‹ Souvenirs d'un voyageurChapitre 2 sur 15 · EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

EN ALLEMAGNE

En ce temps-là, il n’y avait encore en Allemagne, ni télégraphes électriques, ni chemins de fer. Dans les petites comme dans les grandes villes, on n’entendait point à tout instant parler des coupons semestriels, ni de la hausse ou de la baisse des actions du Nord ou du Sud/ L'Allemagne ne connaissait pas encore la fièvre de l’agiotage. Elle ignorait aussi qu’un Bismark lui était né, et rien ne lui annonçait l’union future d’un de ses royaux étendards avec le drapeau rouge de Garibaldi.

(ïü

SOUVENIRS D'UN VOVAGEUU.

C'était un bon temps.

Dans son innocente quiétude, un jour pourtant l’Allemagne, cette belle au bois dormant, avait été tout à coup réveillée, non point par les doux propos d’un chevalier Charmant, mais par les coups de fusil des Parisiens dans les journées de juillet.

Depuis le dix-septième siècle, que de lois l’Allemagne s’était patiemment appliquée à imiter la littérature, les mœurs et les modes de la France! depuis cinquante ans, la glorieuse France de Louis XIV, la France poétique de Racine, de Molière, de la Fontaine, la France galante de Louis XV, la France impie de Voltaire et de Rousseau, était précipitée d’orage en orage dans des essais de gouvernement.

Elle 'venait d’accomplir une nouvelle révolution. Cette fois encore, l’Allemagne voulut Limiter.

La torche incendiaire fut allumée; le palais ducal de Brunswick fut livré aux flammes. Le prince régnant s’enfuit. En même temps, le duc

UN DIMANCHE A mtfîGAftî. ' 61

de Hesse-Cassel abdiquait devant l’émeute sa couronne héréditaire.

En d’autres Étals germaniques, le peuple demandait une diminution d’impôts, une réforme administrative, une constitution, mais sans tumulte et sans violence.

L’Allemagne ne se révolte pas aisément contre ses princes. Elle professe envers eux un sentiment de soumission traditionnelle. Elle leur a donné dans les mauvais jours d’éclatanles preuves de dévouement, et la plupart de ceux qui vivaient en ces heures de crise de 1850 méritaient pleinement le respect et l’affection dont ils étaient entourés.

Le roi Louis de Bavière s’est rendu célèbre par son amour pour les arts, et a puissamment contribué à la prospérité de sa capitale , par les collections qu’il y a réunies et les institutions qu’il y a fondées.

A Berlin , sous les tilleuls, dans une maison moins brillante que celle de M. Asher le libraire,

et moins élevée que celle d’un restaurateur, con-

b‘2 • SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR,

slruite sur le même alignement, le roi Guillaume 111 donnait à tout ce qui l’environnait l’exemple de la simplicité et des vertus domestiques. Il était triste, ce vieux roi; il se souvenait de la bataille d’Iéna, de l’invasion de nos armées, du désastre de sa monarchie, et surtout de la femme qu’il avait perdue. Souvent on le voyait s’acheminer à pied, tout seul, vers le parc de Charlottenbourg. 11 allait visiter la tombe de sa chère Louise, de cette belle, noble reine qui, par ses grâces et sa tendresse, l’avait enchanté au printemps de sa vie; qui, par son énergie, l’avait vaillamment soutenu dans ses adversités. Il était triste et se consolait de scs tristesses, en s’occupant tout le jour des intérêts de son peuple, en réunissant le soir, dans son salon, tous les membres de sa famille.

Dans le duché de Weimar, Charles-Auguste, l’ami de Goethe, était mort en 1828. Mais dès son avènement au pouvoir, son successeur Frédéric avait montré ce que ses sujets pouvaient attendre de ses qualités d’esprit et de cœur, et

UN DIMANCHE A STUTTGART. f.3

dans le cours de sa longue carrière, pas une fois il n’a trompé leur attente.

Dans les vastes Etats d’Autriche, il n’y avait pas un homme plus vénéré que l’empereur François, et jamais aucun souverain absolu ne vécut plus près de son peuple.

Deux fois par semaine, la porte de son appartement était ouverte à quiconque avait une requête à lui présenter. Des diverses contrées de son empire, ses plus humbles sujets arrivaient librement jusqu’à lui et lui exposaient leurs vœux dans leur langue nationale. Il connaissait toutes ces différentes langues : italienne , hongroise, bohème, illyrienne, même les idiomes particuliers de certaines localités, et il chatouillait agréablement l’oreille du bourgeois de sa capitale en lui parlant non point le pur allemand, mais le dialecte populaire de son quartier, de son faubourg.

Et il était aimé, ce bon empereur. Il l’avait été dans ses jours de combats et dans ses désastres. Il le fut également dans sa calme vieillesse.

Dans mon premier voyage à Vienne, un matin, je me promenais le long du Graben , lorsque je vis passer près de moi un petit vieillard maigre, très- simplement vêtu. Devant lui , hommes et femmes, tout le monde s’inclinait. 11 continuait son chemin en saluant à droite et à gauche, avec une expression de physionomie un peu mélancolique, mais douce et affable, et ceux qu’il avait salués le regardaient encore quand déjà il était loin d’eux. Je m’approchai d’un bourgeois qui, debout devant sa porte, paraissait tout ému de cette apparition.

— Qui est-ce donc? lui demandai-je.

— Quoi! me répondit-il d’un air tout étonné, vous ne connaissez pas notre empereur, notre père Franz?

