Souvenirs d'un voyageur
C’était sur l’océan Atlantique, dans la région des vents alizés. Quand la chaleur du jour était amortie, quand le soleil se couchait dans ccs bandes d’or et de pourpre, dans ces nuages diaphanes et lumineux des zones tropicales, les matelots n’ayant nulle manœuvre à faire, nulle
voile à amurer, s’asseyaient nonchalamment sur
Ic pont. Les passagers montaient sur la dunette et là, restaient de longues heures à causer et à rêver, en regardant le ciel et la mer, le ciel si bleu, la mer phosphorescente.
Parmi mes compagnons de voyage se trouvait un négociant d’Amsterdam , un petit vieillard lin, résolu, alerte, qui avait parcouru le monde entier, et qui nous faisait parfois d’étonnanls récits de ses voyages.
Un jour, il nous parla du Paraguay. Justement j’avais alors envie de visiter celte république si peu connue.
— Eh quoi ! lui dis-je avec curiosité, vous avez été aussi au Paraguay?
— Oui, deux fois. La première fois, quand ce pays venait de rompre les liens qui Punissaient à l’Espagne, et plus tard, quand il était gouverne par Francia.
— Par Francia! Je croyais que sous le règne de ce terrible dictateur, on ne pouvait entrer au Paraguay, et que si, par hasard, un étranger parvenait à y pénétrer, il devait y rester captif.
— C’est vrai. J'y suis entré pourtant, cl j’en suis sorti. Mais ce qui vous paraîtra bien plus étonnant, c’est que j’y ai connu un brave Suédois qui, ayant été retenu là longtemps malgré lui, ne voulait ensuite à aucun prix s’en aller.
— Comment! sous la tyrannique administration de Francia?
— Oui. C’est une histoire assez curieuse. Voulez-vous que je vous la raconte?
— Très- volontiers.
— Je vous dirai d’abord... Mais attendez. Il faut que je rallume ma pipe. Ces pipes d’Amérique, c’est la misère. Quelle différence avec celles que l’on fabrique dans mon bon pays de Hollande!... Enfin, m’y voilà, non sans peine. Je vous dirai donc qu’en 1811 , la maison van der Hoek et C iE , dont j’étais alors le premier commis, conçut l’idée de s’ouvrir au Paraguay un nouveau débouché commercial et me confia cette entreprise.
Je partis d’Amsterdam avec un navire chargé de diverses marchandises, et j’arrivai sdns aeci-
i SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR,
dénis à Buenos- Ay res. De là, après une halle de quelques jours, je remontai le Parana jusqu’à Corricnles; de là, le Paraguay jusqu’à l'Assomption. Dans cetle ville longtemps asservie au monopole absolu de l’Espagne, je vendis à un trèsbon prix ma eargaison. Je fis à des conditions avantageuses un chargement de sucre, de maté, de bois de menuiserie, et je retournai en Hollande fort satisfait de mon négoce, charmé des lieux que j’avais parcourus. J’élais jeune alors, et plus sensible à bien des choses que je ne le suis maintenant. Je me rappelle encore l’émotion que j’éprouvai à l’aspect du Parana , ce magnifique affluent du fleuve de la Plata. En certains endroits, il a plus d’une lieue de largeur. Ses rives sont ombragées par des forêts superbes, et à su surface s’élèvent une quantité d’iles revêtues d’une végétation splendide. Là sont ces bois de couleur si recherchés pour les ouvrages d’ébénislerie; 1 cpalodirosa, le nazari de Morosino, et les grands bois de construction, et les bois durs et lisants comme le fer. Là, sont les arbres fc-
LE MALHEUR D'UNE INTERVENTION. 5 conds, sans cesse couverts de fleurs ou de fruits, l’oranger, le palmier, la goyavier, et ceux dont l’écorce ou les bourgeons remplacent les produits de l’industrie : l’ibira, dont on tire un suc mousseux qui a les propriétés du savon ; l’araucaria, chargé de graines oléagineuses; le curii , d’où découle une excellente résine; le nandipu, qui donne une teinture bleue comme celle de l’indigo et un brillant vernis, enfin les plantes providentielles dont l’Indien, l’enfant de la nature, a peu à peu découvert les qualités distinctes, et qui lui offrent un baume pour les plaies et les contusions, un préservatif contre les morsures des vipères, des remèdes efficaces pour diverses maladies. Des lianes s’enlacent au tronc des grands arbres et se rejoignent dans les airs , comme les cordages attachés aux mâts des navires. Sur ces cordes flexibles, le singe fantasque voltige comme sur des ponts aériens, et la perruche se berce sur leurs réseaux mobiles, comme l’enfant sur une escarpolette. Des orchidées parent de leurs fraîches corolles les rameaux centenaires. À la cime
du gigantesque lapacho croît le guembê , dont les (ilaments descendent jusqu’à terre. À côté de cette plante vigoureuse, avec laquelle on fait des câbles d’une étonnante solidité, apparaît le frêle iyan , qui, avec scs légers fils blancs, ressemble à une barbe de vieillard, et çà et là, l'idéal flore de! ( lyre (fleur de l’air), qui ne s’enracine point dans le sol, qui s’abreuve de rosée et se nourrit de lumière. Ah ! ces régions des tropiques, quelle puissance de vitalité! quel merveilleux éclat !
Je me rappelle aussi ma navigation sur le Paraguay. Son cours est plus régulier que celui du Parana, la végétation de ses rives et de ses îles plus variée et plus splendide. Le soir, quand tout se tait sur les eaux el dans les bois, quand le suma, le lion de ces contrées, cesse de rugir, et l’oiseau-mouche de bourdonner; quand la lune se lève avec sa figure blanche et rêveuse , comme pour contempler la terre dans son repos, quel charme indicible on éprouve à voir le fleuve superbe coulant solennellement entre les vastes forêts, sur les confins des plaines silencieuses du
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. 7 Chaco, le grand désert indien, sous un ciel magique, dans une profonde solitude.
Je me rappelle encore mes premières impressions à l’Assomption, une petite ville alors, irrégulière, mal bâtie. On n’y comptait pas plus de dix mille habitants. Mais une situation ravissante en face du placide et majestueux Paraguay, au milieu d’un vallon dont on ne se lasse pas d’admirer la fécondité.
Le lendemain de mon arrivée dans cette capitale d’une nouvelle république, j’allais me promener sur un des chemins qui y aboutissent de différents côtés, chemins étroits, bordés à droite et à gauche d’une rangée d’arbres dont les rameaux se rejoignent, s’enlacent et forment un dôme de perpétuelle verdure. C’était un jour de marché. Par là, passaient les femmes de la -campagne se rendant à la ville avec les produits de leur sol ou de leur industrie; celles-ci, portant sur leurs tètes des vases de miel, ou des corbeilles de fleurs; celles-là, des racines du yucca, ou du maïs, ou des cigares. Ce n’étaient que de simples
paysannes Irès-légèrement vêlues, les bras nus jusqu’à l’épaule, et les pieds nus, mais des bras si bien arrondis, et des pieds si petits, une démarche si gracieuse! En les voyant avec leurs cheveux épars, et leurs robes blanches sous le feuillage vert, je songeais que si notre professeur M. van Lennep, notre savant helléniste, pouvait les voir ainsi, il ne croirait point faire une injure à la poésie d’IIomère, en comparant ces filles de l’Amérique aux nymphes de la Grèce.
