‹ Souvenirs d'un VoyageurChapitre 1 sur 9 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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MARINA

— Qui va là? qui entre dans ma chambre à cette heure de nuit?

— Pardon, monsieur, dit l’honnête David en démasquant la lampe qu’il cachait avec la main et en m’éblouissant tout à coup ; ils ont oublié de remonter leur misérable coucou, et je venais prendre l’heure de votre excellente montre. Deux heures et demie, près de trois heures; monsieur a encore deux heures à dormir. Bien fâché de l’avoir dérangé... Après cela, dit-il en s’arrêtant au moment de toucher la porte, si Votre Seigneurie se sentait disposée à se mettre en route?... Le chemin est long d’Ancône à Pesai o 3 et à la tin d'octobre le

journées sont courtes. Il fait beau, ce matin ; les chevaux mangent, et dans vingt minutes, si monsieur le veut, tout sera prêt.

— Je vous entends, excellent David, et vois avec plaisir qu’on trouve encore des Normands en Italie. Mais la voyageuse que nous avons prise hier à Macerata ?

— La Ferraraise ? Je vais voir si par hasard elle ne serait pas éveillée comme monsieur.

— Allez, mon ami ; n’y mettez pas moins de discrétion ni de prudence, j’imagine que vous ne serez pas moins heureux.

Voyager en voiturin, quel plaisir historique et patriarcal ! C’est rajeunir de cent ans, c’est revenir à ce temps heureux de nos grands-pères, où, grâce aux progrès de l’industrie, on ne mettait plus que treize jours pour aller à Bordeaux par le carosse public. Partir avant l’aurore, se traîner lentement jusqu’à midi, descendre dans quelque hôtellerie déserte où tout dort, même le chien, disputer aux mouches cette éternelle friture qui compose toute la cuisine italienne, passer trois ou quatre longues heures bloqué par la chaleur, et pour unique distraction déchiffrer sur les vitres rayées et sur les murs délabrés tout ce qu’y ont écrit la passion ou l’ennui, enfin se remettre en route après mille dé-

MARINA

lais, pour arriver avant le coucher du soleil dans une maison plus nue et plus abandonnée que celle de la veille, et là, dès le premier coup (tant notre âge a dégénéré ! ), se trouver plus égoïste que le Gnathon de la Bruyère, cet homme abominable qui sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit , user de corruption sans rougir, et séduire avec deux pauls 1 le valet d’auberge pour ne point partager la chambre ou môme le lit d’un étranger et peut-être d’un capucin : voilà les agréments du voiturin ! C’est presque la vie de Leporello, avant que de désespoir il voulût faire le gentilhomme.

Notte e giorno faticar,

Pioggia o vento sopportar,

Mangiar mal e mal dormir.

Il y a des gens qui se plaignent des chemins de fer ; on arrive, disent-ils, on ne voyage pas. A ces délicats je puis donner un bon conseil. Qu’ils usent du voiturin ; qu’ils s’engagent bravement dans l’Apennin avec l’espoir modeste de faire soixante lieues dans une semaine. Ils voyageront toujours, ils n’arriveront jamais.

Et cependant, aller ainsi a bien son charme. Si

• Le paul vaut 53 centimes.

le corps sc fatigue, l’espril se repose et le cœur se calme. A Paris, on est travaillé par la fièvre de toutes les passions et de tous les désirs ; seul à l’étranger, et dans un voiturin, on regarde couler la vie, comme du rivage un pêcheur regarde avec indifférence le flot qui passe devant lui. D’ailleurs, c’est le seul moyen de satisfaire une ambition qui en Italie n’a rien d'excessif: voir des Italiens, entendre la langue de Dante et de Pétrarque. Jamais bateaux à vapeur, diligences, hôtels splendides, ne vous procureront ce plaisir innocent ; vous n’y trouverez que des voyageurs, et l’Italien sort peu de chez lui. Allez de Rome à Naples et de Venise à Florence, vous rencontrerez aux tables d’hôtes, ou sur la grande route, ce qu’y rencontrent les touristes : des Français qui parlent haut et qui mesurent tout à l’aune de Paris, des Allemands qui regrettent la bière de Munich, de grands Anglais qui ne disent rien, des Anglaises brunes, blondes, rousses, groupées comme les Niobides autour de leur mère ; vous verrez des Russes, et môme des Persans ou des Turcs: mais si vous voulez voir et entendre de vrais Italiens, le plus sûr, croyez-moi, est encore d’entrer chez Tortoni.

— Monsieur, voici le calé 1 Les chevaux sont à la voiture. La dame était éveillée.

— Je m’en doutais, mon bon David, et je suis à vous.

Nous descendons à tâtons ; personne de l’hôtel ne s’inquiète de nous. De voyageurs qui vont en voilurin il n’y a guère de bonne main à espérer. A quoi bon leur dire adieu?

Après mille paroles et des cérémonies à n’en plus finir, la Fcrraraise se décide à monter la première, tandis que le cocher lui tient son enfant endormi. A peine entrée, la dame pousse un cri.

— Qu’est-ce là, David? qu’y a-t-il dans la voiture?

— Ne faites point attention, madame. Allons, ôte-toi de là ; mets-toi sur la banquette de devant. Tu prends la place de nos voyageurs.

A qui s’adressent ces mots? A un chien, à une créature humaine? Je ne sais, il fait si noir qu’on ne distingue rien. Mais on est peu curieux quand on dort à demi ; le seul désir d’un voyageur fatigué qu’on tire brusquement de son somme, c’est d’achever une nuit interrompue mal à propos. Je m’enfonce dans mon coin, j’allonge les jambes, et, fermant les yeux, j’essaye de me rendormir.

On n’est pas mal, chaudement enveloppé dans un manteau, tandis que la fraîcheur de l’air vous frappe au visage ; cet état, qui n’est ni la veille ni

le sommeil a bien quelque douceur. On rêve, et cependant on dirige sa pensée ; on revoit la patrie qu’on a quittée gaiement, et que déjà peut-être on regrette ; on appelle autour de soi ces amis dont l’éloignement nous fait mieux sentir le prix ; on songe surtout à ces chers absents qu’il ne nous est plus donné de retrouver ici-bas, et que dans le trouble du monde on a trop souvent le tort d’oublier. Rien ne repose, rien ne rafraîchit l’àme comme ces retours vers le passé, tandis que les passions font silence ; ce temps perdu des voyages est peut-être le seul moment où l’on vive.

