DUN UT IA VIO
« Quand je revins à moi, j’étais assis sur l’herbe, le dos appuyé contre un arbre, seul avec le major et Bruno. Le major, sans habit et les manches retroussées, me remuait les doigts pour hâter l’effet d’une saignée qu’il m’avait pratiquée lui-même ; Bruno, tremblant et en larmes, essuyait sur mes lèvres une écume sanglante.
« Allons, me dit le major, prenez dans votre « main ce briquet, tournez-le, afmquelesang coule « franchement. Bien. Que diable! quand on se bat « comme un lion, on ne s’évanouit pas comme une « femme. Cenescra rien; vous en êtes quitteàbon « marché. »
« Je regardai autour de moi, cherchant le comte et ses témoins.
« Ah! mon bon ami, dit le major, qui se mé- « prit sur|ma pensée, il parait que la saignée ne vous « apaise pas ; vous cherchez Wildenstein ; on l’a « porté chez lui; calmez-vous, ilasonaffaire.Quelle
« boutonnière vousluiavez ouverte! A-t-on jamais « vu s’enferrer de la sorte ! El lui qui se croyait si « habile et qui se laisse toucher ainsi par un no- « vicel Ma foi, j’en rirai bien;
« Ces paroles retentissaient comme des coups de feu dans ma cervelle ébranlée. Loin d’éprouver de la joie, loin de songer que l’honneur de Sophie était sauvé et le mien vengé, ce duel me faisait horreur, je prenais Sophie en haine; c’était elle qui, par sa coquetterie, m’avait perdu ; moi, grand Dieu ! un meurtrier !
« Mon cher Henri, dit le major en me bandant « le bras, je vous crois transportable, et le plus « tôt sera le mieux. »
« Un des témoins du comte m’avait trouvé une maison dans le voisinage; le major et Bruno m’y portèrent avec l’aide de quelques paysans ; on chercha un médecin qui sonda la plaie, y mit le premier appareil et dit qu’il reviendrait dans la nuit. Bruno changea de couleur et suivit le médecin. Quant à moi, que m’importait? Tant mieux, si la blessure était fatale. Dans ma situation, la mort valait mieux que la vie.
« Adieu, mon bon ami, dit le major en allu- « niant un cigare, je vois que ce soir je souperai « seul : l’excellent Leporello ne me paraît pas dans
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« sa gaieté ordinaire, et vous avez besoin de son « aimable société. »
« En effet, le pauvre garçon était terrifié. D’après le dire du médecin, le poumon avait été touché, le cas était des plus graves ; mais j’étais jeune, et on guérissait qnelquefois. Bruno, qui se croyait le premier coupable de ce duel, s’arrachait les cheveux et me demandait grâce. Je le priai de se calmer ; je n’étais point de force à supporter une émotion, j’étouffais et en même temps je sentais dans tout mon être une agitation étrange ; vers le soir le délire me prit, j’oubliai au moins mes douleurs.
« Au bout de trois jours et de trois nuits, quand le transport et la fièvre eurent cédé à des saignées continuelles, il me fallut quelque temps pour reprendre mes idées. Cette chambre inconnue, Bruno au pied de mon lit, des visages nouveaux ! Peu à peu la mémoire me revint; mais j’élais si faible, que la première fois que Bruno m’offrit un verre d’eau, je me mis à pleurer. Le médecin avait défendu qu’on me fît parler, et il fallut plus d’une semaine avant que je fusse en état d’entendre ce que j’avais souffert et ce qui s’était passé.
« Ma première question fut pour M. de Wildenslein : il donnait encore quelques inquiétudes ;
mais d’un caractère plus ferme que le mien, il n’y avait eu chez lui ni abattement ni délire ; ce duel, c’était pour lui une partie perdue, rien de plus. Sa vie était l’enjeu, il avait sauvé une part de sa mise, Inut était bien. Quand je parlai du comte, Bruno tressaillit : sans doute il craignait d’entendre le nom de Sophie ; mais ce nom, je n’y voulais plus songer, je ne le prononçai point. N’y plus songer, hélas 1 faut-il avouer ma faiblesse? Mon amour pour Sophie était plus fort que jamais; ce que j’avais souffert pour elle me la rendait plus chère encore. Je la défendais contre moi-même, c’est moi que j’accusais d’imprudence et de folie. Sophie était innocente, j’en étais sûr; sa légèreté n’avait rien de coupable; c’est moi, moi seul, qui avais tous les torts, je ne demandais que le pardon et l’oubli.
« J’espérais toujours que Bruno me parlerait le premier ; mais, au milieu des remords que lui avait causés son indiscrétion, il avait juré au vin une haine éternelle, et, depuis qu’il ne buvait plus que de l’eau, il était muet. Enfin, n’y pouvant plus tenir :
«Et Sophie, murmurai -je, tu ne m’en dis « rien ?
« — Elle est là, me dit-il. Dès le premier jour, si
DON OTTAVIO
« nous n'avions pas eu la tête perdue touslesdeux, « nouseussionscompris qu’elle n’étailpascoupable, « et qu'en suivant Rosalie elle n’avait pas senti ce « qu’elle faisait. Crois-tuque le major, qui est aussi « jaloux de Sophie que tu peux l’être, se serait fait « le complice de M. de Wildcnstein? Si ma sœur a « refusé de te suivre, c’est par orgueil : elle en est « pétrie. Tu la blessais dans son amour-propre, elle « s’est cabrée ; mais à peine entrée chez le comte, « et avant de rien savoir de ton duel, elle est partie « pour te retrouver, elle t’a cherché par toute la « ville, comme une folle en délire. C’est elle qui t’a « soigné ; celte femme blanche que tu appelais et « que tu repoussais sans cesse, c’était elle. Pauvre « fille, elle a bien pleuré !
« — Et pourquoi, m’écriai-je, pourquoi n’est-elle pas ici?
« — Pourquoi? répondit Bruno ; parce que le « médecin ne veut pas qu’on t’agite. Si tu étais un « homme comme un autre, comme moi, par « exemple, quand je suis à jeun, tout serait fini « depuis longtemps; mais au premier mot tu t’em- « portes, tu pleures et tu perds la tête.
« — Qu’elle entre, Bruno, je veux qu’elle entre!
« — Bon, te voilà parti. Oui, elle entrera, si tu « me promets de ne pas parler ; elle s’assoira au
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« pied de Ion lit, elle le gardera; mais tais-toi, « sous peine de mort.
«— Va donc, ! va donc! lui dis-je, tu me fais « mourir. »
« Un instant après, Sophie entra sur la pointe du pied ; je me levai sur un bras malgré ma faiblesse, et lui tendis la main en pleurant. Elle m'embrassa sur le front. « Pauvre insensé, dit-elle, « que vous m’avez fait souffrir ! » puis elle prit un ouvrage et se mit à travailler en silence. Je la contemplais avec tristesse et passion ; c’était mon bien, je l’avais reconquise au prix démon sang; mais son cœur m’était-il revenu? Pour elle, sin. gulière femme, elle me regardait avec je ne sais quel air de joie sauvage. On eût dit que ce duel lui eût fait plaisir et qu’elle se sentit heureuse d’être aimée jusque-là.
« Quant à Bruno, relevé d’un métier pour lequel il n’était pas fait, la joie de me voir sauvé et la rencontre du major suffirent à lui faire oublier son serinent ; le soir môme on le rapporta ivre-mort.
« Ma convalescence fut longue, mais l’affection et les soins de Sophie ne me manquèrent pas d’un instant. Adroite comme une fée, c’était elle qui me pansait, elle qui réglait toutes mes journées. Cette autorité qu’elle exerçait sur moi la rendait
DON OTTAVIO
heureuse; elle élait faite pour commander. Ordonner mes repas, mon sommeil, mes promenades dans le jardin, où je marchais lentement, appuyé sur son bras, c’était son plaisir; elle aimait à recevoir les visites de mes camarades, à écouter le récit du combat, à parler des dangers que j’avais courus. Loin de fuir un sujet qui, ce me semble, lui devait être pénible, elle y revenait sans cesse; je voyais ses yeux briller, son teint s’animer, elle élait charmante, et ces jours de douleurs furent peut-êlre les plus doux de ma vie. Se sentir renaître, et par les soins d’une femme qu’on aime, ne songer aux maux d’hier que pour mieux goûter les joies d’aujourd’hui, c’est le bonheur parfait pour ceux qui ont souffert.
« Le moment vint de rentrer au théâtre. En homme prudent, le directeur avait choisi une pièce qui nous réunit tous les trois : c’était le Brasseur de Preston. Bruno ouvrit la scène par sa gaieté et fut accueilli par des bravos universels. Au contraire, quand je parus on siffla dans quelques loges. Le comte avait des amis qui ne lui pardonnaient pas de s’étre battu avec moi, qui me pardonnaient moins encore ce qu’ils nommaient mon audace et mon insolence. Ces silLels furent étouffés par Irois salves d’applaudissemenls. Nous étions
en 1 847 ; il y avait dans l’air un souffle de révolution, et il n’aurait tenu qu’à moi de me croire un héros, à cause du rôle tout personnel que j’avais joué dans une affaire qui sera l’éternelle leçon de ma vie. Le hasard seul, ou plutôt le ciel, que j’en remercie, m’avait empôché d’être un assassin î
« Quand Sophie entra, ce fut le tour des loges d’applaudir, ce fut le tour du public de siffler. La salle s’animait, on échangeait des injures et des provocations. Sophie était pâle, les lèvres serrées, les yeux fixes; tout inquiet de sa douleur, je m’approchai d’elle et je lui baisai la main avec respect. Vous savez ce qu’est le public ; dans cette masse que la passion agite, une émotion chasse aisément l’émotion contraire ; on applaudit avec fureur, et cette fois de partout. La pièce avait commencé par une émeute, elle finit à merveille, grâce à ce que le directeur nommait ma présence d’esprit.
