l’Asie par ses beaux côtés. Ceux qu’elle envoie là-bas, à part une bien faible minorité, ne peuvent inspirer aux Turcs qu’appréhension et répugnance. « Ces gens-là, se disent les Turcs, ne sont pas meilleurs que nous; mais ils sont plus actifs et plus habiles. Nous les valons bien, mais ils ont plus de pouvoir que nous. Ce sont des êtres puissants et dangereux ; faisons tout ce qui sera en nous pour leur fermer la porte de notre pays, les empêcher de prendre pied sur notre sol, et les tenir à distance. » Ce n’est

pas trop mal raisonner, et je comprends ce sentiment.

Nous aimons beaucoup à parler des bienfaits de la civilisation que l’Europe répand sur le reste du monde par le commerce, par les traités, par les armes. Quand nous entreprenons des guerres comme celles de la Chine, nous proclamons bien haut, comme pour nous mettre la conscience à l’aise, que c’est au nom du progrès que nous nous battons, et que nos coups de canon profitent à ceux même qui reçoivent nos boulets. Je crains qu’en tout ceci nous ne nous fassions illusion à nous-mêmes, et que nous ne décorions d’un prétexte honnête nos intérêts et nos convoitises. Quelle est donc la race que le contact des Européens, depuis deux siècles, a vraiment initiée à la vie morale, qu’il a élevée au-dessus d'ellcmême et fait parvenir à un plus haut degré de civilisation et de prospérité? Les Peaux-Rouges ont à peu près disparu de l’Amérique du Nord, traqués et empoisonnés par les Yankees. La Nouvelle - Zélande1 , l’Australie, presque toutes les îles de la Polynésie où les Anglais ont mis le pied voient s’évanouir de jour en jour leur population indigène, et il y avait là certaines races dont il ne reste déjà plus que. des ossements. Les commerçants européens viennent de mettre le pied au Japon, en amis, et de profonds désordres se sont déjà introduits dans cet État si industrieux et si bien policé, qui vivait heureux depuis tant de siècles ; de sanglants attentats, dont on

* Voir, pour la Nouvelle-Zélande, le Bulletin de ta Société de géographie, 5“’ série, I. V, p. 37, et l. VI, p. 120. On a déjà cru reconnaître que, depuis que nous occupions l’Algérie, la population indigène tendait sensiblement à décroître.

ne sait sur qui jeter la faute, présagent déjà une lutte meurtrière dont le résultat inévitable sera lot ou tard la conquête de ce pauvre pays et l'asservissement de ce peuple'. C’est que, depuis le moment où a commencé la décadence du principe religieux, notre civilisation ne se manifeste au dehors que sous une forme dangereuse et fatale; c’est un élan de convoitise sans frein, une activité déréglée, que ne contient point l’idée du devoir, le sentiment de la solidarité humaine. Armés d’immenses ressources maléiielles, les colons européens s’abattent sur le monde comme sur une proie ; là où un peuple les gène, ils ont bientôt fait place nette, et vidé la maison avant de s’y installer. Ainsi dépourvue de ce qui la rendrait vraiment salutaire et féconde pour tous ceux que toucherait son souffle, notre civilisation, dans son mouvement extérieur de diffusion et de conquête, a, de plus en plus, quelque chose de cruel, d'implacable, de corrosif. C’est comme un flot de vitriol. Elle brûle, elle détruit tout ce qu elle trouve sur son chemin. J’ai grand peur d’un sort pareil pour les Turcs comme pour les autres Orientaux, si nous devenons trop maitres chez eux, si nous continuons à les corrompre par des mauvais exemples, et à hâter la désorganisation de leur société.en lui faisant violence pour l’amener à ressembler à la nôtre? Paimi les Européens qui, vivant au milieu

1 Voir lu Benne ries Deux Mondes du I" décembre 1801 , du 1" janvier cl du 1" niai 1805. Voir ainsi, sur la manière dont les colons européens traitent les populations du Nil blanc, et ont organisé dans toute cette région la chasse aux nègres, les remarquables articles de M. G. Lejean. Revue des Deux Mondes des 15 mars et 1" avril 1802.