Les étoiles brillent au ciel, mais on sent déjà que l’aurore se lève. Nous montons doucement le long des falaises qui bordent l’Adriatique ; il n’y a point de vent, et c’est à peine si l’on entend le bruit du tlot qui vient mourir à la plage. A droite, une lueur rose et dorée semble chasser la nuit devant elle, et laisse en arrière un ciel d’un bleu pale et de grands nuages gris qu’on prendrait pour les côtes delà Dalmatie ; de temps en temps des espèces de fantômes, enveloppés d’un suaire, passent auprès de la voiture et échangent avec David un bonjour amical ; ce sont les paysans de la Marche, vêtus d’une longue blouse blanche qui leur tombe jusqu’aux pieds. Ils poussent devant eux les bœufs qui

Diciilizee -by Googli

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traînent aux champs la charrue renversée. À côté du laboureur marche sa femme qui le suit au travail. Un vase ou une corbeille sur la tête, et filant sa quenouille tout le long du chemin, elle tire après elle un enfant attaché aux pans de sa robe. La terre est comme un jardin, toute couverle d’arbres et de fruits; partout on aperçoit l’ouvrier. C’est l’Italie de Virgile !

Je regarde dans la voiture. En face de moi, au milieu de la banquette, est une femme vêtue de noir ; elle a sur la tête un voile de laine qui lui cache entièrement la figure. Ce n’est pas une religieuse, David lui eût parlé avec plus de respect; d’ailleurs l’usure de ses vêtements, ses manches trop courtes qui cachent mal des bras durcis par le travail, ne permettent pas de s’y tromper. Quand on a fait vœu de pauvreté dans un bon couvent, on n’a pas cet aspect chétif. Néanmoins ce n'est pas une mendiante, car ses habits sont propres et raccommodés avec soin ; rien n’y sent l’abandon ni le désordre de la misère.

La voyageuse tient sur ses genoux un paquet enveloppé dans un mouchoir de coton à carreaux rouges et bleus, toute sa garde-robe, sans doute. Elle ne dort pas, car de temps en temps elle met la main dans ce mouchoir, et on entend alors comme

un bruit de cailloux remués ; elle en tire quelque chose que je ne vois pas, mais qu’elle porte à sa bouche et qui craque sous la dent. Que laisse-t-elle échapper? C’est une fève séchée. Pauvre femme! quelle détresse, et que n’ai-je du pain à lui offrir ! Je parlerai à David dès que nous serons à Sinigaglia.

l a Ferraraise se réveille aux cris de son enfant, qu elle essaye en vain d’apaiser. C’est une petite fille de cinq à six ans, malingre et rachitique. Quand elle est calme, elle reste immobile sur les genoux de sa mère, les yeux fixes et sans expression. Avec sa poitrine resserrée et ses épaules qui montent, elle ressemble à un oiseau mourant qui cache sa tête sous son aile. A son tour, l’étrangère donne signe de vie, et remet sur ses épaules le châle noir dont elle s’est voilée pour éviter le froid du matin. C’est une jeune femme, grande, mince, d’un visage agréable, mais triste et fatigué. Son teint est bruni par le soleil; échauffé par le chagrin ou la souffrance. Un peigne de corne retient mal une masse de cheveux noirs en désordre et brûlés par le grand air. Du reste elle a le front petit, le nez droit, des sourcils bien arqués, des traits fins et réguliers. Au premier abord, c’est une figure ordinaire; un peintrey verrait peut- être

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un modèle. Ce qu’elle a de plus remarquable, çc sont de grands yeux noirs qui ont une douceur singulière ; c’est le regard insouciant du sauvage et presque de l'animal. Mérimée dirait : C’est la boôpis Hèrê , mais lui seul a le droit de parler grec à propos de deux beaux yeux.

11 est visible que notre nouvelle compagne s’inquiète peu de notre présence ; sa pensée (si toutefois elle pense) est loin de nous. Mais si elle désire qu’on l’oublie, elle a compté sans sa voisine, qui ne peut vivre sans parler. Il nous faut entendre un récit que déjà la veille on m’a fait deux fois. Je sais déjà combien à Ferrare les maris sont durs et égoïstes, les enfants ingrats, lesfemmes vertueuses, et malheureuses ; aussi je prends un livre pour ne pas écouter les variations de ce thème trop connu ; je ne suis tiré de mes réflexions que par l’explosion ordinaire et les larmes de la tin, larmes trop justes celte fois! « 11 faut joindre à tout cela cette petite qui me désole et qui me ruine. Tant de médecins, tant de remèdes, tant de peines et d’angoisses, tout cela pour rien ! Nous voici revenus de Veau sainte de Macerata après un mois qui nous a coûté plus cher qu’une année, et nous sommes moins avancés qu’au premier jour. Ah! pauvrette, dit-elle en sanglotant et en embrassant l’enfant qui pleure

à son tour, Dieu t’a condamnée, et si nous n’avions la Madone!...» Dans ce pays, c’est toujours la Vierge qui désarme la colère divine et qui corrige les erreurs de la Providence.

Il y a dans le chagrin d’une mère quelque chose qui va au cœur de toutes les femmes ; l’étrangère est déjà occupée à consoler et à distraire la petite fille. Elle s’y prend si bien, elle y met tant de bonté et de grâce, qu’au bout de quelques instants l’enfant est sur ses genoux. La petite malade sourit au doux parler vénitien de sa nouvelle amie ; elle joue aux osselets avec les fèves du mouchoir, elle passe ses mains amaigries dans la chevelure de la voyageuse, en fait tomber le peigne, et, me regardant, rit aux éclats du désordre qu’elle a causé. La mère la gronde, mais il y a dans ses yeux un sourire au milieu des larmes.

— Ma fille, dit-elle à l’étrangère que déjà elle tutoie, je suis sûre que tu as des enfants.

— Non, madame, Dieu m’a refusé ce bonheur.

Et elle soupire en disant cela.