J’étais jeune alors, et un beau matin, en écrivant une longue lettre à MM. van der Hoek pour leur rendre compte de mes opérations, j’y joignis une poétique description des rives du Paraguay. Celte fois, le vénérable chef de notre maison daigna lui-même me répondre, et me dit que si j’aspirais à composer des livres pour les cabinets de lecture ou à me faire admettre dans une des chambres de rhétorique d’Amsterdam, je ferais bien de continuer ces exercices de style; mais que si je voulais me consacrer sérieusement à Ja science du commerce, j’aurais tort d'employer
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. 9 une partie de mes heures à ces puérilités littéraires.
Depuis ce temps, je n’ai fait aucune description, et j’ai été récompensé de ma sagesse. Je suis devenu l’associé de l’honorable maison dont je n’étais qu’un des commis.
Les événements politiques de l’Europe, la chute de l’empire français, la constitution du royaume des Pays-Bas changèrent la direction de nos affaires. Je désirais pourtant revoir le Paraguay, qui m’avait laissé un si agréable souvenir. J’y retournai en 1821; mais quel changement! Ce n’était plus le naïf Fulgence Yegros, le bon Grégoire de la Cerda qui gouvernait la naissante république. C’était Francia, qui, par sa finesse, son habileté , sa persévérance , avait réussi à écarter tous ses rivaux et à conquérir une souveraineté absolue en ce doux pays.
J’avais connu Francia à mon premier voyage.
C’était le fils d’un colon français. Tout jeune, il s’était fait remarquer par son ardeur pour le travail. Il avait fait de bonnes études à Cordoba , la
SOUVENIRS D’UN VOVAGEUR.
Salamanque de ees contrées, et il était rentré à l’Assomption pour y suivre la carrière de légiste. Au commencement de la révolution du Paraguay, on le citait comme un avocat distingué à la fois par son talent et son désintéressement, et l’on racontait plusieurs exemples de son austère probité, entre autres celui-ci :
— Il avait, dans la capitale, un ami intime nommé Domingo, et un ennemi ardent nommé Rodriguez, lin jour Domingo, convoitant une terre de Rodriguez et ayant vainement demandé à l’acheter, résolut de se la faire livrer par un arrêt judiciaire. Il était riche. Il comptait sur la vénalité des juges et sur la coopération de Francia. En ceci, il se trompait. Le jeune avocat lui représenta d’abord l’iniquité de son projet, et n’ayant pu le décider à y renoncer, il lui déclara que non-seulement il ne le seconderait pas dans celle coupable entreprise, mais qu’il le combattrait de toutes ses forces.
Le soir même, un homme, enveloppé jusqu’aux yeux dans son manteau, entrait chez Rodriguez
et demandait à lui parler. À la vue de son ennemi arrivant ainsi la nuit dans sa demeure, Rodriguez crut à une sanglante provocation et saisit un pistolet pour se défendre.
— Rassure-loi, lui dit Francia; je ne viens pas ici pour t’offenser, mais, au contraire, poui te rendre service. On t’intente un procès honteux, et tout est disposé de telle sorte, que tu cours grand risque de le perdre. Veux-tu que je sois ton avocat?
Rodriguez accepta avec une effusion de reconnaissance cette offre si inattendue.
Le lendemain, le juge acheté par Domingo, apprenant que Francia se rangeait du côté de la partie adverse, lui envoya un émissaire qui devait essayer de le séduire par l’appât d’une somme considérable. Francia jeta l’émissaire à la porte, puis écrivit au juge : « Vous avez tenté de me corrompre; maintenant vous êtes en mon pouvoir, et je vous déclare que, si vous ne rendez pleine et entière justice à mon client, je révélerai à tout le monde votre ignominie, »
Rodriguez gagna son procès. Le juge fut honni et Francia très-prôné.
Sons le régime espagnol, il était membre du Cabildo de l’Assomption, puis il devint alcade. La junte qui proclama l'indépendance du Paraguay le nomma secrétaire du gouvernement. Son ambition commençait à se montrer; il voulait avoir, et il avait, en effet, de l’influence. N’ayant pu cependant faire dans son nouvel emploi ce qu’il souhaitait, il se retira, comptant bien retrouver des circonstances favorables.
Lorsque je le vis pour la première fois, il vivait solitairement, dans une maison champêtre de modeste apparence, à une lieue environ de la ville. Un soir, je le rencontrai par hasard. 11 m’invita courtoisement à entrer dans sa demeure, m’offrit, selon l’usage du pays, un cigare, une coupe de maté, et m’introduisit dans son cabinet Il avait là un globe, un télescope, des livres de science et de littérature, la plupart français, environ trois cents volumes. 11 me montrait ses trésors avec un visible orgueil. Le fait est que, a
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. 15 celle époque, dans tout le Paraguay, on eût vainement cherché une bibliothèque comme la sienne, vainement aussi un autre homme étudiant, comme lui, les Éléments d’Euclide. Il se glorifiait de son origine française et parlait avec admiration de plusieurs écrivains de la France, notamment de Voltaire, de Rousseau et de Volney, « trois grands maîtres, » disait-il.
Le terrible élève de ees trois grands maîtres avait alors une cinquantaine d’années, la figure à la fois fine et sérieuse, le front déjà chauve; mais du haut de sa tête, une épaisse chevelure noire retombait en longues boucles sur ses épaules et lui donnait une sorte de caractère magistral. Noirs aussi étaient ses vêtements, noirs comme du jais, et pénétrants comme des éclairs étaient ses yeux. Dans cette première entrevue, je fus très-frappé de leur expression et aussi de l’air d’autorité que ce secrétaire d’une petite junla conservait jusque dans ses politesses et dans la familiarité de son langage.
Mais tandis qu’il vivait dans sa maison de cam-
pagne très-simplement, et, en apparence, complètement étranger aux affaires, il n’en poursuivait pas moins ses rêves ambitieux. Il entretenait de côté et d’autre des correspondances mystérieuses. Il savait, par ses affidés, tout ce qui se passait dans la capitale et dans les provinces. Et le moment vint où il reparut dans l’arène ; celte fois il en fut le maître. Il fut d’abord nommé consul pour un an, puis dictateur temporaire, puis enfin dictateur perpétuel, et l’on apprit alors à connaître un Francia que personne probablement n’avait encore deviné.
Ce pauvre petit peuple du Paraguay, si pacifique, si doux, comme il l’a gouverné, asservi, terrifié! Ab! la passion du commandement! la plus redoutable peut-être de toutes les passions pour ceux qui s’y abandonnent et pour ceux sur qui elle doit peser !
Primitivement, Francia n’était certes pas violent. Mais quand il se fut emparé du pouvoir, il craignit de le perdre, et cette crainte le rendit féroce.