des Turcs, s'arrogent le droit de les mépriser, combien y en a-t-il qui leur soient vraiment supérieurs en moralité, et qui 11e contribuent pas, volontairement ou non, à développer chez eux des vices qui les rendent plus faciles à manier et à exploiter? Parmi tous ceux qui se mêlent de les censurer et de leur donner des leçons, combien peu y en a-t-il qui pénètrent le secret de leur nature, qui les connaissent à fond, qui sachent deviner ce qu’il y a de bon chez eux, et par quel art on pourrait développer ces germes heureux! Que dire de ceux qui, tout en les dénigrant et en les insultant, ne songent qu à les tromper et à les remplacer? Qu’attendre d’instituteurs qui ne comprennent point le caractère de leurs élèves, — c'est ce qui nous arrive le plus souvent, à nous autres Occidentaux — ou qui — c’est là le cas des Russes — seraient enchantés d’enterrer le plus tôt possible le pupille auquel ils ne cessent d’offrir leur aide et leurs conseils?

On lie se méprendra point, je l’espère, sur la pensée qui m’a dicté ces réflexions. J’ai, dans le cours de ces récits, assez souvent signalé les vices de l'administration turque, et assez hautement témoigné le mépris que m inspiraient la plupart de ses agents, pour qu’on ne puisse avoir l'idée de me ranger parmi les panégyristes ou même parmi les apologistes du gouvernement actuel de la Turquie. Il est aussi de toute évidence que, dans l’état actuel du monde, il ne peut être question de proposer que la Turquie se ferme à l’influence ou aux idées de l’Europe. Fût-elle désirable, celle clôture est impossible.; le temps est passé des murailles de la Chine. Nous

nous contentons de demander à l’opinion européenne d’être juste, même pour la Turquie; nous voudrions qu’elle ne lui jelât pas l’anathème comme elle lui prodiguait l’admiration, il y a quelques années, après la guerre de Crimée, sans savoir pourquoi et de parti pris ; nous souhaiterions qu’elle ne condamnât son gouvernement que pour les fautes et les vices dont il est vraiment responsable. Combien il serait à désirer, pour le développement de la vie sur la surface de notre planète, et pour le progrès de la civilisation, que l’Occident, comprenant enfin la grandeur de son rôle, la sainteté de sa mission, apportât un peu plus de discernement, de conscience et de charité dans ses rapports avec le reste du inonde, et particulièrement avec ces antiques races de l’Orient auxquelles nous devons une sorte de respect et d’amour lilial!

Les Turcs, il est vrai, sont nouveaux venus dans ces contrées où ils semblent n’avoir été conduits que pour corriger et régénérer par une dure épreuve des populations plus nobles et qui ont plus de litres que leurs maîtres à nos sympathies et à notre concours. Pendant que je parcourais et que j étudiais l’Orient, ce qui me préoccupait surtout, ne l’aura-t-on pas déjà deviné? c’était l’état, les souffrances, les progrès, les destinées futures des chrétiens d’Orient. C’est à ces chrétiens, j’en suis profondément convaincu, qu'appartient l’avenir; un peu plus tôt, un peu plus lard, par un naturel effet de leur supériorité intellectuelle et morale, ils remonteront au premier rang, ils reprendront la direction des affaires,

Mais à ce point de vue même et dans l’intérêt des chrétiens, il importe encore d'être juste envers les Turcs et de favoriser tout ce qui se peut faire de progrès par eux ou tout au moins avec eux; il convient de les surveiller sans distraction et de les contenir sans faiblesse, si le vieux fanatisme menace encore d’éclater quelque part, mais de ne point pousser leur empire à la ruine, de ne point le supprimer brusquement, par un coup d’impatience et de colère. Dans cet Orient régénéré où j’aime à me représenter les chrétiens débarrassés de toute entrave, jouissant d’une liberté qu’ils sauraient défendre au besoin par l’épée, redevenus les maîtres de ces villes que leurs aïeux ont fondées, il y aura encore un rôle à jouer pour les Turcs, pour ceux-là surtout que n’aura point corrompus une maladroite imitation de nos usages et de nos idées, mais qui seront le mieux restes eux-mêmes, qui auront le plus fidèlement conservé, avec la foi de leurs pères, leur naïve droiture, leur simplicité de mœurs, leur affectueuse bonté, les traditions enfin de la tente et de la tribu. Dans plusieurs provinces de l’empire, et notamment en Anatolie, quel que soitle système politique qui prévale, les Turcs seront longtemps encore en majorité, ils formeront, jusqu’à nouvel ordre, le gros de la population agricole. On peut se les figurer, suivant les lieux, soumis à différents régimes; en Roumélic par exemple, sujets d’un prince chrétien, mais conservant, solennellement garantie par des stipulations formelles et par le progrès de l’esprit libéral, leur indépendance civile et religieuse; en Anatolie, au contraire, constituant un ou plusieurs

