CHAPITRE XI
Déjtnrl — Sîircpln. vÜlc dos fiôies Xlor.ivcs. — (Colonies allemandes
et françaises le lonf ^!n.VüI^^•l. — Chemins dillioUes ))endjii( l’iiivcr. — Une l'amiile danoise à Suiatisk. — Ancicimcs connaissances n Moscou. — Le haron Schilling de Cansladl. — Uuiguu 6crilc des Chinois. — Fuhrique d’I.schora.
— Audience de rempereur Mcolas et de l’inipéralrice à Sainl-Pélcrsl>oiirî:.
— hc'< ministres Speranski et Cancrin.
Le "25 février 1830, nous quittâmes ^Vstrakan eu voitures à roues; mais nous n’avions pas fait trois cents verstes vers le nord, que la profondeur de la neige nous força de nous arrêter dans une des stations construites par' l’Etat, véritable bénédiction pour les pauvres voyageurs, afin d’y faire faire, par les paysans, des traiueaux sur lesquels nos voitures devaient être placées. Formés de poutres de bouleau, ils ressemblent assez aux traîneaux grossiers dont on se sert chez nous pour traîner des canons ou de lourdes masses de pierres.
Un traîneau fut poussé au-dessous de la partie du devant de la voiture; un autre au-dessous de la partie de derrière, et on plaça les roues entre les traîneaux et la voiture ; les roues de devant sur le premier traîneau, celle? de derrière sur le second. En avançant lentement, nous parvînmes à Sarepta, in-
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téressante colonie allemande des Hernutes ou frères Moraves, où nous passâmes un journée fort agréable. C’était une chose étrange que de se voir tout d’un coup en pleine Allemagne, au milieu d’une vie et de mœurs européennes. Là nous trouvâmes enfin* deux choses tant de fois regrettées pendant notre long pèlerinage ; du beurre et de la bière. J’ai déjà dit par quel procédé les Russes confectionnent ce qu’ils appellent du beurre, qu’on ne peut manger avec du pain, et comment la fabrication de la bière et de l’eau-de-vie est monopolisée entre les mains de certains capitalistes; cette dernière remplace tout. C’est un article dont aucun Russe ne se prive, et, comme elle est plus facile à transporter que la bière, qui occupe beaucoup plus de place, il en résulte que celle-ci s’élève à des prix excessifs, et que c’est une boisson presque inconnue.
Je voulus persuader à mon hôte de m’en laisser deux bouteilles comme provisions de voyage. 11 me répondit que, dans sa maison, j’étais libre de prendre tout ce qui me plaisait, tandis qu’en dehors de la colonie la bière serait confisquée, et lui-même condamné à une amende. Je fis emplette pourtant de deux articles célèbres dans toute la Russie : de la moutarde et du tabac en poudre de Sarepta. J’achetai quelques pains d’épice chez un boulanger, originaire de Copenhague, et, comme M. Christensen, préfet de police, qui nous montra la ville, était de Tôndern, dans leSchleswig, nous pouvions nous croire presque dans notre patrie.
Arrivés le lendemain à Zarizin, à trente et une versles environ de Sarepta, nous apprîmes que le plus court chemin pour aller à Moscou, dans la direction de l’ouest, que j’avais résolu de suivre, était impraticable pour nos lourds équipages, par suite de l’énorme quantité de neige qui était tombée. Il fallut alors se décider pour la route qui côtoie le Volga, jusqu’à la ville de Saratov. Nous y gagnâmes de voir les colonies allemandes établies dans le voisinage de ce lleiive. Au nord de la ville de Kamisebin, près du Volga, on traverse cent trois colonies allemandes, fondées vers l’an 1760. Nous nous adressions en allemand à tous les paysans ou paysannes, sûrs d’obtenir une réponse, quelquefois cependant difficile à comprendre, quoique ces colons soient originaires de Saxe, de Bavière ou d’Alsace, car ces derniers surtout parlent un mauvais dialecte; et, comme c’était bien la seconde ou la troisième génération que nous rencontrions, le langage ne s’etait pas épuré par le contact avec les Russes. Ces colons gardent cependant fidèlement la langue maternelle. Nos émigrants norvégiens en Amérique seront-ils des gardiens aussi fidèles de la leur? J’avoue que je me sentais le cœur élargi entre ces bons colons, et, de leur côté, ils étaient tous émus d’entendre causer dans la langue de leur patrie des voyageurs qu’ils regardaient presque, par cette raison, comme des conq)atriotcs. Un fonctionnaire dé la poste d’une de ces colonies nous raconta une anecdote curieuse.
On m’avait dit qu’au nord des colonies alleman-
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des il existait des colonies françaises, et je voulais prendre des renseignements à ce sujet. Le fonctionnaire me répondit qu’elles avaient toutes disparu peu à peu. La peste avait-elle donc passé par là et emporté tous les colons? Non ; ils étaient tous devenus maîtres de langue ou gouvernantes dans de grandes familles russes. Dans une de ces colonies, à dix vei'stes plus au nord, il y avait encore, un an auparavant, un vieil homme qui n’avait pas trouvé de place, mais il était parti ou mort. Si les Français parlaient leur langue comme les colons allemands parlent la leur, les jeunes princes et princesses qui les ont eus pour maîtres doivent avoir un beau langage; quant à l’éducation, je n’en parle pas.