Mais alors on l’accable de questions. Est-elle veuve ou mariée? Pourquoi est-elle en deuil? D’où vient-elle? Où va-t-elle? Comment est-elle dans celte voiture? Toutes ces demandes me paraissent indiscrètes ; il me semble que c’est oublier le res-

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pect qu’on doit au deuil et à la pauvreté; mais aux premiers mots que dit l’Italienne, j’écoute avec la curiosité d’un enfant, et aujourd’hui, qu’après deux ans j’écris cette histoire, j’entends encore résonner à mon oreille cette voix grave et douce qui peut-être faisait tout le charme du récit, et que malheureusement je ne puis rendre au lecteur.

— Ce n’est pas, dit-elle, une histoire trop belle que celle d’une pauvre femme que Dieu a frappée; mais s’il vous plaît de la connaître, et si mes paroles n’ennuient pas monsieur, la voici :

« Je suis née à Rimino ‘, où mon père était voilurin ; c’était un homme habile et si bien entendu dans son état, que ses confrères mêmes ne le nommaient jamais que le voiturin de Rimino, comme on appelait son ami David le voiturin de Macerata. De toutes ses filles, et il n’avait pas d’autres enfants, j’étais celle qu’il aimait le mieux,

1 Les géographes écrivent Rimini, mais jamais dans le pays je n’ai entendu dire autrement que Rimino.

12 SOUVENIllS D’UN VOYAGEUR,

parce que, disait-il, j’étais brave et résolue. Aussi c’était sa joie de m’asseoir sur le dos d’un de ses chevaux quand le matin il les conduisait à l’abreuvoir, et de me faire ainsi passer devant tous les voisins. « Quel dommage, répétait-il, que Marina ne « soit pas un garçon ! Je me fais vieux, et avant « de mourir je lui aurais mis mon fouet dans la « main. » Souvent, quand il partait pour Ancône ou pour Lorette, il m’emmenait près de lui ; c’élait moi qui tenais les guides quand il descendait les voyageurs. Je le suivais partout, même au cabaret où il traitait avec les courtiers; là, me faisant boire dans son verre et me montrant à scs amis : « Voyez, leur disait-il, s’il y a dans toute « l’Italie une fille comme la mienne I » Et ils lui répondaient qu’au moins il n’y avait pas de père plus amoureux ni plus heureux.

« Avec la faiblesse qu’il avait pour ses filles, K pauvre homme n’aimait guère à quitter la Marche ni à s’éloigner longtemps de la maison ; mais quand il n’avait pas trouvé à Ancône de camarade avec qui changer de voyageurs, ou quand il n’y avait de chargement que pour Rome ou Florence, force lui était bien de me laisser en route, car il ne voulait pas me faire passer l’Apennin, craignant pour moi la fatigue et le mauvais air. Ileu-

reuscment il avait à Ancône un vieil aini du nom de Giuseppe, qui, après avoir été longtemps marin, avait établi dans celte ville un bon magasin pour fournir aux navires des cordes, des poulies, des voiles et toute espèce d’apparaux. C’est à cet ami que mon père me confiait jusqu’à son retour. Le fils de la maison était presque de mon âge, il n’avait que trois ans de plus que moi ; sa mère était ma marraine; j’étais donc là comme chez nous, et mieux encore, car je n’avais pas de frère à Rimino, tandis que là-bas j’avais Cyriaque. C’était toujours une fêle pour moi que de le revoir, et il ne lui déplaisait pas non plus de m’avoir près de lui; car, à en croire sa mère, on n’en tirait pas une parole quand il était seul au logis, il gardait sa langue et sa joie pour le jour où revenait sa Marinetle. Nous étions toujours ensemble, toujours ayant quelque chose à nous dire, et toujours de b*onne humeur ; mais si par hasard il y avait d’autres enfants jouant avec nous, et que l’un d’eux s’occupât de moi, Cyriaque s’enfuyait dans un coin en boudant, puis tout à coup il revenait le poing levé sur celui qui lui déplaisait. — Qu’aslu donc, mon ami? lui disais-je; alors il se mettait à rougir et à sangloter; et quand j’essayais d’apaiser sa vilaine colère : — Tu es ma femme, disait-il

ii , SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR,

cri frappant du pied ; tu ne dois regarder que moi. Sa mère le blâmait, moi je le consolais, car j’imaginais toujours qu’il avait raison, même quand il me faisait de la peine. Je me sentais née pour être sa servante, je trouvais bien tout ce qu’il voulait.

« Plus nous grandissions, plus je l’aimais. Il est vrai que parmi les jeunes gens d’Ancône on n’en eût pas trouvé un seul qui fût plus habile ni meilleur que Cyriaque. Les marins qui venaient chez son père disaient tous que c’était un excellent ouvrier et un parfait matelot. Quand il avait travaillé toute la journée, son plaisir était le soir de nous mener en barque sa mère et moi, et de nous conduire si loin du port que souvent sa mère en avait peur. Moi, quand il m’avait une fois mis en main le gouvernail, je l’aurais suivi au bout du monde. Un nuage ne l’inquiétait guère ; s’il tombait un grain durant la promenade, Cyriaque me coiffait en riant de son bonnet de pêcheur, jetait sur moi sa grosse cape de laine, puis, sans s’effrayer du temps , il commençait à manœuvrer le canot comme s’il eût vu son chemin au milieu des vagues. Souvent il tournait le dos à la terre comme s’il la fuyait ; mais tout à coup il inclinait la voile, et la barque courait droit au port, où nous entrions au milieu des bravos. On eût dit aue la mer le

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connaissait et qu’il commandait au vent. Chacun louait son courage et son adresse; c’était le bon temps.

« Un jour, il y a de cela six années, mon père arrivait de Pérouse pour retourner à la maison, quand la mère de Cyriaque lui demanda de la conduire à Lorette avec son fils. Elle avait fait un vœu à la Madone pour le mois où Cyriaque aurait seize ans ; elle désirait l’accomplir de préférence pendant la fête de sainte Thérèse sa patronne. Mon père qui n’avait rien à refuser à celle qu’il nommait sa commère, voulut partir à l’instant même pour le pèlerinage, et ne se fit faute de nous être agréable à tous. C’était fêle tout le long du chemin, nous ne rencontrions que des figures amies. On était au temps des vendanges, la route de Lorelte était remplie de grands chariots chargés de raisin. C’étaient les tenanciers de la sainte maison qui apportaient leurs redevances. Songez, monsieur, que, la mère goutte réservée aux bons chanoines et mise à part dans un grand cellier, il reste encore assez de vin dans la cave de la Vierge pour que chaque jour on en donne aux pauvres plus de deux cents mesures! Aussi vient-on de vingt lieues à la ronde chercher l’aumône dans cette ville de bénédiction.