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. 1I> Il aimait sa dictature pour elle-même, non point pour la fortune ou les jouissances matérielles qu’il pouvait en attendre. Comme je vous l’ai déjà dit, il était personnellement désintéressé. Il n’accepta que le tiers de la dotation qui lui était offerte par le congrès et n’en demanda jamais plus. Pour lui-même, il avait peu de besoins. Un petit nègre, un mulâtre et deux mulâtresses suffisaient à son service. Deux plats à son dîner, autant à son souper, quelques lasses de maté et quelques cigares, c’était son régime quotidien. Ni bals, ni jeu, ni festins; ni autres dépenses. Il ne se maria point et il n’aima point. Le malheureux! ses plus proches parents n’obtinrent pas même de lui une fidèle affection. Il avait une sœur, qu’il chargea du soin de surveiller ses domestiques, de diriger sa maison, et qui s’acquittait ponctuellement de cette tâche. Il la renvoya à la campagne, parce qu’elle s’était permis de donner un ordre à un fonctionnaire. 11 avait un neveu, bon garçon, estimable officier. Il eut peur que ce neveu ne se prévalût de son nom près de
ses chefs et de ses camarades; il lui relira son
emploi.
Ainsi il vécut seul et triste, dans la morne possession de son pouvoir, comme un avare dans celle de son trésor. Pour obtenir ce pouvoir, il avait mis en œuvre toutes ses facultés d’esprit, de ruse, de patience. Il voulait le garder, et il réussit, en effet, à le garder pendant plus de » vingt ans, jusqu’à sa. mort; mais à quel prix!
Dès les premiers temps de sa dictature, il commença par rayer des cadres de l’armée lous les officiers qui pouvaient avoir quelque indépendance, et les remplaça par des hommes sans fortune et sans appui, qui devaient lui être entièrement soumis. Il opéra la même réforme dans . l’administration civile et la magistrature, de telle sorte que les décisions des municipalités el les sentences des tribunaux étaient toutes subordonnées à son bon vouloir. L’évêque lui déplaisail ; il le força de remettre ses fondions à l’un de ses vicaires. Les moines lui étaient antipathiques ; il supprima leurs communautés, confisqua leurs
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. 17 biens et de leurs couvents fit des casernes ou des arsenaux. On l’accusait d’avoir un secret penchant pour les Espagnols; il les dégrada par la promulgation d'un décret en vertu duquel ces fiers colons de la vieille Espagne ne pouvaient désormais épouser que des femmes d’une caste inférieure, des mulâtresses ou des Indiennes.
Le pays acceptait sans se plaindre tous les arrêts de son despote, tant il était soumis et résigné, ce bon pays de Paraguay, et Francia se serait peut-être contenté de régir ainsi sa république selon son bon plaisir, sans trouver une résistance et sans verser une goutte de sang. Mais un jour il apprit qu’un complot se tramait contre lui, et alors la bête féroce fut déchaînée. Tous ceux qui étaient soupçonnés d’avoir quelque peu participé à la conspiration furent poursuivis, arrêtés, dépouillés de leurs biens, torturés et la plupart exécutés. Aucun tribunal ne fut convoqué pour les juger ; aucun avocat ne put prendre leur défense. Francia les faisait interroger par son secrétaire, d’abord dans leur prison, puis dans
un cachot, qu’on appelait la chambre de vérité. Là, on leur appliquait sur le corps nu des coups de lanière, jusqu’à ce que, dans l’excès de leur douleur et de leur épuisement, ils en vinssent à formuler un aveu, après quoi leur juge suprême, le bourreau, les condamnait à mort.
Lui-même remettait aux soldats les cartouches pour les fusiller, et comme il était très-avare de ses munitions, parfois les balles manquèrent, et les malheureux qu’une première décharge n’avait point tués étaient achevés à coups de baïonnette.
Sur cette vaste région comblée des dons de Dieu s’appesantissait le fléau de l’homme, le règne de la tyrannie, le règne de la terreur. Le peuple ne se révolta point au récit des violences et des cruautés de son dictateur. Il se sentit atterré; il trembla.
Par une juste punition du ciel, Francia tremblait aussi. Ceux qui avaient voulu le tuer étaient tués par lui ; mais d’autres ennemis pouvaient surgir; une nouvelle conspiration pouvait s’organiser plus habilement que la première, et il ne
voulait pas cesser d’être le suprême perpétuel dictateur de sa terre natale, et toutes ses mesures attestaient son effroi.
Pour assurer son inviolabilité, il publia une proclamation dans laquelle il annonçait que ceux qui s’opposeraient à son autorité ou exprimeraient seulement un blâme à son égard seraient déclarés traîtres à la patrie.
Il avait appris que les conspirateurs comptaient l’égorger lorsqu'il passerait par une des rues étroites de la ville II fit abattre, aux frais mêmes des propriétaires, de droite et de gauche, une quantité de maisons pour élargir les rues, cl abattre aussi les orangers touffus qui répandaient une ombre salutaire dans cette cité tropicale, mais qui pouvaient cacher un assassin.
Il ne sortait plus sans être armé d’une longue épée et d’une paire de pistolets. Des hommes à cheval l’entouraient et écartaient à grands coups de plat de sabre tout ce qui se trouvait sur son passage. Plus tard, la cloche de la cathédrale annonçait le moment où il quittait son palais, et
alors tous les habitants de la ville devaient immédiatement rentrer sous leur toit.
Dans sa demeure, gardée par de vigilantes sentinelles, il n’était pas plus rassuré. Là, il avait toujours à sa portée des poignards et des pistolets. Pas un officier ne pouvait venir prendre ses ordres sans déposer d’abord ses armes dans l’antichambre. Les gens à qui il accordait une audience devaient s’arrêter à cinq pas de distance devant lui et rester debout, les bras pendant le long du corps, les mains ouvertes, pour faire voir qu’ils ne tenaient aucune arme.
Une femme du peuple s’étant, par une pensée de curiosité, approchée de la fenêtre du cabinet où il travaillait, il la fit aussitôt emprisonner et, par surcroît de précaution, lit aussi emprisonner son mari. Puis il appela le factionnaire qui était à sa porte et lui dit : « Si quelqu’un ose regarder fixement la façade de ma maison, tu tireras sur lui ; si lu le manques, tu tireras un second coup, et si lu le manques encore celte fois, je ne te manquerai pas. »
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. 21 Dans la crainte qui l’obsédait, il n’osait pas même se lier à ses plus proches serviteurs, pas même à sa sœur. Le malin, sa cuisinière déposait à la porte de son cabinet les provisions qu’elle rapportait du marché. 11 allait les examiner et mettait de côté ce qu’il voulait. Sa sœur lui façonnait elle-même ses cigares. Avant de les fumer, il les déroulait pour s’assurer qu’il ne s’y trouvait aucune substance nuisible.
A travers tout le Paraguay, il avait établi un réseau de police et d’espionnage qu’il considérait comme un des meilleurs soutiens de son gouvernements. Et il avait raison. C’est triste à dire,
mais, malheureusement, cela n’est que trop vrai.
L’amour et la générosité ne produisent pas souvent la même ardeur que la peur et l’intérêt. Francia agissait sur ses agents par ces deux mobiles. 11 leur faisait peur par son omnipotence. Il les séduisait par des promesses d’argent et d’avancement. Ne pouvait -il pas tout ce qu’il voulait? Ne disposait-il pas entièrement, absolument de tous les emplois et de tous les
impôts? Comment ne pas servir avec zèle un tel maître ?
Cependant Francia savait bien que le prestige de son pouvoir tenait surtout à l’ignorance de ses sujets, et il voulait, pour leur bonheur et pour le sien, les maintenir dans cette benoîte ignorance. Déjà il avait supprimé le service de la poste, établi par le gouvernement espagnol. Par bonheur, le Paraguay n’avait point d’imprimerie. Point d’imprimerie, par conséquent point de journaux, et nul moyen de publier un pamphlet ou quelque funeste réflexion. Mais les idées pernicieuses, les idées libérales pouvaient entrer dans le pays par ses communications avec le Brésil, la république Argentine, la bande Orientale, par ses rapports avec les étrangers.