Parmi ces colonies allemandes, quelques-unes sont catholiques, d’autres réformées, et d’autres, enfin, luthériennes. Les maisons des colons sont plus élégamment construites et plus propres que celles dos Russes, et le genre de vie y est tout différent. Les figures sont plus jolies et tout à fait européennes, mais ils ont tous adopté le costume russe. Ce voyage de peu de durée au milieu, pour ainsi dire, de l’Allemagne, fut une véritable jouissance pour mes yeux et pour mes oreilles. En traversant une de ces petites colonies, une jeune fille mit sa tête à la fenêtre, et, en voyant Nielsen, qui avait sur son chef un bonnet de peau de barbet blanc, acheté à Astrakan, elle s’écria : « Der Mann hat einen Pudeikopf » (Tiens, cet homme a une tête de caniche). Il en fut piqué, car, en vivant avec Gustave, il avait appris à
comprendre quelques mots d'allemand; il était même capable de saisir le sens d’un sermon en cette langue. Il eut bientôt satisfaction complète de cette plaisanterie. Entrant dans une maison et se retournant pour regarder tous ces Allemands sans oser prononcer une parole, sachant qu’il n’était pas fort sur la conversation, soit en allemand, soit en russe, une vieille femme arrêta sa quenouille pour le regarder à son tour, et, lorsque nous lui eûmes expliqué qu’il ne savait pas parler sa langue, elle s’écria : « Er hnt eiii f'rcundlich Gmclit » (11 a une bonne mine). Il en fut flatté; en général, son extérieur et son affabilité plaisaient beaucoup aux femmes, quoiqu’elles dussent le prendre pour un muet. Gustave savait, de son côté, se faire rechercher des deux sexes en dépit de ses gros traits et de sa petite taille lourde et épaisse; il n’était pas avare de saillies et de bons mots, et tout le monde aime à rire.
Depuis Saratov, où, le 9 mars, nous quittâmes le Volga pour aller vers le nord-ouest jusqu’à la ville de Pensa, chef-lieu de gouvernement, les chemins devinrent de plus en plus mauvais; ils étaient tellement creusés par les transports incessants, que l’on tombait d’un trou dans un autre, de sorte qu’il fallait avancerai! pas. Les deux derniersjours, nous ne fîmes que trente-cinq verstes le premier et quarante-cinq le second, quoiqu’on pût en faire cent cinquante en douze heures, quand la route d’hiver était bonne. Nous venions de faire faire, le matin, une grande réparation à l’un des traîneaux, lorsqu’en pleine mar-
lüO VOVAGIÎ EN SIBÉRIE.
elle, l’autre se brisa entièrement, quoiqu’il fût construit avec de grosses poutres de bouleau. Il fallut donc dételer et envoyer un lamstschik, ou postillon, à cheval au premier village, éloigné de huit verstes, afin de faire venir des charpentiers et deux traîneaux remplis de poutres avec des haches et autres outils. De cette façon nous eûmes à peu près ce qu’il nous fallait. En attendant, nous restâmes dans la neige au milieu de la route, pendant quatre ou cinq heures avec nos pelisses et nos bottes de renne. Le chemin se prolongeait en ligues ondoyantes à peu près comme je le représente ici :
Lorsque notre lourde calèche arrivait au sommet.l, elle se précipitait sur le traîneau de devant en descendant dans l’enfoncement B; il fallait nous retenir de toutes nos forces pour ne pas avoir la tète cassée. Souvent une pente n’était pas séparée de l’autre de la longueur du traîneau, et on en avait parfois trois, quatre et cinq immédiatement l’une après l’autre. Uuand on arrivait à quelque enfoncement plus profond, il fallait s’arrêter et se servir de la hache pour aplanir un peu la route; mais le procédé était lent et ne produisait qu’un médiocre effet. Il arrivait souvent que cinq chevaux pouvaient à peine tirer cette voiture de ces excavations, même à grand renfort de coups de fouet. Il résulta pour moi de cette série de
secousses continuelles un mal de tête terrible et des douleurs de poitrine. Fendant plusieurs jours, je me vis obligé de me placer sur le traîneau en dehors de la calèche, ne pouvant pas supporter ces mouvements violents, et, dans les endroits les plus mauvais, je mettais pied à terre, le baromètre à la main, pour ne pas le voir se briser. Les enfoncements proviennent surtout des oboses, courts traîneaux de tiansport dont se servent les paysans russes. Lorsque le moindre trou se fait dans une masse de neige profonde de plusieurs aunes, l’extrémité antérieure du traîneau est poussée dans l’enfoncement B, et entraîne avec elle une certaine portion de neige sur l’élévation C. Il en résulte que, par suite du passage de plusieurs traîneaux, la cavité se creuse davantage et devient plus difficile à franchir.
Ap rès cinq jours d’une course accablante, nous arrivâmes enfin, le 14 mars, à Pensa, située à cent quatre-vingt-quinze verstes de Saratov, et nous fîmes réparer nos voitures par un assez bon forgeron allemand. Nos deux pauvres domestiques, é[)uisés et souffrant de la tète, purent reprendre quelques forces par deux nuits de repos dans une chambre bien chauffée, douceur qu’ils n’avaient presque pas éprouvée depuis notre départ de Kasan.
Dans la petite ville de Saransk, à une journée de Pensa, nous rencontrâmes un médecin de Slesvig, qui avait étudié à Copenhague, et qui était marié à une demoiselle de Nyeborg, dans l'île de Fionie. Sa vieille mère habitant la maison des deux époux,
VOYAGE EN SinÉRIE.
nous eûmes le bonheur de ])arler avec elle la langue, du pays. C’élait la seconde fois pendant tout ce long voyage. Quand la maîtresse de la maison apprit que nous avions avec nous un domestique norvégien, elle s’écria : « Il faut que j’aille causer avec mon compatriote. » Elle prit une assiette remplie de tartines beurrées et un verre de vin, et sortit. Elle resta absente un quart d’heure, et notre domestique, qui, depuis deux ans, n’avait pu ouvrir la bouche qu’avec ses maîtres, fut enchanté de cette bonne fortune.
\près des fatigues de tous les genres, nous entrâmes enfin à Moscou, où nous trouvâmes d’anciennes connaissances. Je nçmmerai parmi celles-ci l’aimable famille Einbrodt, MM. Fischer et Jânisch. M. Fischer, président de la Société des sciences naturelles de Moscou, nous offrit un diplôme de membres correspondants. Il était zoologue, et, comme il y avait à Saint-Pétersbourg un autre professeur du même nom, botaniste et directeur du Jardin des Plantes, il l’appelait, en plaisantant, professeur Pflanzen- Fischer, ou Fischer-plante; tandis qu’il se nommait lui-même I7e/i-Fischer, ou Fischer-amww/. Je revis également mademoiselle Jânisch, mais je ne saurais dire si pendant mon absence elle avait fait des progrès dans la langue danoise.