La démocratie allemande n’était pas encore assez forte pour s’attaquer à de tels souverains. Cependant le mouvement qu’elle avait produit dans quelques principautés ne lui suffisait pas. Elle voulait faire un acte solennel, et ses chefs organisèrent une grande réunion sur la montagno

dcHambach, dans la Bavière rhénane. Là, par une belle matinée du mois de mai, on vit arriver une quantité d’individus de toute sorte, avec des étendards et des banderoles emblématiques, des trombones, des clarinettes et des canons.

Là, il y eut des harangues, qui devaient ravir les peuples opprimés, et des acclamations et des hymnes révolutionnaires qui devaient faire pâlir tous les tyrans. Là on exhiba, comme la plus suolime conception de rhumanilé régénérée, la constitution française de 1795. Plusieurs orateurs remontèrent alors sur leurs estrades pour commenter et glorifier les principaux paragraphes de ce chef-d’œuvre. Plusieurs bons Germains, exaltés par ces discours, par les détonations do mousquelerie, aussi par d’amples libations de vin du Rhin, s’embrassèrent avec un tendre sentiment de fraternité.

Dans cette assemblée, comme dans t outes celles du même genre, il y avait des loups et des renards, d’ignorants souriceaux comme celui de

la Fontaine, et d’innocents moutons, c’est-à-dire

des rusés, des ambitieux, des gens de bonne foi,

des niais et des fripons.

II. Heine, le caustique poëte, a raconté qu’un de ses amis, un ardent démocrate, était revenu tout attristé de cette bruyante fête de Hambach. Il y avait perdu sa montre, et, ee qui l’affligeait, c’était de penser qu’elle lui avait été volée par un jeune patriote qui célébrait de la voix la plus éloquente les vertus républicaines.

Peu à peu cette effervescence germanique s’assoupit par l’effet de sa propre impuissance, plus encore que par les ordonnances du gouvernement employées à la réprimer. Les bourgeois qui y avaient pris part retournèrent à leurs affaires; les étudiants à leurs écoles. L’Allemagne rentra dans son calme habituel.

Et alors j’allais la voir.

El alors j’étais jeune.

O Jugend , Jugendlust und Jugendglück !

O jeunesse, plaisir de jeunesse, bonheur de jeunesse!

Une légende germanique raconte qu’un pau-

vue berger des montagnes du Harz découvrit un jour, au pied du Kyffhauser, une fleur d’une beauté extraordinaire. 11 la cueille pour l’offrir le soir à sa fiancée. En continuant sa marche habituelle avec son troupeau, tout à coup à l’endroit où il n’avait jamais vu qu’un rempart de rocs, il aperçoit une grotte profonde. Il y entre bravement. Les parois de cette grotte étincellent comme des murailles de cristal, et son sol est parsemé de pièces d’or. Le berger en recueille en un instant une quantité. Au moment où il allait se retirer avec son trésor, la voix d’un être invisible lui cric : N’oublie pas le meilleur. Il s’arrête, se baisse pour prendre encore quelques ducats, puis s’éloigne dans l’enchantement de sa fortune, avec la pensée de revenir au même lieu le lendemain. Mais il avait oublié la fleur merveilleuse à laquelle il devait le miracle de sa journée, et vainement il la chercha de tout côté, et vainement aussi il essaya de retrouver sa grotte. Elle lui était à jamais fermée.

Celle fleur magique qui ouvre les arcanes de

la création et révèle des trésors ignorés du vulgaire, n’est-ce pas la poésie du jeune âge?

Fleur du printemps éphémère, souvent flétrie avant l’été, et morte avant l’automne, ne pouvons-nous la faire renaître par la pensée, la raviver par le souvenir?

« La vida es sueno, dit Calderon ; cl hombre que vive sueno lo que es, »

Si c’est vrai, si la vie n’est qu’un rêve, si l’homme rêve ce qu’il est, pourquoi ne continuerait-on pas, dans l’amertume ou la monotonie du présent, le rêve du passé?

Oui, je veux oublier la neige que les années m’ont jetée sur la tête, les réalités de la vie qui ont trompé mon espoir et refroidi mon enthousiasme.

Je veux me ligurer que je suis jeune encore comme je le fus autrefois, et je veux parcourir un pays dont j’ai étudié la langue dans les livres de ses poêles, dont je me suis fait une si séduisante image. Je vais revoir ces lieux qui m’ont charmé, et ces old familiar faces , ces bons vieux

visages qui m’ont laissé leur douce empreinte dans le cœur.

Voilà l’heure du départ. Adieu le chalet de ma montagne! Adieu la terre natale! Ah! si je pouvais, à mon retour, lui rapporter un intéressant récit de mon odyssée! Vanité de mon ignorance ! Ambition trompeuse ! A celles-hà , comme à plusieurs autres, adieu!

Elles ne vont pas vite, ces grosses voitures qu’on appelle complaisamment des Eilwagen (chars rapides). Le postillon allemand n’est pas d’une nature impétueuse. Ses mouvements sont, en général, méthodiques et mesurés. 11 ne s’échauffe pas sans peine, et il n’a nulle envie d’échauffer ses chevaux.

Ces bonnes bêtes avec lesquelles il gagne sa vie, il les aime et les soigne affectueusement. Quand elles ont fait une course un peu longue, il leur essuie la bouche avec les pans de sa redingote et partage avec elles son morceau de pain. Le dimanche, c’est son plaisir de leur faire une toilette complète, de les re-

garder en fumant sa pipe et de les voir manger leur avoine d’un bon appétit. Quand il monte sur le siège de son Eilwagen, il sait les endroits où il les maintiendra au pas, et nulle promesse de trinkgeld ne le déterminera à accélcr son allure habituelle ; mais il la retardera volontiers pour obliger un voyageur qui désire s’arrêter, pour s’acquitter de quelques commissions et prendre, par-ci, par-là, un verre de bière ou d’eau-de-vie.