Étals où l’islamisme resterait encore provisoirement la religion dominante, celle du souverain. En toutcas, quelles que soient les nouvelles conditions d’existence qu’ils doivent accepter, suivant la région qu'ils habitent et la tournure que prendront les affaires, laboureurs, pasteurs, bûcherons, artisans, on ne peut songer à se priver tout d’un coup d’eux et de leurs services. Travailleurs sans initiative, sans esprit d’invention ni de renouvellement, mais sobres, robustes, réguliers et patients, ils continueront utilement à produire une bonne part des denrées que mettront en valeur, que distribueront dans tout l’Orient, qu’échangeront avec l’Europe les Arméniens et les Grecs, plus portés par leurs inclinations naturelles et par les habitudes prises vers l’industrie et le commerce.

Ainsi il est utile à l’Orient que les Turcs y demeurent et y survivent à la chute même de leur suprématie, pour qu’aucune force n’y périsse, et, si l’on peut ainsi parler, qu’aucune note ne manque au concert. J’irai plus loin. Il n’est pas de l’intérêt des sujets chrétiens du sultan que son empire se dissolve dès ce jour, que la puissance ottomane s’évanouisse à bref délai et par un subit écroulement. S’il plaisait aujourd'hui à l’Europe de faire disparaître, d’un souffle de sa bouche, ce spectre du passé, si elle supprimait tout d’un coup padischah, vizirs et pachas, ce serait là, qu’on ne s’y trompe point, un fort mauvais service qu’elle rendrait aux raïas. Les raïas ne sont pas encore prêts, et ils se trouveraient pris fort au dépourvu. Leur éducation intellectuelle et morale n’est

SÉJOUR A CONSTANTINOPLE? — CONCLUSION. 501 pas encore assez avancée; dans celle carrière administrative où ils n’ont un accès régulier que depuis quelques années, mais où leurs services deviendront de jour en jour plus nécessaires, et leur concours plus demandé, ils n’ont pas encore eu le temps de s'accoutumer au maniement des grandes affaires et de se donner par une longue pratique ces habitudes de confiance en soi-même, de décision rapide et de naturelle et tranquille assurance sans lesquelles le commandement reste toujours dépourvu de force et d’autorité. Comme peuvent l'attester tous ceux qui ont un peu vécu dans ces contrées, du Soudan au Danube, de Tripoli de Barbarie à Bagdad, les Turcs, en possession exclusive du pouvoir depuis plusieurs siècles, ont sans effort et comme de naissance et d’instinct le geste et l’accent impérieux. Sans doute ils sont loin de posséder la science du gouvernement; mais ils en ont l'attitude et le prestige. Dans le train ordinaire de la vie, tous les raïas, à part quelques esprits cultivés et nourris d’ambitieuses espérances , Grecs et Arméniens, Valaques du Pinde, Bulgares, Chaldéens, Iézidis, Aleppins, catholiques et schismatiques, se résignent sans effort à obéir aux Turcs, parce que c’est une habitude héréditaire, et que d’ailleurs ils se savent tous égaux devant ce maître qui tient une place où aucune de ces races et de ces religions ne consentirait à »

voir s’établir une de ses rivales. Que les Turcs s’évanouissent comme d’un coup de baguette, et ce sera, entre tous ccs peuples et tous ces groupes religieux, une compétition effrénée, une guerre à outrance. Ils sc délestent

l’un l’autre, et n'ont guère entre eux d’autres rapports que de payer l’impôt au même souverain, et de vivre l'un auprès de l’autre dans différents quartiers d’une même ville, dans différents districts d’une même province ; chacun enfin, plus faible et à peine représenté dans telle ou telle région, l’emportera dans telle autre en nombre et en richesse sur tous scs concurrents, et là ne se résoudra jamais à tomber au second rang, du moment que le premier ne sera plus occupé par l’autorité turque.

