‹ Souvenirs d'un voyage en SibérieChapitre 16 sur 17 · A Hansteen · texte numérisé non relu

A Hansteen

« Le plus humble des serviteurs, Mirza-Abdullah Veziroff, qui a sa place parmi les professeurs du gymnase d’ Astrakan, a, sur la demande d’un des caractères scientifiques les plus élevés du monde, qui .s’occupe d’observer exactement les heures du jour et de la nuit, et de fixer le temps et l’endroit de l’apparition des étoiles fixes et errantes, un astronome des plus distingués du siècle et un professeur des sciences mathématiques, Christophe Hansteen, qui compte parmi les hommes de science de fUniversité

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(le la bieii-aimée ville de Christiania, dans le royaume de Suède et qui est arrivé à Astrakan en qualité de voyageur. — C’est pour lui qu’il a écrit ce souvenir le lu du mois de février 1-SüO de l’ère chrétienne. »

‘2. A Hümboldt

« Vénérable seigneur, dont les plus sublimes vertus et les perfections coulent comme d’une source, et chez (jui les plus précieuses perles de sagesse et de savoir sont déposées comme dans un trésor, soyez persuadé que, si votre humble serviteur est incapable d’exprimer en paroles la joie et l’enchantement qui

‘ ComiiK' il est piobalde que Miiza-Abdiillali coimaissait aussi [loii la Noi'épc (im; la Suisle, c'est sans doute M. Gleii qui lui aura a|quis i|ue Gbristiania se tr-ouvait ou Suède. Cette erreur est, au surplus, la croyanee inqterturbablc de toute l'Europe

• Celle observation erilique île M. llanslcen n est ]ias anjomii'hui complétemenl eiacte, en France ilu moins, on rci>endanl qiiclqnca-uns de ses grands journau» idarcnl soiivenl Christiania et d'autres villes de la Xorvdge .«ous la rubrique .Fnci/c, romme si ce dernier rosaunie eiervait une suprématie qui Iconque sur le premier. D'autres jouriiaus français modifient aussi arbilraircinenl et sans aucun fondement l'orthographe des noms du plusieurs villes du nord de l'Europe. C'est ainsi, par evemple. qu'ils persistent à écrire avec un w le nom de la Xorvége en allemand ,\orw<r- IICh), que ses habitants apiiellcnt Xoryc, quoique celte lettre n'esiste ni dans l'alphahcl de la patrie du savant professeur ni dons celui de la France. Chose bizarre' ou

0 pu voir à Paris, dans le bâtiment de I Fvposition universelle, le nom de la partie iif cidentale de la presqulle Scandinave écrit dans une salle iViirrcye cl dans une autre XtiTwfgc. Ce qui a trompé quelques personnes, c'est qu'en Suède, d où arrivent parfois des nouvelles de Norvège, le r cl le w s'emploient indifféremment l'un pour l'autre, et qu'elles ne rèlléchisscnt pas que le ic allemand a la même valeur que notre r. ün doit remai-qiier. ru outre, qu'un des anciens noms du iiavs dont nous nous occupons était .Nnrrcj, que les premiers historiens norvégiens et français écrivaient, on latin, fiori eyia, que l'Eniversilé de l hristiania éeril comme nous dans toutes scs rir-

1 nlai'res cl documents imprimés rédigés en français, que les auteurs nonégiens imitent son ciemide; qu'il en est de meme pour tons nos recueils les plus importanCs, tels Ijue la Kecae des Deux Momies, Y EucyclopMie des gens du monde, ÏEiicijelopMie moderne, de Didot, etc., cl que nos meilleurs vovageurs, géographes et historiens français, parmi lesquels je me horucrai â citer MM. 1 yriès, Jomard et Thiers, adoptent cette règle, que la Société de géographie a sanctionnée.

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remplissaient nos cœurs en voyant se lever au-dessus de l’horizon d’Astrakan le soleil de Votre Excellence, qui éclaire runivers et renferme en lui seul tout ce qui est adorable et bon; de même le souvenir du bienheureux sort qui nous a mis aujourd’hui en présence d’un des hommes les plus savants du monde, comme les atomes se montrent aux rayons du soleil, — du Platon de notre âge, en nous faisant obtenir le glorieux privilège d’être distingués parmi nos semblables pour avoir eu l’honneur et la satisfaction de la vue fortunée de Votre Excellence, — ce souvenir, dis-je, ne sera jamais effacé, vénérable seigneur, des tablettes du cœur de vos humbles serviteurs. »