« Avec cette soirée s’évanouirent mes dernières illusions. Sophie rentra furieuse de l’affront qu’elle avait reçu, et dont, suivant elle, j’étais seul coupable. Son orgueil blessé la rendit intraitable, et, comme la faveur du public commençait à lui manquer, elle prit Francfort en dégoût, et n’eut plus qu’une idée : s’éloigner de la ville et de moi.
DON OTTAVIO
« Quitter Francfort je le désirais aussi; le scandale de mon duel, des bruits fâcheux, des calomnies intéressées répandues par l’envie, accueillies par la malignité, tout me poussait à quitter le pays et le théâtre que j’avais tant aimé ; je parlai au directeur de rompre mon engagement, il s’y prêta volontiers. Il avait pour moi une véritable affection ; en outre il voyait bien que depuis ma blessure ma voix se fatiguait aisément; je n’étais plus ce premier sujet brillant et infatigable qui attirait la foule. Nous quitter à l’amiable était dans l’intérêt de tous les deux.
« Si tu m’en crois, me dit cet excellent homme, « tu iras en Italie. J’ai au Conservatoire de Naples '< un vieil ami qui, si je l’en prie, t’aura aisément « une place de second ténor à San-Carlo. Là, mon « ami, sous ce ciel si doux, ta voix se.remettra ; en « même temps tu apprendras à chanter. Comme « les jeunes gens, tu crois tout savoir; la vérité est « que tu ne sais rien. Respirer, poser sa voix, la « ménager, en rester maître, exprimer tous les « sentiments par les nuances du son, et au lieu de « crier à pleine poitrine, faire de son gosier un « instrument, c’est l’art suprême, on ne le connaît « qu’en Italie; seulement, garde de notre bonne « Allemagne l’honnête habitude de chanter pour
« faire valoir la musique du inaifre, n’écrase pas « la scène et le public de tes fioritures et de ta perte sonne. Enfin, permets-inoi un dernier conseil, « qui n’est pas le moins sérieux ; tu as besoin de « repos, tu as besoin de garder ta voix pour faire « une fortune honorable; par ces deux raisons, « va seul en Italie. Tu m’entends, pas un mot de « plus. Va seul en Italie. »
« Un mois plus tard, une lettre de Naples m’offrait l’engagement promis. Je le portai à Sophie, qui approuva mon projet ; mais quand je lui parlai de m’accompagner comme d’une chose toute naturelle et qui ne souffrait point de discussion, elle refusa nettement.
« Je ne veux pas retourner à l’école, me dit-elle, « je n’irai pas dans un pays dont je ne connais ni la « langue, ni. les mœurs; je reste en Allemagne ; je « trouverai des rôles ailleurs qu’à Francfort, et je « vivrai sans être une charge pour vous.
« — Avouez, lui dis-je, que ce n’est pas là le fond de votre pensée ; ce que vous voulez, c’est l’indépendance ; votre seul désir, c’est de vous délivrer de moi et d’étre maîtresse de vos actions.
« — Ne me faites pas parler, s’écria-t-elle, en « trappant du pied, ne me faites pas dire ce que « vous regretteriez d’entendre, et peut-être ce que
DON OTTAVIO
« je regretterais d’avoir dit. Oui, je sens que la vie « commune m’est insupportable; vous-même, si « vous étiez franc, vous en avoueriez autant de « votre cêté. Depuis ce duel ridicule, vous n’êtes « pluslemême; chaque jour accroît voire jalousie, « votre défiance et votre éloignement. Je n’étais « qu’une enfant quand vous m’avez épousée, je ne « connaissais de vous que votre amour, je ne me « connaissais pas moi-même ; nous avons changé « tous les deux. A vivre comme nous faisons, nous « serons séparés avant un an, et peut-être avec une « haine mutuelle. L’absence vaut mieux pour tous « deux, quant à moi je suis résolue à ne pas vous « suivre en Italie. »
« Il n’y avait que trop de vérité dans ses paroles; non, je n’étais plus le même depuis le jour où le soupçon était entré dans mon cœur. Ni les paroles de Bruno, ni les protestations de Rosalie, ni les plaisanteries du major n’avaient pu me rendre la confiance perdue. J’avais appris que Sophie ne m’aimait plus et qu’elle en pouvait aimer un autre. Me guérir de ma jalousie eût été chose facile, je ne demandais qu’à croire et à espérer. Un peu d’abandon, un peu d’amour, aurait effacé le sillon du passé et guéri une plaie toujours saignante ; mais je ne trouvais chez ma femme que plaintes, aigreur,
exigences; mon mal grandissait tous les jours. Je baissai la tête et je sortis. Je savais la volonté de Sophie plus ferme que la mienne, et peut-être au fond de Pâme étais-je las d’un supplice de tous les moments.
« Quand je parlai à Bruno de cette séparation :
« Tu n’y penses pas, me dit-il; vraiment, vous « autres hommes raisonnables, vous êtes plus « insensés que nous, vous ne voyez pas ce qui vous « crève les yeux. Tu laisses seule une jeune femme « qui aime le plaisir et qui s’ennuie, et tu t’irna- « gines qu’elle ne se perdra pas I Mais c’est toi qui « la pousses à l’abîme, toi qui devrais la sauver.
« — Va donc lui parler, m'écriai-je; qu’elle dise « un mot, je l’emmène; qu’elle dise un mot je « reste avec elle. Peu m’importe la fortune, le suc- « cès, la vie ; un seul mot, mon ami ; moins en- « core, qu’elle me tende la main, c’est assez.
« — Querelles d’amoureux, querelles d’ivrogne, « dit gaiement Bruno, cela s’arrange le lendemain. « Je vais te ramener ma sœur; mais ménage ces « scènes-là, elles usent l’amour. »
« Ce ne fut qu’au bout d’une heure que rentra Bruno, rouge de colère, et faisant de vains efforts pour se contraindre.
« Pars, me dit-il, pars; c’est toi qui as raison
DON OTTAVIO
« comme toujours ; c’est moi qui suis un fou. Ah f «les femmes! les femmes! qui les connaît? La « mère qui a élevé sa fille ne sait pas elle-même « quel serpent elle a couvé. Pars, mon ami; toi, « tu es un brave cœur; mais elle ! On parle de la « faiblesse des femmes, rien n’est robuste comme « leur égoïsme. C'est par là qu’elles nous lassent « et quelles nous domptent.
« — Je veux savoir ce qu’elle a dit; parle! sa « cruauté même me donnera le courage dont j’ai « besoin.
« Ce fut en vain que j’interrogeai Bruno ; il refusa obstinément de me répondre : a Pars, répétait- « il, elle n’est pas digne de toi. Ne te trouble pas ; « devant le monde elle peut lever la tête, le monde « n’a rien à lui reprocher ; mais son cœur est en- « durci, mais la vanité, la coquetterie, la paresse, a ont envahi’ son âme : il n’y a plus de place ni « pour l’amour ni pour l’honneur. Et dire que « c’est mon insouciance et ma lâcheté qui ont « perdu cette enfant! Que je suis coupable! Quelle « faute j’ai faite en autorisant cette union maudite!
« — Je partirai seul, dis-je à Bruno ; je vois qu’il « le faut, ton silence même ne me le fait que trop •« sentir; mais s’il ne m’est pas permis d’être l’ap- « pui et le protecteur de Sophie, si je ne puis plus
« remplir auprès de ma femme ce premier, ce plus « doux de tous les devoirs, loi, lu peux être le tu- « teur et le gardien de la sœur; promets-moi de ne « la point quitter, promets-moi de veillef sur elle,
« et, si le moindre danger la menace, préviens-moi « aussitôt. T u me comprends, je veux toute la vérité;
« et surlout, si un jour Sophie a besoin de moi, si « jamais soncœur se souvient, unmot de loi, Bruno,
« rien ne m’arrêtera. J’accours, jereviensavecvous;
« nous recommençons nos belles soirées d’autrefois;
« je retrouverai Rosine, et tu seras encore noire bon « ami Figaro.
« — Suivre ma sœur, c’est chose Facile, me ré- « pondit-il ; le directeur ne veut plus me garder « depuis que tu pars. 11 prétend que ma voix est « usée; tous ces directeurs sont des ingrats. Veiller « sur Sophie, je tele promets, quoique tu connaisses « son caractère; te rappeler, espère-Ie, je ne veux « pas t’ôter le courage dont tu as besoin. Qui sait « ce que veulent les femmes? Présent, elle te re- « pousse ; absent, elle le regrettera peut-être ; alors « du moins elle saura ce que tu vaux. »
« Mon engagement m’obligeait d’être à Naples à une époque assez rapprochée; il fallait partir; je retardai jusqu’à la dernière heure, espérant que . Sophie se laisserait toucher par le chagrin qu elle
DON OTTAVIO
pouvait lire dans mes yeux; mais, après noire explication , elle avait repris son calme et sa froideur ordinaires; elle me soumit un engagement qu’on lui offrait à Dresde, et dans lequel elle avait fait comprendre Bruno comme second violon; elle m'aida dans mes préparatifs de voyage , et, quand je montai en voiture, elle me serra la main comme à un ami, et se laissa embrasser sans verser une larme. 11 n’en fut pas de môme de Bruno, qui étouffait d’indignation et de douleur : il ne put se résoudre à me quitter qu’à la première poste ; encore fut-ce moi qui l’obligeai de descendre ; sur un mot, il m’eût suivi jusqu’à Naples.
