‹ Souvenirs d'un VoyageurChapitre 2 sur 9 · TII · texte numérisé non relu

TII

« — Pardon, monsieur (je sentis une main qui appuyait sur mon bras); pardon, voici trois fois que je vous demande votre passe-port.

— Mille excuses, monsieur; où sommes-nous?

— A Pesaro, monsieur.

— La patrie de Rossi ni ?

— Oui, monsieur, ia patrie du grand maître Rossini.

— Merci, monsieur, voici mon passe-port et deux pauls pour votre peine. Où descendons-nous, David?

— A l’auberge des Trois-Rois. Monsieur ne se plaindra pas cette fois : c’est le premier hôtel de Pesaro. »

Pour arriver à Rimino, le terme de notre voyage, il ne nous fallait que quelques heures ; nous pouvions donc reposer à notre aise ; mais l’habitude était trop forte chez David, il trouva moyen d’entrer chez moi avant le point du jour. Je me levai de mauvaise humeur, comme un homme mécontent de lui-môme et qui a mal dormi. Ma conduite la veille avait été stupide. En descendant aux Trois-Rois, ma première pensée (c’est toujours la bonne) avait été de demander pour Marina un souper et une chambre; près de donner cet ordre si naturel, et qui n’eût étonné

MARINA

personne, des scrupules m’avaient arrêté : si Marina refusait? si je l’humiliais? si on interprétait mal ma générosité, quelque bon marché qu’elle fût? si David se chargeait de ce soin? Toutes ces belles raisons, qui au premier instant m’avaient séduit, ne me semblaient plus qu’un ridicule prétexte dont s’étaient accommodés ma paresse et mon égoïsme. Pauvre tille ! pour ne pas risquer de l'humilier, je l’avais sans doute laissée souffrir du froid et de la faim! Que voilà une charité bien entendue et des scrupules bien placés ! Nos passions parlent-elles, nous courons droit au mal, sans que les montagnes ni les mers nous arrêtent ; n’y a-t-il qu’à ouvrir notre main aux pauvres, il nous faut tant de réflexions que nous laissons échapper le plus beau présent du ciel : l’occasion de faire un peu de bien.

En rentrant dans la voiture, l’aspect fatigué et malade de Marina me donna presque des remords. Elle ne se plaignait pas cependant, et souriait à l enfant, tandis que la Ferraraise, qui avait bien soupé et mieux dormi, jetait les hauts cris contre la cherté de l’auberge, la dureté des lits et tous les ennuis d’un voyage ; mais il était trop aisé de voir que, de mes deux compagnes, celle qui ne se lamentait pas était la seule qui eût souffert. Nourrie

de nos restes et logée par charité, on l’avait mise dans un grenier dont la porte ne fermait pas, et, par pudeur autant que par crainte, Marina avait veillé toute la nuit. Elle tremblait de froid, tout en bénissant l’humanité de l’hôtelier et la bonté do David, qui, la voyant si misérable, lui avait fait prendre la moitié de son café pour la réchauffer. C’était le Samaritain qui nous donnait une leçon.

« Allons, ma fille, dit la Ferraraise, achève vite ton histoire. Tu nous a laissés hier à l’endroit le plus curieux ; cette petite a troublé tout mon souper en voulant que je lui contasse la fin d’un récit que je ne connais pas. Ces enfants sont insupportables, rien n’est indiscret comme leur curiosité. »

Je ne sais si cette observation, que la mère n’aurait pas mal fait de garder pour elle-même, déplut à l’enfant ; mais se laissant glisser des genoux maternels, elle grimpa sur Marina aussi vite que le lui permettait sa faiblesse, caressa de ses petites mains le menton de l’Italienne, et, se couchant sur le bras de sa nouvelle amie, la regarda avec des yeux qui exprimaient un tout autre sentiment que la curiosité. Marina l’embrassa dix fois en la berçant, puis elle reprit son discours, mais avec une peine visible ; ses yeux brillaient d’une façon étrange, sa voix tremblait.

J1AÜINA.

« Quand le vieux pilole m’eut traînée jusqu’à la porte, il me montra du doigt la tourmente qui arrivait. Jamais je n’ai rien vu de pareil. Il y avait au ciel de grands nuages noirs et couleur de cuivre qui s’avançaient l’un contre l’autre en se déroulant. Les oiseaux fuyaient à terre ; du reste, pas de mouvement, pas de bruit; l’air était mort. Nous courons au port, point de nouvelles. Cyriaque était parti le matin et aurait dû rentrer avec le brick qu’il avait été chercher ; mais le navire, on le savait maintenant, n’était pas pour Ancône : c’était un autrichien, qui avait son chargement pour Zara, on l’avait vu filer à l’est. Cyriaque était seul à la mer, dans une barque qui ne pouvait tenir contre le gros temps. Tous les pêcheurs nous entouraient, chacun apportant son avis.

« Ce n’est pas ici qu’il reviendra, disaient les « anciens; quand la mer va grossir, l'entrée du « port sera trop difficile, il se briserait sur la jetée ; « si c’est un vrai matelot, il ira s’échouer à la ma-

il SOUVENIRS D UN VOYAGEUR.