« A peine arrivés, mon père nous conduisit dans une boutique richement garnie; il offrit à la Teresa un rosaire en verre bleu qui brillait comme du saphir, et prit des chapelets de grains rouges pour chacune de mes sœurs. A moi, il me donna quatre pauls, j’en achetai une belle médaille où l’on voyait la Vierge telle quelle est sur l’autel, tenant le saint Enfant dans ses bras, coiffée d’une couronne de diamants et vêtue d’une robe de satin toute roide d’or et d’argent. Je savais à qui je destinais cette médaille, et Cyriaque avait aussi son projet.

« Nos emplettes terminées, nous entrâmes dans l’église qui est, dit- on, aussi belle que Saint-Pierre de Rome, et cependant il n’y a au monde qu’un Saint-Pierre. Je n’ai jamais vu tant de chapelles et tant d’or ; mais ce qui me touchait plus que toute cette magnificence, c’était la pauvre case où habita la sainte Vierge avec le bon saint Joseph, et que les anges ont apportée de Nazareth dans notre pays. Après nous être agenouillés devant la fenêtre par où descendit l’archange saint Gabriel quand il vint dire l 'Ave Maria, mon père nous conduisit à deux prêtres assis sous un dais de brocart rouge. Il prirent nos chapelets et nos médailles et entrèrent avec nous dans la sainte demeure. Lù, tandis

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que je baisais la terre et que je priais avec ferveur, je les vis ouvrir l’armoire môme de la Mère de Dieu ; ils en tirèrent un grand plat vernissé où peut-être Notre-Seigneur a mangé ; ils y mirent toutes nos offrandes et les bénirent avec de saintes paroles et des signes de croix.

« Si j’avais le cœur ému quand je quittai la maison de la Madone, vous pouvez l’imaginer. Nous gardions tous le silence, ce ne fut qu a l’hôtellerie que la parole nous revint. — Eh bien, fillette, dit mon père en souriant, est-ce pour la Teresa ou pour moi que tu as choisi ta médaille? Pour toute réponse, car je n’osais rien dire, je pris la médaille, que j’avais attachée à un cordon de soie, et je la mis au cou de Cyriaque, qui en rougit de plaisir. — Pauvre fils, dit la Teresa, tu n'as rien à donner en retour. — Pardon I ma mère. Et passant à mon doigt un anneau d’argent qu’il avait apporté avec lui et fait bénir sans en rien dire à personne : — Marina 1 s’écria-t-il, je te fiance devant Dieu, et je te jure de t’épouser quand j’aurai vingt ans 1 — Bravo ! mes entants, dit mon père en riant aux éclats, voilà un mariage conclu ; s’il n’y manque que ma bénédiction, je vous la donne de grand cœur. — Qui fut étonné? ce fut la Teresa. Quoiqu’elle ne tut pas éloignée d’une telle union,

elle n’avait jamais pensé que Cyriaque aurait si tôt une pareille idée. Elle fut si troublée des paroles de son fds et de la joie de mon père, qu’elle n’osa rien dire ; elle eut grand tort, cest le bonheur de ce jour-là qui nous a tous perdus. »

— Ilolà ! hé! l’ami! holà ! hé! les bœufs! crie en ce moment David, qui nous arrête au pied d’une montée.

Celui qu’il appelle ainsi et qui lui répond par un signe de tête est un vieillard à barbe blanche qui fume tranquillement sa pipe, assis comme un patriarche sous sa vigne et son figuier. Bientôt sortent de l’étable deux grands bœufs tout blancs, le joug sur le front, la tête garnie de feuillage. C’est un enfant qui les conduit, et qui, déjà fier de sa supériorité, quoiqu’il n’aille pas à l’épaule de ces paisibles animaux, les injurie et les frappe, mais sans troubler eu rien ni leur gravité ni leur allure. David, toujours ménager de ses chevaux, les détache, et leur rend une liberté dont les pauvres

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bêtes n’abusent guère. Qu’elles soient attelées ou non, qu’elles tirent la voiture ou qu’elles la suivent, elles marchent toujours du même pas. Marina va causer du temps passé avec l’ancien ami de sa famille ; pour moi, je m’échappe, craignant d’entendre une quatrième fois l’histoire des maris de Ferrare, si différents de leurs vertueux confrères de Paris. Libre, je jouis enfin du vrai plaisir que donne le voiturin, je vais à pied.

Une pente rapide nous mène assez vite à Sinigaglia. Marina s'arrête dans la ville pour y visiter quelques amis, emportant avec elle mes rêves de bienfaisance. David, suivant l’usage, nous mène hors de la cité, dans une hôtellerie perdue, séjour favori des voiturins. Cette fois le hasard nous a servis. L’auberge est à cinquante pas de l’Adriatique. Je suis bientôt au rivage, et, grâce à une maison qui jette un peu d’ombre, je contemple à loisir un spectacle dont on ne se lasse jamais. L’air est pur, la mer tremble au soleil ; au milieu de ces sillons lumineux on aperçoit des voiles glissant à l’horizon, comme des oiseaux qui frappent les flots de leurs blanches ailes. Tout est lumière, tout est silence : c’est la splendeur de l’infini. O bonne et belle nature! c’est toi qui peuples la solitude du voyageur et qui charmes ses ennuis.

Seule amie qui ne manques jamais, tu te plies à tous nos besoins, à tous nos désirs; tu souris aux heureux, tu gémis avec ceux qui pleurent, et si tu nous fais oublier les hommes, ce n’est pas pour nous abandonner à l’orgueil, à l’égoïsme ou au désespoir, c’est pour nous rendre meilleurs en élevant notre âme et en la ramenant à Dieu 1

Quand je renlrai à l’hôtellerio, David et les chevaux avaient fini la sieste ; pour la première fois c’était moi qu’on attendait. Marina, qui avait trouvé à Sinigaglia une amie aussi pauvre qu’elle, rapportait de la ville une provision de châtaignes bouillies. Déjà la petite fille s’en était emparée, sans se douter que ce qu’elle gaspillait ainsi était pour l’Italienne le repas de toute une journée ; Marina souriait aux folies de l’enfant, elle eut donné dix fois son dîner pour la tenir sur ses genoux et l’amuser un moment. Une fois en route, elle reprit son récit.