Mirza-Abdullah me montra la copie de ces pièces, sur lesquelles les lignes formaient de grands arcs. Cela provient de ce que les Orientaux, étant assis snr des coussins, et n’employant ni chaises ni tables, placent le papier sur leur genou droit, et, pendant que la plume va de droite à gauche, le papier est poussé dans une direction contraire, afin que la plume s’appuie toujours sur un point constant. La copie présentait, au contraire, les lignes correctement horizontales. Cette difficulté mécanique, jointe aux pénibles frais d’imagination nécessaires pour trouver toutes ces fleurs de rhétorique et ces ornements de style, explique suffisamment qu’un tel travail puisse exiger les efforts de plusieurs jours.

Le missionnaire me raconta que, quittant l’Écosse,

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OÙ il était né, avec sa jeune et jolie femme, afin de se rendre à Saint-Pétersbourg et de là à Astrakan, un ouragan avait jeté le navire dans un port de la cote de Norvège, où ils avaient été reçus avec beaucoup de bonté par quelques capitaines de navires et par des pilotes qui s’y étaient établis. Il trouva que le pays ressemblait assez à sa patrie, et il se réjouissait toutes les fois qu’il entendait un mot qui témoignait d’une parenté d’origine entre les Écossais et les Norvégiens. Il me lit cadeau d’un volume des rapports de la mission, parmi lesquels je lus le récit de cette petite halte sur la côte de Norvège.

Le général WillielminolT, gouverneur de la Sibérie occidentale, autrefois commandant en chef de la Géorgie, m’avait vivement recommandé à Tobolsk de faire d’Astrakan une excureion pour ce pays, dont il m’avait décrit les beautés naturelles et les curieux phénomènes. « En demandant, me dit-il, à votre ministre à Saint-Pétersbourg, le baron Palmstjei’iia, de s’adresser à l’empereur. Sa Majesté donnera l’ordre à l’amirauté d’Astrakan de vous faire transporter sur un vaisseau impérial d’Astrakan à Baku, ville située sur la péninsule d’Apscheron, dans la mer Caspienne et dans la province de Schirvan, d’où vous pourrez aller à Tiflis, capitale de la Géorgie. » Encouragé de la sorte, j’écrivis à M. de Palmstjerna, et j’appris qu’un ordre semblable avait été donné aux autorités d’Astrakan. Il m’offrait la perspective de porter mes observations plus loin vers le Sud, jusqu’au quarantième degré de latitude. Le gouver-

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nement du Grusieu, nommé par les Européens, on ignore pourquoi, Géorgie, est appelé par ses propres habitants Jbérie.Ce pays, avec l’Imérétie, qui s’étend vers l’ouest jusqu’à la mer iSoire, est la Colchide et V Albanie des Grecs, par conséquent un sol classique. L’expédition héroïque des Argonautes fut dirigée vers ces lieux et sur des mers alors inconnues; ce fut Jason qui, accompagné des premiers héros de la Grèce, Hercule, Castor et Pollux, Thésée et un grand nombre d’autres, alla jusqu’à Colchis, sur le vaisseau Argo, reprendre la toison d’or du bélier sur lequel Phryxus et llellé avaient fui pour se soustraire à la haine de leur belle-mère Ino. Cette toison, suspendue par Phryxus dans un bocage sacré, était gardée par des dragons. A l’aide de Médée, l’une des fdles du roi Æétes, qui devint amoureuse de Jason, celui-ci put vaincre tous les obstacles et s’emparer de la toison. Ce fut également là que Jupiter avait enchaîné Prométhéc au roc caucasien, pour avoir dérobé le feu des dieux. Le dernier mythe est peut-être une allusion au feu éternel qui brûle en ces lieux.

Les habitants descendent des anciens Ibères et Colchidiens; c’est un peuple brave et magnanime dont le langage diffère de celui des nations environnantes; il a une histoire non interrompue qui remonte à Pharnabaze, parent du roi de Perse Darius Codoman, qui se fit tzar ou roi des Grusiens ‘ après la mort d’Alexandre le Grand. Ce peuple a des dis-

' U.I Géorgiens. ü. L. R.