« rine. » C’était aussi l’opinion du vieux pilote. Sortir de la ville, courir à la plage, en face de celle auberge que nous avons quittée hier, ce fut l’affaire d’un moment. Je tirais le pilote, que l’âge retardait, je le forçais de marcher à grands pas, comme si de notre vitesse dépendait le salut de mon mari.

« On était rassemblé sur la grève, on se montrait dans le lointain un point blanc. Lui seul avait osé sortir. C’était lui, il avançait, vers nous. Par moments, il coupait encore un rayon de soleil qui faisait briller la voile. Une demi-heure sans que le grain éclatât, il était sauvé !

« Tout à coup, monsieur, le vent souftle des quatre points, et voici la vague qui se dresse et qui tourne comme la poussière sur les chemins. Et les éclairs, et le tonnerre, et la pluie, comme si c’était le déluge. La nuit tombe sur la mer. De grands zigzags de feu fendaient l’horizon en éclatant avec fracas, et là où ils s’arrêtaient, là était l’onde. Un œil humain n’eût pas distingué ce qui était du ciel et ce qui était de l’eau. Puis nous entendons un bruit terrible : c’était la mer qui courait au rivage comme pour le dévorer. Chacun s’enfuyait aux maisons ; mais nous restions là, le vieux pilote et moi, tous deux insensibles à la rae-

AltlNA.

nace du flot, lui par avarice et parce qu’il voulait sauver son gagne-pain, moi parce que je voulais sauver mon Cyriaque. En vain j’allongeais mon regard pour voir dans cette nuit ; c’est à peine si au travers de l’orage on apercevait la vague qui se levait devant nous et qui roulait les galets en frémissant. Si le vent poussait la barque à la côte, elle était brisée et mon mari perdu ; je me jetai à genoux en me signant, j’implorai la Madone pour que Cyriaque pût se tenir dans la haute mer, comme un instant avant je demandais qu’il abordât. Hélas! la Madone était sourde à ma prière et ne m’écoulait plus !

« Enfin il se fait une éclaircie ; à la lueur de la foudre, je vois devant nous, à peu de distance, la barque, mais sans voile, sans avuvm, le mât brisé e>t personne dedans. Cyriaque ! j’appelais Cyriaque, mais le vent et les flots couvraient ma voix. Tout à coup la vague baisse, et quand le bateau tombe avec elle, comme s’il allait s’engloutir, je vois mon mari couché dans le fond, se tenant aux bancs et au tronçon du mât pour ne point être arraché de sa planche de salut. Le vieux pilote l’appelait aussi et voulait lui jeter une corde enroulée ; Cyriaque ne voyait ni n’entendait rien, la mort approchait.

« A la voix du pilote, les amis étaient accourus.

On lui avait passé une corde autour du corps, et deux fois il entra hardiment dans la vague, pour qu’en se retirant elle le portât vers Cyriaque. « Ne « quitte pas la barque, nous te sauverons, » lui criait*il. Mais chaque fois le flot rejetait le vieillard à terre et le roulait sur la plage ; il en sortit si déchiré et si sanglant, qu’enfin on le retint malgré son désespoir et sa furie.

« Et cependant la barque arrivait. « Espoir ! di- « saient les marins. La grande vague est passée; « s’il échoue aux deux premiers flots, s’il prévient « le troisième, il est sauvé. » Il y avait là de braves gens pour qui Cyriaque ne s’était pas épargné ; les uns préparaient des cordes, les autres se prenaient par la main pour résister au choc de la mer et aider leur compagnon quand le moment serait venu. Moi, je courais le long du rivage, suivant tous les reflux de l’onde et du bateau, prête à m’élancer vers Cyriaque.

« La première fois, la barque vint si près de la grève, qu’on la crut échouée et qu’on poussa un cri de joie : mais le flot, qui l’avait approchée de nous comme pour nous donner un vain espoir, la remporta sans que nous pussions l’atteindre. La seconde vague se joua encore de nous ; mais la troisième se gonfla comme une montagne et poussa

MARINA

l’esquif avec tant de force, qu’à trente pas du rivage il se dressa comme s’il entrait dans le sable par la proue. Je vis Cyriaque debout, étendant les bras comme un Christ en croix ; puis il tomba, tout disparut.