Ce qui peut ralentir encore la marche de cet honnête postillon, c’est sa faculté musicale. Il porte à son col un cor de chasse avec lequel il module un adieu mélancolique à la station qu’il va quitter et salue par une joyeuse fanfare la ville où il arrive.

Que si, entre deux relais, un voyageur mélomane lui dit : Schwager , blase noch ein icenig (Beau-frère, sonne encore un peu), il prend aussitôt son instrument sonore, le porte à ses lèvres et lofait, gaiement vibrer.

Pourquoi l’appelle-t-on Schwager (beau-frère).

UN DIMANCHE A STUÏTGAKT. 71

cet excellent postillon? J’ai souvent demandé en Allemagne l’explication de cet usage sans pouvoir l’obtenir. J’imagine que cette dénomination, qui implique une idée de mariage provient d’un sentiment d’alliance, d’un mariage que l’on contracte pour quelques heures avec la poésie des champs, des bois, des vallées, des collines, par l’entremise de celui qui nous y conduit, comme un frère nous conduirait dans la maison de sa sœur.

Ainsi, ni par l’Eilwagen, ni par la calèche du Lohnkutscher, ni même par l’exlrapost, on ne pouvait autrefois voyager rapidement en Allemagne.

Mais à moins d’avoir des heures limitées par quelque extrême raison, pourquoi désire-t-on voyager plus vite? Pour gagner du temps. Oui, j’y songe. Time is money . Stupide maxime empruntée au brutal matérialisme des États-Unis. Elle est devenue proverbiale, et combien de gens la répètent sans en comprendre le vrai sens I Time is money.

Le temps est de l’argent, comme si le temps que nous avons à passer en ce monde ne nous avait été donné que pour gagner de l’argent.

Et les joies de l’esprit, et les satisfactions du cœur, et les quiétudes de l’âme? faut-il les oublier, ou faut-il croire qu’elles dépendent d’une plus grande somme d’argent? Je ne le pense pas.

Les apôtres des idées nouvelles parlent avec emphase des merveilles opérées par les développements de l’industrie. Soit. On va plus promptement et plus commodément de Paris à l’une des extrémités de la France qu’autrefoii de Paris à Orléans. C’est vrai. Mais si, par ces beaux

moyens de locomotion, on ne voit plus rien de ce qui jadis égayait les regards et charmait l’imagination, et si l’on est plus impatient d’arriver dès que l’on est parti, où est le contentement?

Je me souviens que quand on s’en allait cahincaha d’une ville à l’autre, dans une diligence qui portait le titre d’hirondelle ou de vélocifère, on

îio se plaignait point trop si, dans le cours de son trajet, on ne subissait qu’un retard d’une ou deux heures. À présent, si le chemin de fer est en retard seulement de quelques minutes, on s’irrite, • on a la lièvre , on crie que l’administration manque à tous scs engagements.

Maintenant voyez, disent les prédicateurs du progrès, voyez comme le paysan est mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu qu’il ne l’était autrefois. Le bien-être matériel. Soit.

Mais si cette amélioration enfante en lui la vanité, trouble son repos, augmente ses besoins, surexcite son ambition, que devient le bien-être moral, le plus salutaire, le plus désirable?

« Le progrès, considéré non comme un moyen, maiscommc un but, comme l’unique but du bonheur, quelle triste condition ! a dit un spirituel moraliste. De celle façon, l’homme poursuit sans atteindre, car derrière un progrès il en trouve toujours un autre. De celte façon il ne jouit pas, la jouissance étant indéfinie et ajournée ; de cette

façon il méprise le passé qui est quelque chose ;

il dédaigne le présent, qui est beaucoup ; il attend l’avenir, qui est toujours devant lui ; de cette façon, tout en étant mieux, il se trouve plus mal.

« C’est ce que nous voyons. Partout le malaise au milieu de ces perfectionnements; partout la chose de demain corrompt à l’avance la chose d’aujourd’hui. Le mieux qui n’arrive pas, gâte le bien qui est sous la main. Point de sécurité, point de calme. Impossible de s’arrêter nulle part. Le progrès est là avec son grand fouet qui frappe sur le troupeau.

— Marche!

— Quoi ! toujours marcher, pas une halte?

— Marche!

— Cet ombrage me plaît, cet asile m’attire.

— 11 y en a là-bas un préférable, marche.

— Nous y voici .

— Marche encore ! »

À cette protestation d’un philosophe genevois, je veux adjoindre un paisible souvenir*

UN DIMANCHE A STUTTGAHT.

Dans une de mes excursions en Suisse, un soir, après avoir erré plusieurs heures autour de la cascade du Reichenbach, je revenais à pas lents vers le village de Meyringen, et je m’arrêtai près d’une maisonnette construite par un bûcheron, au bord de la forêt. Sur le seuil de celte solitaire demeure, une jeune femme était assise avec un petit garçon sur ses genoux. L’ombre du soir déjà s’étendait autour d’elle, mais un rayon du soleil couchant irradiait son visage et dorait les cheveux blonds de son enfant. Si candide cl si suave était sa figure, si fraîche et d rose celle du petit blondin, si douce la teinte de lumière qui les éclairait et leur faisait à tous deux une sorte d’aurcole, qu’on eût dit un tableau du Corrége, le délicieux peintre. J’éprouvais un singulier plaisir à regarder dans son cadre idyllique ce groupe si charmant. Pour le regarder librement plus longtemps, je cherchais un prétexte, et je

m’avisai de demander à la jeune mère si elle pourrait me donner une lasse de lait.