La neige ayant disparu, il fallut, pour arriver à Saint-Pétersbourg, remettre nos voitures sur leurs roues. Pendant le voyage, c’était tantôt une roue, tantôt l’autre, qui se brisait. Enfin, le 9 avril, à minuit, nous atteignîmes la ville impériale. Je fus
VOYAGE E^ SlBÉniE.
heureux de renouer dans cette capitale d’anciennes liaisons, et je fis aussi une nouvelle connaissance, celle du baron Schilling de Canstadt, autrefois attaché à la légation de Vienne. C’était un homme entre deux âges, blond, gai et assez gras, qui avait quelque teinture des mathématiques et des sciences naturelles, mais qui s'était surtout occupé de l’étude des langues orientales : du chinois, du mongol et du sanscrit. Il avait publié plusieurs œuvres chinoises, qui furent lithographiées à Saint-Pétersbourg, et il me montra le singulier compte rendu qui en avait été fait dans un journal français, où l’on citait entre autres choses la belle forme des caractères et la manière dont les liaisons étaient exécutées. Nous sommes incapables, disait le critique, « de nous mesurer, à cet égard, avec les Russes, canin auxiliaire puissant nous manque : le fouet ! w La lithographie avait été faite principalement par de simples sous-officiers russes, et, dès le moment que l’un d’eux s’avise de dire : « Je ne peux pas faire cela, » on lui répond : « Tu dois le faire kakni bnil (n’importe comment), » et on montre l'auxiliaire ci-dessus nommé, qui met les facultés en mouvement et les développe peu à peu; après mille tentatives malheureuses il finit par réussir. Les Chinois n’ont pas, comme on le sait, de caractères pour représenter les sons d’une langue étrangère; chaque idée est exprimée par une figure particulière. Si ce procédé était adopté et que toutes les nations s’en servissent, on y gagnerait le grand avantage que tout individu pourrait comprendre le même livre en pro-
nonçant les mots à sa manière. En voyant la figure qui signifie un cheval, le Scandinave dirait liest, l’Allemand ]ifrrd, l’Italien cavallo et le Français cheval, et ainsi de suite; il en est de même pour les divers peuples qui emploient les chiffres arabes et leur donnent chacun une dénomination particulière. Pour le chiffres, nous disons, en Norvège, otte, l’Allemand nchi, le Russe voceiii et le Français /mit. Les dilférentes nations pourraient, par conséquent, comprendre le même livre, sans se mieux comprendre pour cela entre elles. Lorsque une langue se compose d’une multitude de mots, la grande difficulté est d’apprendre tant de signes différents; dans le chinois, par exemple, qui en compte plus de cinquante mille, « les apprendre et les retenir, dis-je au baron, serait l’occupation de toute une vie. » 11 me répondit que l’affaire n’était pas si difficile qu’elle en avait l’air; que les Chinois n’ont pas une figure pour chaque idée, mais une manière ingénieuse d’employer, avec quelques modifications, celles qu’ils possèdent. En mettant, par exemple, deux signes l’un à coté de l’autre, en les entourant d’un carré, cela signifie qu’il existe entre ces deux idées ou choses un certain rapport. «Je suis sûr, ajouta-t-il, que vous sauriez bien vile quelques mots chinois. » Il dessina aussitôt cette figure :
en ajoutant : « Chacune de ces figures veut dirp une
femme: que signifient maintenant ces deux signes réunis? — Deux femmes dans un cadre, m’écriai-je en plaisantant, « querelle. » 11 chercha dans un grand dictionnaire chinois-français, me montra la même figure, et je lus à côté le mol : Querelle. Comme je riais aux éclats de mon heureuse inspiration, il reprit : « Vous voyez bien que la chose n’est pas si difficile. » 11 dessina encore une autre figure, que je devinai également; mais je ne me rappelle que la première, par .suite de l’accusation qu’elle contient contre le beau sexe, accusation qui, je l’espère, est plus applicable aux Chinoises qu’à nos dames d’Europe. Les Chinois savants sont les seuls qui apprennent toutes les figures; l’homme du peuple n’en apprend que ce qui lui est nécessaire dans son commerce et pour les usages de la vie.
Au temps de Pierre le Grand une question de frontière s’était élevée dans la Sibérie orientale entre les Russes et les Chinois, près du fleuve Amour, qui tombe dans l’océan Pacifique et qui formait, à cette époque, la frontière entre l’empire russe et la Chine. Pierre I" envoya une ambassade afin de concilier ces intérêts et terminer la discussion; mais, sous différents prétextes, les Chinois surent retarder l’ouverture des négociations pendant neuf mois. Enfin, ils déclarèrent être prêts à commencer; mais qu’arrivat-il? Une armée de vingt mille hommes se trouvait sur les bords de l’Amour, et elle eut facilement raison des trois cents individus dont se composait l’escorte russe; cent furent faits prisonniers. En qualité
400 VOVAÜK KM SlÜKIllK.
de vainqueurs, les Chinois prétendirent garder le grand espace de terre, au nord du fleuve Amour, appelé par les Russes Du-Uricn. Pierre, qui voyait l’impossibilité d’envoyer d’Europe un nombre suffisant de troupes pour vaincre, et qui, du reste, préférait à un terrain inculte l’important commerce de la Chine, qu’une rupture pouvait interrompre pour toujours, céda, en se réservant le droit de faire bâtir un couvent russe à Péking, et d’envoyer tous les dix ans un protopope, accompagné de quelques popes, j)our s’occuper du salut de leurs compatriotes prisonniers. Quoique ces prisonniers soient enterrés depuis de longues années, on envoie toujours la mission. Quand j’étais à Irkutsk, un prêtre, qui avait vécu en Chine pendant dix ans, était précisément à son voyage de retour, et on préparait une nouvelle ambassade. Le baron Schilling, qui connaissait la langue chinoise, désira suivre la mission, et il s’était, dans ce but, muni d’une foule d’instruments de mathématiques et autres, avec lesquels il avait l’intention de faire en route des observations. Mais, comme les Chinois qui accompagnent la mission à Péking sont tellement soupçonneux, qu’ils défendent aux voyageurs même d’écrire leurs notes sur un morceau de papier, et comme il n’était pas supposable que ce baron, homme par trop plaisant, se conformât à leurs prescriptions, on craignit que sa présence ne devînt la cause du renvoi de toute l’ambassade, et il ne reçut pas l’autorisation d’en faire partie. A sa place, M. Fuss, jeune astronome, fut
VOYAGE EN SlBÉlilE,
nommé membre scientifique de la mission. Nous le rencontrâmes à Saint-Pétersbourg, où il faisait les préparatifs de son voyage, et nous lui apprîmes quelle était notre manière d’observer.