« Durant quelques instants, qui me parurent des années, je restai là, regardant la mer, suivant chaque flot, espérant qu’à chaque point où j’apercevais un peu d’écume, allait paraître une tête humaine. Tant de fois j’avais vu Cyriaque plonger sous la vague et sortir bien loin de la place où il s’était jeté, que je le cherchais partout, l’attendant toujours. Rien ! rien ! Un aviron, des planches brisées, voilà tout ce que nous rendit la mer, après avoir englouti ma viel

« Tout le soir la pluie tomba avec violence ; tout le soir je restai sur la plage, ne sentant rien, ne comptant pas les >eures, n’ayant qu’une pensée : retrouver Cyriaque, ’ui procurer la sépulture d’un chrétien. Quand entin la pluie eut diminué,

et qu’à la clarté des étoiles ou pul distinguer devant soi, je m’accoutrai comme pour pêcher des coquillages, et j’entrai dans la mer aussi loin que l’eau ne me soulevait pas. Vers le matin, après avoir remué en vain bien des herbes, je vis à distance quelque chose que la vague arrachait du

sable et allait rouler avec elle. J’y courus

c’étaient ses vêtements, c’était Cyriaque! Par un effort suprême, je le pris dans mes bras pour l’enlever à la mer : deux fois le flot me renversa ; deux fois mes pieds glissant sur la vase, je tombai avec mon fardeau. Enfin je le tirai à la plage, et là, épuisée, sans haleine, j’appelai au secours. On ne pouvait pas m’entendre, mais la sentinelle m'aperçut. Tout Tudesque qu’il fût, ce barbare eut pitié de moi ; c’était l’heure du marché, les femmes des environs entraient en ville, le soldat les appela, et bientôt des âmes charitables vinrent à mon secours.

« Nous le portâmes en ville, c’est ainsi qu’il rentra dans cette maison dont la veille il était sorti si joyeux. Je restai seule avec lui : j’avais un dernier devoir à lui rendre. Je lui ôtai ses habits, que les galets avaient mis en lambeau. Ce corps meurtri, je le lavai avec de l’eau tiède pour le purifier de toutes les souillures de la mer ; ses yeux,

MARINA

sa bouche, ses oreilles, ses cheveux, toute sa figure était couverte de sable et misérablement déchirée; enfin, derrière la tête était un coup terrible : la barque, en se brisant, l’avait tué. Noyer un tel nageur n’était pas possible ; la mort s’y était prise plus sûrement pour qu’il ne pût pas lui échapper.

« Une de ses mains était fermée, j’essayai de l'ouvrir tout doucement. Un fil u’e soie enroulé dans ses doigts me disait trop ce qu’il tenait ainsi : c’était la médaille que je lui avais donnée à Lorelte ; sa dernière pensée avait été pour la Vierge et pour moi. J’aurais bien voulu garder un tel souvenir, mais je n’osai pas forcer celle main, et je respectai mort .celui que vivant j’avais tant aimé!

« Quand j’eus lavé le corps, je l’enveloppai dans le meilleur de nos deux draps, en laissant la figure découverte. Je plaçai sur sa poitrine le crucifix de notre lit, j’allumai deux flambeaux et me mis en prières. Le père André accourut dès qu’il eut appris la triste nouvelle; il s’agenouilla près du mort et pria longtemps. Puis il me demanda les détails de cette fin cruelle. Tout d’abord je lui contai comment Cyriaque avait gardé dans sa main la sainte médaille ; le père soupira : « Espérons, « ma fille, disait-il, espérons ; Dieu est plein de

« miséricorde; mais, Seigneur! tes secrets sont « impénétrables, et dans cette fin violente et cette « mort sans confession, je crains toujours de voir « le doigt de la justice divine. » Le père avait raison, mais le coupable n’était pas Cyriaque !

« Le lendemain on le porta à l’église ; toute sa confrérie le suivit, et les pilotes et le capitaine du port lui-même voulurent honorer un brave compagnon. Il ne manquait pas non plus de pieuses voisines qui, pour faire une œuvre de miséricorde, venaient dire un rosaire pour l’âme du pauvre défunt. Il y avait bien des larmes, môme parmi les hommes ; j’étais la seule qui ne pleurât pas. J’avais la fièvre, je marchais-comme si quelque chose m’eût poussée, regardant cette figure si douce et qui, sous ses meurtrissures, semblait me reconnaître et me sourire ; j’aurais voulu sangloter, mais ma gorge se serrait, et je ne pouvais pas.

« Après les dernières prières et les bonnes paroles du père André, quand tout fut fini, on me reconduisit à la maison ; là chacun me laissa, sentant bien que j’avais plus besoin de pleurer que de parler. Je rentrai, je fermai la porte, je regardai autour de moi. Tout était à sa place : les filets et les cordes contre le mur ; sur la cheminée la

MARISA.

pipe que je lui avais achetée pour sa fête, et qu’il ne fumait que les dimanches, son couteau, ses hameçons, son briquet, son verre ; sur la fenêtre les basilics en pleine fleur et embaumant au soleil. Tout était plein de sa présence; tout dans cette chambre vide attendait le maître, et le maître n’y devait plus rentrer. On avait allumé la veilleuse que je plaçais sous l’image de la madone chaque fois qu’il était en mer, comme s’il y avait encore des dangers pour lui. A genoux devant la Vierge, je commençais une prière pour l’âme de celui que j’avais perdu, quand au-dessous du tableau je vis des caractères que bien des fois m’avait lus mon mari; c’était lui-même qui les avait gravés sur la muraille :

CTRIAQÜE ET MARINA, FIANCÉS A I.ORETTE LE 15 OCTOBRE 1846, JOÜR DE SAINTE-THÉRÈSE;

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