— Très- volontiers, me répondit -elle,, en me faisant un salut gracieux.

Puis se levant et mettant son lîls à la place qu’elle quittait :

— Fritz, lui dit-elle, reste là tranquillement : je vais revenir.

L’enfant me regarda avec de grands yeux étonnés et un peu inquiets. Mais il n’avait pas l’humeur sauvage. Je m’assis à côté de lui ; je lui tendis la main, cl lorsque sa mère revint, apportant une lasse de faïence remplie d’un lait crémeux, il était pleinement apprivoisé, il me souriait amicaleïnent.

— lin bon petit enfant, me dit-elle, qui se plait un peu trop à courir, mais qui apprend pourtant ses leçons. Tandis que son père coujhj du bois dans la forêt, c’est moi qui suis la maîtresse d’école. Je lui enseigne à lire et je lui apprends à répéter quelques-unes des choses que mes parents m’ont apprises. — Voyons,

Fritz, récite à monsieur la prière que t’a recommandée la grand'mère.

Fritz poussa un long soupir comme un homme qui se prépare à accomplir un travail difficile, joignit ses mains et murmura d’une voix un peu troublée, ces quatre strophes allemandes dont je ne puis reproduire dans ma traduction l’aimable naïveté.

« Je suis las ; je vais me reposer et fermer mes deux yeux. 0 notre père, que ton regard s’abaisse sur mon lit!

« Pour les fautes que j’ai faites, sois indulgent, mon Dieu! pardonne-moi dans ta bonté.

« Donne ta bénédiction à mes parents, et reçois sous ta protection tous les hommes grands

et petits.

« Accorde le repos aux cœurs malades, le sommeil aux yeux fatigués. Fais que la lune brille au ciel et éclaire le monde dans la nuit. »

Après avoir récité ces vers, Fritz se jeta tout confus dans les bras de sa mère.

— iS7),so,lui dit-elle en lui passant doucement

la main dans les cheveux, du bût arlig gewesen (Tu as été gentil). Ton père va revenir et sera content de toi.

Au même instant, le père rentra, la hache sur l’épaule, avec la bonne et riante physionomie d’un honnête ouvrier qui, ayant bravement achevé son labeur de la journée, revient avec joie goûter le repos du foyer.

Sa femme s’avança gaiement à sa rencontre, et lui dit en quelques mots les petits épisodes île la soirée. Il me salua poliment, vint s’asseoir à côté de moi et prit aussi une tasse de lait. Nous causâmes quelque temps de scs travaux de bûcheron, des principales productions du pays, et quand je quittai cette hospitalière habitation, le père, la mère, l’enfant ni invitèrent à revenir bientôt.

Ils n’étaient pas riches. Ils ne connaissaient point ce qu’on appelle les œuvres du progrès, la bourse et les manufactures, les voitures à vapeur, les machines à coudre et à tricoter. Ils ne lisaient point les journaux, ni les romans illustrés. Très-

probablement, si on leur avait parlé de la marche ascendante de l’humanité, des droits de l’homme, des immortels principes de 89, à toutes ces belles idées ils n’auraient rien compris, et je crois pourtant qu’ils étaient très-heureux.

Mais me voilà en Allemagne, cheminant à petites journées, et n’avant nulle envie de cheminer plus vite, déployant le soir, dans une auberge, ma carte de voyage, et me réjouissant de voir les longues routes qui la traversent.

Quelle grande contrée si carrément dessinée dans sa zone centrale, cœur de l’Europe, cœur rêveur et enthousiaste, hélas ! et tant de fois malheureux cœur, lacéré par les ambitions des peuples étrangers, par les guerres politiques et les guerres de religion ! Quelle faculté de résistance dans cette race teutonique dont les siècles et les révolutions n’ont pu encore transformer le type primitif! Quelle variété d’aspects dans la configuration du sol qu’elle occupe, depuis les hautes cimes du Tyrol jusqu’aux longues plaines de la Poméranie, depuis les bords fleuris de l’Àdria-

liquc jusqu’aux plages mélancoliques de la mer du Nord, depuis les riants villages du pays de Bade jusqu’aux romantiques châteaux de la Bohême ! Quelle variété d’aspects aussi dans ses diverses principautés, dans scs villes et ses villages!

Sans cesse, notre pauvre vieille Europe est atteinte par quelque fléau qui la tourmente, fléau physique ou moral, choléra du corps et choléra de l’esprit, ouragans qui soulèvent les fleuves et les mers, trombes de grêle qui dévastent les champs, et, ce qui est plus triste, ouragans et trombes de grêle des folles pensées qui bouleversent les plus saines intelligences.

Après les désastreux combats du protestantisme, les batailles révolutionnaires de la république, les batailles absolutistes de l’empire, et les orageuses utopies constitutionnelles, nous en sommes maintenant à ce qu’on appelle avec emphase la reconstitution des nationalités et l’unilication des peuples. Singulier rêve, par bonheur impossible à réaliser. Mais nous voyons par les désordres, par les tempêtes, par les ruines de

SI

l’Italie ce qu’il en coûte pour faire cette malheureuse tentative. L’Allemagne, qui en 1848 a déjà eu cette fatale velléité, y reviendra-t-elle encore? Que Dieu l’en préserve!