Le développement du royaume de Grèce, si l'Europe avait eu jadis la main plus heureuse en lui choisissant un roi, aurait pu modifier profondément la situation au profit des Grecs, les plus intelligents, les plus avancés et les plus ambitieux de tous les sujets du sultan. Que le roi Othon se fût trouvé mieux approprié par la nature et l’éducation aux difficiles fonctions où l’avait appelé la diplomatie; que le petit royaume prit l'essor que pouvait lui faire espérer l’esprit éveillé et l’activité un peu inquiète de sa population, ainsi que le patriotique et prodigue concours des Grecs opulents de 1 étranger, 1 Orient avait son Piémont ; les circonstances aidant et les hommes ne leur faisant point défaut, la Grèce aurait pu peut-être, un jour ou l'autre, attirer à elle, outre la Thessalic et l’Épire, les provinces maritimes de la Turquie d’Europe et les îles ; qui sait? même reporter sa capitale sur les rives du Bosphore, dans Stamboul redevenue Constantinople. Notre siècle a vu se réaliser des rêves qui paraissaient plus chimériques. La médiocrité du souverain déchu et les fautes de son peuple ont tout au moins siii-

gulicrcment compromis et ajourné ces espérances. Admettons que les choses prennent la tournure la plus favorable, que les familles royales de l’Europe cessent de bouder la Grèce, que l’Angleterre enfin lui trouve un autre Allemand, comme on l’annonce aujourd’hui, pour remplacer cet Allemand qu'elle chassait il y a six mois en déclarant qu’elle ne voulait plus à aucun prix se fournir en Allemagne ; admettons enfin que cet Allemand ail du sens et du caractère, qu’il soit supérieur en tout point, ce qui n’est pas difficile, à son malheureux devancier, il faudra toujours des années à la Grèce pour sc retrouver au point où elle aurait pu être il y a dix ans. D’ailleurs, les occasions perdues ne se retrouvent pas toujours. Quoi qu’il en soit, dans la situation actuelle de l'Orient, que demain le sultan et son gouvernement viennent à manquer, cette riche succession tombe en déshérence ; c’est alors un chaos de prétentions exagérées et contradictoires, un tumulte d’ambitions à la fois acharnées et impuissantes qui auront pour inévitable effet de • réveiller ces vieilles idées de partage, où je vois un grave danger tout à la fois pour la paix de l’Europe et pour l'avenir des populations orientales.

Aussi bien que son intérêt, la justice défend à la France d’encourager de pareilles idées. Ces odieux partages, dont on ose encore parler, il semble que l’Europe devrait en être dégoûtée; n’est-elle pas assez inslruite par l’exemple de la Pologne et par le spectacle des embarras que le crime de Catherine et de Frédéric II cause aux puissances qui Font commis et à celles qui Font

laissé commettre? Mais, dira-t-on, l’analogie n’est que lointaine; hors les Turcs, auxquels vous ne tenez pas, il n’y a point dans le Levant de nationalité historique, de peuple organisé et indépendant qui se trouve atteint et supprimé par un traité de partage. Sans doute ; mais il y a dans le Levant des races antiques et vigoureuses dont tant de siècles n’ont pas épuisé 1’indestructible vitalité, dont tant de malheurs et de souffrances n’ont pas découragé l’effort, et qui ne demandent qu’à renaître sous la forme de nations à la fois vieilles et nouvelles, rajeunies par l’épreuve, éclairées par une longue et douloureuse expérience ; il y a là des germes vivants que vous n’avez pas le droit d’étouffer, ou même de gêner dans leur essor, quand, après avoir traversé sans périr un si fioid et si dur hiver, ils s’apprêtent à éclore aux lièdes brises qui leur viennent de l’Occident, à pousser dans l’air libre d’un joyeux printemps feuilles et fleurs renouvelées. Ainsi font ces vieilles souches d’oliviers que l’on montre aux environs d’Athènes. Combien de fois, depuis le temps où Pallas luttait avec Poséidon sur le rocher de l’Acropole, un ennemi, un barbare, jadis le Perse ou le Thébain, plus tard le Slave ou le Turc, a coupé les rameaux de l’arbre et brûlé le tronc, nul ne le sait; mais la puissante racine reste enfouie dans le sol fidèle, et l’envahisseur à peine parti, sous les branchages flétris dont la campagne est jonchée, sous les cendres grises commence à pointer une faible tige que gonflera bientôt la sève immortelle. Attendez quelques années, et de nouveau les rameaux élancés se pareront de leur élégant