« Après le voyage de Loretle, il se passa plus de

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trois années sans rien de particulier. La Teresa n’avait point dit à son mari ce qu’elle avait vu, craignant qu’il ne blâmât le silence qu’elle avait gardé et qu’il ne chagrinât son fils. D’ailleurs, l’idée de notre mariage ne lui déplaisant pas, elle s’imaginait qu’en me tenant à la maison, ce qui faisait plaisir à Cyriaque, elle habituerait Giuseppe à me regarder comme sa fille et à me choisir un jour pour sa bru. De fait Giuseppe avait déjà pour moi une bonne amitié; comme je ri’étais pas mauvaise ouvrière et qu’il y avait toujours à coudre dans son magasin, c’était lui qui, le plus souvent, demandait à mon père de me laisser à Ancône, et mon père y consentait volontiers. « Quelle fortune pour « un voiturin, s’écriait-il gaiement, d’avoir un mé- « nage à chaque bout de la route! là-bas, ma femme « et mes enfants, par ici, ma commère et Marina. « Décidément, il faut que je marie ma fille dans ce « pays ; » et disant cela, il regardait Cyriaque en dessous.

«Quant à cedernier, qui n’était pasunhommede beau langage, mais de franc vouloir, il ne me parlait jamais de sa promesse, mais souvent il' me prenait la main pour regarder son anneau ; alors ses yeux brillaient, et il s’en allait tout souriant. Je vivais ainsi, moitié chez ma marraine et moitié

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à la maison, si heureuse que je ne désirais rien, quand un soir on nous ramena mon père bien malade. En passant l’Apennin, il avait été mouillé par un orage, la fièvre l’avait pris avec le délire. Quand on le vit perdu, on fit venir les médecins; mais ils eurent beau lui tirer tout le sang qu’il avait dans les veines, malgré leur talent, ils ne le sauvèrent pas. Toute notre consolation fut qu’il reprit connaissanceavantdemourir, et qu’après s’être confessé et avoir reçu les sacrements, il nous embrassa et nous bénit tous pour la dernière fois. J’eus un chagrin violent ; mais j’aurais versé des larmes de sang, si j’avais su tout ce que je perdais en perdant mon père.

« Au bout de quelques jours, on vendit les chevaux qui étaient vieux, et la voiture qui était usée; aussi, la maladie et quelques dettes payées, il ne nous resta rien. J’entrai avec mes sœurs dans une filature desoie qu’un Français venait d’établir à Rimino ; quant à ma mère, elle pouvait vivre avec sa quenouille et son petit jardin. Ce n’est rien d’ailleurs que d’être pauvre, ce n’est pas le pain qu’on mange qui rend le cœur gai ; la pire des misères, c’est le chagrin. J’en fis bientôt l’épreuve; les voyages étaient finis, on ne me demandait plus à Ancône. L’ennui me prit de ne pas voir Cyriaquc,

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et de son côté rien ne lui agréait plus. Sa mère remarquait bien qu’il élait triste, elle n’en ignorait pas la cause ; mais elle n’osait rien dire, car Giuseppe avait maintenant des projets qui n’allaient plus avec nos désirs, et la Teresa, qui m’avait tant aimée, avait peur de moi. En voici la raison ï « Cyriaque avait à Livourne un oncle qui faisait le même métier que Giuseppe, mais avec un plus grand succès. A en croire les marins qui venaient de ce côté, il avait un superbe magasin, avec une belle enseigne en toutes sortes de langues, même en grec, un jargon que personne ne peut lire, mais que parlent tous les mécréants du Levant. Vous savez que c’est à Livourne que tous les juifs et les Turcs prennent rendez-vous; on dit chez nous en commun proverbe que, si un païen avait perdu sa religion, il la retrouverait là-bas. Tous ces gens sans baptême allaient chez le frère de Giuseppe et y portaient plus d’écus en un jour que Giuseppe n’en voyait dans toute une semaine. Le marchand élait riche, mais il se faisait vieux et n’avait qu’une fille ; il se souvint alors de son frère qu’il n’avait pas vu depuis vingt ans ; ce fut de ce côté qu’il chercha un appui. Il avait donc écrit à Ancône pour demander qu’on lui envoyât Cyriaque, promettant qu’au bout d’un an, s’ils se convenaient tous les

deux, il en ferait son gendre et lui laisserait son état. C’était une fortune. Je ne sais ce que Giuseppe aurait fait si mon pore eût vécu et lui eût rappelé uneancienne amitié qui valait bien celle d’un frère; mais on ne lui avait rien dit, il n’avait rien promis, et je n’apportais à son fils que la pauvreté. Aussi ne pensa-t-il même pas à moi quand il fît venir Cyriaque et qu’il lui communiqua tout joyeux les nouvelles qu’il recevait de Livourne, en lui donnant un mois pour se préparer au départ. Cyriaque fut tellement surpris qu’il n’osa dire un mot à son père, qui était d’ailleurs un homme sévère et impérieux ; mais il sortit le cœur bien gros, décidé à ne jamais épouser sa cousine.

« On était en juillet, au temps de la grande foire, de Sinigaglia ; c’était la seule occasion de nous revoir. Comme nous avions dans notre famille de gros marchands qui ne manquaient jamais une vente aussi considérable, ma mère nous menait chaque année à cette fête pour aider nos parents ; je peux dire que nous étions bien reçues, car la boutique de mes sœurs n'était ni la plus mal tenue ni la moins bien achalandée. Dieu sait combien j’étais ncurcuse «le retrouver Cyriaque, et avec quelle impatience je l’attendais 1 II arriva dès le jour de l’ouverture ; à son air, je vis qu’il y avait quelque

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chose de nouveau. Il me conta tout ce qui s’était passé, sans me demander avis sur ce qu’il entendait faire ; je le priai d’en parler à ma mère, femme craignant Dieu et de bon conseil, qui ne pouvait vouloir que notre bonheur. Pour la première fois j’avais peur de Cyriaque, sachant bien que, s’il était doux dans la vie commune, il était terrible quand onde contrariait à mon endroit.