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positions pour les sciences; il s’honore de divers auteurs classiques qui florissaient au douzième siècle, et parmi lesquels deux poètes surtout sont tenus en haute estime; il aime également les vieilles ballades populaires, où les exploits et les souffrances de ses héros sont chantés. Ce pays s’étend vers l’est jusqu’au Schirvan, vers le nord jusqu’au Caucase, dont les braves montagnards, les Tscherkesses et les Tschetschenzesnes, ont si longtemps résisté et résistent encore aux légions, russes, et vers le sud jusqu’à l’Arménie : il est ainsi [dacé entre la mer Noire et la mer Caspienne. La province de Schirvan mérite de fixer particulièrement l’attention du naturaliste, à cause de ses riches productions dans les trois règnes.

La partie occidentale, qui est la plus grande, se compose de montagnes, ramifications du Caucase, dont le moiit Schdch est la plus élevée. Une autre montagne, de forme singulière, se nomme Spitzbarrnach, ou la montagne aux Cinq-Doigts, en raison des cinq pics qu’elle présente. Les habitants croient que le prophète Élie y a eu sa demeure. Ces contrées montagneuses sont très-fertiles. Le charmant petit site deKaballa se fait particulièrement remarquer; c’est un jardin ravissant qui produit les plus beaux fruits, et spécialement des châtaignes. Les Pereans l’appellent « le paradis des roses, » à cause de ses champs couverts de fleurs. On cultive, dans le Schirvan, le riz, le froment, l’orge, le safran, le tabac, le coton, et on y récolte un excellent vin rouge. On voit dans les jardins des arbouses, des melons, des cor-

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nichons et toute sorte de légumes; le pays abonde en figues, poires, pommes, raisins, abricots, mûres, noix et grenades. Tous les arbres fruitiers viennent sans culture partout où il y a un taillis; la vigne rampe autour des arbres sauvages. Des céleris, des câpres d’un goût parfait, des cyprès, des amandiers, etc., poussent naturellement; on y trouve aussi quantité de truffes. Près des bords des fleuves Kur et Araxe, on rencontre un roseau de la grosseur d’une canne à sucre, et d’une longueur de quatre brasses environ; il sert de camie, et c'est un article important d’exportation. A l’embouchure du Kur, on pêche les mêmes grands poissons qui vivent dans le Volga, et c’est avec leurs œufs qu’on prépare le caviar. Parmi les animaux du pays, je nommerai un petit chevreuil de la grandeur d’une chèvre, mais sans cornes; le lièvre, le chacal, le loup, le renard, la tortue, le grand serpent noir aquatique, la tarentule, le scorpion et l’écrevisse de mer; il y a de plus beaucoup d’oiseaux sauvages. Les animaux domestiques sont les ânes, les chameaux, les buffles, et les excellents chevaux de selle connus sous le nom <ï (trgamaks.

Les phénomènes naturels les plus remarquables sont les sources de naphte, les montagnes croissantes, et le feu éternel. Dans le voisinage de la ville de Baku, on trouve des sources de naphte, et, sur la péninsule Apscheron, des puits d’où on le retire; quelques-uns fournissent du naphte blanc, qui se end fort cher; ces derniers sont scellés, et on ne Les

ouvre qu’une fois par mois. 11 en existe, en outre, plus de cinquante autres qui donnent prodigieusement du naphte noir : ils ont une profondeur de vingt brasses, et on les vide tous les jours. Le naphte est envoyé à Baku pour être brûlé dans les lampes, sur l’ûtre des cuisines, et pour cuire le pain; car cette ville ne possède aucun autre moyen de chauffage. Les Russes préfèrent cependant cuire leur pain avec des herbes séchées. Le puits le plus riche rend par jour sept mille cinq cents livres de naphte. Ces puits sont la propriété du gouvernement.

Le feu éternel, sur la péninsule Apscheron, est peut-être l’unique phénomène de ce genre dans l’univers. 11 brûle dans une fosse de forme irrégulière de vingt brasses de long, sur une profondeur d’une brasse et demie. Les flammes les plus hautes ne dépassent pas trois brasses; la fosse ne se creuse pas de plus en plus par ce feu continuel, et les pierres de la base résistent à son action. Pourtant les pierres à chaux, au-dessus de terre, deviennent par son contact si fragiles, qu’elles se brisent en morceaux. Le feu éternel ne produit ni fumée ni odeur. Tout le <listrict, dans une circonférence de deux verstes, contient le foyer de ce feu. Partout où on creuse un trou sur le sol, le feu s’allume et brûle avec une flamme vive jusqu’à ce qu’il soit recouvert de terre. La grande fosse pourrait sans nul doute être éteinte de la même manière; mais elle se rallumerait de nouveau si on le voulait. C’est une chose remarquable que l’herbe pousse verte et fraîche sur le bord de

