‹ Souvenirs d'un VoyageurChapitre 8 sur 9 · GI · texte numérisé non relu

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répugnance. Seul et sans famille, je n’avais pointde scrupules à ménager. La timidité me retenait encore; le directeur, à qui Bruno me présenta, dit qu’il en faisait son affaire. La fraîcheur de ma voix l’avait séduit. Pour m’habituer au feu de la rampe, on me fit chanter dans les chœurs; Bruno, avec une patience exquise, m’apprit à parler et à marcher; quelques mois plus tard je débutai dans le rôle que lui-même m’avait choisi : c’était l’Ottavio de Don Juan.

« Mon début ne fit pointde bruit et ne méritait point d’en faire; cependant je fus reçu avec bienveillance par le public de Francfort, qui est un public connaisseur. Cet accueil, que j’essayai de justifier par mon travail, me valut un engagement qui dépassait mes espérances et me donnait un bienêtre auquel je n’avais jamais songé. C’était la fortune pour un homme sans ambition et sans désirs.

« Toutefois, si le théâtre me plaisait, et avec le succès c’était chose facile, il n’en était pas de même de la vie de comédien. Cette existence bruyante et toute en dehors était trop loin du recueillement de ma jeunesse ; seul auprès de ma mère, il me semblait que le monde était avec nous ; dans cette foule de camarades et d’amateurs, je me sentais abandonné. Bruno voulait en vain m’entraîner dans ses

amusements, sa joie brutale ne m'inspirait que du dégoût.

« Seul, avec le regret elle besoin d’une affection perdue, on est bien près d’aimer; il ne fallait qu’une occasion, celte occasion vint d’elle-môme me surprendre. Bruno avait une sœur qu’il destinait au théâtre : naguère c’était une petite fille espiègle que j’avais traitée sans conséquence et prise sur mes genoux; maintenant elle avait seize ans, c’était une femme. Enfantgâté, Bruno n’avait jamais su que lui résister quand elle avait raison, que lui céder quand elle avait tort. Sophie était vive, légère, coquette, amie du plaisir et de l’éclat. Volontaire, maisplcine d’esprit naturel et charmante dans ses caprices, elle avait cette grâce de l’adolescence qui rend les défauts mêmes si aimables qu’elle en fait des qualités. Ces défauts, je les voyais; l’amour ne me rendait pas aveugle ; mais, ce fut là mon erreur, je m’imaginai que, parce qu'on ne s’était pas occupé de l’éducation de Sophie, son caractère n’était pas arrêté; je me flattai de former aisément cette âme naïve, de donner à cette nature si jeune le pli que je voudrais. « Je lui inspirerai, pensais-je, toutes les ver- « tus de ma mère; je retrouverai cet intérieur si « regretté. » C’était le plus doux des rêves, j’en parlai bien vile à Bruno.

« A ma grande surprise, il reçut froidement ma proposition. « Tu as tort, me dit-il; je connais ma « sœurmieuxque toi, avec qui elle fait la princesse. « C’est une coquette, c’est-à-dire une égoïste; elle a « le cœur sec; ce n’est pas toi qui lui dictera sa con- « duite, c’est elle qui t’imposera ses caprices. En- « core si tu étais riche et si tu ne la mettais pas au « théâtre! mais lui souiller toutes les passions, la « faire briller sur la scène, et croire qu’après avoir « été reine aux lumières, elle sera le matin une mé- « nagère simple et modeste, c’est folie. Tu sais si je « t’aime comme un frère ; au nom même de notre « amitié, renonce à ce fatal projet. »

« Je ne l’écoutai pas. Plus sage que Bruno, je me flattais de mieux connaître les hommes; c’est par scs défauts mêmes qu'il les connaissait mieux que moi : j’en lis bientôt la triste expérience.