Je suis assez rétrograde pour regretter la poésie de ses anciennes institutions, de ses centaines de principautés, de ses souverainetés épiscopales, doses grands électeurs et de ses couronnements d’empereurs dans les vénérables salles du Rœmer à Francfort. Mais telle je l’ai vue, il y a quelque trente ans, telle j’aime à la revoir dans mes souvenirs : deux grands États, quatre royaumes secondaires, et des duchés, et de libres circonscriptions qui ont conservé leurs anciennes franchises et leur administration républicaine; plusieurs villes populeuses, mais pas une de ces capitales qui se développent dans des proportions démesurées, et at tirent et absorbent la richesse, le pouvoir, l’action des provinces.

En Allemagne, nulle concentration semblable.

Partout, la vie comme la sève dans les rameaux des grands chênes ; partout l’amour du sol natal

et l’honneur du clocher. Il n’est si minime bourgade qui ne conserve son importance. Celle-ci se glorifie de son pouvoir administratif ou de son mouvement commercial ; celle-là de son heureuse situation au bord d’un lac limpide ou d’une belle rivière; d’autres, de leurs nobles traditions ou de leurs nouveaux monuments; d’autres, de leurs produits agricoles ou de leurs fabriques. 11 en est qui se réjouissent d’avoir donné le jour à un homme célèbre, et il en est qui s’illustrent* par leurs institutions littéraires ou scientifiques.

Erlangen, Tubingue, Heidelberg, Bonn, Gœltingue ne sont que de petites villes où l’on ne compte que quelques milliers d’âmes. Mais il y a là des universités fréquentées assidûment par des légions d’étudiants, des bibliothèques consirables, des musées et des maîtres d’un grand renom .

À Bonn, Auguste Schlegcl a été professeur d’esthétique ; à Erlangen, Rückert, le fécond poêle, professeur d’histoire; à Tubingue, Uhland, professeur de littérature germanique; à Iéna,

Schiller, professeur d’histoire; à Heidelberg, Mittermaier, professeur de droit ; à Gœltingue, j’ai vu à la fois Blumenbach, le savant naturaliste, Gauss, le mathématicien, Otfr. Müller, l’archéologue; l’historien Dahlmann, et l’historien Gervinus ; Wendt, le philosophe, et les deux frères Grimm, ces deux pionniers des vieilles forêts tcu toniques, ces deux infatigables chercheurs des trésors littéraires du passé.

Les souverains allemands ont toujours manifesté un vif sentiment d’intérêt pour ces universités. Un grand nombre d’entre eux y ont fait leurs études et ont conservé une affectueuse réminiscence de leurs maîtres et de leurs condisciples.

Les princes allemands ne ressemblent guère aux portraits dont on les a gratifiés dans les journaux, dans les romans et d’autres livres de fantaisie. Ils ne se pavanent point en face de leurs vieilles armoiries et ne tyrannisent point leurs peuples. Us sont, au contraire, doux et affables, beaucoup plus désireux de se faire aimer

SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR, que de se faire craindre. Leurs plus humbles sujets ne sont point séparés d’eux par une rigoureuse barrière, et l’étranger qui a eu l’honneur de leur être présenté, garde un heureux souvenir de leur courtoisie.

Plusieurs de ces princes souverains se sont distingués par leur amour pour les lettres et les sciences. Le roi Louis de Bavière partait de Munich pour s’en aller à Weimar saluer un roi de poésie, l’auteur de Faust , au jour anniversaire de sa naissance. Il a mérité d’être lui-même inscrit au nombre des poètes de son temps par les vers qu’il a publiés et qui ont été traduits en français. Le roi de Saxe, Frédéric-Auguste JI, s’est signalé par son goût éclairé pour les sciences naturelles, par ses études de botaniste. Son frère Jean a fait la meilleure traduction que l’on connaisse delà grande œmre de Dante, et une de ses proches parentes, la princesse Amélie, a écrit des pièces de théâtre charmantes.

Le dernier roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, vivait dans l’intimité d’Alexandre

UN DIMANCHE A STUTTGART. 8b

do Humboldt, de Yarnhagen, de Schelling et des principaux professeurs de Berlin. Il avait été élevé par le descendant d’une famille française, par M. Ancillon, qui composa le tableau des révolutions du système politique de l’Europe depuis le quinzième siècle, et qui, étant devenu ministre des affaires étrangères, n'aspirait pas, comme son successeur, M. de Bismark, à faire une nouvelle révolution.

Un jour, simple obscur voyageur que j’étais, j’eus l’honneur d’être invité à dîner chez lui. Le soir, je vis apparaître dans le salon un homme d’une haute taille et d’une belle ligure, vêtu d’un habit noir, sans aucune décoration. C’était Frédéric Guillaume alors prince royal, qui venait familièrement visiter son ancien professeur. A son arrivée nous parlions de littérature. Il s’associa galamment et spirituellement à cet entretien.

La monarchie prussienne ne songeait point alors à subjuguer l'Allemagne. Elle se rappelai t peut-être encore qu’en 1700, son fondateur, Fré-

déric If, sollicitait humblement de l’empereur d’Autriche le titre de roi, et s’en allait, l’année suivante, tout joyeux de l’avoir reçu, se faire couronner à Kœnigsberg. Dans la puissante Autriche, personne, alors, ne pressentait l’ambition et l’avenir du petit pays de Brandebourg, qui ne possédait pas deux millions d’habitants ; personne, excepté le vaillant prince Eugène, qui, en apprenant la faveur accordée par Léopold à l’orgueilleux électeur, s’écria que les conseillers de l’empereur qui ne s’étaient point opposés à cette décision, méritaient d’avoir la tête coupée.