Pour prévenir ces dangers, Francia résolut de séparer le Paraguay du reste du monde, de le tenir enclavé dans une nouvelle muraille chinoise que nul Tartare ne pourrait franchir.
Ca configuration de cette contrée aidait puissamment le dictateur dans la réalisation de ce
LE MALHEUR U’ UNE INTERVENTION. 23 projet. La terre du Paraguay forme une sorlc de péninsule enclavée de trois côtés par les eaux du fleuve dont elle porte le nom, et par les eaux du Parana, fermée de l’autre côté par une immense forêt.
Francia, ayant pris toutes ses mesures, annonça un beau jour que désormais personne ne pourrait entrer dans ses Etats ni en sortir sans sa permission spéciale, et force était de se soumettre à cet arrêt. Si l’on essayait de traverser les fleuves, on était infailliblement arrêté par les différents postes quele tyran avait établis là de distance en distance, par les barques armées qui, nuit et jour, y stationnaient. Quant à s’ouvrir un chemin par la forêt sauvage, profonde, inexplorée, à moins d’avoir à sa disposition une cohorte de pionniers, on ne pouvait y songer.
Ainsi ? plus de voyages ni de commerce. Francia prétendait que le Paraguay devait se suffire à luimême, et il prescrivait aux agriculteurs la méthode selon laquelle ils devaient ensemencer leur sol.
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Ce sol fertile produisait des denrées qui ne pouvaient être entièrement consommées dans l’intérieur du pays, et dont la vente servait à acheter des marchandises étrangères. Il y avait, à l’Assomption, des amas de tabac et de maté qui s’avariaient dans les magasins. Les négociants auxquels ces approvisionnements appartenaient sollicitaient l’autorisation d’aller les vendre sur les frontières du Brésil ou de la république Argentine. Quelques-uns obtinrent celle grâce. Ceux à qui elle avait été refusée furent ruinés par la détérioration complète de ce qu’ils avaient entassé dans leurs entrepôts.
Quand je retournai au Paraguay, j’avais bien entendu raconter d’étranges choses sur son nouveau gouvernement, mais ces récits me paraissaient exagérés, et je pensais qu’en raison de nos anciens rapports, Francia, si rigide qu’il fût devenu, aurait quelque bon vouloir pour moi. Il me
permit, en effet, de débarquer à l’Assomption, ce qui était une grande faveur, et de placer dans celle ville quelques marchandises. Mais quand je
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. 25 lui demandai un passe-port pour pouvoir m’en aller, il me répondit par un relus formel. Je renouvelai ma requête et l’irritai par cette insistance.
— En voilà assez, s’écria-t-il, de ces suppliques pour des passe-ports. Qu’il n’en soit plus question ! Le Paraguay possède tout ce qui lui est nécessaire, et n’a rien de bon à attendre du zèle officieux de tant de marchands et de voyageurs. Les etrangers qui viennent dans ce pays, y apportent les idées les plus fausses, et quand ils nous quittent, ils s’en vont de côté et d’autre publier de méchants rapports sur ses institutions. En voilà assez. Autour de la république qui a fait de moi son chef supérieur, j’établis un cordon sanitaire pour la préserver de la funeste influence des étrangers et de leurs calomnies. Ceux qui voudront venir au Paraguav seront arrêtés à la frontière, et ceux qui sont ici maintenant ne pourront partir.
Après cette déclaration, que faire? 11 fallait me
résigner et attendre quelque occasion favorable
pour attendrir le farouche dictateur, car, sans son
autorisation, personne ne pouvait songer à sortir du Paraguay. Un jeune homme du comté de Nice, irrité de se voir retenu à l’Assomption par ce cruel absolutisme, avait cru pouvoir s’évader par le grand Chaco. Il faillit périr de faim dans ce désert, se rapprocha du Parana et, dès qu’il essaya de traverser le fleuve, fut arrêté.
Après avoir si rigoureusement rejeté ma demande, le dictateur n’en continua pas moins à me faire appeler dans son cabinet, chaque fois qu’il en avait la fantaisie. Je dois dire qu’il me recevait alors très-poliment. Il nie faisait même asseoir devant lui, glorieuse faveur qu’il n’accordait à personne. Il se plaisait à s’entretenir avec moi des diverses idées qui l’occupaient, particulièrement de son armée et de son artillerie. Il ne me parlait plus de Voltaire ni de Rousseau, mais très-souvent de Napoléon, et je crois que, pour ses plans d’organisation militaire, il se flattait secrètement de lui ressembler.
Un jour, comme il m’expliquait ses pl’ojels favoris, on vint l’avertir que deux soldats lui ame-
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. 27 naient, un prisonnier et demandaient ses ordres.
Je me levai pour prendre congé de lui.
— Restez, me dit-il, je sais ce dont il s’agit. C’est un étranger qui a été arrêté à la frontière, au moment où il débarquait tranquillement sur le sol du Paraguay, sans seulement songera m’en demander la permission. Le commandant du poste l’a interrogé et m’a transmis ses réponses, qui ne m’ont point semblé nettes. Je l’ai fait venir ici pour l’examiner moi-même. C’est peut-être un espion du Brésil, peut-être un astucieux satellite de mes ennemis de Buenos-Àyres. Mais, quelles que soient scs intentions, je le tiens maintenant et je le défie de m’échapper. Restez là. Vous allez voir si je n’ai pas les qualités d’un bon juge d’instruction.
Il fit un signe, et je vis entrer un homme d’une quarantaine d’années, grand, maigre, mal vêtu, embarrassé dans ses mouvements, et la figure à l’avenant, laide, très-laide, mais empreinte d’une singulière expression de douceur et de naïve intelligence.
Francia l’observa un instant en silence, puis lui dit d’un ton dur :
— Comment t’appelles-tu ?
— Nils Lersson .
— D’où es-tu ?
— l)e Mora.
— Qu’est- ce que c’est que Mora ?
Le prisonnier regarda son souverain juge d’un air ébahi , comme s’il ne pouvait s’expliquer une telle question.
— Mora ! reprit-il, le célèbre village de Suède, dans la province de Dalécarlic.
— Quel est ton état?
Nouvel étonnement du naïf Suédois, qui, après un moment de réflexion, répondit :
— Je n’ai pas d’état.
— Quoi ! (u ne fais rien ?
— J’étudie la botanique.
— C’est là ton unique occupation?
— Unique? je le crois bien. Eh ! grand Dieu, en m’y dévouant sans relâche pendant un siècle, si je vivais un siècle, je parviendrais ?t peine à
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. J!l connaître une partie des merveilles de la végétation.
Nils Lersson n’était évidemment ni hautain ni présomptueux. Tout en lui indiquait, au contraire, un de ces hommes modestes et timides qui ne peuvent volontairement froisser personne. Mais il n’avait pas la moindre idée de l’orgueil et des prétentions de Francia, et il lui répondait avec une assurance qui devait nécessairement offenser ce souverain maître, habitué à voir tout le monde lmlbutier et trembler devant lui.