« Pour les gens qui ont le cœur libre et l’esprit léger, les voyages sont sans doute une agréable distraction. Quand on s’ennuie de son bonheur, c’est un moyen de multiplier les émotions et de mieux sentir la vie; mais pour un malheureux qui emporte avec lui le chagrin et la solitude, rien n’est plus triste que ce passage perpétuel de lieux et
d’hommes qui lui sont étrangers. Je voyageais comme dans un rêve; souvent il me semblait qu’au détour dù chemin j’allais retrouver ma maison de Francfort et Sophie. llien ne fatigue comme le désir toujours trompé; aussi fut-ce un soulagement pour moi que d’arriver à Naples et de me mettre à l’étude. En travaillant, du moins on oublie.
« Mon premier soin fut de changer de nom ; je n’avais aucun intérêt à garder le mien, qui n’était connu qu’à Francfort, je n’avais que trop de raisons pour le faire oublier. Je m’appelai Ottavio; c’était un nom qui m’avait déjà réussi au théâtre, et je ne ressemblais que trop à cette autre victime d’un amour sincère et mal récompensé. Il fallut ensuite me mettre au chant italien. Le professeur à qui j’étais adressé, et qui avait gardé les vieilles traditions, m’initia àtous les secrets del’école; mais si j’appris beaucoup avec lui, cependant je ne renonçai pas tout à fait aux habitudes de mon pays. Il me semblait que dans notre façon de chanter il y avait une franchise, un accent qui manquait à l’Italie: moins d’art et plus de vérité; je tempérai une méthode par l’autre, et je lus assez heureux pour que le public me donnât raison. Ma voix avait repris de la fraîcheur et de la force, en même temps je l’avais
assouplie et modérée; et puis, faut-il le dire, l’art profite des souffrances de l’artiste; je sentais maintenant et je savais rendre la passion que l’auteur avait mise dans mon rôle; j’étais le personnage qu’il avait voulu. Quand, par exemple, je chantais du Bellini, j’oubliais que j’étais en scène, tant la langueur de cette musique répondait à la tristesse de mon âme ; mais, chose bizarre et que je ne puis expliquer, les rôles bouffes avaient pour moi un attrait caché : cette gaieté violente me tirait de moi-même, je trouvais je ne sais quel plaisir à railler la passion qui me rongeait.
« Pendant deux années je jouai sur les principaux théâtres d’Italie; au carnaval de 1855 je parus à la Fenice de Venise comme primo tenore a^soluto; c’est là que le théâtre impérial et royal de Vienne me fit des propositions splendides : un engagement de plusieurs années, 15000 florins d'appointements, de longs congés. J’allais revoir ma chère Allemagne, y rentrer dans des conditions nouvelles, qui pouvaient changer ma vie et me rendre le bonheur; je repris toutes mes illusions,
« Dans les premiers mois de mon arrivée à Naples, je m’élais souvent reproché la faiblesse qu m’avait fait quitter Sophie. J’avais beau me répété
2f*0 SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR.
qu’un ordre de ma part eût été méprisé, et que la violence eût été ridicule, il me semblait que je n’avais pas été aussi loin que je l’aurais dû. J’écrivis plusieurs fois à Sophie pour l’engager à venir près de moi, en lui apprenant mes succès; toutes ces prières furent inutiles; alors, et comme de loin, dans une lettre, on a plus de courage, j’ordonnai : je ne reçus qu’une réponse dédaigneuse dans laquelle on rompait avec moi. On cherchait un moyen de se délivrer de l’importunité de mes reproches, on l’avait trouvé. Bruno seul m’écrivit désormais. Toutes ses lettres se ressemblaient; c’était toujours le conseil de rester en Italie, de ne pas songer au retour de Sophie; pas d’autres nouvelles que celles des théâtres où elle jouait avec une faveur médiocre. Quant à lui, l’irrégularité de sa conduite le faisait chasser de partout: mais c’était toujours la sottise des directeurs qu’il accusait de ses mécomptes, sinon en certains moments, où il maudissait sa fatale ivrognerie, et, chose étrange, m’en demandait pardon. Le dernier billet que je reçus de lui, au moment de partir pour Vienne, m’annonçait que Sophie était à Francfort ; on me promettait de m’écrire aussitôtqu’elle aurait trouvé quelque engagement pour le nord de l’Allemagne. « Mais, disait toujours Bruno en finissant,
DON OTTAVIO
« ne reviens pas; songe à ton avenir; il n’y aurait « ici pour toi que des ennuis. »
« Ces lettres si froides, si peu faites pour donner du courage, auraient ouvert les yeux d’un homme raisonnable; maisj’étais aveugle, je voulais espérer contre toute espérance. Dans mon isolement, tout entier au souvenir du passé, mon amour pour Sophie avait pris une ardeur nouvelle ; encore une lois je ne cherchais qu’a m’abuser. La passion me consumait; je ne voyais partout que des gens qui s’aimaient ; un geste, un sourire, un serrement de main que je saisissais au hasard, me rendaient furieux ; il me semblait qu’on me prenait une part de mon bonheur. Moi aussi je voulais aimer; moi aussi je voulais montrer avec orgueil la femme à qui j’avais donné mon cœur et mon nom. Dans cette idée fixe, j’en vins à trouver une consolation dans les lettres de Bruno. Dès qu’elles arrivaient, je les lisais et relisais avec anxiété, j’en pesais chaque mot. Que Sophie fût toujours la môme, je n’en pouvais douter ; mais enfin je ne voyais rien qui accusât sa conduite, rien qui la rendit indigne de mon affection. Bruno ne l’accusait pas, et Bruno m’aurait dit toute la vérité; il me l’avait promis, il me l’avait juré. Pourquoi donc me condamner à cette cruelle séparation? pourquoi ne pas retourner auprès de
Sophie? Elle est légère et coquette, me disais-je, mais maintenant je suis assez riche pour l’entourer de ces plaisirs qui font sa vie. Si elle qe peut m’aimer comme je l’aime, si elle est froide et indifférente par la faute de sa nature et de son éducation, à force de tendresse je romprai cette glace, ou du moins je la rendrai si heureuse qu'elle me permettra de l’aimer.
« Une fois que cette pensée fut entrée dans ma tète, je ne songeai plus qu’à voler à Francfort pour y surprendre Sophie et tomber à ses genoux.
L’obligation de passer à Vienne me parut insupportable ; je trouvai les chemins de fer d’une longueur désolante. Arrivé dans ma ville natale, j’en voulais au droschi qui ne marchait pas aussi vite que mes désirs. Enfin j’allais être auprès d’elle, et ce n’était plus Henri qui rentrait, Henri trop fameux par l’éclat de sa conduite et par son importune jalousie : c’était le ténor Ottavio, un chanteur de renom, qui apportait avec lui l’éclat et la fortune; c’était surtout un mari passionné, un jaloux repentant, un homme dont l’àme s’ouvrait à une tendresse ineffable. Comme ma mère, maintenant, je trouvais mon bonheur dans mon seul amour, je ne demandais à Sophie que d’accepter mes soins et mon dévouement.
DON OTTAV10.
« Je courus à la maison que Bruno m’avait indiquée pour l’adresse de ses lettres ; je sonnai, jefus obligé de me retenir au mur, tant mou cœur battait; une servante parut; j’avais espéré que ce serait Bruno. «Madame Birken? » demandai-je; ce nom était inconnu ; je crus que j’allais m’évanouir.
« Mais Bruno demeure ici, et avec sa sœur?
« — Oui, monsieur. »
« Je respirai ; Sophie avait sans doute repris son nom de fille par une délicatesse facile à comprendre.
« Menez-moi vers eux tout de suite. »
« Depuis une semaine ils étaient à Wiesbade et n’avaient point parlé de retour.
« 11 y avait encore un départ, je pouvais être à Wiesbade le soir même, mais il me restait deux mortelles heures à passer dans la ville. Je courus chez le vieux Moïse ; là aussi j’avais un devoir à remplir : je voulais affranchir l’héritage de ma mère et remplir le vœu que toute sa vie la pauvre femme avait formé inutilement. Moïse était à son comptoir, tel que je le connaissais depuis vingt ans, avec sa ligure d’oiseau de proie, scs lunettes et ses rides. L’avarice l’avait conservé en le momifiant. Le changement de mon teint, ma barbe, que je
SOUVEMRS U’UN VOYAGEUR.
portais à l’italienne, l’empêchaient de me reconnaître, un moment je m’amusai de son erreur.
« Mon fils, me dit-il, quand je me tus nommé, « tu viens un peu tard, le terme est passé; nous « avons mis quelques affiches, on me doit gros « sur cette maison; depuis trop longtemps je me « ruine par mon obligeance, et une petite adjudi- « cation...
« — Moïse, lui dis-je, il est inutile de recom- « mencer une histoire que je connais de longue « date. Combien vous doit-on en capital et en in- « térêls? Je viens pour en finir.
« — En capital, dit-il d’un air effrayé, en reti- « rant ses lunettes pour me regarder déplus près, « six mille florins que j’ai gagnés à la sueur de « mon front en toute ma vie, les as-tu trouvés en « un an dans ton gosier?
« — Faites votre note, lui dis-je ; voici un man- « dal de la maison Sina sur la maison Bethmann, « et si cela vous convient...
« — C’est de l’or en barre, mon fils, dit-il en « tâtant le papier avec amour, et si tu en as qucl- « que autre à escompter, car il y a encore six jours. . , « Ah I que ta pauvre mère eût été heureuse !
« — Assez, Moïse, je ne vous demande qu’une « quittance. »
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« Il me fallut l’attendre plus d’une heure ; on eût dit que pour l’usurier se rembourser de son gage c’était le perdre, il refit vingt fois le compte avant de me rendre mes litres. Cette quittance, je voulais la porter dans cette chambre chérie, la déposer prés de ce portrait que depuis si longtemps je n’avais vu ; pardonne-moi, ma mère, une autre passion plus violente entraînait mes pas : on m’appelait à Wiesbade...