Le baron nous donna un jour un dîner magnifique. Après ce repas, il nous demanda : « Jouez-vous aux échecs? » Je répondis que je n’en savais que la marche, mais que Due jouait parfaitement bien, car je l’avais vu gagner partout, excepté contre un marchand d’Orenbourg, qui s’était montré son maître. Due avait à peine fait cinq coups, que le baron lui dit : « Sur quelle case voulez-vous être échec et mat? » Cette singulière assurance me frappa. Due rougit et ne répondit rien. Je choisis donc pour lui, en mettant le doigt sur une case de l’échiquier; après quelques coups, le baron avait fait échec au roi de Due, qui était mata la place indiquée. Je lui demandai s’il pouvait le faire encore une fois. Il me répondit : « Tant que vous voudrez. — Mais comment avez-vous compris, après quelques coups, que vous en viendriez là? lui demandai-je. — Oh ! répondit-il, il suffit d’un petit nombre de coups pour voir si on a trouvé son homme. » L’envie nous prit d’aller au théâtre, et je lui demandai s’il voulait être des nôtres. L’idée ne lui souriait pas infiniment, mais enfin il dit : « Bah ! je ferai ma sieste tout aussi bien là qu’ailleurs. » Nous allâmes à l’orchestre, où l’on a de bons fauteuils, et nous n’y étions pas depuis bien longtemps, que notre ami était plongé dans un sommeil qui dura jusque vers la fin de la pièce.
Eli non.? rendant au théâtre, nous fîmes la rencontre d’une femme assez bien mise, qui, en passant, laissa tomber un petit billet plié. Notre ami se baissa pour le ramasser, l'ouvrit et le mit dans sa poche. Je remarquai qu’il était écrit en russe, par une main peu exercée et .sur un papier qui n’était pas des plus fins. Je lui demandai ce que c’était, quoique je l’eusse déjà deviné. 11 répondit : « Oh ! c’est une adresse avec la rue et le numéro, première porte à gauche de l’entrée. » Or il était un peu coureur de femmes. >
11 n’en manque certes pas à Saint-Pétersbourg. Un grand nombre de ces femmes viennent de Stockholm après y avoir eu leurs beaux jours. Lorsqu’elles ont passé (pielques années à Saint-Pétersbourg, elles vont vers 1 est jusqu’à Nischni-Novgorod, où les grandes foires annuelles attirent une foule de Buchares, d’Arméniens, de Persans, d’Indous, bref des représentants de toutes les nations à demi barbares sôus la domination russe. Pendant la foire, on cède à ces dames un petit village près de la ville. Un artiste allemand nous conduisit à cette sorte d’ llamlnirgerherg ' russe lorsque le hasard nous amena à Nischni-Novgorod précisément à l’époque de la foire; nous les vîmes assises devant les fenêtres ouvertes des maisons basses, fardées et parées de rubans de toutes les couleurs. Quelques-unes tirent quelques sons d’une guitare, d’autres chantent, d’autres adressent aux
* Qiun'lici’ lie Uainbourg où se trouvent réunies des dames de mœuis faciles.
fiooglc
personnes de la rue leurs invitations en mauvais russe. En pensant à l’e.vistence de ces malheureuses et à celle encore plus misérable qui les attend quand un jour elles seront une marchandise rejetée môme sur ce marché, on souffre de voir les efforts qu'elles font pour paraître gaies et contentes.
Un jour, le baron nous invita à faire une excursion avec lui à la grande mvod ou fabrique d’Ischora, située dans une bourgade, près d’un fleuve du même nom, à trente-trois vei’stes au sud-est de Saint-Pétersbourg. Dans cette fabrique, administrée par un Anglais, le général Wilson, on confectionne toute espece d’objets, depuis les machines pour les bateaux à vapeur et leurs câbles jusqu’à toutes sortes d’instruments de mathématiques et de physique, tels que baromètres, thermomètres, étuis, compas, etc. 11 y avait également une fabrique de glaces, d’où sortent des pièces de la hauteur d’une chambre ordinaire sur six pieds de large. La masse du verre fondu est versée sur une plaque horizontale de cuivre ayant des bords relevés qui fixent la grosseur de la glace; un rouleau en cuivre, extrêmement lourd et chauffé, parcourt, d’une extrémité à l’autre, la plaque, dont il dépasse les bords, pour rendre la surface du verre aussi unie que le fond. Après avoir été refroidie, la plaque de verre est d’abord polie grossièrement des deux côtés, puis deux glaces sont placées l’une au-dessus de l’autre, et celle de dessus est, à l’aide d’un mécanisme, remuée en avant et en arrière sur celle de dessous jusqu’à ce que leur sur-
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face soit parfaitement lisse. On prétend même que les célèbres fabriques de glaces françaises et italiennes ne sauraient livrer d’aussi grandes pièces. En souvenir d’Iscbora, le général me fit présent d’un compas d’une construction ingénieuse dont les pointes peuvent se plier dans la partie supérieure de la jambe, de sorte que l’on a, soit un compas avec deux pointes en acier, soit avec une pointe et une plume à dessiner, soit une pointe et un porte-crayon. Sur les côtés d’un fourreau en laiton, dans lequel les deux pointes rentrent, un pouce anglais est marqué avec sa division en dix lignes et ses subdivisions depuis un dixième de ligne jusqu’à un centième de pouce, ce qui fait que ce petit instrument renferme presque un étui complet. Pour provisions de voyage, notre épicurien s’était muni d’un vase renfermant un échantillon des fameux pâtés de foie gras de Strasbourg, que je goûtai pendant la route pour la première et probablement pour la dernière fois de ma vie, avec plusieurs espèces de vins excellents et force friandises. Quoique le baron ne fût pas ignorant en astronomie, il était sans nul doute encore plus expert engastronomie.il n’avait pas vécu pour rien à Vienne pendant plusieurs années. Les journaux m’ont appris sa mort.