De prime abord, l'innocent Suédois m’avait intéressé par son honnête physionomie. Je le voyais captif comme moi, loin de son pays, plus pauvre que moi et plus maltraité. Ce qui augmentait encore mon émotion, c’était son sang-froid. 11 n’avait pas l’air de se douter de la gravité de sa si. (nation.
J’aurais voulu pouvoir lui donner un bon conseil ; mais il ne m’était pas permis de prendre la parole sans y être invité, et si j’avais essayé de
faire quelques signes, ils pouvaient ne pas être
Sft SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR.
compris par lui, ou mal interprétés par le défiant
dictateur.
Déjà Francia annonçait ses mauvaises dispositions envers son prisonnier par son regard farouche et sa voix acerbe.
— Tu es donc, lui dit-il, venu de la Suède jusqu’ici pour étudier la botanique?
— Oui, répliqua Nils avec la plus confiant» 1 ingénnilé. Je vais vous raconter ce qui est arrivé...
À ces mots, il s’arrêta et regarda autour de lui. U éprouvait le besoin de s’asseoir. S’il s’était assis, le malheureux, il aurait payé cher celle infraction à l’étiquette dictatoriale. Par bonheur, il ne vit pas de chaise près de lui, et se résigna à rester debout.
— Voilàdonc, reprit-il, ma simple histoire. Dès mon bas Age, j’ai eu l’amour des plantes. Un de mes maîtres disait que c’était parce que j’étais né, comme notre célèbre Linné, dans le mois de mai, que nous appelons Blomster monaden (le mois des fleurs). Moi, j’ai eu une autre idée. Enfant, j’avais perdu mon père et ma mère; j’étais seul
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. 51 chez une vieille fante, dans une vieille maison noire. À chaque instant j 'entendais répéter que j’étais pauvre el laid. Ma tante me le disait souvent au logis. Les enfants de mon âge me harcelaient et m’injuriaient, et je n’avais personne pomme défendre. Mais quand je pouvais errer librement dans les bois, je 11e me sentais plus si pauvre, ni si faible, ni si seul. Il me semblait que les renoncules m’offraient leurs boutons d’or et les narcisses leurs pétales d’argent, que les myosotis me souriaient amicalement avec leurs yeux bleus, que les saules m’invitaient à m’asseoir sous leur longs rameaux. Il me semblait qu’il y avait entre ces productions de mon pays natal et moi une étroite corrélation, un lien mystérieux, une parenté, et volontiers j’aurais dit à la marguerite des champs : Tu es ma sœur, et au sapin : Tu es mon frère. Dieu, sans doute, m’avait donné cette passion afin de me consoler dans mon abandon et de me réjouir dans ma misère.
D’année en année, celte passion s’accrut. Je ne me lassais pas d’examiner les plantes, et je
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SOUVENIRS D’UN VOVAREER.
m’aèsociais aux différentes phases de leur existence, au deuil de leur hiver, à la splendeur de leur été. A l’aide de quelques livres et des conseils d’un ancien forestier qui voulut bien s’intéresser à moi, j'en vins à étudier leur structure et à les classer méthodiquement, selon les règles de la science. J’appris ainsi, peu à peu, à connaître les plantes de la vallée de Mora et celles des rives du lac Silian , près duquel s’élève notre beau village et celles des montagnes qui l'entourent. Puis, ma tante étant morte et m’ayant laissé un petit bien, j’élargis par des voyages le cercle de mes études. Après plusieurs années d’explorations, je venais de rentrer dans mon gîte, lorsque j’appris par hasard que l’Académie des sciences de Stockholm se proposait de décerner une médaille d’or à l’auteur du meilleur mémoire sur les différentes zones de la végétation dans le Nord. Justement j’avais parcouru ces zones depuis la partie méridionale de la Suède jusqu’à l’extrémité de la Laponie et du Finmark. Je voulus essayer de Irai -
1er la question posée par l’Académie, e! j’eus le bonheur de réussir. On m’offrit une place de professeur d’histoire naturelle dans un gymnase 1 je refusai, ne pouvant me résoudre à enchaîner ma liberté. On me demanda alors si je voulais entreprendre un voyage au delà de l’Atlantique, pour éLudier la botanique des régions tropicales. Nulle proposition ne pouvait m’èlreplus agréable. Il ne me restait presque plus rien de mon petit héritage, mais l’Académie m’allouait une somme de 1,000 riksdalers (1,500 francs) par an, et notre roi en ajoutait 400 sur sa cassette. Avec cela on va au bout du monde. J’ai parcouru une partie du Hrésil dans un enchantement indicible. J’ai traversé les pampas et visité, dans l’En- Irerios, les magnifiques établissements fondés par les jésuites, et aujourd'hui malheureusement abandonnés. Je voulais voir les forêts dans lesquelles on récolte la yerbu , ce thé savoureux de l’Amérique du Sud. Voilà comment je suis venu au Paraguay. »
Tandis que Nils Lersson parlait ainsi, je le
regardais avec un nouvel étonnement. Quelle étrange chose que d’entendre cette idyllique narration dans la demeure de Francia, et quel contraste entre les deux hommes qui se trouvaient là, l’un en face de l’autre! l’un, maître absolu d’une splendide région; l’autre, pauvre voyageur captif, mais le puissant maître si inquiet, si sombre, si tourmenté, et le pauvre voyageur si calme et si confiant. C’est ainsi que Dieu manifeste sa justice en ce monde plus souvent qu’on ne pense.
Tout autre que Francia aurait été touché de cette naïve histoire de botaniste racontée avec un abandon et une ingénuité d’enfant; mais Francia ne se laissait pas ainsi attendrir. Une de ses prescriptions formelles avait été violée. Crime audacieux ! comment le pardonner?
— Ne savais-tu pas, dit-il au débonnaire Suédois, que l’entrée du Paraguay était formellement interdite aux étrangers?
— .l’ai bien entendu parler de cet arrêt, répondit Nils ; mais je pensais qu’il n’était fait que
pour les vagabonds el les gens malintentionnés. Je ne suis point un vagabond et je n’ai que les plus innocents projets. Je ne pense qu’à regarder et à admirer les belles plantes de celte région. A ceux qui m’affirmaient que vous ne permettiez à personne de franchir les frontières du Paraguay, j’ai répondu qu’on vous calomniait, qu’aucun homme ne pouvait songer à tenir enfermés entre des baïonnettes les donsde Dieu, les arbres, les fleurs de tout un pays, pas plus qu’on ne peut avoir l’idée d’enfermer entre quatre murs l’air et la lumière de l’espace.
— Ah ! voilà les réflexions que tu as faites, dit Francia avec une froide ironie.
— Oui.
- — El lu t’es mis bravement en route pour le Paraguay ?
— Oui.
— C’est bon ; tu y resteras.
— Merci ! j’ai ici plus d’une intéressante élude à faire. Dans quelques mois, pourtant, j’espère...
ÔG
— Il ne s’agit pas de quelques mois. Tu lesteras ici toujours.
— Toujours! que dites-vous? El mes herbiers que j’ai laisses à Buenos- Av res et à Rio-Janeiro, et l’excursion que je me propose de faire du côté des Andes, et ma mission dont le terme expire l’année prochaine et dont je dois rendre compte à l’Académie de Stockholm?. .. Toujours ! plaisantez- vous?
A celle familière apostrophe, l'orgueilleux dictateur frémit. En voyant ses sourcils contractés et ses lèvres serrées, je tremblais que, dans un moment de colère, il ne prononçât une de ses cruelles et irrévocables sentences.