« Quand je parlai de mon amour à Sophie, elle parut si touchée de mon affection, que toutes mes

craintes s’évanouirent ; j’en voulus à Bruno d’avoir mal jugé sa sœur. Que ce fut chez elle la joie d’échapper à une tutelle désagréable, ou le plaisir de partager ma fortune naissante, ou plutôt ce besoin d’aimer auquel nul n'échappe en l’avril de son âge, je ne sais ; mais mon cœur s’y trompa ; dans le bonheur de Sophie je ne vis qu’une preuve d’amour. Pour moi, j’étais enivré, je ne pensais plus à ma mère que pour regretter la tendresse qu’elle aurait témoignée à cette fille de son choix. Une fois marié, je songeai à préparer ma femme pour la scène, je m’occupai de son éducation avec tout l’amour-propre d’un maître et toute l’ardeur d’un mari. Sophie n’eût pas créé un rôle, elle n’avait point d’initiative, mais il était difficile de mieux saisir un geste, une intention , un sourire ; c’était une élève accomplie. Bruno lui-même, qui s’était joint à moi, était surpris de l’intelligence et de la docilité de sa sœur. Ce fut dans la Rosine du Barbier qu’elle parut pour la première fois au théâtre. Jamais Figaro n’avait été plus mordant ni plus vif, jamais Almaviva n’avait été plus tendre ni plus tremblant. Sophie, vêtue d’un costume andalou que je lui avais dessiné, coiffée d’un simple ruban vert et d’une branche de jasmin qui faisait ressortir l’éclat de ses cheveux blonds, Sophie, ingénue et

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déjà coquelle, fut accueillie avec transports par les loges et le parterre. C’était un véritable succès. Notre vieux directeur fut le seul qui ne partageât pas le goût général et qui parlât des caprices du public. 11 n’offrit qu’un engagement d’un an, mais à des conditions raisonnables qui nous permettaient de vivre heureux.

« Si mon bonheur fut grand, il fut court; je reconnus trop tôt que Bruno seul avait été sage. Séduite parla faveur du public, gâtée par ce monde de flatteurs et de niais qui entoure les femmes de théâtre, Sophie trouvait très-naturel qu’on s’occupât d’elle sans cesse et qu’elle ne s’occupât jamais de personne. C’est alors que je compris ce qu’avait été l’amour de ma mère. Moi aussi, pendant prés de vingt ans je m’étais abandonné au plaisir d'êlre aimé, sans songer qu’il y eût là un dévouement et un sacrifice de toutes les heures ; il me semblait que nous étions tous deux au monde, ma mère pour me chérir, moi pour être aimé; mais au moins, malgré tous les défauts et toute la légèreté de mon âge, j’avais répondu à cette tendresse, tandis que chez Sophie jamais je ne trouvais un de ces mots, un de ces regards qui sont la plus douce récompense des cœurs généreux. Peut-être aussi, car il faut tout avouer, habitué au bonheur de mon

SOÜVEN IKS D’UN VOYAGEUR.

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enfance, n’avais-je pas encore cette indulgence qui vient plus tard avec la douleur et qui ne demande pas trop à ceux qu’on chérit. J’aimais beaucoup, j’étais exigeant, et Sophie ne savait pas aimer. Sous une grâce enfantine, sous un abandon ingénu, elle cachait une âme sans chaleur, une volonté de fer. Aimable et sémillante au foyer, il semblait qu’en rentrant elle jetât son masque et son sourire pour n’apporter chez elle qu’une figure ennuyée. Pour qui n’aimait pas, il est vrai, c’était tomber de haut que de rentrer le soir dans notre simple demeure. Aux femmes de ce caractère, la solitude est insupportable : il leur faut, comme aux rois, une cour, du mouvement et du bruit.

« D’ailleurs c’est une terrible vie pour les femmes que la vie de théâtre ; si elles n’y perdent pas la pudeur, elles y laissent au moins cette fleur de délicatesse qui fait leur grand charme. La familiarité entre camarades, le voisinage du désordre riche et triomphant, troublent facilement un esprit léger et vaniteux. Ajoutez qu’à Francfort la tentation est aussi forte qu a Londres ou à Paris. Le foyer est encombré d’oisifs affublés du nom de diplomates, amis de tous les acteurs, courtisans assidus de toutes les étoiles nouvelles, toujours prêts à éblouir de leur luxe une femme qui hésite, gens heureux

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qui, appelés à l’insigne honneur de servir leur pays dans une noble carrière, mettent toute leur gloire à tutoyer un pauvre comédien et, au besoin, à le déshonorer.