A Saint-Pétersbourg, j’entendis de plusieurs bouches l’éloge de notre mathématicien Abel, trop tôt enlevé à la science.
Deux mathématiciens français, MM. Clapeyron et Lamé, professeurs de l’Institut des ingénieurs, l’ap-
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pellent « un génie éminent, » et on raconte que, la veille de sa mort, il avait été nommé professeur de rUniversité de Berlin
On m’avait dit qu’il était dans les règles que je demandasse une audience à l’empereur afin de le remercier de la protection et des secours dont j’avais si largement profité dans ses États pendant mon voyage. J’en touchai un mot à notre ministre, qui me répondit que c’était une chose qui demandait quelque préparation, qu’il devait en instruire le ministre russe, comte de Nesselrode, qui aurait à demander le consentement de l’empereur. Je répondis que, l’affaire étant si compliquée, je n’y tenais pas, et que j’avais seulement cru remplir un devoir en désirant remercier Sa Majesté de tout ce qu’elle avait bien vo\du faire pour moi. Le ministre pensa néanmoins <ju’une démarche était convenable, et il se chargea des préliminaires.
* L'illustre pconiètre Legendre proclama le premier, en France, les découvertes d’Abel, et ce savant, ayani eu connaissance des malheurs du jeune Norvégien, adiessa directement, le 15 septembre 1828, avec trois autres des membres les plus distingués de l’Académie royale des sciences de Paris, Lacroix, Maurice et Poisson, une lettre au roi de Suède, pour lui recommander le soit de cet intéressant géomètre ; elle rcsLi sans réponse, et, quelques mois après, Abel avait cessé de soulfrir, A sa mort, l’Institut de France, par une décision sans exemple, ordonna que la moitié du grand prix de mathématiques pour l'année 1850 serait donnée è la mère d’Abel. Dans son rapport à l’Académie des sciences sur les travaux de M. Jacobi, M. Poisson s’exprime ainsi, en parlant dn célèbre et infortuné Norvégien ; « La mort a interrompu scs travaux avant qu’il eût achevé sa vingt-septième anneM; ; mais, pondant une vie si courte, il s’est placé au premier rang parmi les géomètres, et, dans ce qu’il a fait, la postérité saura reconnaître tout ce qu’il aurait pu faire s’il eut vécu davantage. »
lies" Pâques russes commencent le 18 avril, et, avant qu’elles fussent finies, avec toutes les fêtes qui les accompagnent, on ne pouvait songer à obtenir une présentation.
l-e jeudi 22, le ministre me fit savoir que l’empereur voulait bien nous accorder une audience pour le dimanche 25, à dix heures trois quarts du malin, a|»iès la messe. Je demandai à notre ministre comment il fallait être habillé, c’est-à-dire si je pouvais aller en bottes ou s’il fallait mettre des souliers. 11 se récria qu’il était de rigueur que je misse mon uniforme. « Mais je n’ai pas d’uniforme, répliquai-je; les prnfesseui's, chez nous, n’en portent pas; cet habit noir est mon seul uniforme, et c’est dans ce costume que je me présente devant mon souverain. — Ne parlez donc pas ici de la Norvège et de la Suède, c’est comme une goutte d’eau dans la mer. La chose n’est pas admissible. 11 faut que M. le professeur tombe malade une heure avant l’audience, et que M. Due, qui a un uniforme, le remplace. » On m’apprit que toute personne n’ayant pas le rang de général major ne peut, d’après la règle, être présentée à l’empereur, et que c’est par une rare exception qu’on accueille parfois quelque étranger de marque. Comrheut se ti rer d’affaire? Heureusement notre consul général, Sterky, était présent à la conversation, ainsi que le baron Rehauseii, attaché à l'ambassade, et maintenant (1850) ministre à Londres, petit homme que madame Sterky appelait, pour le distinguer du baron l’al msljerna , qui était un fort bel homme, Hlla Baronen
(le petit baron). M. Sterky s’écria : « Mais ne peut-on pas composer un uniforme pour le professeur? — Certainement, dit le ministre, c’est l’unique moyen de sortir d’embarras. » L’affaire pressait, car nous n’avions que deux jours pour improviser mon costume oflicicl . Les propositions se suivirent rapidement. Quelle couleur faut-il donnera l’uniforme? Monsieur le professeur aime-t-il le bleu? — Certes, je ne m’oppose pas au bleu. — Collet et rabat de velours? broderie d’or sur le collet. — De quelle espèce ? — Deux branches de chêne avec noix et feuillage. — Les boutons de Charles-Jean sur le devant de l’habit et près des poches. — Des culottes de Casimir blanc, gilet blanc, bas de soie blancs, et des escarpins. — Des boucles d’or aux genoux et sur les souliers. — Chapeau à cornes avec ganse et cordons. — Épée de parade. — Sterky offrit les boucles d’or; le baron Ilehausen la culotte de Casimir et le gilet, les boutons de Charles-Jean, le chapeau à cornes, et l’épée à poignet de nacre de perles; l’habit, les bas de soie et les souliers complétaient ma parure. Je demandai au ministre s’il ne nous accompagnerait pas pour nous présenter. « >on, me répondit-il, ce n’est pas l’usage; mais monsieur le professeur ne doit pas s’en inquiéter : au moment de descendre de voiture, vous serez reçu par un laquais qui vous conduira jusqu’à l’entrée principale, où il vous confiera à un autre laquais, et ainsi de suite jusqu’à ce que vous vous trouviez dans la salle d’audience. »
Nous nous rendîmes sur-le-champ chez un tail-
VOYACE EK SIBEI'.IE.
leur suédois qui nous avait été recommandé, et qui promit de m’apporter exactement mon habit et mes broderies, que je lui demandai pour le dimanche à neuf heures du matin, attendu qu’il s’agissait d’une audience de l’empereur. Due eut à s’occuper de compléter son uniforme, de le faire mettre en parfait état, de se procurer des épaulettes neuves, etc.