Cependant il se maîtrisa, et fixant sur Nils un regard empreint d’un profond mépris.
— Imbécile! dit-il, lu ne sais pas même à qui lu parles. Tu feras ton éducation en vivant ici, cl, je le le déclare, à moins que tu ne puisses t’enfuir par les airs, comme un oiseau, ou par les fleuves, comme un poisson, tu ne sortiras pas d’ici.
LE MALÜEUR D’UNE INTERVENTION. 57 Puis, se lournant vers les soldais :
— Qu’on le conduise, dit-il, jusqu’à nouvel ordre en prison.
En même temps, il me congédia, ce dont je me réjouis, car sa sombre physionomie semblait annoncer un de ces accès d’hypocondrie auxquels il ne pouvait résister et qui le rendaient terrible.
Le botaniste fut interné à deux lieues environ de l’Assomption, dans le village d’Ytapoua. Il avait appris qu’on ne désobéissait pas à Francia, il était dosa nature peu enclin à la révolte. Il se soumit à son arrêt. I n large carré de terrain lui fut assigné pour son entretien. A l’aide de quelques paysans du voisinage, il se bâtit là une cabane en bois et se mit à cultiver son sol. 11 était résigné mais triste. Son habitation s’élevait dans une situation charmante, sur la lisière d’une majestueuse forêt, au bord d’un ruisseau limpide. Du haut de sa tige élevée, le lapacho le couronnait de ses fleurs roses, et l’oranger l’ombrageait de ses rameaux verts.
Mais la pensée qu’il était là retenu par une sentence arbitraire lui enlevait tout le plaisir que, dans d’autres conditions, il aurait pu éprouver à rester en un tel lieu.
De la terre qui lui était concédée, il pouvait tirer d’abondants produits; mais il n’avait nulle idée de lucre. 11 ne voulait que le strict nécessaire. Par sa douceur et son obligeance, il plaisait à ses voisins, mais il ne cherchait point à établir avec eux des relations fréquentes et paraissait plus désireux de vivre seul. Enfin, au lieu de le charmer comme autrefois, sa botanique, sa chère botanique souvent l’attristait. En cueillant une nouvelle plante, il songeait à celles qu’il avait amassées avec tant de soin dans d’autres parages de l’Amérique, aux collections qu’il avait faites et déposées en différentes villes; il songeait à la mission qu’il se glorifiait d’aceomplir. Ces collections, il ne les reverrait plus. Celle mission, il ne pourrait l’achever* L’œuvre de sa vie était anéantie par son fatal voyage au Paraguay.
Un soir, comme il se promenait mélancoliquement du côté de la forêt, il fut attiré par des sons plaintifs vers une cabane solitaire où demeurait un vieil Indien de la Iribu des Guaranis avec sa fille. La porte de celle habitation était ouverte. 11 entra. Sur une natte étendue par terre gisait le vieillard, pâle, défait , mourant. Devant lui était sa fille, à genoux, qui pleurait et priait.
Nils avait acquis, par ses études d’histoire naturelle et par ses voyages, quelques notions de médecine. 11 s’approcha du malade, et, après l’avoir examiné attentivement, lui prépara une potion dont il connaissait l'efficacité. Le débile Guarani l’ayant prise se sentit aussitôt soulagé et releva la tète d’un air de contentement. La jeune fille l’embrassa en jetant un cri de joie ; puis, s’avançant vers le bienfaisant étranger, elle prit le bord de son habit et le baisa avec respect .
Nils revint le lendemain et les jours suivants. Il avait entrepris de guérir l’Indien, qui ne pou-
vail avoir d’autre médecin, et il appliquait à cette œuvre charitable tout son savoir et toute sa patience. La jeune fille l’assistait dans ses opérations avec un zèle ardent et une étonnante dextérité. Elle n’attendait pas qu’il exprimât verbalement sa pensée. À un geste, à un signe, elle comprenait ce qu’il voulait.
Tous ces soins ne servirent qu’à alléger à diverses reprises les douleurs du vieillard et à prolonger quelque peu son existence. Il était atteint d’une des maladies qui éclatent si fréquemment au Paraguay, d’une pneumonie qu’il avait trop négligée. Lui-même comprit qu’il ne pourrait être guéri, et dans les prévisions de sa mort prochaine, ce qui l’occupait surtout, c'était sa fille. « Pauvre Juanila! » murmurait-il en la regardant avec tendresse. Une fois, il dit à Nils, en la lui désignant du doigt : « Écoutez ; quand je ne serai plus... » Il voulait sans doute la recommander au compatissant Suédois. Mais tout à coup sa voix s’éteignit dans une convulsion et, quelques instants après, il expirait.
Nils lui rendit les derniers devoirs, le conduisit jusqu’au cimetière, tandis que Juanita sanglotait et se lamentait ; et Nils songeait que quand il mourrait sur ce sol de Paraguay, il serait encore plus abandonné que le Guarani, qu’il ne recevrait pas, comme lui, les soins d’une fille dévouée, peut-être pas même le secours d’une main compatissante.
Le lendemain de l’enterrement, pour se distraire de ses sombres réflexions, dès les premiers rayons de l’aube, il sortit ; il s’en alla dans la forêt, où il trouvait toujours de nouveaux sujets d’études. Quand il en revint, il vit, à l’entrée de la cabane qu’il occupait, une femme assise par terre, le visage caché dans ses mains. C’était Juanita. Elle se leva à son approche et se tint debout devant lui, la tête baissée, dans l’attitude du respect et de la soumission. Elle lui disait en son naïf langage: « Vous avez secouru mon père; je voudrais vous remercier; je voudrais vous servir. »
Il ne pouvait guère la comprendre, car elle
ne parlait que le guarani, cl il ne savait encore qu’un petit nombre de mots de ce dialecte.
Mais, par sa physionomie, elle révélait assez sa candide pensée de gratitude. 11 l’engagea à entrer dans sa demeure. Elle le suivit. Elle vit des meubles et des ustensiles en désordre et les rangea avec soin; des vitres ternies par la poussière, elle les essuya ; une cruche vide, elle alla, comme une gracieuse Rébecca, la remplir à la fontaine. Elle regarda encore autour d’elle et fit plusieurs remarques qu’elle ne voulait pas oublier. Le lendemain, elle apporta une natte de jonc finement tissée par elle-même et l’étendit par terre dans la chambre de Mis, à l’endroit où il s’asseyait ordinairement pour travailler. Le surlendemain, comme il se préparait à sortir avec un léger vêtement malgré une forte pluie, elle s'approcha de lui et le pria humblement de vouloir bien recevoir un puneho qu’elle avait elle-même aussi tissé tout entier. Un autre jour, elle retournait à la cabane de Nils et, la trouvant fermée, déposait sur le seuil de la porte
des rayons de miel qu’elle venait de détacher d’un tronc d’arbre où un essaim d’abeilles avait fait sa ruche ; un autre jour, elle apportait des cigares qu’elle avait de ses doigts menus façonnés avec les meilleures feuilles de péti-para; un autre jour, des cannes à sucre ou des oranges fraîches, et quelquefois des plantes rares que Nils lui-même n’avait pas encore découvertes.