« Ma mère l’écouta tantqu’il voulut parler ; mais plus d’une fois je la vis changer de couleur. Quand il eut fini en déclarant qu’il n’irait pas à Livourne et qu’il n’aurait jamais d’autre femme que moi, elle lui répondit qu’elle ne pouvait approuver sa conduite et qu’il fallait partir. « Mon fils, » lui ditelle, car elle le regardait comme son enfant, « ton « premier devoir est d’obéir à ton père; tu dois « aller là-bas et faire ton possible pour aimer ta v cousine. Si lu n’en peux venir à bout, si après « une année d’efforts tu te sens trop d’éloignement « pour elle, ne l’épouse pas, ce serait tromper une « innocente ; mais ne pense pas que tu reviendras « à nous ; sans l’aveu de ton père tu n’auras jamais « Marinelte. »

« Cyriaque étouffait de colère pendant ce discours, et je baissais la tête, ne pouvant soutenir son regard. « Es-tu ma fiancée? » me dit-il d’une voix

éfranglée. « As-tu mon anneau au doigt depuis « quatre ans? Ne veux-tu plus être ma femme? » Et il me tendait la main, mais je n’osais y mettre la mienne après les paroles de ma mère. « C’est « bien, Marina ,» ajouta-t-il en crispant les poings ; « c’est bien, » et il tremblait de tout son corps ; « puisque tu penses comme ta mère, puisque « vous êtes tous contre moi, j’irai à Livourne et on « verra.» Il partit comme un frénétique qui va faire un mauvais coup ; mais à dix pas, il chancela comme un homme ivre que ses jambes ne peuvent plus porter ; je criais déjà : « Reviens, » quand ma mère me regarda d’un si grand air que je ne sus faire que pleurer.

« Une fois sorti de la maison, on ne le revit plus dans la ville ; pendant plus de huit jours, je n’eus de lui aucune nouvelle. Ce fut David qui, amenan’ à la foire des marchands de Macerata, nous demanda ce qu’avait Cyriaque. Il l’avait rencontré lr veille à Ancône, et quand il lui avait tendu la main, Cyriaque l’avait regardé de façon étrange etçomme s’il avait quelque chose de secret à lui dire, puis il était parti tout d’un coup sans répondre à son amitié. Lorsque le bon David eut tout appris, il se mit à maudire Giuseppe et son avarice, et cela me faisait du bien ; mais quand il s’en prit à la faiblesse

MARINA

de Cyriaque, je l’arrêtai. Ce n'était pas lui qui était coupable; eût-il obéi à son père et épousé sa cousine, je l’aimais tant que je n’aurais, pas osé le blâmer.

« Si j’étais triste à Sinigaglia, ce fut bien pis à ftimino, n’ayant plus l’agitation des affaires, et laissée seule à moi-même. Mes sœurs avaient leurs plaisirs et leurs peines, et elles s’habituaient à mon chagrin comme on s’habitue à voir souffrir un malade ou boiter un estropié. Ma mère seule me suivait du regard; quoiqu’elle s'efforçât de les cacher, jevoyais des larmes dans ses yeux. Elle ne regrettait pas ce quelle avait fait, son confesseur lui ayant dit qu’elle s’était conduite en vraie chrétienne, mais elle aussi avait aimé Cyriaque et compté sur lui pour assurer mon bonheur. Un mois, deux mois passèrent, pas de nouvelles. Il me prit une lièvre d’inquiétude ; j’attendais toujours Cyriaque ; une porte qu’on ouvrait, un cheval qui passait, tout me taisait tressaillir. Le matin, je croyais l’entendre

qui parlait bas à ma mère avant d’entrer dans la maison ; le soir, j’allais sur la route pour le découvrir de plus loin. Je ne pouvais plus ni rester assise, ni travailler, ni dormir: il me fallait Cyriaque.

« Tout à coup une idée me saisit, c’était de m’adresser à la Madone, puisque tout me manquait sur la terre. Vous savez qu’en ce temps-là nous avions à Rimino une madone qui pleurait, et c’était bien vrai, car des cardinaux étaient venus enrobe rouge pour l’adorer, et notre saint-père lui avait envoyé un beau diadème d’argent et de perles. Je commençai aussitôt une neuvaine. C’était le soir ; j’étais seule dans l’église; il n'y avait que deux grands cierges qui brûlaient devant l’image et qui l'éclairaient à peine, je sentais pourtant que la Vierge avait les yeux sur moi. Quand j’eus récité en pleurant quatre dizaines de mon rosaire, je la suppliai de me donner celui que j’aimais. Il me sembla que la Madone me regardait sévèrement et qu’elle me répondait dans le fond de mon cœur : « Veux-tu que j’enlève un fils à son père, moi « dont le fils a été obéissant jusqu’à la mort? » et je sortis désolée.

« Huit jours durant j’allai à la môme heure dire un rosaire pour toucher la Madone; plus je la priais, plus il me semblait qu’elle prenait pitit

MARINA

de moi. Enfin, au dernier moment, je me mis la face contre terre, et m’écriai en sanglotant : « O « Madone bénie, ne m’abandonnez pas ! rendez- « moi mon frère, mon ami, mon Cyriaque ! Deux « ans de bonheur avec lui, seulement deux ans, « et qu’après cela Dieu fasse* de moi ce qu’il voûte dra. » Je me relevai en disant cela, et alors, monsieur, au travers de mes larmes, je crus voir la Vierge qui pleurait aussi, et j’entendis la voix intérieure qui me disait : « Soit fait comme tu « veux ! » C’était une folle demande que j’avais adressée à la Madone; c’était peut-être tenter Dieu ; mais je ne savais plus ce que je disais : je voulais Cyriaque. Rien que pour le voir une heure j’aurais donné toute ina vie.

« Je rentrai à la maison si contente, si légère, que ma mère, qui était assise sur le seuil, filant son fuseau, s’en aperçut de loin et me dit : « Tu « l’as donc vu, fillette? tu sais donc qu’il est ici ? » Cyriaque, qui était caché derrière la porte, accourut aussitôt, et, comme la présence de ma mère le rendait hardi, il passa son bras autour de ma tailla et m’embrassa pour la première fois. « Ne lui dis « rien, lui criaient mes sœurs, ne lui dis rien, « c'est une ingrate qui ne pense plus à toi. » Et lui me tendant la main : « Voyons cette fois si tu

so

« me refuseras ? — M’en aimeras-tu moins pour ta « femme, parce que j’ai été fille obéissante? » lui dis-je en mettant ma main dans la sienne.