Le 25, mon ancien protecteur d’Irkutsk, le gouverneur général Lavinsky, arrivé tout récemment à Saint-Pétersbourg avec sa fdle Élisa, était venu me chercher dans mon logemént et avait laissé un billet écrit par sa fille, pour nous inviter à diner le lendemain, «jour de la naissance du papa. » Nous passâmes donc le jour qui précédait celui de l’audience, et qui était attendu avec une certaine émotion, chez cet excellent ami. Il me dit que l’empereur m’adresserait la parole en français; mais, sachant que je préférais parler allemand, il me conseilla de répondre en cette langue, en ajoutant que l’empereur, s’e.xprimant avec une égale facilité en russe, en français, en anglais et en allemand, adopterait immédiatement cette dernière langue pendant le reste de la conversation.
Enfin le matin du dimanche arrive; tout ce qui composait mon travestissement était prêt, et, à dix heures et demie, j’étais équipé de pied en cap; en ouvrant la porte de la chambre de M. Due, je le vois encore en robe de chambre; il me déclare qu’il n’a pas une seule pièce de son costume, pas même la chemise. N’ayant pas été content des choses reçues,
VOYAGE EN SIDÉRIE.
il les avait renvoyées pour être refaites, et l’horloge sonnait dix heures trois quarts; la voiture du ministre arrive avec ses laquais, mais ni tailleur, ni passementier, ni blanchisseuse. A chaque minute mon désespoir augmentait.
c< Il est fâcheux, m’écriai-je, d’arriver trop tard pour un diner, mais on ne peut faire attendre une puissance, et encore moins l’autocrate de toutes les Russies. Sur qui la faute retondjcra-t-elle, pensai-je, sinon sur le professeur innocent, prêt à dix heures et demie, et qui, à grands pas et avec un visage désespéré, arpente en tous sens le plancher de sa chambre? » Due envoie alors, d’abord nos deux domestiques, chacun de son coté, puis le valet de chambre de M. de Palmstjerna, enfin il court lui-même. Tout espoir semble perdu, car, tous les domestiques étant partis, je ne pouvais me rendre seul au palais. Enfin je les entends revenir haletants, l’un après l’autre; Due termine à la hâte sa toilette, et nous nous précipitons dans la voiture.
A l’entrée du palais d’hiver se trouvait un laquais magnifique, une plume blanche d’autruche au bonnet; il nous aide à descendre et nous fait passer la porte d’entrée, où il nous remet à un autre laquais qui nous laisse à un 'troisième; nous sommes conduits ainsi à travers un grand nombre d’appartement^, nous montons des escaliers de marbre; nous traversons quelques corridors jusqu’à ce que nous soyons dans une antichambre remplie de personnages en grande tenue et d’hommes décorés.
Nos uniformes inconnus attirèrent sur nous tous les regards, ce qui nous déplut si fort, que nous nous cachâmes dans un coin. Après une longue attente, le maître des cérémonies nous conduisit seuls dans la salle d’audience, où nous trouvâmes deux jeunes lords anglais en uniforme rouge de milice {ycomanrij) et pantalons blancs, qu’ils s’étaient fait faire sans doute comme nous, pour être admis en présence du monarque. On eut la politesse d’introduire les quatre étrangers avant tous les grands dignitaires indigènes.
Peu de temps après, l’empereur sortit de son cabinet. C’était un homme assez grand, bien fait, de la tournure la plus distinguée, en frac d’uniforme vert. 11 s’approcha d’abord des deux lords en leur adressant la parole en français; puis il vint à moi et me dit : « Vous avez heureusement fini un long voyage? » D’après le conseil de Lavinsky, je répondis en allemand : « l’a. Sire, cinc sehr lamje lîeisc (oui. Sire, un très-long voyage). — Alt! Sie sprechen dciilscli? (Ah! vous parlez allemand?) » répliqua-t-il. Et la conversation fut continuée en cette langue. Je répondis ; « Oui, Votre Majesté; pas aussi mal du moins que le français. » 11 me demanda, entre autres choses, si j’étais content de mon excursion. Je répondis : « Il n’existe pas un pays sur la terre, je puis l’aflirmer à Votre Majesté, où l’on voyage aussi rapidement, aussi sûrement et à si peu de frais qu’en Russie, et surtout en Sibérie. — Et où l’on mange plus mal, ajouta-t-il en souriant. — Oh! Sire, ré-
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|)üiulis-je, on n’y est pas réduit à la dernière extrémité. — Quand on n’est pas trop exigeant, dit-il, on peut vivre. » Je fus un peu embarrassé de la remarque, m’étant plaint à plusieurs personnes de ce que ma constitution s’était montrée rebelle à la diète sibérienne. Il n’est pas rare que l’entourage des princes leur raconte de petites anecdotes insigniliantes sur les étrangers, soit pour les amuser, soit pour les mettre à même de les juger; et il était possible que l’on m’eût rendu le nième service. En réponse à la première question de rempereur, j’aurais dû lui exprimer ma gratitude de la protection qu’il avait daigné m’accorder. C’était bien là le but principal de l’audience; mais cette malheureuse diète de Sibérie me détournait de mon chemin. La seconde question se rapportait au but de notre expédition. Je lui expli- <piai que j’étais venu aün d’observer les phénomènes magnétiques de la terre, presque entièrement inconnus en Sibérie. Pour terminer, je lui dis que mes observations astronomiques m’avaient prouvé que les positions géographiques de plusieurs points de la Sibérie étaient faussement indiquées sur les cartes; qu’ainsi la partie septentrionale du fleuve Icmisei, près du cercle polaire, par exemple, se trouvait placée réellement de trois degrés plus à l’ouest (|u’elle n’était portée sur les cartes russes les plus récentes, et que, même a[)rès les oljserva tiens magnétiques du docteur Erman, entre Tojxdsk et Bercsov, le long de l’Obi, je pouvais juger que d’aussi grandes inexactitudes existaient sur la situation de
ce fleuve. «Oui, me répoiidil-il, nos cartes sont fort inexactes. »
Je remarquai à cette occasion qu’en ce qui concernait la grande route de Moscou à Irkutsk, la position des lieux était aussi exacte qu’on pouvait le désirer, par la raison que plusieurs savants avaient fait ce trajet et fixé les positions par des observations régulières; mais qu’au sud, et surtout au nord de cette ligne, où de semblables observations n’avaient pas été exécutées, et où les cartes avaient été construites d’après des itinéraires et des cartes spéciales d'arpenteur, sans qu’on eût fait appel à la science astronomique, elles ne pouvaient être exactes. J’ajoutai que, si Sa Majesté voulait seulement envoyer un astronome avec un sextant et un ou plusieurs chronomètres pour observer près des grands fleuves qui tombent dans la mer Glaciale, ces erreurs pourraient être facilement corrigées. L’empereur me répondit : « Nous avons vers le sud des contrées qui sont d’un intérêt plus grave; elles doivent être d’abord étudiées. » Puis il dit quelques motsà Due, et nous salua.