Ces princes aimant les lettres et les arts, protégeaient les lettrés et les artistes, et se faisaient un devoir d’aider au talent pauvre. Tieck le poëte, et Tieck le sculpteur, étaient les fils d’un cordier, et ils furent honorés de la faveur particulière de leur souverain. Hcrderct Schleiermaclier étaient nés dans une très-obscure condition, et ils furent élevés «à de liantes dignités. Rauch, le premier statuaire de notre époque, a

du son éducation à la bonté do la reine Louise, la belle reine de Prusse. Dannecker, dont le père faisait l’office de groom du duc Charles de Wurtemberg, fut placé dans la brillante école fondée par ce duc, et y fit ses premières études avec Schiller et avec G. Cuvier, notre grand naturaliste. Jean-Paul Richtcr fut décoré du titre de conseiller de légation par le duc de Saxc-Hildburghausen, et doté d’une pension annuelle par le prince primatDalberg, puis par le roi Maximilien de Bavière.

Combien d’autres hommes je pourrais citer qui, ayant eu à lutter contre les difficultés de la vie, ont trouvé dans les régions aristocratiques un généreux appui ! enfants du peuple, accueillis avec une affectueuse bienveillance par les grandes familles du Mecklembourg et de la Silésie, par les Dietrichstein, les Lichtenstein, les Esterhazy, les Apponyi d’Autriche et de Hongrie; laborieux prolétaires, patronés, honorés par les princes et les rois, noble et touchante alliance du travail et du pouvoir, du génie et de la fortune.

Mais tandis que je remémore le mérite des princes allemands, je vois le tribunal qui s’assemble pour les juger. J’entends la voix qui les accuse. «L’Allemagne, disait Pitt, est toujours en retard d’une idée, d’une année, d’une armée. »

Dans notre ère de progrès, ces pauvres princes allemands ont été en retard de plusieurs idées et de plusieurs années. Ils n’ont point compris les bienfaits du régime constitutionnel. Us ne se sont point passionnés pour la liberté de la presse cl la liberté de la tribune. One dis-je? ils ont été assez aveugles pour s’imaginer que ces libertés pouvaient être dangereuses. Au lieu de s’instruire par les lectures des belles œuvres démocratiques de France, d'Angleterre et d’Amérique, ils se sont laissé abuser par de vulgaires écrivains qui soutenaient les principes les plus extravagants.

Tous les peuples, disaient ces écrivains, ne sont pas uniformément organisés pour le même régime politique, pas plus que pour le même régime alimentaire. L’Espagnol a un autre tempérament que le Hollandais, et tout nalurelle-

ment d’autres goûts et d’autres habitudes. L’insoucieux Napolitain n’éprouve pas le besoin de s’abreuver de porter, de se nourrir de roastbeef comme l’Anglais, et n’est pas plus tenté de s’enfermer des jours entiers dans une chambre pour y régler les divers articles de son budget. Il préfère sa douce indolence à la discussion des affaires, le parfum de ses orangers à l’atmosphère d’une salle qui peut être fréquentée par beaucoup de gens malpropres, et les harmonieux bruissements des flots de sa mer azurée aux éclats de voix des patriotes. Que dirait-on, ajoutaient ces écrivains arriérés, que dirait-on d’un homme qui aurait l’idée d’assujettir à la même mesure d’habits le nain et le géant, ou d’obliger l’habitant des régions tropicales à se couvrir de peaux de phoques, comme le Groenlandais? On dirait qu’il est insensé; et, s’il pouvait imposer cette volonté, on maudirait sa tyrannie. N’en est-il pas de même de ces régénérateurs de l’humanité qui voudraient insuffler dans tous les pays l’ardeur ilu libéralisme, et leur donner à tons la même

forme gouvernementale? Celui-là n’est-il donc pas vraiment libéral qui, au lieu de violenter ainsi l’esprit d’une nation, de chercher à lui persuader qu’elle dépérit, quand elle est très-saine, la laisse vivre tranquillement scion ses croyances, scs penchants et ses habitudes ?

Erreur! erreur!

Les souverains d’Allemagne ont cependant persisté dans celte erreur et, chose étrange, ils ont rendu leurs peuples heureux.

Oui, dans le calme qu’il avait recouvré après l’ouragan de 18ô0, je l’ai vu vraiment heureux ce bon peuple allemand, et il est fait pour l’être. Ceux-là sont bien coupables qui l’arrachent à ses goûts paisibles, l’agitent, l’enflamment, et le jettent dans l’abîme d£s aventures.

11 a l’amour du travail et l’amour de la famille. Il est doux et patient, affectueux et loyal. Il est aussi un peu sentimental, et un peu sensuel, ce qui ne nuit point au bonheur. A son sensualisme se joint une naïve faculté d’émotions poétiques. Près de ces villes et de ces villages,

UN DIMANCHE A STUTTG AliT. 9!

partout où l’on voit quelque site pittoresque, on peut être sûr de trouver une auberge ou un café, avec un jardin. C’est là que l’honnête bourgeois se plaît à s’asseoir en plein air et à fumer lentement sa pipe, en écoutant siffler le merle, gazouiller l’alouette, et en contemplant dans sa placide rêverie les bois et les prés. C’est là que la jeune fille qui apprend, par les leçons de sa mère, à devenir une bonne femme de ménage, et lit en ses heures de loisir les nouvelles de Tieck, ou les poésies de Geibel, attache à sa coiffure un bouquet de myosotis, et savoure une salade, applaudit aux délicatesses culinaires de la Wirthschafl et aux beautés du paysage, murmure une tendre chanson en portant à ses lèvres roses le verre où brille comme une opale le vin du Rhin, et dans sa candide joie, s’écrie avec le même enthousiasme : Wanderschœn Kdlhbrat , Wunderschœne natur (admirable rôti de veau, admirable nature)!