Il était tout embarrassé de sa générosité et s’efforçait de faire comprendre à Juanita qu’il ne voulait absolument plus rien accepter. Elle l’écoutait avec un petit air humble et tranquille, et le lendemain elle imaginait un autre présent. Pour l’arrêter dans son œuvre de gratitude, il eût fallu lui parler sévèrement, et le bon Suédois n’en avait ni le courage ni la volonté. 11 était attendri par la douceur de la jeune Indienne, et subjugué par sa beauté, car elle était belle, cette fille d’une race primitive : elle avait le teint un peu bronzé, mais des lèvres de pourpre, des dents blanches enchâssées comme des perles dans du corail; des yeux noirs luisants et veloutés; une
taille souple et flexible comme la liane ; des pieds et des mains qu’un sculpteur aurait été heureux de copier, et dans tous ses mouvements une grêce décente, une sorte de timidité virginale d’un charme inexprimable.
I/bonnêle Nils ne se lassait pas de la regarder et éprouvait à son aspect une émotion qu'il n’avait jamais ressentie et dont il ne pouvait se rendre compte. Quelquefois il s’approchait d’elle, il voulait lui parler, il se sentait interdit. Alors, il fuyait tout confus dans les bois, et au lieu de continuer, comme en un autre temps, ses recherches de botaniste, souvent il passait, sans les voir, à côté des plantes les plus curieuses : souvent il restait au pied d’un arbre pendant des heures entières, absorbé dans une profonde rêverie.
Un soir, en revenant d’une de ses excursions, il passa devant la cabane de Juanita ; il vil la jeune fille assise sur le seuil de sa porte. Il la salua et s’éloigna, puis revint sur ses pas, et s’arrêta, puis enfin alla s’asseoir près d’elle.
C’était une de ces calmes et lumineuses soirées des tropiques dont nul poëte et nul peintre ne peuvent rendre le charme sublime. Sur la surface d’un ciel bleu apparaissaient comme des nappes de neige ces deux amas d’étoiles, ces deux immenses nébuleuses qu’on appelle les nuées magellaniques. Sur la terre brillaient les yeux de feu des vers luisants; dans les airs scintillaient comme des milliers d’étincelles, les lueurs phosphorescentes des élatérides. Dans la forêt voisine, le campanero 1 faisait entendre son cri mélancolique pareil au son d’une cloche, et les fleurs du caaimbe, les fruits aromatiques du guarisa, les boulons blancs des orangers exhalaient à la fois leurs parfums.
1 Le campanero des Espagnols, appelé dara par les Indiens et bell-bird par les Anglais, est le chasmorynchus des naturalistes. l^e Jardin zoologique de Londres en avait l’été dernier deux spécimens vivants, et M. Sclater, le savant secrétaire de la Société zoologique de Londres, vient de publier, dans Vlnlelleclual Observer, une description de toutes les variétés de cette curieuse espèce d’oiseaux, dont le chant imite plus ou moins harmonieusement le choc d'un battant de métal contre la paroi d’une cloche.
« Juanita ! » murmura le bon Nils.
Juanita leva sur lui ses beaux yeux doux et timides comme ceux d’une gazelle.
Il lui prit la main. La jeune fille n’essaya pas delà retirer. Mais elle rougit et le brave botaniste eut peur d’avoir été trop téméraire.
— Juanita! dit -il encore d’une voix affectueuse. Puis il ajouta : .Votre père, à ses derniers moments, était bien affligé de penser qu’il allait vous laisser seule.
— - Ab ! mon cher père ! répliqua-t-elle, comme vous avez été bon pour lui ! Jamais je 11e l’oublierai.
Celle fois, il osa lui serrer la main, et se hasarda à lui dire encore quelques mots.
Il ne pouvait lui faire un long discours dans une langue qu’il connaissait à peine, et Juanita ne faisait pas non plus de grandes phrases. Mais les cœurs droits et honnêtes animés d’un vrai sentiment n’ont pas besoin des enseignements de la rhétorique pour s’expliquer et se comprendre.
Nils et Juanila se comprirent, et quinze jours après ils étaient mariés.
Alors Nils entra dans une phase de bien-être dont, jusque-là, il n’avait jamais eu l’idée. La jeune femme gardait réellement un profond souvenir de ce qu’il avait fait pour son père, et voulait l’en récompenser. Dans son humble village du Paraguay, elle n’avait eu aucun de ces éléments d’instruction dont on se glorifie dans d’autres contrées. Elle avait appris seulement quelque peu à lire et à écrire, et elle ne lisait que son catéchisme. Mais elle avait la tendresse de l’àme, la rectitude de l’esprit, et une très-vive sagacité. Elle était naïvement émerveillée de la science de son mari, et en même temps toute surprise de le voir si étranger aux plus simples notions de la vie pratique. Elle songea que, pour le mieux servir, elle devait prendre la direction absolue de son ménage, et il n’avait certes nulle envie de la lui disputer. Elle se mit aussitôt à l’œuvre, et en peu de temps, par son intelligence et son activité, elle lui lit, à la place d’une ea-
bane en désordre, une jolie demeure où tout était soigneusement nettoyé et rangé. Elle l’habitua à une plus grande régularité dans l’emploi de sa journée et lui prépara une meilleure nourriture. Attentive à tout ce dont il s’occupait, et connaissant mieux que lui les choses de son pays, elle lui apprit à cultiver plus fructueusement le domaine qui lui était assigné. Elle l’aidait souvent dans son travail. Puis elle allait à la ville vendre elleînême une partie de ses produits agricoles, et en rapportait divers objets qui pouvaient être utiles ou agréables à son cher Nils. Elle aurait bien voulu lui rapporter des livres. C’était ce qu’il désirait le plus. Mais, à part la bibliothèque de Francia et quelques autres petites collections, il n’y avait à l’Assomption que des ouvrages d’instruction élémentaire, des manuels de piété, des catéchismes.
Pour elle-même, la gentille Indienne n’avait aucun besoin; nulle idée de luxe, nulle fantaisie. Une simple robe en toile, une petite croix d’argent à son col, une fleur dans ses cheveux ; il
n’en fallait pas davantage pour qu’elle fût parfaitement parée. De plus en plus, aux yeux de Nils, elle apparaissait charmante, cl il était gouverné, soigné, choyé comme un enfant, et jamais il n’avait rêvé une si douce existence. Il était résigné à ne plus jamais revoir ses collections. Il oubliait sa mission de botaniste, sa gloire de savant, et bénissait le jour qu’il avait maudit, le jour où Francia le condamnait à rester au Paraguay.
Plusieurs années s’écoulèrent ainsi, et il ne songeait qu’à prolonger le cours de ces heureuses années tant qu’à Dieu plairait.
Dans sa bonne et fidèle Suède, on s’inquiétait pourtant de lui. Les naturalistes qu’il avait intéressés par ses recherches s’étonnaient de son long silence, et en cherchaient en vain la cause.
De Rio-Janeiro, il avait adressé à l’Académie des sciences de Stockholm un rapport dans lequel il décrivait son dernier herbier, et depuis, plus rien. Évidemment, pour qu’il n’eût plus écrit, lui qui était si fidèle à son devoir, et qu’on ne
l’eût pas revu dans son pays, à la fin de sa mission, il fallait ou qu’il fût mort ou qu’il fût trèsmalade.
À la demande de l’Académie, par l’ordre du roi, la légation de Suède au Brésil fut chargée de s’enquérir de ce qu’il était devenu, et de lui donner, si on parvenait à le découvrir, tous les secours dont il pourrait avoir besoin.