« Il y avait grande réunion à la maison de conversation, j'appris à l'hôtel que Sophie y était allée avec son frère. Je courus aux salons comme on court à un premier rendez-vous; j’entrai dans la salle de bal, la cherchant avec des yeux avides; j'avançais de place en place, croyant toujours que dans une de ces jeunes femmes élégantes j’allais retrouver Sophie : elle n’était pas là. Je passai dans un des salons de jeu, et là, en face de moi, assise à la table verte, je l’aperçus plus jeune et plus charmante que jamais. A sa gauche était une figure fatale, le major, tout occupé à pointer sur une carte les sorties de la rouge et de la noire. Sa présence me glaça : la joie a sa pudeur, je me sentis incapable de brusquer une reconnaissance en face de cet homme et de son ironie. Je restai immobile, les yeux attachés sur Sophie : plusieurs fois elle leva
la tête, mais sans regarder personne, ou du moins sans que ma présence la frappiU : le jeu l’absorbait.
« 11 y avait trop longtemps que j’étais dans cette situation gênante, l’impatience l’emportait, quand je sentis qu’on me prenait le bras ; une voix émue me disait : « Sortons. » C’était Bruno qui me tirait hors du salon, et qui n’ouvrit la bouche que dans le jardin, loin des promeneurs.
« Henri, s'écria-t-il, que viens-tu faire? je ne « t’ai point écrit de revenir.
« — Non, mon cher Bruno, mais tu ne m’as pas « écrit non plus cette lettre fatale qui devait m’ôter « tout espoir. Deux ans d’épreuves, c’est assez ; je « connais maintenant Sophie, je la prends avec tous « ses défauts. Tu vois, ajoutai-je, tu vois le plus heu- « reux des hommes. Désormais Sophie n’aura plus « rien à désirer, tous ses caprices seront satisfaits. « Grâce à mon travail, je suis riche pour deux, pour « trois même, car il y aura toujours une place à « mon foyer pour toi, mon frère, mon ami. Main- « tenant, rentre au salon ; imagine un prétexte « pour amener ici ma bien-airnée. Va, cours, vole, « il me tarde de la serrer sur mon cœur. »
« Si la nuit eut été moins noire, j'aurais lu sans doute sur la figure de Bruno la terrible révolu-
lion qui se passait en lui ; je me mépris à son silence.
«Tu ne vas pas la chercher? lui dis-je; tu « trouves qu’il vaut mieux que j’y aille moi- « même? tu as raison; tant pis pour ceux que « mon amour scandalise ; c’est ma femme, il y a « deux ans que je la pleure et que je l’appelle, je « l’embrasserai devant tous.
« — Arrête, me dit Bruno en me retenant d’une « main tremblante ; ne rentre pas dans ce salon, « tu ne peux pas lui parler en ce moment. Laisse- « moi la prévenir... demain, plus tard... Non,s’é- « cria-t-il en fondant en larmes, ni demain, ni « plus tard ; Sophie n’est plus digne de toi, nous « t’avons tous trompé.
« — Bruno, m’écriai-je, comme un homme qui « ne veut pas voir une vérité qui l’effraye, ce que « vous dites là est insensé. Vous avez été mon « ami d’enfance, mon camarade de théâtre, mon « frère; vous m’avez dit que vous seriez le gardien « de votre sœur, vous m’avez répondu de son hon- « neur; il est impossible, mon cher Bruno, que tu « aies manqué à ces saintes promesses, et que de- « puis deux ans tu m’aies menti.
« — Oui, murmura-t-il, je t’ai menti, j’ai été « un lâche et un infâme; oui, j’ai été le témoin et le
« complice du déshonneur de Sophie. Ecrase-moi « de ton mépris, lu auras raison. Oui, chassé de « partout par mon ivrognerie, je suis devenu un « mendiant sans coeur, j’ai accepté le pain d’infa- « mie qu’on me jelte comme à un chien. Pourquoi « reviens-tu, Henri ? J’espérais mourir sans avoir « à rougir devant toi. »
« Trompé, trahi par tout ce que j’aimais, toutes mes espérances renversées, mon honneur flétri, ■ mon bonheur à jamais perdu, j’épuisai en un instant toutes les amertumes et toutes les douleurs de la vie.
« Rentrons, dis-je à Bruno, je veux la voir en- « core, non pas lui parler ; calme-loi, je veux con- « templer cette figure perfide, pour elfacer à ja- « mais l’image adorée qui est dans mon âme.
« — N’entre pas, je t’en supplie, s’écria Bruno;
« je te connais, Henri ; tu ne resteras pas maître « de toi-même ; ne recommence pas la scène de « llombourg !
« — 11 est donc là, le misérable! » et, sans écouter Bruno, je courus à la salle de jeu.
« La foule était grande autour du tapis vert, je pus examiner Sophie sans être vu. Elle était où je l'avais laissée, entre une vieille joueuse et le major, tous deux absorbés dans leurs calculs. Le major
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ne pouvait pas être l’amant de Sophie, elle l’avait trop bien connu et trop longtemps dédaigné. J’espérais, telle était ma folie, que tout ce qu’on venait de m’apprendre était une chimère, quand tout à coup je vis Sophie, pour doubler son jeu, prendre l’argent du major ; il lui serra la main tendrement, elle lui répondit par un sourire qui me traversa le cœur.
« Un voile me passa sur les yeux, mes genoux plièrent; je pris le bras de Bruno.
« Sortons, disait-il, sortons.
« — Non. »
« Je la regardais, elle suivaitles cartes que tirait le banquier ; chaque fois qu’elle gagnait, ses yeux brillaient d'une flamme étrange, elle se penchait vers le major avec une joie et un abandon qui me glaçaient. Pour moi, qui lui avais offert le labeur d’une vie honnête, elle n’avait eu que des caprices; elle était l’esclave heureuse et résignée du maitre qui lui faisait partager sa passion.
« Moi aussi, je veux jouer, dis-je à Bruno, et jouer contre elle ; mets ces vingt francs sur le tapis. »
« Il les jeta sur la noire, ce fut la rouge qui sortit. Sophie ramassait l’or en tressaillant de plaisir, le major la caressait du regard. « Double le jeu, » dis-je à Bruno.
« Il doubla : deux fois, trois fois, je perdis.
« Mets ces cent florins.
« — Henri, tu vas t’emporter ; sortons, » mur- « murait-il; je le forçai de rester.
« Rouge perd , la couleur gagne, » annonça le banquier.
« Laissé cet argent, dis-je à Bruno.
« La noire sortit une seconde, une troisième, une quatrième fois.
« Voulez -vous de l’or? demanda le banquier.
« — Prends de l’or , accumule-le devant ses yeux.
« — Faites votre jeu, » disait le banquier aux « joueurs que ma fortune rendait indécis.
« Sophie et le major se consultèrent ; il compta sa carte: « La noire est bonne, » disait Sophie; je la vis prendre tout l'argent de son voisin et le passer de mon cAté. Je pris un râteau de joueur, je mis tout cet or sur la rouge, devant elle. La rouge sortit.
« Mon ami, de l’argent, je veux de l’argent, » *< dit Sophie en se tournant avec vivacité vers le « major.
« Mais celui-ci haussa les épaules.
« C’est fini pour aujourd’hui, ma belle. »
DON OTTAVIO. * 307
« Et il déchira sa carte avec une colère mal déguisée. Alors, à la vue de Bruno qui avait peine à se charger de ces rouleaux qu’on lui jetait de tous côtés :
«Bruno, demanda-t-elle, à qui cet or? je le « veux !
« — Prends-le donc ! m’écriai-je en le poussant « vers elle avec le râteau que je tenais à la main. « Celui-là, du moins, tu ne le payeras pas de ton « infamie 1 »
« Le ton de ma voix, la force de l’injure, ces pièces qui tombaient à terre, interrompirent le jeu ; Sophie, qui s’était levée furieuse, me reconnut et cacha sa tète dans ses mains.
« — Ne faites pas attention, messieurs, dit le « major avec un sourire dédaigneux, c’est le mari. « Monsieur Birken, continua-t-il, je demeure à « l’Aigle, tout prêt à vous donner des explications « et une leçon dont vous avez besoin. Viens, ajouta- « t-il en parlant à Sophie, finissons une scène ridi- « cule, sois sûre qu’à mon bras, personne (et il me « regarda), personne n'osera t insulter. »
« 11 traversa fièrement le salon, la tête haute, accueilli par des poignées de main et des offres de service, tandis que Sophie le suivait, son voile baissé, et comme accablée par son déshonneur.
« Pour moi, j’étais tombé sur une chaise, et, quoique je me sentisse sous le feu des regards malins et méprisants qui m'entouraient, je n’avais pas la force de me lever ; il me fallut le secours de Bruno pour gagner l'hôtel. Là, je me jetai sur un lit, évanoui ou endormi, je n’en sais rien. Quand je revins à moi, la nuit était avancée, et j'aperçus Bruno qui me regardait avec inquiétude.
« Je vous remercie, lui dis-je, de m’avoir con- « duit jusqu’ici ; c’est le dernier servicequepouvait « merendre un ancien compagnon. Adieu, main- « tenant, et que désormais tout soit fini entre « nous.