« 11 était venu d’Ancône à pied, il avait marché toute la nuit et tout le jour ; aussi tombait-il de fatigue et de faim. Sans nous incommoder, nous pouvions lui mettre une paillasse de maïs dans la salle du bas ; lui offrir à souper était moins facile, il n’y avait rien à la maison. Heureusement je connaissais une bonne voisine qui me céda à crédit une belle tranche de mortadelle et une bouteille de vin ; le jardin nous donna une salade et des poires ; j’eus bientôt mis le couvert, et, quand Cyriaque fut assis, je me tins derrière lui pour le servir. Brave garçon ! qu’il était joyeux ! « Voyez, « disait-il à ma mère, quel joli ménage nous fe- « rons! — Oui, répondait-elle, crois cela; tu ap- « prendras bientôt qu’il n'y a pas de beau nid où « la misère habite. — Soyez donc tranquille, la « mère, ajoutait-il ; j’ai des bras pour deux, et « vous n’avez pas fait de Marinette une paresseuse « ni une princesse. » Ma mère hochait la tête, je voyais bien que tout n’allait pas comme elle voulait, mais je n’osais parler. Je Assigne à mes sœurs de sortir, et, quand il n’y eut plus dans la salle que nous trois, j’appris la vérité.

MARINA

« Il s’était passé bien des choses depuis notre séparation. Cyriaque avait eu de grandes peines jusqu’au moment où la Madone avait tout aplani. En entrant chez son père, il lui avait déclaré qu’il n’irait pas à Livourne, parce que m’aimant il ne pouvait pas épouser sa cousine. Giuseppe s’était emporté et avait menacé son fils de le chasser s’il pensait à moi ; mais Cyriaque n’était pas de ces hommes qu’abat un peu de vent ; il avait répondu avec un grand respect :

« — Mon père, vous n’avez pas à craindre que « je vous désobéisse, ni que j’introduise jamais « dans votre maison une bru qui n’y soit pas la « bienvenue; mais je ne me marierai pas, car je ne « puis avoir d’autre femme que Marina. »

« — C’est bien! » avait répondu Giuseppe ; et il était parti.

« Mais ce n'était pas un homme de sang-froid comme Cyriaque, qui avait la tranquillité de sa mère. Giuseppe avait la volonté prompte, il était violent; vingt fois le jour il cherchait l’occasion de se mettre en colère, et d’accuser sa femme et son fils. Cyriaque ne répondait rien et sortait aussitôt qu’il le pouvait faire; la Teresa regardait son mari en tremblant et lui montrait son fils qui pâlissait. Comme ce n’était pas un mauvais cœur, il

souffrait du mal qu’il faisait aux autres; mais le

lendemain sa nature l’emportait.

« La maison était devenue triste et insupportable pour tous les trois; quand par une inspiration du ciel, et le jour môme où je commençais la neuvaine, la Teresa alla demander conseil à un saint homme de capucin que chacun aimait et respectait, car il était aussi rude avec les riches que doux pour les pauvres, qu’il appelait les amis du Seigneur. Quand le P. André eut appris ce qui s’était passé à Loretle, il blâma fort la Teresa, mais il alla voir Giuseppe pour lui faire entendre raison : « Une promesse par paroles de futur, lui dit-il, « n’est pas un engagement qu’on rompe. Ton fils « avait seize ans, sa mère n’a rien dit : c’est un « contrat passé devant Dieu. La fille est honnête, tu « es habitué à elle, et tu l’aimes plus que tu ne « crois ; pourquoi lui préférer une femme que tu « ne connais pas, parce que cette étrangère apte porte a ton fils de l’argent peut-être mal gagné? « Dieu n’a pas attaché le bonheur à la richesse, « mais à la paix d’une bonne conscience et à l’af- « fection mutuelle. Tu es mécontent et tu souffres « parce que tu fais souffrir trois personnes , « 3ime-les, laisse-toi aimer; en faisant leur bon- « heur, tu seras heureux. #

MvRINA.

« Giuseppe avail été vaincu, mais en cédant il avait dit : « Je sens qu’aujourd’hui je ne pourrais « recevoir ma bru d’un cœur tranquille, et dans « mon métier il n’y a pas de place pour deux. Que « Cyriaque épouse donc sa belle, je ne m’y op- « pose plus; mais ma maison ne sera pas la sienne, « et je n’ai pas d’état à lui donner. »

« Cyriaque était aussitôt parti pour Rimino, la joie de m’avoir pour femme surmontant son ennui. « — Ne crains rien, me disait-il, nous apaiserons « ce père; quant à me faire un étal, lu sais si je « suis empêché. J’ai mon plan; fie-t’en à mon « courage, tu ne manqueras de rien. »

« Notre mariage se fit à Rimino, à l'anniversaire de la Sainte-Thérèse et du voyage deLoretle. Giuseppe ne voulut pas venir. La Teresa n’osa pas quitter son mari tout en nous envoyant sa bénédiction. David fut le témoin de mon mari, qui lui avait loué son équipage, et, le lendemain de la noce, il nous emmmena, gais et le cœur léger

comme des jeunes gens qui ne savent point ce que c’est que la vie. Nous ne tenions pas dans la voiture, nous étions toujours à rire et à courir le long du chemin. Le temps était beau, je ne voyais que des figures joyeuses, il me semblait que j’entrais déjà en paradis.

« En approchant d’Ancône je revins à des idées plus tristes, je tremblais quand j’entrai dans la maison de Giuseppe. Il me reçut comme une étrangère dans cette môme salle où tant de fois il m’avait appelée sa fille. Quant à la Teresa, si son visage resta froid, ce fut par respect de son mari et non par indifférence, car, pendant que je l’embrassais, elle me serrait la main tendrement. J’avais le cœur gros en sortant ; mais il n’y a pas de longs chagrins pour une nouvelle mariée; j’avais déjà retrouvé ma joie quand Cyriaque me fit entrer dans notre maison et m’expliqua ses projets.