SÉJOUII A CONSTANTINOPLE. — CONCLUSION. 505

et pâle feuillage, et plieront à l'automne sous le poids des fruits !

Ce qu'il y a donc, pour l'influence curopènne, de mieux à faire en Orient, la conduite à la fois la plus sage et la plus honnête, c’est de veiller avec une attentive tendresse sur ces germes féconds, c’est de leur dispenser d’une main amie l’air et le soleil, et de les aider à attendre et à choisir leur jour. Un égal danger les menace s'ils sont forces de se risquer au dehors avant l'heure, et si, le moment venu, des obstacles extérieurs viennent contrarier et refouler leur énergie. Il serait imprudent de hâter la dissolution de l’empire turc; il faut laisser aux chrétiens le temps de s'éclairer et de s'instruire, de se former aux affaires, de s'enhardir et de prendre confiance en eux- mêmes, de se substituer partout insensiblement aux Turcs cl dans la possession du sol et dans la gestion de la fortune publique. La vraie solution de la question d Orient, c’est de n'en point avoir, de n’en pas avoir du moins à jour fixe cl par un coup d’éclat, mais de se résoudre peu à peu et sans bruit, à l’insu des spectateurs et des intéressés eux-mêmes, par un de ces travaux internes de déplacement et d’assimilation moléculaire qui s’opèrent sans cesse dans les corps organisés et qui en renouvellent la substance sans que l’ètrc vivant ait conscience de ce mouvement intime et graduel de transformation. Sous ce rapport, l’Angleterre, quoique préoccupée surtout de son propre intérêt et malgré l’indifférence presque cruelle dont elle a fait montre à l’endroit des chrétiens d'Oricnt, l’Angleterre, sans le savoir et

surtout sans le vouloir, rend un véritable service aux rnïas en soutenant avec tant d’opiniâtreté la puissance ottomane, et en l’aidant à durer; seulement la politique anglaise a le tort de se contenter d’expédients, et de vivre au jour le jour. Les hommes d’Etat anglais devraient le comprendre : c’est une chimère que de vouloir maintenir dans son intégrité et son unité l’empire turc, tel même qu’il existe aujourd’hui ; toute sou histoire, depuis la fin du siècle dernier, n’est que celle de ses limitations et de ses démembrements successifs. Il est de l’intérêt de tout le monde, de l'intérêt de l’Europe et des populations orientales, voire des Turcs eux-mêmes, que ces démembrements partiels se poursuivent, seulement l'un après l'autre et chacun à son heure. En même temps que dans la capitale et dans tout l’empire l’inlluencc et la tutelle européenne aiderait les chrétiens à se relever, il faudrait, partout où se forme un groupe compacte et homogène, capable de se suffire et de vivre par lui-même, ne point hésiter à l’affranchir, s’il le réclame, des gênes d’un gouvernement détestable et d’une inintelligente centralisation; il faudrait le constituer en un Etat indépendant et responsable de ses propres destinées, sauf à le rattacher par des liens plus ou moins étroits au pouvoir suzerain et aux groupes voisins. Sous ce rapport, la politique française en Orient, depuis la guerre de l’indépendance grecque, paraît avoir été plus humaine, et même, à tout prendre, plus sensée que la politique anglaise; dans celte difficile et délicate question, l’instinct généreux de la France l’a mieux servie que l’Angle-