« — Tu as raison, Henri, me dit-il en sortant, « et cependant, si tu savais combien je t’aime ! « Que ne suis-je mort au premier verre de ce « poison fatal qui m’a fait perdre la raison, le cou- « rage et l’honneur! je n’aurais pas mérité ton « mépris. »
« Au point du jour, le directeur de la police entra dans ma chambre avec une politesse affectée ; il me reprocha le scandale dont je m’étais rendu coupable. « Nous sommes trés-indulgenls « pour les joueurs malheureux, me dit-il ; mais « un joueur qui gagne et qui fait du bruit est « inexcusable. Il n’est pas permis de troubler par
DON OTTAVIO
« des querelles particulières un endroit aussi res- « pectable que le salon de jeu. Où en serait Wics- « bade, si tous les Ménélas y poursuivaient tous « les Pâris? »
« Sa conclusion était que j’avais mérité une punition sévère, mais que, par une indulgence excessive, il se contenterait de me conduire lui-même nu chemin de fer, pour que j’eusse à vider le duché de Nassau. J'obéis sans discussion ; je n’entendais pas disputer sa conquête au major, elle était bien à lui; je ne laissais rien derrière moi à Wiesbade, et il me tardait de quitter cet enfer.
« Sur les marchesde l’escalier, je trouvai Bruno qui avait passé là le reste de la nuit.
« Henri, me dit-il, peut-être ne nous reverrons- « nous jamais, tu n’entendras plus parler ni de « moi ni d’elle; mais au nom de notre vieille « amitié, au nom de ta mère, pardonne-moi : je ne « puis vivre avec la pensée que tu ne m’aimes « plus. »
« Je lui tendis la main, il la prit en fondant en larmes.
«Oui, oui, dit-il, tu m’aimes toujours, et « malgré son ingratitude, elle aussi peut-être, lu « l’aimes encore plus que tu ne penses.
« — Assez, lui dis-je, pas un mot sur ce sujet;
« silence, un éternel silence. Tout est mort pour « moi, elle et son nom. Ah ! Bruno, que sont de- « venus nos beaux jours? »
« Et je tombai dans ses bras en pleurant.
« 11 y a dans le désespoir je ne sais quelle âcre jouissance, et pour une nature comme la mienne il est plus facile d’accepter le malheur que d’en supporter la crainte. Après avoir souffert deux années d'inquiétude, je me trouvaisplus calme maintenant que je n’avais plus rien à attendre de l’avenir, rien à aimer sur la terre. Cette fois le coup avait porté, je me croyais guéri de iha faiblesse. La joueuse de Wiesbade ne m’inspirait que de l’horreur. Je repris la route de Vienne avec une morne résignation; je ne revis môme pas cette maison de Francfort qui me gardait les seuls souvenirs qui ne me fussent point odieux ; je ne voulais pas de consolation et je craignais de m’attendrir. Désormais l'art était tout pour moi, je m’y livrai avec passion. Fidèle à la devise que m’avait laissée ma mère,
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j’entendais lutter comme un homme, malgré la blessure que j’avais reçue. Entouré d’excellents camarades, j’essayai même de liaisons nouvelles, bientôt j’y renonçai. Pour que l’amitié unisse deux âmes, il faut un fonds commun d’idées et de souvenirs; mais moi, ma vie s’était arrêtée à Hombourg, mon cœur s’était fermé sur les fortes impressions de ma jeunesse, personne à Vienne ne pouvait me comprendre ; j’en revins à la solilude. Au commencement, c’est une amie sévère, mais elle ne fatigue jamais et devient douce avec le temps.
« C’est ainsi que je passai cinq années sans nouvelles de Sophie, tantôt essayant de reprendre à la vie, tantôt en proie à des crises violentes, quelquefois, si las de l’existence que la mort m'eût paru un bienfait. Le travail seul, un travail opiniâtre, m’a permis de résister à ces assauts de la douleur, en endormant mes peines et quelquefois en m’apportant un soulagement véritable. Ma réputation a grandi. On me considère à Vienne, il ne se donne pas de concert à la Cour sans que i’y sois appelé. L’empereur m’a témoigné sa bienveillance ; l’impératrice, avec une grâce parfaite, m’a souvent remercié du plaisir que je lui avais causé; Saphir même, le critique impitoyable, a été
SOUYE.MRS DTK VOYAGEUR.
quelquefois indulgent pour moi. Rien ne manque à mon succès; mais qu’est-ce que le succès quand on est seul pour en jouir? Ce qui est beau, c’est de réussir dans sa ville natale, devant ceux qui vous ont connu tout enfant, sous les regards d’une mère heureuse de son ouvrage, à côté de ces premiers amis qui prennent pour eux la meilleure part de notre triomphe; tout le reste est vanité! Sans doute je suis ému quand ma voix trouve un écho chez le spectateur, je suis ému quand les bravos me rappellent sur le théâtre ; mais le rideau baissé, je rentre dans ma maison déserte et je n’en sens que plus cruellement la tristesse et l’ennui.
« Plus d'une fois on m’a offert un engagement pour Londres ou Paris : c’est la couronne d’un artiste; j’ai toujours refusé. L’Allemagne a pour moi un charme secret ; c’est le seul lien qui me rattache à un passé qui m’est cher. De tout ce que j’ai aimé dans ma jeunesse, il ne me reste plus que le ciel de mon pays. Dans mes congés même, je n’ai jamais quitté la patrie ; j’aime mieux chanter sur des scènes moins célèbres, mais où l’on parle une langue qui est la mienne, où j’ai des compatriotes autour de moi. Cette année, on m’a fait partout les offres les plus aimables: j’ai accepté de jouer à Dresde, à Weimar, à Cassel et à Wiesbade.
DON OTTAVIO
Que le choix de Wiesbade ne vous étonne pas ; j’y voulais expier une folie passée. Aussi me suis-je réservé une dernière représentation ; elle sera pour les pauvresde Wiesbade. Oltavio réparera les fautes d’Henri.
« En arrivant à Cassel, il y a quinze jours, on me remit une lettre qui, adressée à Vienne, m’avait cherché par toute l’Allemagne ; elle était de Bruno. « Henri, me disait-il, si votre cœur n’a pas changé « dans la fortune, venez à notre aide. Ma sœur est « mourante et sans ressources. Quant à moi, réduit « à accepter une place de musicien pour la saison « de Wiesbade, et plus misérable que jamais, il « m'est impossible de soutenir Sophie. Longtemps « elle m’a défendu de vous écrire; aujourd’hui, « vaincue par la souffrance et le désespoir, elle « implore votre pitié. Je n’ai pas voulu qu'on mit « dans un hôpital celle qui a été votre femme, « j’ai usé de votre nom pour me faire donner la « clef de la chambre de votre mère. C’est là que « Sophie attend de vous un dernier secours. Henri, « vous êtes trop vengé. »
« Oserai-je l’avouer? Cette lettre, quieùtdésarmé le plus cruel des hommes, cette lettre excita en moi une indignation dont je ne fus pas maître. Sophie dans cette chambre vénérée, et peut-être se faisant
un jeu de ma faiblesse I voilà ce qui me frappa tout d’abord, a Chaste souvenir de ma mère, m’écriai- « je, je ne souffrirai pas celte profanation! Oui, la « vengeance est venue, elle sera éclatante comme « le fut l’outrage. Sophie trouvera cette pitié « qu’elle implore, j’assurerai son sort et celui de « son frère. Les secours dont elle a besoin, l ’aisance « même, si elle vit, elle aura tout ; mais elle sor- « tira de ce lieu où sa présence est une souillure ; « elle me laissera le seul sanctuaire où je puisse « encore aimer et prier. »
« Je répondis à Bruno qu’il ne m’avait pas écrit en vain, et que je lui envoyais assez d’argent pour que rien ne manquât à Sophie, mais qu’il avait eu tort de prendre le logement de ma mère; qu’il fallait de suite chercher un endroit plus convenable, et que, lorsque j’arriverais à Francfort, après avoir terminé mes représentations de Cassel, j 'entendais que Sophie habitât celte nouvelle demeure, à moins qu’il ne fût impossible de l’y transporter.
« Quatre jours après ma lettre j’arrivais à Franc* fort. Bruno n’était point au chemin de fer; on me remit un mot de lui où il me disait que Sophie, quoique gravement atteinte, n’était pas alitée, mais qu’elle avait obstinément refusé de quitter la maison de la rue des Juifs ; c’était là qu’elle m’atlen-
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daif. Pour lui, ajoutait-il, il n’avait pas osé. affronter ma colère, et il demandait mes ordres avant de paraître devant moi.
« Cette nouvelle était peu faite pour me calmer; on se trompe en me bravant, pensais-je; si dans mon cœur il y a place pour la pitié, il n’y en a plus pour l’amour: justice se fera. J’arrivai tout ému dans la rue des Juifs; la vue de la maison ne fit qu’ajouter à mon trouble. Cette pauvre demeure, où n’entrait pas le soleil, toute couverte de lames de bois comme un poisson de ses écailles, avec ses deux étages en surplomb, son toit pointu, sa porte basse, son escalier en limaçon, sa rampe de corde, était pour moi plus riche et plus belle que tous les palais de Vienne; là étaient mon cœur et mon trésor. Tous mes souvenirs d’enfance s’éveillaient à la fois; à cette petite fenêtre, aujourd’hui solitaire, je voyais ma mère penchée entre les fleurs pour surprendre au loin mon retour. «Allons, medis-jc, « c’est le moment d’avoir du courage. » Je montai, j’ouvris brusquement : personne dans la première pièce ; la seconde porte n’était pas fermée, j’entrai.
« Au fond de la chambre, sur le lit de ma mère, il y avait une femme enveloppée dans un châle en lambeaux. Endormie sans doute, mais pâle comme une morte, et les traits si altérés, que j’hésitai à la
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reconnaître, Sophie tressaillait par moments et gémissait comme oppressée par un rêve pénible. Bruno avait raison, j’étais trop vengé.