« Il avait pour ami un vieux pilote que l’âge et la maladie empêchaient souvent d’aller en mer, et qui, n’ayant que son bateau pour toute fortune, avait grand’peine à vivre. Cyriaque lui avait offert d'exploiter le bateau en partageant avec lui le poisson et le pilotage, ce qui avait été bien vile accepté, car on n’ignorait pas quel matelot était mon mari. Avec un peu d’argent que la Teresa avait

MARINA

mis de côté pour les mauvais jours, et dont elle, n'avait pas parlé à Giuseppe, Cyriaque avait loué une petite maison près du port, et y avait installé quelques meubles. Ce n’était pas un ménage de roi ; mais nous nous aimions tant , et nous avions l’âme si tranquille, que la misère môme nous riait.

« Bientôt je me rendis utile. Cyriaque m’apprit à raccommoder les filets ; c’est moi aussi qui portais le poisson en ville ; tant de gens nous voulaient du bien que j’en promettais souvent plus que la pêche n’en pouvait fournir, le matin j’allais à la marine, j’aidais à tirer le filet et à débarquer le poisson ; quand nos bateaux rentraient au port et que la mer était grosse, j’allais à la jetée avec les autres femmes prendre la corde que nous lançaient les marins pour doubler le môle. « Vraie femme de pêcheur ! » disait mon mari en sautant à terre et en m’embrassant ; mais quel état m’eût été difficile avec lui?

« Cyriaque n’avait pas les conditions voulues pour être pilote, mais il mettait dans sa barque le vieux qui aimait encore la mer, et il s’en allait au loin offrir son service aux vaisseaux qui cherchaient le port; personne ne connaissait mieux la passe ; à une lieue en mer, il n’y avait pas une

SOUVENIRS D’UN \OYAGEUR.

roche où il n’eût plongé. Quelquefois il partait seul à la découverte, ce qui n’était pas régulier, et ce qui rendait les vrais pilotes un peu jaloux ; mais on l’aimait assez pour ne pas se plaindre, et le capitaine du port, à qui je portais de temps en temps un beau poisson, fermait volontiers les yeux. Souvent aussi quand des étrangers se promenaient sur la grève, Cyriaque allait à eux, le bonnet à la main, en disant : Un bateau , mossiou? il avait un air si honnête et une parole si douce, que c’était toujours lui qu’on choisissait de préférence. 11 gagnait ainsi en une heure de plaisir plus qu’en deux jours de peine, et peu à peu l’aisance entrait dans la maison.

« Le lendemain de notre mariage, notre fortune, toutes dettes payées, montait à un écu romain ; notre mobilier se composait d’un lit mal garni, d’une table et de deux chaises; au bout d’un an, nous avions acheté un bon matelas de laine pour l’hiver, nous avions des rideaux blancs à nos fenêtres, deux belles chaises de paille pour nos amis et un grand bahut. L’argent ne manquait pas au logis; nous mangions de la viande deux fois la semaine, et tous les dimanches il y avait du vin. Le dimanche, c’était notre beau jour! Nous allions d’abord à l’office, car Cyriaque était

MARINA

dévot comme tout vrai marin, et, quand il entendait quelque tête folle qui manquait de respect aux choses saintes : « Va en mer, disait-il, tu appren- « dras à prier. » Les vêpres chantées, il récitait dévotement les litanies de la Vierge, et se signait trois fois au nom de Stella maris , puis nous rentrions à la maison pour n’en plus sortir ; il n’était pas de ces hommes qui vont le matin à l’église et le soir au cabaret, qui commencent leur dimanche avec des patenôtres pour le finir avec des coups de couteau. Quelquefois on causait avec un voisin ; mais nous n’avions pas grand’chose à conter, n’étant pas de ces gens qui sont plus satisfaits du mal d’autrui que de leur propre fortune. Le plus souvent nous restions seuls, et nous aimions autant cela. Cyriaque s’asseyait devant la porte, fumant sa pipe et contemplant la mer. Pour moi, quand j’avais arrosé mes basilics, sur lesquels il aimait à passer les doigts, je m’asseyais sur une pierre, aux pieds de mon mari ; là, tenant mes genoux à deux mains, je le regardais, et, sans nous dire de grandes paroles, l’un près de l’autre, nous étions heureux.

« Ah ! quand on est aimé on ne pense guère aux mauvais jours ! L’affliction passait sur nous sans nous toucher. Ma mère mourut ; certes , c était

pour moi un grand chagrin, quoique ne vivant plus avec elle ; mais quand mon mari, revenant de la mer, me trouvait les yeux rouges, et que, m’entourant de son bras, il m’approchait de lui, en disant : « Voyons, mon âme, est-ce que je ne suis pas là? » je pleurais, mais je trouvais de la douceur dans mes larmes, et les paroles de Cyriaque faisaient plus que me consoler.

« L'eux ans passèrent ainsi, deux ans qui ne durèrent pas un jour, deux années sans ennui, sans maladie, sans autre chagrin que de n’avoir pas d’enlants. C’était un avis que Dieu ne bénissait pas notre mariage; mais j’étais aveugle, je ne voyais rien I Plus je vivais avec mon Cyriaque, plus j’étais heureuse, je ne sentais pas qu’un pareil bonheur ne pouvait durer.

« 11 y a quinze jours, nous étions à la veille de la Sainte-Thérèse; le lendemain, nous devions aller remercier la Madone, suivant un usage auquel nous ne manquions jamais; le soir même on dînait en famille chez Giuseppe, qui commençait à s’adoucir. J’étais assise au fond de la salle, occupée à mettre une pièce à l’habit neuf de mon mari, quand tout à coup... je n’oublierai jamais ce

moment le vieux pilote entra chez moi comme

un égaré.

MARINA

« — Où est Cyriaque? demanda-t-il. Il est ici, « n’est-ce pas? il n’est point sorti?

'< Et il regardait partout avec des yeux qui me faisaient peur.

« — Vous savez bien , lui dis-je tout émue , « qu’on a signalé un brick ; il est parti ce matin, « je vous croyais avec lui.

« — Ah 1 l’égoïste ! s’écria-t-il en jurant comme « un luthérien; je suis ruiné, je suis égorgé; ma « barque est perdue ; je suis un homme mort.

« — Sainte madone ! qu’y a-t-il ? vous me faites trembler.

« — Regarde, dit-il en me tirant hors de la maison ; regarde ! s’il est à la mer, tout est Uni... »

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