« Dans le nombre de ces amis de hasard, il en était un qui, dès le premier jour, s’était déclaré l’adorateur en titre de Sophie. C’était un Français de bonne naissance, qui, volontairement ou non, avait quitté son pays à la suite des évènements de 1850. On l’appelait le major, il était, disait-on, l’envoyé sans titre officiel de je ne sais quel prince déchu. Il avait plus de quarante ans, il était chauve et balafré ; mais sa grande taille, sa tenue militaire, l’élégance de ses habits, la hautaine familiarité de son langage, l’impertinence de son lorgnon, en faisaient le modèle des jeunes gens de la ville : c’est lui qui donnait le ton à Francfort. L'âge de ce rival le rendait peu dangereux près de Sophie, elle était la première à le plaisanter publiquement de ses prétentions ; mais rien n’effarouchait la fatuité du major; la facilité avec laquelle il acceptait les rebuts, son insolente confiance dans l’avenir, son mépris ouvert pour toute morale, en faisaient un conseiller fatal pour une jeune femme dont l’amour-propre était chatouillé par les hommages de ce courtisan suranné : elle l’écoutait avec d’autant

moins de défiance que, de ce côté, elle ne craignait

pas le péril.

« Dans une pareille société il était difficile que Sophie ne perdit pas le goût du travail. C’est un rude métier que celui de chanteur, le public ne sait guère par combien de peines et de fatigues on achète le naturel et la facilité. En vain j’engageais ma femme à étudier, en vain je me prêtais à ses moindres caprices, toujours prêt à interrompre ou à reprendre nos leçons, je n’étais plus pour elle qu’un maître désagréable, un mari pédant et jaloux. On lui disait de tous côtés qu’elle était charmante, et pour réussir elle comptait plus sur une robe nouvelle que sur un rôle bien chanté. Combien de fois le public lui donna-t-il raison ! Combien de fois moi-même au théâtre ne me laissai-je pas désarmer par la finesse de son sourire et la fraîcheur de sa voix !

« Tandis que Sophie recherchait la foule et l’éclat, je me livrais tout entier à mon art, lui demandant une consolation pour des ennuis que je n’entendais confier à personne. Malgré tout mon chagrin de n’avoir pas trouvé la compagne que j’avais rêvée, au fond, j’avais pleine confiance dans ma femme; sa coquetterie était celle d'un enfant, sa légèreté même la défendait contre toute passion sé-

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rieuse, enfin elle avait pour moi un respecl qui n’était peut-être que de la crainte, et que je prenais pour un reste d’amour.

« Peu à peu cependant le vide se faisait entre nous, ce vide dont on ne peut ni indiquer l’origine ni suivre la trace, mais qui s’agrandit chaque jour et finit par creuser entre deux époux qui se sont aimés un abîme que rien désormais ne peut combler. Sophie avait pris 1 habitude de sortir sans moi et d’aller avec des amis dans ces riants environs de Francfort, où naguère c’était son bonheur de venir avec moi ; un jour, elle m’annonça qu'il y avait grande fête à Hombourg, et qu’elle y accompagnerait une certaine Rosalie, actrice d’assez mauvais renom, dont le major s’était déclaré l’adorateur, par désespoir, disait-il, et pour exciter la jalousie de son ingrate. J’avais pour ce jour-là une répétition générale, nous montions Ernani , qu’on devait jouer le lendemain. J’exprimai quelques regrets, Sophie se plaignit avec aigreur, je cédai comme toujours, en pensant à celle qui m’avait cédé tant de fois !