« Une voisine entra, portant à la main une pelile fiole. Surprise de me voir : « Êtes-vous M. Henri? « dit-elle; alors Dieu soit loué, car la pauvre dame « vous appelle jour et nuit dans son délire, nous « ne la calmons qu’avec du laudanum. C’est user « sa vie; mais pour ce qui en reste, mieux vaut ne « pas souffrir. » Puis regardant la malade qui s’agitait : « Sortez, me dit-elle; la voilà qui s’éveille, « la crise approche, je vais rendormir madame « avec cette potion.
« — Laisscz-la reprendre ses sens, dis-je à mon « tour, et retirez-vous, il faut que je lui parle.
« — Bien, monsieur, fit-elle fort étonnée, mais « je resterai dans l'autre chambre, car vous aurez « besoin de moi. On n’est pas trop de deux pour la « tenir dans ses convulsions. »
« Sophie se dressa tout à coup sur son séant; dès qu’elle me vit elle voulut m’appeler ; la parole s’arrêta dans sa gorge gonflée ; ses yeux étaient hagards, elle étouffait ; enfin, jetant ses bras autour de mon cou et me serrant par une étreinte violente: « Henri, cria-t-elle, Henri, sauvez-moi, « je ne veux pas mourir! » C’était pour elle une
DON OTTAVIO
émotion trop forte; elle eut aussitôt une attaque de nerfs, suivie d’un évanouissement qui résista à tous nos soins.
« Fort inquiet, j’appelai le médecin; il médit que l’accès durerait une partie de la nuit, mais qu’il n'y avait point de danger immédiat. « C’est, « dit-il, une femme épuisée par les plaisirs et « les agitations du monde; tout le système ner- « veux est détraqué ; elle est sur le grand che- « min de la folie et de la paralysie. Vous me de- « mandez si elle peut guérir; à son âge il y a « toujours de l’espoir. Si on lui donnait une vie « douce et calme, et si elle était capable de s’y réo signer, peut-être retrouverait-elle un reste de « santé ; je dis peut-être, car le sujet est bien usé. »
« La nuit venue, je restai seul près de Sophie. A dix ans de distance, je gardais une mourante sur ce lit funèbre ; mais quelle différence entre la douleur d'un fils et la pitié d’un homme outragé, ou plutôt combien les années et le chagrin m’avaientils changé! L’ombre et le silence m’entouraient; dans la chambre, on n’entendait pas même la respiration de la malade ; pour moi, immobile dans le grand fauteuil, je regardais le portrait de ma mère qui, à la lueur vacillante de la veilleuse, semblait s’agiter dans son cadre et prendre vie.
J’admirais cctle pâle figure, ce sourire si doux qui laissait deviner tant de résignation après tant de souffrances. Abîmé dans mes réflexions, incertain de ma conduite, fatigué par la colère et la pitié, je tombai dans cet état qui n’est ni la veille ni le sommeil, cl il vint un moment où je crus entendre comme une voix intérieure qui m’appelait. Était-ce un rêve? Etait-ce ma conscience qui parlait? Y a-til pour ceux que nous pleurons une permission divine do communiquer avec nous? Je ne sais, mais c’était la voix de ma mère ; comme autrefois, pauvre femme, elle venait m’aider et me consoler à force d’amour.
« Henri, murmurait-elle, apaise ce courroux qui « gronde dans ton âme. Pourquoi en veux-tu à « Sophie d’avoir cherché ici un refuge? Peut-être « n’est-ce pas l’épouse que je t’aurais choisie; mais « une fois mariée, elle eût été ma fille. Même cou- « pable, je lui aurais ouvert mes bras, je l’aurais « défendue contre toi. Les hommes sont souvent « cruels avec leur justice, une femme ne connaît « que la pitié, une mère pardonne toujours. »
« — Ma mère, ma seule amie, m’écriai-je, voyez « s’il est une douleur comme la mienne ; que faire « de cette malheureuse? que devenir? conseillez- « moi, sauvez-moi.
DON OTTAVIO
« — Cher fils, me disait-elle, je te plains ; ce que « tu souffres, c’est ce que, plus innocente que toi, « j’ai enduré pendant vingt ans. Mais avant de «juger Sophie, rentre en toi-même, Henri, et « sois sincère. N'as-tu rien à te reprocher? En te « mariant n’as-tu pas cédé à la passion? Cette «femme, cette enfant, l’as-tu aimée pour elle « seule comme je t’ai aimé? As-tu fait la part de sa « nature? Sais-tu si sa légèreté ne la rend pas « moins coupable que lu ne l’imagines? A-t-elle eu « comme toi une amie dévouée pour corriger ce « fond sauvage que chez toi je n’ai pu dompter « tout à fait. Et toi-même, n’as-tu pas contribué à « perdre Sophie? Ce duel avec le comte n’était-ce « pas une folie? En abandonnant ta femme, ne « l’exposais-tu pas à des dangers au-dessus de ses « forces? Que de raisons, mon fils, pour n’être pas « sévère avec celle que tu as aimée et que le ciel a « si cruellement punie!
« — Oui, ma mère, j’ai eu des torts: mais moi « j’ai été fidèle à mon serment; je n’ai pas flétri « le nom dont l’honneur m’était confié.
« — Non, Henri, me répondait la voix ; mais si « Sophie a manqué à sa parole, te crois-tu pour « cela dégagé de la tienne? En face de Dieu, tu lui « as juré de la soutenir dans la santé et la maladie,
« dans la bonne et dans la mauvaise fortune ; ce « n’est pas une aumône, c’est ton amour que tu lui « as promis, et pour toute la vie. Si ton père « était revenu, crois-tu, mon enfant, que je me « serais inquiétée avant tout d’un passé pénible? « Non ; c’est en épouse que j’aurais reçu mon mari; « j’aurais souffert, sans doute; on ne guérit pas en « un jour de pareilles blessures; mais ma douleur « eût ôté un secret entre le ciel et moi : ni ton père « ni les autres n’en auraient rien su. .l’aurais fait « mon devoir; Henri, fais comme moi.
« — Et l’insolent mépris du monde, ma mère, et « l’ingratitude de Sophie? Ce qu’on eût trouvé bien « chez vous, on ne me le pardonnera pas ; ce qui « eût désarmé mon père ne fléchira point l’in- « domptable égoïsme dont j’ai souffert.
« — Que t’importe le monde, disait toujours la « voix, si tu as pour toi la paix et la joie de la « conscience? Un seul effort de bonté te donnera « plus de bonheur que les hommes ne peuvent t’en « offrir, leur dédain tombera sans force à tes pieds. « Sophie ingrate ! pourquoi? Crois-tu qu’il n’y ait « pas dans la misère une rude discipline, sais-tu « quelle est la puissance de la douceur sur une « àme qui s’effraye du joug? Essaye, mon fils, et, « quand on devrait méconnaître ton dévouement,
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« essaye encore. Quelle que soit la conduite de « Sophie, il est un prix intérieur que l’ingratitude « ne t’ôtera jamais, celui-là, mon enfant, vaut tous « les sacrifices.
« Plus je me sentais troublé, hésitant, plus la voix « devenait tendre et pressante. « Henri, » disait ma mère, « souviens- toi que dans nos beaux jours, « quand la furiedu sang t'emportait, je te ramenais « avec un mot : Fais cela pour moi, te disais-je, et « plus tard lu m’en remerciais. Pardonne àSophie; « n’abandonne pas une mourante qui a plus besoin « de ton amour que de tes soins; au nom de ce « que j’ai enduré, au nom de ma tendresse, par- « donne-lui ; fais cela pour moi, Henri, tu m’en « remercieras.
« — Oui, je le ferai, chèreâme, m'écriai-je, oui, « une fois encore j’aurai la joie de t'obéir et de « t’imiter. »
« Je m’éveillai tout en sueur, je regardai ce portrait qui semblait me sourire et m’encourager, mes lèvres jurèrent à Sophie l’éternel oubli du passé. L’aimer comme autrefois n’est pas en mon pouvoir ; mais la couvrir de mon honneur, mais me dévouer à sa guérison et peut-être à son bonheur, je l’ai promis, je tiendrai mon serment.
« Vers le matin, Sophie revint à elle, et, m'appe-
lanl d'une voix fatiguée, murmura je ne sais quelle prière. « Ne parle de rien, lui dis-je avec douceur, « tu es chez loi, » et je l’embrassai sur le front. Elle se mit à fondre en larmes. « Pleure, lui dis-je, « ces larmes-là te feront du bien. » C’était la fin de la crise. « Henri, dit-elle, donnez-moi votre main; « je crois qu’ainsi je pourrai dormir paisible; « quand vous êtes près de moi, il me semble que « la mort ne peut m’atteindre ; vous ôtes mon « ange gardien. »
« Ce fut mon tour de pleurer ; ma mère, je te remerciais déjà !
« Sophie s’endormit bientôt d’un sommeil tranquille; je sentais sa main s’humecter d’une douce moiteur, sa respiration était calme et régulière : c’était le repos qui devait lui rendre la vie. J’étais là depuis troisheures, craignant de l’éveiller par un mouvement, quand je vis Bruno avancer la tète et nous regarder tous les deux. Il s’était déchaussé pour ne pas faire de bruit, et, s’approchant de moi, il se jeta à genoux, et me prit l’autre main, qu’il couvrait de baisers malgré tous mes efforts. « Henri, « répétait-il, je le savais bien, que tu nous aimais « toujours. »
« Voilà, dit Ottavio en se levant, voilà, monsieur, l’histoire de ma vie; la calomnie a pu la tra-
vestir; mais si la fougue delà jeunesse m’a quelquefois emporté trop loin, je ne crois pas que j’aie à rougir devant le monde, je puis marcher têle levée. Que les envieux ou les sots me refusent leur estime, j’ai dans ma conscience un juge plus sur, et je suis de fer pour qui m’outrage ou me dédaigne ; mais, ajouta-t-il en me regardant avec un doux sourire, je suis sans défense contre ceux qui m’aiment, et devant vous, monsieur, qui avez été si bienveillant pour moi, j’avais besoin de me justifier : il m’en coûterait trop de descendre dans votre esprit ; vous me connaissez maintenant. »
— Vous êtes un galant homme, lui dis-je ; et si mon amitié peut avoir pour vous quelque prix, je serai fier de mériter la vôtre. J’espère que nous n’en resterons pas là, et qu’ici nous nous reverrons.