En même temps, de tous côtés résonne la musique, musique des postillons assis sur leur siège

d’Eilwagen ou d’Extrapost, musique des cors de chasse dans la profondeur des bois, musique de la flûte et du piano dans le salon de famille, musique des orchestres à toutes les tables d’hôte, dans toutes les auberges et tous les Luslgærten, musique des artistes ambulants qui s’en vont comme des oiseaux chantant le long des grands chemins, musique allemande, joyeuse, grave, élevée, infinie, inépuisable; valses de Schubert, mélodies de Mozart, pastorales de Beethoven, dernière pensée de Weber, chants dramatiques de Meyerbeer, hymnes religieuses dellaydn, le pieux compositeur qui, à la première page de ses partitions écrivait : In nomme Domini , et à la dernière ; Soli Deo gloria.

Les Allemands ont l’oreille et la voix justes. Des étudiants se réunissent dans une brasserie et forment un concert ; des ouvriers entonnent un chant, et ce chant est harmonieux. Les enfants apprennent à chanter dans leurs écoles, et les vieillards se rappellent les mélodies de leur jeunesse.

UN DiMANCllK A STUTTGAIIT.

Ainsi, par toute l'Allemagne se propage la musique, partout aussi le respect du passé, le souvenir des aïeux, les traditions populaires, l’histoire et la poésie de l’histoire.

« L’Allemagne, a dit madame de Staël, est le pays de la pensée. »

Peut-être serait-il plus juste de dire le pays de la rêverie.

Dans cette rêverie, on regarde souvent en arrière, et l’on se plaît à voir les images d’un autre temps , conservées par les légendes , légendes d’amour et de guerre, légendes chevaleresques et religieuses. O chère et poétique Allemagne, toute une légion de fées, d’elfes, de sylphes, comme dans le Midsummer's nigh'ts dream de Shakespeare, tout un monde merveilleux de traditions populaires, depuis la frontière de France, depuis l’idyllique pays de Bade, jusqu’à l’extrémité de la Germanie septentrionale, jusqu’à Maricnbourg, où tout proclame encore les vertus et l’héroïsme des chevaliers leuloniques, jusqu’à Dantzig, où la Bourse s’appelle la cour du roi Artus.

Voici les vallées de la foret Noire, où l’on raconte au foyer champêtre la chronique de sainte Odile, où l’on entend la nuit les hurlements des chiens du féroce chasseur, où l’on voit le roc sur lequel montait le diable pour prêcher à tout venant ses hérésies.

A présent, le diable n’a pas besoin de s’exposer, par ces prédications en plein air, à une fluxion de poitrine. Il accomplit son œuvre plus commodément dans une bonne chambre, fraîche en été, chaude en hiver. Il révolutionne le monde en rédigeant un journal.

Voici, sur les rives du Rhin, les collines où la magique Lorelay, la sirène allemande, trouble les cœurs des bateliers par ses chants, et les éblouit par sa beauté; non loin de là, le petit coin de terre où Roland, le neveu de Charlemagne, se bâtit une cabane au pied du couvent qui renfermait sa bicn-aimée, et vécut en pensant à elle et mourut quand elle mourut.

Voici les vieilles villes dont le nom est inscrit depuis des siècles dans les annales germaniques ;

Worms, l’antique cité romaine, célébrée par le poème tics Niebelungen et par les minnesinger qui l’appelaient un lieu de délices ; Francfort, la marraine des Césars ; Mayence, où je n’ai nulle envie de visiter de grandes casernes remplies de soldats prussiens, mais où je vais chercher, sous les voûtes de la cathédrale, le tombeau d’un galant meistersaengcr du quatorzième siècle. Il s’appelait Henri de Meissen. Ses œuvres lui firent donner le surnom de Frauenlob (louange de la femme). Il chanta avec un sentiment délicat la beauté, les grâces, les vertus de la femme. Scs vers étaient très-recherchés et très-lus, non-seulement dans la demeure du gentilhomme, mais dans celle du bourgeois.

En 1517, un jour de printemps, toutes les cloches des églises annoncèrent sa mort, toutes les boutiques furent fermées et toutes les femmes de Mayence voulurent rendre les derniers devoirs à leur poêle.

Les plus jeunes portèrent son cercueil sur leurs épaules jusque dans la cathédrale et le déposèrent

SOU V KM H S D’UN VOYAGEUIl.

sous un catafalque, au milieu de la nef. Les autres le suivaient deux à deux, en grand deuil.

X la fin delà cérémonie religieuse, elles s’approchèrent successivement du caveau où on le descendait, l’aspergèrent pieusement d’eau bénite et y jetèrent des bouquets de Heurs.

Puis, il en vint une qui s’avançait lentement, pâle et débile. I)c sa main tremblante, elle laissa tomber au bord de la fosse une rose blanche, puis tomba elle-même sur la froide pierre.

Les autres avaient admiré Frauenlob, celle ci l’aimait. En ce temps-là, c’est ainsi qu’on aimait .

La reine de ces villes du Rhin, la plus importante par ses traditions et la plus curieuse, c’est Cologne.