« Quand je me. rendis au théâtre, je vis, en entrant dans la salle, une grande agitation ; tous les yeux se tournèrent vers moi et il se fit aussitôt un silence singulier. On avait l’air d’accord pour se

(aire, Bruno seul voulait parler. Il était visible que le vin l'échauffait autant que la passion : il accusait de calomnie la prima donna, qui montrait moins le désir de se justifier que d’apaiser son adversaire et d'étouffer une querelle pénible.

« C’est une infamie! criait Bruno, si tu n’étais « pas une femme, tu ne le porterais pas loin; y « a-t-il ici un homme qui ose répéter ce que tu « dis? »

« Puis m’apercevant, il vint se jeter dans mes bras avec une tendresse avinée qui me faisait horreur.

« Va, mon bon ami, disait-il en fureur, le monde « est méchant; mais je te connais, moi ; je sais « quel est ton cœur; tu n’es pas de ces maris « débonnaires qui ont l’infamie de ne rien voir ; « si ta femme te trompe, je suis sûr que tu n’en « sais rien. Qui de vous osera dire le contraire? »

« Je ne compris rien à ces étranges paroles ; étaitce à moi qu’elles pouvaient s’adresser? Mais la crainte et la gène que je lisais sur toutes les figures me disaient que j’allais découvrir un terrible secret. On entraînait Bruno qui se débattait contre tous et qui s’imaginait me défendre en me perdant. « N’est-ce pas, s’écriait-il, que tu n’as pas permis « à Sophie d’aller à Ilombourg, et dans la voiture

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« du comte de Wildenstein ! » Ce comte était un seigneur styrien qui mangeait rapidement une fortune princière, ayant à la fois la passion du jeu, des chevaux et des femmes. C’était un homme à la mode ; ses attentions suffisaient pour compromettre une femme, son amitié la déshonorait.

« Je regardai la prima donna d’un air qui l’effraya sans doute, car elle essaya aussitôt de se justifier.

« Je ne suis pas coupable de toutes les folies de « cet ivrogne ; Rosalie m’a répété ce matin que a c’était de ton aveu que Sophie allaita Hombourg, « et je les ai vues tout à l’heure passer toutes deux «: avec le major et le comte, dans un équipage « dont tout le monde connaît la livrée. Voilà tout « ce que j’ai dit.

— Ce n’est pas vrai, s’écria Bruno, tu as ajouté....

« Je l’arrêtai : «Tu n’es pas en état de répéter « ton rôle; suis-moi, il faut que je te parle. »

« Je sortis ; le silence de mes camarades, leurs regards fixés à terre ou qui semblaient me plaindre, tout m’apprenait mon déshonneur.

« Une fois dans la rue, je sentis ce que je n’avais jamais éprouvé; il y avait en moi une force étrangère, maîtresse de moi-même, qui me poussait en

avant. Bruno voulait parler, d’un geste je lui imposai silence. J’entrai chez moi, je pris mes armes de théâtre, des fleurets, une boite à pistolets, puis nous montâmes dans un droschki , en lui ordonnant de courir à Hombourg. Bruno fut bientôt endormi par le grand air et le bruit des roues ; pour moi, j’entendais battre mon cœur, ma gorge se séchait ; je n’avais qu’une idée : me venger.

« Arrivés à Hombourg, il ne fut pas difficile de savoir où était le comte, qui habitait pendant la saison la plus riche villa du lieu. On avait vu sa voiture gagner les bois, il était sorti avec deux dames et le major. Je fis suivre la môme route, bientôt nous les rencontrâmes qui revenaient à la ville ; pour arrêter le cocher du comte, Bruno mit notre droschki en travers du chemin ; je m’approchai de M. de Wildenslein ; Sophie jeta un cri, mais reprit aussitôt son assurance. Peut-être, hélas ! ne comprenait-elle pas pourquoi j’étais là.

« Je suis fâché, monsieur le comte, de troubler « votre promenade ; mais il y a dans votre voiture « une personne qui n’est pas à sa place ; vous me « permettrez d’offrir mon bras à madame et de re- « prendre mes droits.