Il me donna sa carte en échange de la mienne, et m’indiqua son hôtel, « Mais, ajouta-t-il, je vous prie de ne pas vous déranger ; Sophie, qui n’est venue à Wiesbade que parce qu elle n’ose pas me quitter, Sophie est encore si souffrante que la présence môme d’un ami pourrait la fatiguer. »
Je n’insistai pas : je comprenais trop le sentiment qui l’empêchait de me présenter celle dont il venait
S'il
de me parler ; mais je lui demandai où je pourrais le revoir:
— A la promenade, me dit-il. Si demain vous ôlcs libre vers dix heures, pendant que Sophie sera au bain, nous irons, si voulez, jusqu’à la Plalle, et nous causerons de Mozart ou de l'Italie.
— Mais demain est jour de théâtre, vous jouerez.
— Oui, me dit-il, dans le Freyschutz ; je n’ai nul
besoin de répéter une pièce que j’ai chantée tant de fois. Le rôle de Max, ajouta-t-il, est encore un des rôles qui me conviennent, comme tous les rôles désespérés; peut-être le dirai-je moins bien à présent. Au reste, vous en jugerez; demain je chanterai pour nous.
Règle générale, quand on prend Wiesbade au sérieux, il y fout vivre comme ce saint homme de rat qui ne sortait jamais de son fromage. Toute cette histoire m’avait beaucoup plus agité qu’il ne convient à un buveur d’eau. J’avais maintenant une idée, un désir, deux choses qui sont incompa-
lm.N UTTAVIU.
tibles avec un traitement : je voulais revoir mon nouvel ami, et aussi l'héroïne du roman, la femme qui avilit inspiré une telle passion. L’après-dinée, je courus au hasard pour retrouver Otlavio ; puis, l'aliguéd’une recherche inutile, j’allai au salon et au jardin. Joueurs et banquiers me parurent encore moins spirituels que de coutume ; à la promenade, je fus salué par l’air de Rir/oletto. Je n’avais nul désir d’assister,à cette marche monotone d’oisifs qui échangent leur ennui ; je ne m’arrêtai qu’un instant pour admirer une charmante petite Anglaise de cinq ou six ans. Avec sa figure rose et blanche, ses cheveux bouclés, ses yeux bleus transparents, sa robe lilas et son tablier vert, c’était la poupée vivante la plus gracieuse qu’on pût voir. Déjà femme, elle aimait à jouer avec le danger, elle agaçait avec un morceau de pain un des cygnes de la pièce d’eau. Kl le tremblait de peur quand l'oiseau allongeait son grand cou comme pour avaler cette main mignonne cl perfide; mais, le péril passé, quelle joie d'avoir été brave et de tromper l’ennemi ! comme elle regardait alors autour d’elle! et quand je lui faisais un signe de télé, quel bon rire enfantin ! Survint par malheur une longue gouvernante, surmontée d’un vaste chapeau chocolat, et aussi empesée que s; s jupons ; elle lira par le bras ma ieune amie, et
:.26 SOUVEMKS ll’UN VOYAGEUR.
lui inculqua la peur en un beau sermon de trois points. L’enfant parti, je joignis un gros de promeneurs qui s’étaient assemblés sur le pont. C’étaient des gens raisonnables, de vrais baigneurs, qui ne se laissaient point séduire aux charmes de la roulette. Us jetaient du pain aux poissons, et attendaient avec anxiété que les sarcelles s’envolassent. Mais on se lasse de tout, même des plaisirs innocents ; aussi je m’enfonçai dans la promenade, cherchant un banc retiré, pour y rêver.... non, soyons franc.... pour y dormir. Avant de me jeter la pierre, qu’on essaye d’abord des plaisirs et des tables d’hôte de Wiesbade !
Je ne sais depuis combien de temps j’oubliais les choses de ce monde, quand au réveil j’entendis de l’autre côté de la charmille deux personnes qui parlaient haut; le sommeil m’avait servi, je reconnus la voix d’Ottavio; l’autre voix, brève et saccadée, était celle d’une femme.
« Je veux partir, disait l’inconnue, qui ne pouvait être que Sophie ; ce séjour m’est odieux.
— Ma chère amie, répondait Ottavio en baissant la voix pour modérer le ton de sa compagne, vous savez que depuis trois mois je suis engagé ici pour quatre représentations. Un peu de patience, si vous n’aimez mieux m’altendre à Francfort.
DON OTTAVIO
— Je ne veux ni de Francfort ni de Wiesbade, je veux partir. Est-ce qu’on ne peut pas rompre un engagement?
— Mais, reprit Ottavio, ledirecteur a ma parole, et l’honneur....
— Toujours de grands mots, Henri ; vous serez toujours le même. Vous ne comprenez rien au cœur d’une femme. Vous êtes comme les autres hommes, vous ne sentez rien. »
Il y eut un moment de silence.
« Ma chère Sophie, dit enfin Ottavio avec l’accent d’un homme qui se contraint, je crains pour vous la fraîcheur du soir, je crois qu’il serait bon de rentrer.
— Voici la première parole raisonnable que vous ayez dite d’aujourd’hui, reprit l’inconnue; donnezmoi mon châle ; et, ajouta-t-elle, d’une voix un peu moins aigre, offrez-moi votre bras, car sans vous, Henri, vous savez bien que votre enfant ne peut faire un pas. »
La curiosité, je l’avoue, me rendit indiscret: je fis un détour afin de connaître cette femme qui ne se trouvait ni comprise ni aimée. Pour ne pas importuner Henri, je me cachai derrière un bouquet d'arbres, et j’attendis les deux promeneurs qui passèrent près de moi . Je vis une petite femme, de tour-
.'28 SOlîVt- MHS D'I'N VOYAGEUR
mire agréable el mise avec plus de recherche que dégoût; ses cheveux étaient d’un blond ardent, scs traits réguliers cl insignifiants. C’était la figure d’un enfant, mais cette figure était pâle et fanée. J’eus tout le temps de l'observer, car elle marchait avec peine, courbée et s’appuyant des deux mains sur le bras de son mari. Il la regardait avec une tendresse ineffable : c’était le regard d’une mère qui voit renaître sa fille ; c’était plus encore, èt peut-être, sous ce visage flétri, Ottavio retrouvait-il le front pur et les yeux limpides de celle qu'il avait aimée. Ils entrèrent sous la colonnade, je les vis s’arrêter devant un magasin de cristaux. Sophie se reposait tandis qu’Oltavio essayait de l'amuser en lui offrant quelques-unes de ces charmantes bagatelles. Pauvre garçon qui croyait n’en être qu’à la pitié ! ou plutôt heureux homme chez qui l’amour avait pu survivre à de telles épreuves!
Le lendemain, comme je sortais du bain, et qu’avec ma résignation habituelle j’allais à la source
DON OTTAV1Ü.
pour qu’on ni 'Appliquât à la question, je trouvai un rassemblement à la porte de Dhôtel; on entourait mon bon ami le Kellner. 11 avait la tète enveloppée d’une serviette, comme un Turc de carnaval, et gesticulait avec une ardeur immodérée, même pour lui. '
« Le drôle ne le portera pas en terre, s’éoriailil ; quand il sortira de prison, il me le payera, intérêt et capital. Eh bien! monsieur, dit-il en m’arrêtant au passage, je vous l’avais annoncé, que de la présence de ce juif il ne sortirait rien de bon ; mais nous l’avons chassé, Dieu merci ! après cette leçon il est à croire qu’il ne reviendra plus. »
Et alors, à la grande joie de la foule, il se mit à conter comment, avec un certain nombre de Kellners, ses camarades, il avait donné un terrible charivari au juif et à sa maîtresse, et comment la fête aurait été complète sans un stupide ivrogne qui avait crevé son violoncelle sur le Iront de l’historien.
« Ma tête est entrée dans l’instrument, ajoutaitil, sans cela...
— Vous êtes aussi méchant que bête, lui dis-je, et, ^laissant un peu confus au milieu des éclats de rire, je courus à la demeure d’Ottavio.
Il était parti ; le directeur effrayé lui avait rendu sa parole. L’hôte fit quelques difficultés pour me dire ce qu’était devenu le fugitif, il craignait en moi un ennemi. Quand il fut un peu rassuré, il m’avoua qu’il ne savait rien. Ottavio s’était rendu à Biberich; mais là, il avait changé de voiture, sans doute pour dépister ses persécuteurs. On croyait cependant qu’il avait gagné Rudesheimpour y attendre un des bateaux du Rhin, et se diriger vers le Nord.
Suivre Ottavio fut aussitôt ma pensée ; mais auparavant je voulus le remplacerauprès de Bruno. En donnant raison à l’émeute représentée par un corps aussi considérable et aussi influent que celui des Kellners, la police avait poussé un peu loin la prudence humaine, je ne désespérais pas de la fléchir.