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cette fosse brûlante, et qu’à une distance de quatrevingts brasses il y ait 'deux puits d’une eau excellente et un grand jardin fertile. Quelques adorateurs du feu se trouvent toujours près du foyer principal; ce sont des descendants des anciens Parsis, qui regardent le feu en général comme un symbole de la divinité, et quelques Indous très-fervents. Ces gens vivent dans de petites cabanes à deux ou trois brasses de la fosse. Au milieu de chaque cabane, il y a un trou entouré de deux ou trois pierres sur lesquelles ou place le chaudron dans lequel on met les aliments. On prend quelques brins de paille ou de l’herbe sèche que l’on allume au feu éternel, en dehors, et on les jette sous le chaudron; le trou prend feu et brûle aussitôt sans fumée et sans odeur ; la cuisine est plus rapidement faite qu’avec du bois. On couvre ensuite l’enfoncement avec du feutre, et la flamme s’éteint. Les ermites se chauffent pendant l’hiver à ce trou brûlant, et ils ne se servent d’aucun autre éclairage dans leur cabane. On plante un roseau de la longueur d’une aune dans la terre, près de son lit; le haut de ce roseau est recouvert d’argile, et a un bouchon de même matière : dès que l’on tire le bouchon et qu’on allume l’ouverture avec de la paille, le roseau brûle comme une lumière sans se consumer; dès que l’on remet le bouchon, la lumière s’éteint.

On se sert également de ce feu éternel pour cuire de la chaux. On réduit les pierres à chaux en morceaux, et on jette dessus quelques brins de paille allumés. La flamme sort immédiatement de la terre avec une

sorte de bruissement, et, a|)rès avoir brûlé pendant trois jours, la ehaux est prête.

Cette contrée offre encore un autre phénomène igné. Après les 'beaux jours d’automne, quand l’air du soir est tiède, les champs autour de Baku paraissent enflammés. Parfois ces flammes semblent couler ra[»idement et en masse du haut des rochers, tandis que la chaîne des montagnes environnantes jette une lueur bleuâtre. Les innombrables flammes qui, tantôt séparées, tantôt réunies, couvrent la jilaine, quand les nuits sont noires et chaudes, effrayent vivement les chevaux, les mulets et tous les êtres animés; mais elles ne durent pas plus de quatre heures. Après le coucher du soleil, avec un vent d’est un peu vif, on ne les aperçoit pas. C’est dans les mois d’octobi'e et de novembre qu’elles se montrent le plus fréquemment. Mais ce feu aérien ne brûle aucune étoffe inflammable. Les joncs et l’herbe sèche ne prennent jamais feu, quoique toute la surface de la terre semble recouverte de flammes, et, si l’on se trouve au milieu, on ne ressent aucune chaleur.

Les montagnes croissantes se trouvent entre Baku et Navagi, le long du chemin, sur une étendue de quinze verstes; elles sont de hauteurs différentes, jamais très-élevées cependant, de couleur grisâtre, sans herbe, et elles ont une forme conique. Le sol se compose d’une argile salifère. Chaque montagne a à son sommet une source d’eau salée, bourbeuse et épaisse, qui s’élève, jaillit et déborde en arrivant autour de l’ouverture; elle se pétrifie et élève peu à

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peu la montagne. Quelques-unes de ces sources, assez hautes, se sont tout à fait desséchées; mais, à côté, d’autres jaillissent et produisent continuellement un épais limon. On trouve également des montagnes croissantes dans d'autres parties du pays. Vers la mer, il existe une montagne qui jette quel- <|uefois des (lainmes.

La saison m’empêcha de visiter ce pays rempli de merveilles. Le choléra nous avait retenus pendant deux mois environ à Orenbourg, et, au milieu de février, le Volga et les bords de la mer Caspienne étaient i'ouverts d’une glace épaisse qui rendait impossible tout voyage par mer. Ln outre, comme le choléra venait à peine de cesser dans le Grusien (Géorgie), en quittant cette contrée, nous aurions eu encore à subir une quarantaine de quarante jours, et tous nos effets et instruments auraient dû être arrosés de chlore. Dans ces circonstances, il fallut se résoudre à prendre le plus court chemin d’Astrakan par Moscou jusqu’à Saint-Pétersbourg. Les glaces firent donc échouer notre expédition argonautique, et je manquai la Toison d’or.

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