11 y avait dans la personne de ce monarque quelque chose qui attirait la confiance, et, au moment où il m’aborda, je n’éprouvais déjà plus la moindre appréhension de me trouver face à face avec l’autocrate.
Le maître des cérémonies, jeune Italien nommé Rusco, nous reconduisit par le même chemin; je l’entendis parler à quelques laquais et prononcer le mot imperatriza ; je lui demandai si l’impératrice
nous accordait également une audience. « Mais oui. Est-ce qu’on ne vous en a pas instruits? — Non, répondis-je, c’est une grâce tout à fait imprévue. » En chemin, un des lords me demanda avec une sorte d’inquiétude s’il fallait baiser la main de la princesse; on lui avait dit que c’était l’usage; je lui répondis qu’il fallait faire comme les autres. Il pensait que c’était une chose assez difficile, et me demanda comment on devait s’y prendre. Je lui répondis que c’était très-peu embarrassant, qu’on saisissait la main que l’on voulait bien vous présenter et qu’on ja portait à ses lèvres. .« En Angleterre, ce n’est peutêtre pas l’usage de baiser la main des dames; en Russie, l’usage exige que quand un homme baise la main d’une dame, elle s’incline à l’instant et l’embrasse sur la joue ; mais nous ne pouvons peut-être pas attendre une si grande faveur de la part de l’impératrice. »
Deux dames et une foule de Russes décorés se trouvaient dans la salle d’audience; nous attendîmes longtemps avant que la toilette de Sa Majesté fût achevée; enfin, la première dame d’honneur, petite vieille au teint jaune et aux traits peu gracieux, sort du cabinet de l’impératrice et y fait entrer les deux dames. Celles-ei congédiées, nous attendons encore; enfin la porte s’ouvre et l’impératrice paraît; elle s’approche du Russe qui ouvrait la file, tire son gant et lui donne sa main, sur laquelle il applique un baiser retentissant; je pousse mon lord, afin de lui faire voir le procédé; une con-
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versalion en français commence. On nous fait savoir à nous, étrangers, que l’impératrice nous accorde une audience spéciale, et on commence par nous faire sortir de la salle. Les seigneurs russes expédiés, nous rentrons; les portes déjà connues s’ouvrent de nouveau, l’impératrice fait son entrée et reçoit nos compliments. Elle s’approche des deux lords en uniforme rouge et leur parle français; les Anglais comprennent de travers et répondent de même. Elle leur demande, entre autres choses, s’ils ont été à Berlin et s’ils ont vu son, père et ses frères; ils répondent par un oui. Elle fait mine de vouloir donner la main au premier, mais il est consterné et n’ose la prendre; elle se contente donc de lui adresser un compliment; le visage du lord exprime un profond embari’as et sa rougeur se confond avec la couleur de son uniforme. Elle s’approche alors de moi et me parle allemand, bien douce surprise pour mes oreilles. Il était clair que l’empereur, dans l'intervalle, l’avait préparée à nous recevoir en lui indiquant le sujet de la conversation à tenir, et la langue qu’elle devait adopter.
Elle parle de notre long voyage, de notre absence prolongée de la patrie, demande quelles villes nous avons vues, et, en sa qualité de femme, elle s’informe tout naturellement si je suis marié et si j’ai des enfants. « Une femme et six enfants, » dis-je à Sa Majesté. Elle trouva que c’était bien dur de quitter une si nombreuse famille pour une expédition aussi fatigante; « un accident malheureux arrive si
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vite, c’esl un sujet continuel d’inquiétude pour ceux qui restent au pays natal. » Je lis observer que l’homme desavoir, qui aime la science, doit lui sacrilierson temps et ses forces, et, parmi les grands sacrifices auxquels il ne peut se refuser, celui-là est certes des plus pénibles.
Après avoir dit quelques mots à Due, l’impératrice nous fit ses compliments et rentra dans son cabinet.
Cette princesse était mince et délicate, je ne veux pas dire maigre, car scs formes étaient arrondies, mais l’espace entre la poitrine et le dos me parut fort étroit; elle avait le visage pâle, les cheveux brun clair et des yeux bleus; son organe était doux, comme son regard; il y avait dans sa pose quelque chose d’inquiet qui faisait croire qu’elle était très-nerveuse; cette faiblesse lui donnait une légère teinte d’embarras et de timidité que certes elle ne ressentait pas. Ma pensée secrète me disait : « Voici la première tète couronnée qui a tremblé devant toi. » Ce tremblement nerveux ou cette timidité féminine la rendait bien plus attrayante à mes' yeux que si elle avait eu trop d’aplomb; si je me le rappelle bien, elle portait une robe de satin bleu clair trèsdécolletée et des manches assez courtes pour laisser voir des épaules blanches et rondes; des gants blancs et une coiffure de crêpe avec des plumes ondoyantes complétaient sa toilette. Près de chaque porte de la salle d’audience se tenaient deux êtres humains immobiles, enveloppés d’une draperie ou d un châle
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(l’une couleur foncée; chaque fois qu’une personne s’approchait de la porte, ils l’ouvraient mécaniquement et la refermaient également sans dire mot; à en juger par leur teint jaune-brun, je les pris pour des Indous. Nous nous retirâmes fort contents de notre audience, et fûmes conduits jusqu’à la voiture par des laquais et des suisses. Ces époux impériaux me plurent infiniment; ils vivaient en famille avec une chasteté qui a imprimé à la capitale, pendant le iN’giie de Nicolas du moins, les dehors de la décence. Tout ce qui est grand se donnait l’air de respecter la morale, tandis qu’au temps d’Alexandre on ne faisait pas de cérémonie sous ce rapport.