Le directeur de la police parut fort surpris de ma visite. Je trouvai un homme sentencieux qui se retrancha derrière ses devoirs. Bruno avait tous les torts : car, dans sa position, il devait respect à tout le monde, et, chose énorme, ce violoncelle qu'il avait brisé ne lui appartenait même pas. Où irait-on si chaque musicien allait casser la tête des citoyens paisibles avec les instruments du théâtre, qursont une propriété domaniale et ducale? J'offris de
DON OTTAVIO
payer le violoncelle ; le directeur fut inflexible ; je me recommandai alors du comte de V..., dont j’avais fait autrefois la connaissance aux eaux d’Ems, et qui me permettait de l’appeler mon ami. Le comte était bien vu du prince, son nom fil d’autant plus d’effet sur le magistrat, qu’il se rappela nous avoir rencontrés tous les deux à la Platte, causant avec une grande intimité. « Si je croyais, dit-il, que M. le comte prit quelque intérêt à cette misérable querelle... »
Je l’assurai que le comte le remercierait de son obligeance ; dès lors tout s’arrangea.
« Après tout, reprit-il, il vaut mieux arrêter cette affaire, puisque la cause du trouble a disparu. D’où vient la provocation, je veux bien l’ignorer; vous payez le dommage, tout est fini. Quant aux têtes cassées, ajouta-t-il en français, remarquez que je ne vous demande rien, elles étaient déjà fêlées. »
La plaisanterie lui parut si bonne, qu’il en ritaux éclats; j’en fis autant par reconnaissance, ce qui le mit d’une excellente humeur.
« Eh bien ! me dit-il avec une légère ironie en me remettant un papier, achevez votre ouvrage, et, puisque vous avez des amis partout, mettez vous-même ce drôle en liberté; vous verrez en
532 SOUVENIRS D’IJN VOYAGEUR,
môme temps ce que sont les cachots du despotisme germanique, comme disent quelquefois vos gazettes. »
De fait, la prison n’avait rien d’effrayant ; c’était dans une salle basse qu’on avait placé Bruno; il lui eût suffi d’ouvrir la fenêtre pour s’évader ; mais un Dieu puissant lui avait lié les membres : il était ivre mort. La figure luisante du concierge, qui faisait fonction de geôlier, trahissait le complice qui avait versé au captif l’oubli de ses peines et partagé avec lui le poison.
« Si monsieur veut attendre, me dit le geôlier, je vais mettre le prisonnier en état. »
Le remède était simple; mon homme emplit d’eau froide un grand baquet et le jeta à la face du malheureux musicien. Bruno secoua la tête comme un plongeur qui réparait au jour.
« Qu’est-ce donc, Cari? dit-il; est-ce la justice ?
— C’est bien mieux, lui cria l’autre, c’est monsieur qui vient te mettre en liberté. »
Bruno ouvrit à demi des yeux hébétés, et, sans me reconnaître : « Merci, dit-il ; ne vous faites pas un cheveu gris pour moi, je suis bien ici, je me
repose. Quand ceux qui m’y ont mis seront las
Bonsoir, »
don nmvio. r.3j
Cari le secoua avec violence, il le fit sortir dans la rue en le soutenant et l’assit sur un banc.
« Bruno, lui dis-je, Henri est parti; j’ai besoin de savoir où il est ; je suis son ami.
— Son ami ! murmura-t-il ; Henri n’a pas d’amis; il n’y a que moi qui suis son ami. Ahl oui, sa femme revient, les amis reparaissent ; vous ne saurez pas où elle est. »
Puis il se mit à chanter entre ses dents : La donna e mobile, et, comme une masse, il tomba endormi sur la pierre.
« Pauvre diable, fit le geôlier, son estomac est ruiné : un verre de vin, il ne peut plus le supporter; mais si monsieur veut prendre patience, avec un peu d’eau...
— Non, répondis-je, c’est assez; je ne tirerai rien de cette brute, laissez-la dormir. »
Je rentrai à l’hôtel pour demander la note et une voiture pour Rudesheim. Quand tout fut prêt, je trouvai à la portière de la calèche l’aimable Kellner plus souriant que jamais. Après qu’il eut plié le marchepied :
« Monsieur le baron, me dit -il en s’inclinant, je souhaite à Votre Excellence un heureux voyage.
— Quelle est cette nouvelle impertinence,
repris-je, que signifie ee titre dont vous m'affublez ?
— Monsieur, fit-il en se rengorgeant, on ne me trompe pas aisément. A la façon dont Votre Excellence m’a parlé ce matin, j’ai reconnu de suite à qui Savais affaire. Il n’y a que ces vils bourgeois qui soient toujours polis avec nous. »
Sur quoi il me salua avec cette satisfaction intime que le ciel a donnée aux sots pour leur tenir lieu de tout le reste.
Tout le long du chemin je demandai si l’on avait vu Ottavio ; mais après Ettville je perdis sa trace, personne ne put me dire s’il avait suivi le fleuve où s’il s’était enfoncé dans la montagne, parle chemin de Schwalbach. Je me décidai au hasard et pris la route du Rhin; j’arrivai à Rudesheim sans rien rencontrer et de fort mauvaise humeur; une barque était là, je m’y jetai et dis au batelier de traverser le fleuve et de me conduire à Bingen.
L’homme déploya la voile, et, maintenant la barque presque en travers du courant, la dirigea derrière les rochers qui, en cet endroit, brisent la violence du flot. Pour moi, malgré toute mon impatience, je cédai bientôt au magnifique spectacle qui frappait mes yeux. Le front dans la main, je regardais un paysage dont on ne se lasse jamais, et
DON OTTAVIO
qui parail encore plus splendide quand on sort de l’horreur des montagnes ; c’est le Rhingau, ce lac formé par le Rhin, et tout bordé de villages, de guérets, de prairies, de vignobles qui s’élèvent par étages jusqu’à la verdure éternelle des sapins. On dirait, qu’épris delà beauté de ses rives, le fleuve retient ses eaux avant de s’abîmer derrière les noirs rochers de Bingen. Le soleil descendait derrière les Vosges, déjà les nuages prenaient les teintes cuivrées du couchant; le Rhin, éclairé dans toute sa longueur, semblait une rivière de feu où tremblaient des milliers d’étincelles. Tandis que la masse des flots roulait dans l’ombre et le silence, je regardais toutes ces gouttes d’eau, plus légères ou plus vives que les autres, qui montaient à la surface pour y chercher un rayon de lumière et briller un instant avant de s’évanouir.
« Et nous aussi, pensais-je, nous ressemblons à ce fleuve. Tandis que les générations s’écoulent sans éclat et sans bruit, quelques âmes d’élite s’élèvent vers le soleil qui les appelle ; une grande pensée, un sentiment généreux, une belle action, un noble dévouement, c’est là le rayon de feu qui les traverse et les illumine, avant qu’elles netombent dans l’éternité, peut-être pour s’y perdre, pour y rester diamants peut-être, si Dieu les sou-
33tf SüL'VLMKS D IS YOYAlitUR.
lient de sa main paternelle. Le reste des hommes a passé, .ceux-là sculsont vécu: carvivre cen’estpasse cloîtrer dans un égoïsme béat, atrophier ses sens, étouffer sa pensée ; vivre, c’est user de toutes les . forces que le ciel nous donne, c’est accepter la passion, mais pour la ranger sous le joug du devoir. Le poète a raison, tout homme est soldat, et, quelle que soit l’issue de la lutte, dùt-on rester dans la poussière, le cœur troué de vingt blessures, celui qui tombe sera toujours plus grand que le lâche qui fuit le combat. »
— Monsieur, cria le batelier, qui me regardait d’un air étonné; monsieur, nous sommes à Bingen, et voici l’hotel Victoria.
C’est hier seulement qu’avec mes lettres de Wiesbadej'ai reçu un mot daté devienne, et de la main d’Oltuvio. Après s’être excusé de son brusque départ : « Sophie, m’écrit-il, a été fort ébranlée de celte scène ridicule, le voyage s’en est ressenti; ce
DON OTTAVIO
n’est pas sans peine que nous sommes arrivés au port. Mais enfin la vue de sa maison, le bien-être intérieur, les soins dont je l’entoure ont un peu calmé Sophie, et, quoi qu’en disent les médecins, j’espère que je la sauverai malgré eux. Souvent la souffrance lui aigrit le caractère, et la peur de la mort lui trouble l’esprit ; mais à force de patience et de ménagements, je lui rendrai le courage et la vie. La soigner m’est doux ; il me semble que je rachète ainsi les torts de mon père, et que ma mère est de moitié dans tout ce que je fais. Nous passerons l’hiver à Vienne; mais, aussitôt que la saison le permettra, nous irons dans les montagnes du Tyrol ; j’ai déjà écrit à Méran pour m’y assurer une jolie maison en plein midi : c’est là, mon cher voyageur, que je compte vous arrêter au passage. J’ai grand désir de vous voir ; depuis qu’il m’est permis de m'occuper de Sophie, je reprends à la vie, et plus que jamais j’ai besoin d’affection. Vous savez mon histoire, j’attends que vous me disiez aussi la vôtre ; quel homme n’a pas souffert, et ne s’épanche volontiers dans le sein d’un ami? En mêlant nos confidences nous nous ferons un passé commun. Que ne suis-je au moment où, rassuré sur la santé de Sophie et maître de mon loisir, je vous aurai près de moi, où nous jouirons en-
semble des premiers biens de la vie : le soleil et l'amitié ! »
Au moment de serrer cette lettre dans mon portefeuille, je vis sur le cachet de l’enveloppe une légende en caractères gothiques qui d’abord n’avait pas frappé mon attention ; c’était un vers de son poète favori, qu’Ottavio avait pris pour devise :
Denn das Lf ben ist die Liebe 1 ; ou
tivrk, c'est aimer.
Wetzlar, 8 octobre 1 855.
* Littéralement : Car la vie c'est l’amour. Goëthe. West (JEstlicher Divan. Buch, Suleika.