« — Parbleu I s’écria le major, on n’est pas plus « Turc que ce mari-là 1 Sommes-nous à Constanti-

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« nople, avons-nous violé le secret «l'un harem pour « qu’on vienne nous enlever la charmante Sophie « avec celte brutalité?

« — C'est une insulte que vous me faites, dit sè- « chement M. de Wildenstein.

« — Non, interrompit Sophie, ce n’est pas vous, « monsieur le comte, c’est moi qu’on outrage ; « mais, ajouta-t-elle en se tournant de mon côté et « en élevant la voix, vous vous trompez, monsieur, « si vous me croyez votre esclave ; je ne veux pas « retourner à Francfort avec vous, et je me mets « sous la protection de ces messieurs. Monsieur le « comte, je suis sous votre garde. »

« — Alors, dit en souriant M. de Wildenstein, la « chose est bien différente; dès quevous m’accep- « tez pour chevalier, belle dame, je ne reconnais « plus de droits à personne. »

« En môme temps il fil signe au cocher, qui partit, au risque de nous blesser. Bruno se jeta à la tôle des chevaux ; un coup de fouet lui fit lâcher prise ; en reculant il tomba, et nous entendîmes dans le lointain les rires insolents des maîtres et des laquais.

« J’étais resté sur la route, immobile et accablé. La conduite d’un fat comme le comte ne me touchait guère ; j’aurais bien raison de son injure :

mais les paroles de Sophie? Celle qui me repoussait ainsi, élait-ce la femme à qui j’avais donné mon amour et mon nom, celle qui me devait jusqu’à ses succès de théâtre, qui me coûtaient si cher ? Non, il y avait là un mystère. « Je la sauverai d’elle- « môme, me dis-je, et, puisque j’ai commencé « d’agir, j’irai jusqu'au bout.

« L’équipage du comte était rentré à Hombourg ; je courus à la villa; je vis les deux femmes descendre de voilure. M. de Wildenstein baisa la main de Sophie, qui entrait dans la maison. Pour lui, allumant un cigare, il prit le bras du major, et se dirigea vers le Casino. Enfin je le tenais !

« J’approchai avec Bruno, couvert de boue et fort dégrisé par la chute, mais plus furieux que jamais.

« Monsieur de Wildenstein, dis-je au comte, je « viens vous rappeler qu’il y a un instant vous « m’avez dit que je vous insultais.

« — Encore vous I s’écria-t-il ; que voulez-vous « donc? Cherchez-vous le scandale? Prenez garde ; « si vous faites du bruit dans la rue, sur un geste je « vous fais arrêter, vous et votre digne compagnon. »

« Et il regardait dédaigneusement Bruno, qui voulait s’élancer sur lui, et que j’arrêtai.

« Comment ! » repris-je en tâchant de modérer

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la passion qui m’emportait, «c’est ainsi que répond « un gentilhomme! Vous ne voulez pas comprendre « que c’est l’épée à la main que j’entends vous « parler !

« — Vous battre avec moi ! dit-il d’un ton hautain, « est-ce qu’une personne de mon rang peut se comte promettre avec un homme de votre espèce?»

— Vous le ferez cependant ou je vous soufflette ici, sur le chemin public, devant voire ami.

« Il pâlit, et prenant sa canne comme pour repousser la violence : « Marchons, major! laissons « ces drôles; on nous attend au jeu. »

« Le major le regarda de la tète aux pieds : « Comment! lui dit-il, c’est ainsi que vous répondez « aux paroles de monsieur I Vous n’acceptez pas « son aimable proposition?

« — Non, sans doute, cela ne se peut pas... . ma « naissance....

« — Bon, interrompit le major, c’est sur ce ton « que vous le prenez? Mon cher, il y a longtemps « que 89 est passé.

« — Nous ne sommes pas en France, répondit « M. de Wildenstein, je ne peux pas accepter cette « querelle. Un duel avec ce juif, c’est chose impos- « sible; je suis odieux si je le tue, et ridicule si je « suis tué.