Apri’S l’audience, nous eûmes un agréable dîner chez M. de Palmstjerna, qui, me voyant dans mon uniforme improvisé, s’écria : « Voilà la première fois que je vois le professeur si beau. » A vrai dire, le costume noir avec lequel j’étais arrivé deux ans auparavant à Saint-Pétersbourg, et qui avait fait une traite d’une vingtaine de mille verstes, avait bien perdu quelque chose de son lustre. Tant que vécut l’empereur Alexandre, me raconta-t-on, Nicolas ne s’occupa que d’exercices militaires; on ne l’entendait jamais parler des affaires de l’État, et on crut assez généralement qu’il ne s’intéressait qu’aux bottes et à l’uniforme des soldats; on douta même de ses facultés intellectuelles. Après la mort de son frère cependant il fit appeler ses conseillers, et il s’exprima avec un tel nerf et une telle connaissance des faits sur la situation de l’empire, et avec tant
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lie netteté et d’énergie sur ses propres principes, (pdil les frappa de stupeur.
Tout gouvernant est jaloux de sa puissance et n’aime pas que son successeur laisse entrevoir que son temps peut arriver. La sagesse impose donc à celui-ci l’obligation de porter le masque de l’indifférence et de rester à l’ombre, alin que la lumière se concentre sur la tète qui porte la couronne.
Peu de temps avant notre départ, nous allâmes voir deux ministres. Le premier était Speranski, ancien gouverneur général de toute la Sibérie ‘, un des hommes les plus éminents de la Russie, autant par l’esprit, les talents et le savoir, que par la noblesse de son caractère; il s’est également fait un nom comme auteur. Il me pria de lui expliquer ce cpie l’on avait appris jusqu’ici de l’état magnétique de la terre et ce que j’avais accompli en Sibérie pour rassembler des matériaux d’une science plus développée. Il comprit tout avec une facilité remarquable, s’exprimant avec chaleur sur la Sibérie, qu’il connaissait à fond et dont il a publié une description; en un mot, l’intelligence, l’aménité et la distinction éclataient dans toute sa personne, tandis que le grand seigneur s’effaçait. Il nous remercia de ne l’avoir pas oublié.
Encouragé par l’intérêt qu’il manifestait pour l’œuvre à laquelle je m’étais dévoué, je parlai le
' Pcmlaiil innn séjour dans ce pays, la Sibérie fui partagée en deux gouvernements, celui de la Sibérie oecidentale et celui de la Sibérie orientale.
VÜYAÜK EN SIBÉIUE.
français avec plus de facilité qu’à l’ordinaire; de sorte que Due me dit plus tard qu’il avait été tout fier de mon exposition. Du palais deSperanski, nous allâmes chez le ministre des finances, le comte Cancriii. En ma qualité de membre de la commission chargée de présenter une proposition pour régulariser le système des poids et mesures de la Norvège, je demandai à M. Cancrin si on pouvait acheter une portion du platine qui se trouvait en grande masse le long du côté oriental de la chaîne de l’Oural, et dont on avait commencé de frapper des roubles. 11 me répondit qu’il voulait m’en faire cadeau da quelques livres. Je fis observer que c’était à mon gouvernement de payer ce platine, qui devait servir de mesure originale pour l’unité de longueur norvégienne. « Bien. Mais ne désirez-vous pas en avoir quelque échantillon pour vous? » Je m’inclinai. « Combien de livres en désirez-vous? Trois ou quatre livres? » Je répondis : « C’est à Votre Excellence de décider. — Cinq, six livres? » continua-t-il. Et je répétai en souriant ; « C’est à Votre Excellence de décider. » 11 écrivit quelques mots sur un billet, le remit à un domestique, et, le lendemain, un officier mineur m’apporta deux flacons de verre : l’un contenait huit livres de platine brut en grains, dont quelques-uns avaient bien la grosseur d’un noyau de cerise; l’autre, beaucoup plus grand, contenait des spécimens des métaux qui se séparent du platine quand il est épuré [Viridium et Yosmnnn).
Je fis cadeau à Berzélins d’une partie du contenu
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(le COS flacons, et donnai le reste an cabinet de physique de notre université. Je suppose que le comte Cancrin voulut, par cette extrême politesse, effacer l’impression désagréable qu’il avait faite sur moi quand, à mon arrivée à Saint-Pétersbourg, j’avais eu avec lui cette fâcheuse discussion au sujet de mes effets retenus par la douane russe.
Notre vieille voiture polonaise étant devenue hors de service après deux années de courses sur des chemins difficiles, nous achetâmes à .Saint-Pétersbourg une calèche solide qui transporte encore aujourd’hui nos conseillers d’État à Stockholm et les ramène à Christiania. Ce fut dans cette voiture que nous tra-
versâmes la Finlande jusqu’à Abo, où nous fîmes une halte de quatre à cinq jours, et où nous eûmes des rapports journaliers avec l’aimable directeur de l’Observatoire, M. Argelander.
A Stockholm, je fus reçu en frère par ceux de mes compatriotes qui résidaient dans cette ville. J’obtins une audience du roi, et je me hâtai de poursuivre ma route vers la patrie. Le soir de la Saint-Jean, je revis Christiania après une absence de vingt-cinq mois.