Les recherches furent aussitôt commencées, el de coté et d’autre poursuivies activement. On suivit les traces du voyageur jusqu’à Bucnos-Ayres; de là, jusqu’à Corrientes, et enfin on apprit qu’il était au Paraguay, détenu par Francia. Comment le délivrer de sa captiv ité ? C’était là le point difficile.
Le ministre de Suède, qui était un homme résolu, entreprit celte tâche et deux, de ses collègues s’associèrent à sa généreuse tentative.
Un matin, Nils fut sommé de comparaître au palais de l’Assomption. Depuis leur première rencontre, le redoutable dictateur et l'humble botaniste ne s’étaient pas revus. Le temps avait agi sur
LE MALHEUR D’UNE INTERVENTION. 51 eux d’une façon bien différente. Par une pure et placide existence, par le contentement de l’âme, la figure de Nils s’était embellie, tandis (pic celle de Francia était devenue plus dure et plus sombre, plus chauve son front, plus profondes les rides de ses joues, plus anguleux ses traits, plus serrées ses lèvres minces, plus sinistre son regard.
— Eh bien, dit-il à Nils avec son dur et austère accent d’ironie, que penscs-lu du Paraguay?
— C’est un délicieux pays.
— Tu avais cependant grande envie de l’en éloigner. Et maintenant tu désires y rester?
— Ah ! je crois bien.
— Tu vas le quitter.
— Que le ciel m’en préserve !
— C’est moi qui te l’ordonne.
— Vous! est-ce possible? Grand Dieu! pourquoi? qu’ai-je fait?
— Le ministre de Suède le réclame. Le ministre de France et celui d’Angleterre appuient sa requête. Il faut croire qu’en Europe, un bota-
niste est un être précieux. Si, par hasard, il disparaît, les diplomates doivent se mettre en campagne pour le retrouver.
— Mais moi, je n’ai eu aucun rapport avec ces diplomates. Je n’ai point invoqué leur secours.
— Je le sais. Heureusement pour toi. Car, si tu avais écrit quelque lettre, ou fait quelque démarche en opposition avec ma volonté, tu subirais le châtiment que j’inflige aux révoltés. A vrai dire pourtant, je me soucie fort peu de la réclamation des ministres de Suède, de France et d’Angleterre. La libre et heureuse république du Paraguay n’a rien à attendre, ni à craindre de ces trois royaumes. Mais je n’aime pas que les étrangers se mêlent de mes affaires. Ces correspondances des ministres m’ennuient, et tu vas partir.
— Grâce, je vous en prie! s’écria Nils d’une voix douloureuse. Grâce pour moi ! grâce pour
Juanila, qui ne pourrait vivre hors de son pays natal !
— Ou’est-ce que c’est que Juanila?
— Ma femme.
— Oui, je me rappelle avoir entendu dire que lu avais épousé une Indienne. Eh bien, comme elle appartient au Paraguay, elle restera au Paraguay.
— Quoi, sans moi! murmura le malheureux Mils. Non, c’est impossible.
Francia darda sur lui un regard pareil à celui d’une bête fauve ; puis, se tournant vers un de ses aides de camp :
— Le capitaine de VEstrella , dit-il, est prêt à appareiller.
— Oui, Excellence.
— Il n’attend plus que mes derniers ordres.
— Oui, Excellence.
— Qu’on lui remette cet homme et qu’il parle immédiatement. Entends-tu? Immédiatement.
— Votre Excellence sera obéie.
— Va, dit ensuite le farouche dictateur au pauvre Suédois tout pâle et tremblant, va, et si lu gémis d’être exilé de cet Eldorado de l’Amérique et séparé de ta femme, les diplomates qui t’ont pris sous leur protection apprendront par là
les belles œuvres qu’ils peuvent accomplir en intervenant sans y être appelés dans les affaires d’autrui.
Nils aurait en vain essayé de résister à son nouvel arrêt. La souveraineté de Francia n’admettait pas dans ses sentences la moindre réplique. Il inspirait une telle terreur, que, même après sa mort, quand les citoyens de l’Assomption en venaient à parler de lui, ils baissaient la voix et regardaient autour d’eux, comme s’ils craignaient encore d’être entendus par quelque espion, et ils n’osaienlprononcer son nom ; ils ne le désignaient que par un mot qui aurait du les rassurer : el defunlo (le défunt).
Nils fut conduit plus mort que vif à bord de YEstrella. D’autres étrangers, longtemps détenus comme lui sur le sol du Paraguay par le pouvoir arbitraire du despote, et libérés tout à coup par une de ses capricieuses volontés, venaient de s’embarquer sur ce navire, el se réjouissaient d’avoir recouvré leur liberté. J’étais un de ces heureux affranchis, el il me tardait de partir, car
jecraignais qu’un nouveau caprice ne nous fit, au dernier moment, rentrer dons notre captivité. Enfin, l’ancre fut levée ; les voiles se déployèrent «à un vent propice, et le bâtiment qui devait nous conduire à la limite du Paraguay glissa rapide-
ment sur le courant du fleuve/
Nils, assis à l’écart près du bastingage, pleurait, se lamentait, ne cessant de répéter le nom de Juanita.
J’éprouvais en le regardant une profonde pitié,
et je désirais ardemment lui offrir quelque consolation. Quand l’impétuosité de sa douleur me parut un peu apaisée, je m’approchai de lui et je lui dis :
— Pourquoi donc êtes-vous si affligé de quitter ce pays où vous avez été condamné à rester malgré vous?
— Hélas! me répondit-il, là, pour la première fois de ma vie, j’aimais et je me sentais aimé.
— Aimer et se sentir aimé, ajouta d’un ton mélancolique le marchand hollandais, c’est sans
doute une bonne chose, mais moins sûre qu’une règle d’arithmétique.
À ces mots, il ralluma sa pipe et en lira précipitamment plusieurs bouffées, comme si, en chassant de ses lèvres un nuage de fumée, il chassait en même temps de son esprit un importun souvenir.
— Merci ! lui dis-je, pour l’histoire que vous avez eu la bonté de me raconter. Mais elle n’est pas finie.
— Comment donc! vous n’en avez pas assez?
— Je voudrais savoir ce que le pauvre Suédois est devenu.
— Vous avez raison. J’ai voulu le savoir aussi, et voici ce que j’ai appris. Il retourna en Suède et y fut nommé professeur de botanique dans une école de premier ordre. C’était plus qu’il n’en fallait pour satisfaire sa modeste ambition. Mais il ne pouvait oublier Juanita. Il lui avait écrit plusieurs fois et se désolait de ne pas recevoir de réponse. Il ignorait que toutes les lettres envoyées au Paraguay étaient remises à Francia, qui s’amu-
LË MALHËÜh D'ÜNË iNTËHVËNîloN. bî sailà les lire, et ne se faisait nul scrupule de les garder.
«En 1840, les journaux annoncèrent la mort du terrible dictateur. Aussitôt Nils partit et alla s’embarquer sur un navire qui devait le conduire à Buenos-Ayres. De là, il s’achemina à tout hasard vers le pays auquel il ne cessait de songer. Le successeur de Francia, le président Lopez, n’avait nulle envie de le persécuter. 11 retrouva Juanita fidèle, et rentra avec bonheur dans sa paisible habitation. Je crois qu’il y est encore. »