terre par son esprit de suite et sa profonde connaissance des choses de l’Orient. Malgré nos fréquentes révolutions, malgré notre déplorable manie de déplacer sans cesse nos agents, malgré de légères variations et des fautes passagères, notre politique en Orient, depuis cette bataille de Navarin qu'a si vite regrettée et désavouée l’Angleterre, a été, dans l’ensemble, constamment inspirée d’une même pensée et tournée vers un même but. C’est la France qui a le plus fait pour arracher la Grèce aux Turcs, et pour l’organiser, sous la protection de l’Europe, en un royaume indépendant. En même temps elle applaudissait aux luttes héroïques et sanglantes de la Servie et à leur heureux succès, et depuis lors elle n'a jamais cessé de lui prêter l’efficace concours de scs sympathies et de ses bons offices. De 1830 à 1 840, elle favorisait et encourageait Méhémet-Ali, et si les puissances conjurées l’ont empêchée d’obtenir pour lui tout ce qu’elle eût voulu, du moins a-t-cllc assuré à sa famille la possession héréditaire de l’Egypte, qui est encore la mieux gouvernée de toutes les provinces de l’empire où les musulmans n’aient pas perdu la supremalie. Eu 1855, elle intervenait dans un autre sens; elle sc joignait à l'Angleterre pour défendre la Turquie conlrc une agression extérieure qui tendait à rompre l’équilibre européen ; mais, la guerre terminée, elle soutenait dans le Congrès de Paris le droit des Principautés danubiennes à s’affranchir des entraves du règlement organique, et à s'unir pour former une Roumanie indépendante et libérale; puis elle les aidait, pendant les

années suivantes, à tourner par leur vote la décision du Congrès, et à obtenir du suzerain et de l’Europe la reconnaissance de cette unité que les cabinets avaient repoussée. Vers le même temps, elle couvrait le Monténégro de sa bienveillance déclarée, et si celui-ci ne se fût compromis par d’imprudentes bravades en cédant à d’autres conseils, elle eût garanti sa frontière et son autonomie contre toute attaque. Tout récemment, après les massacres de Syrie, la France conseillait de remettre le soin d’en prévenir le retour à une autorité héréditaire, qui aurait eu tout avantage à maintenir l’ordre et la paix dans une province dont les intérêts se seraient confondus avec les siens ; elle voulait, en un mot, que le Liban redevint ce qu’il avait été sous l'émir Bescbir, à peu près indépendant de la Turquie. Les événements, comme l’a si bien dit M. Tbouvenel dans sa dépêche circulaire du 1er juillet 1861, prononceront entre la France et ceux qui ont fait rejeter ses conseils et ses vues. En dehors de celte politique vraiment sage et |irévoyanle que nous venons de rappeler à grands traits, tout n'est et ne peut être que vains palliatifs, expédients coûteux et stériles, lutte impuissante contre le cours des choses. Dans ces vastes contrées, sur lesquelles flotte encore l'ombre de ce fantôme de gouvernement, partout où se montrent des éléments de prospérité et d’avenir, partout où se dessine un groupe formé par une origine, des souvenirs, des intérêts communs, partout où se trouve, si l’on peut ainsi parler, un point vital, un centre organique, il faut se hâter de dégager et de constituer celte force, de la mettre en état de

sc suffire il elle-même cl de se développer librement cl suivant sa loi propre; à celte condition seulement, le jour où achèvera de mourir l'empire turc, on évitera qu’il se fasse alors dans le inonde comme un grand vide, et qu’il y ait à l’est de l'Europe une place vacante qui exciterait toutes les convoitises, et sur laquelle se jetteraient aussitôt des ambitions avides et armées. A l'heure où disparaîtra de la scène celui que le czar Nicolas, non sans raison, appelait le malade, il faut que scs héritiers naturels, les chrétiens d Orient, soient déjà en fait possesseurs et détenteurs des biens; il ne leur restera plus qu’une formalité à remplir, qu’un acte de décès à notifier à tous les amis du défunt, pour que l’Europe reconnaisse, au lieu de l’empire ottoman, la fédération des États-Unis d' Orient.

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