« — Alors, mon cher, reprit l'impitoyable Fran- « çais, on ne fait pas le don Juan, on brode de la « lapisserie avec sa tante la chanoinesse. Vous es- « sayez de séduire une femme, fort bien ; vous réus- « sissez, tant mieux ; mais le mari, qui n’est pas « encore satisfait, veut de plus recevoir un coup « d’épée, c'est son droit : autrement, voire conduite « est ridicule; vous n’êles plus un conquérant, le « maître légitime de tout ce qu’il peut emporter le « fera la main, vous êles un larron vulgaire qu’on « poursuit devant les tribunaux. Ah ! si c’était moi « que Sophie eût choisi pour chevalier, et s’il ne « fallait pour lui plaire qu’un coup d’épée offert à « son mari !... »

« — Monsieur, interrompit le comte, votre auto- « ri té est grande à Francfort en ce qui louche le « point d’honneur. Êtes-vous prêt à déclarer publi- « quement que ce duel est régulier ?

« — Et nécessaire, ajouta le major ; j’ai vu as- « sez de rencontres pour avoir les spadassins en « horreur ; mais, en vérité, si on ne se bat pas avec « les maris, avec qui se battra-t-on ?

« — Je n’ai plus d’objections, je serai demain « aux ordres de monsieur.

« — Ce n’est pas demain, monsieur le comte, « m’écriai-je, c’est de suite ; vous oubliez que So-

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« phie est dans votre maison; vous n’y pouvez « rentrer qu’après vous être défait d’un rival. Alors « seulement celle que vous protégez sera votre « conquête, pour parler comme monsieur.

« — Cela me parait juste, dit le major, et, « ajouta-t-il avec un accent sardonique, si mon- « sieur le comte n’a pas quelque nouvelle ohjec- « tion...

« — Aucune, reprit vivement M. de Wildenstein; « si vous voulez bien me servir de témoin, major, « vous me jugerez bientôt tout autrement que vous « ne faites.

« — Avec votre permission, mon cher, dit l’é- « ternel railleur, je servirai de témoin au mari, ce « sera plus original. Monsieur n’a personne avec lui « que Bruno ; Leporello ne me parait pas très au « courant de ces sortes d’affaires. Pour vous, en « entrant dans les salons de jeu, rien ne vous sera « plus facile que d’en ramener deux amis.

« le comte partit.

« — Allons, dit le major à Bruno qui pleurait « comme un enfant, ne jouons pas la comédie ; « tout cela c’est l’affaire d’un quart d’heure ; une « égratignure, une poignée de main, et Hélène au « vainqueur. Tenez, Henri, si vous aviez moins de « préjugés, nous souperions ce soir tous ensem-

« ble. Une fois l’honneur satisfait, que vous importe « une femme qui ne vous aime plus? Laissez-la au « comte, il en sera bientôt plus embarra ssé que vous.

« Ce ton léger, ce mépris affiché pour ma femme, innocente peut-être, je le voulais croire, tout cela me causait une émotion impossible à décrire; mais dans la position que venait de prendre le major, je me trouvais son obligé, il me fallut dévorer ce nouvel affront. Heureusement le comte ne se fit pas attendre ; le terrain choisi, les épées mesurées, nous fûmes en garde dans un moment.

« Si M. de Wildenstein avait hésité à se battre, c’était bien parla seule crainte du ridicule, car sur le terrain il était parfaitement maître de lui-même, et je vis bientôt que j’avais affaire à un ennemi redoutable. Plus exercé et plus fort que moi, le comte, avait un poignet de fer; tandis qu’il s’échauffait, je sentais mon bras faiblir et ma main trembler. Un désespoir furieux entra dans mon cœur ; je tenais bien moins à défendre ma vie qu’à frapper celui qui m’enlevait Sophie ; au lieu de rompre, jt me jetai sur M. de Wildenstein, comme un insensé Au même instant, un frisson me traversa la chair, je chancelai ; il me sembla que je voyais tomber mon rival ; une voix cria : « il est mort, » et je m’évanouis. »

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