Cologne a reçu l’empreinte de chaque image de la vie humaine, et passé par chaque forme de pouvoir temporel. Fondée par l’ancienne Rome, élevée par la Rome moderne, elle a reçu sa première existence de la main de Néron, et ses premières leçons de christianisme de la mère de Constantin. Elle a été le siège des institutions

UN îmiANOlit A STUTTGART.

païennes, l’arène des martyrs chrétiens, le boulevard de la domination religieuse, le modèle des municipalités indépendantes, le centre d’un commerce actif et le berceau des arts élégants. On trouve dans son enceinte tous les degrés d’une architecture progressive, depuis la vieille et sévère église bâtie avec les pierres de l’ancien Capitole jusqu’à la bizarre façade de l'hôtel de ville. Elle a eu ses guerres. Elle a frappé ses monnaies. Elle a rendu hommage aux souverains les plus absolus, et maintenu les privilèges les plus démocratiques. Comme cité religieuse, elle a occupé dans la hiérarchie épiscopale le plus haut rang, cl comme cité de commerce, une place plus considérable dans l’association hanséatique. Ses prélats envoyaient des ambassadeurs en Angleterre, et ses marchands avaient une corporation à Londres.

Les rois de l’Occident sont venus dans ses murs adorer les reliques des rois de l’Orient. Ses écoles ont attiré les étudiants de l’Islande et donné des abbés à la Pologne.

ti

« Celui qui n’a pas vu Cologne n'a pas vu l’Allemagne, » disait-on généralement, et quand on voulait parler d’une fortune financière, le proverbe disait : Riche comme un tisserand de Cologne. «Quelle glorieuse cité, s’écriait Pétrarque, qui la visitait en 1535! Quelle dignité dans ses citoyens! Quelle grâce et quelle tendresse dans ses femmes ! »

Cologne s’est fait un dialecte particulier et une physionomie particulière qui subsistent encore. Le caractère du passé et celui du présent apparaissent à chaque pas dans son enceinte. Les fenêtres byzantines s’arrondissent sur ses façades au-dessus du café moderne, et la loge romaine flottait encore, il y a quarante ans, sur les épaules des vendeurs d’eau de Cologne.

Il est une affection à laquelle Cologne est restée invariablement fidèle, c’est son affection pour le saint-siège. On peut l’appeler la Rome du nord. Elle a eu presque autant d’archevêques que Rome a eu de papes, et autant de prélats canonisés. Cent trente sept églises, ou restes d’églises,

étaient dans son ressort, et l’on dit qu’elle en comptait autrefois autant qu’il a de jours dans l’année.

La noble, la sainte cité de Cologne est pleine de légendes et de miracles. Si au temps où nous vivons on pouvait achever la construction de sa gigantesque cathédrale, interrompue dès la fin du quinzième siècle, quel nouveau et éclatant miracle ! Il y a trois ans, en voyant ce qui a été fait pour l’achèvement de celte œuvre merveilleuse, j’ai eu l’idée que le miracle pourrait s’accomplir. Mais à présent, la guerre! l’horrible guerre !

Sur les rives de l’Allemagne septentrionale, à l’embouchure delà Trave, de l’Elbe et du Weser sont les trois cités qui furent jadis les trois puissants chaînons maritimes de cette fameuse ligue hanséatique dont Cologne était un des principaux points de jonction : Lubeck, Hambourg, Brême, toutes trois conservant leur titre et leur organisation de villes libres, toutes trois florissantes, surtout Hambourg, celle métropole commerciale, si

active, si riche, si bruyante et si charmante. Près de son tourbillon d’affaires, on peut vivre d’une douce vie, au bord du large courant de l’Elbe ou des tranquilles bassins de l’Alster, au sein d’une nature qui, par sa beauté mélancolique, attire les regards et saisit la pensée.

Dans le mouvement financier de Hambourg, les arts et les lettres ne sont point oubliés. Cet immense comptoir d’armateurs, de capitalistes, de marchands, a un joli musée, des librairies superbes, une bibliothèque de 200,000 volumes, Dans l’intérieur de la Bourse, il existe une autre bibliothèque spéciale qui s’agrandit d’année en année, et qui déjà peut être citée comme une des plus belles collections d’ouvrages de statistique et de géographie.

Quiconque a passé quelque lemps dans cette ville désirera y retourner. Nos pauvres émigrés eux-mêmes qui y furent jetés par la tempête du jacobinisme ont gardé de leur séjour sur celte terre du Nord un affectueux souvenir. Dans les Mémoires de M. le comte de Neuilly, publiés- avec

un sentiment de filiale affection par M. de Barberey, il y a de touchantes pages sur cet épisode de notre révolution.

À l’endroit où s’élèvent aujourd’hui les magnifiques maisons du Jungfernstieg , on ne voyait jadis qu’un village de pécheurs, nommé Hnm.

Charlemagne, comprenant l’importance de cette situation, y lit. construire une forteresse (burg). I)e là, dit-on, le nom de Hambourg.

En 1810, cette vieille libre cité devint le cheflieu du département des Bouches-de-l’Elbc. Dans le décret qui l’annexait à la France, il était dit que, « comme cette ville a été fondée par Charlemagne, elle ne peut Aire privée plus longtemps du bonheur auquel elle a un droit héréditaire, du bonheur de reconnaître la suprématie du grand successeur de Charlemagne. »

Je dois ajouter que les Hambourgeois n'avaient nulle velléité de réclamer ce droit héréditaire, et qu’ils se montrèrent fort peu réjouis de la grâce qui leur était octroyée.

fi.

102 SOUVENIRS D’UN YOYAGEUR.

Petit iioisson deviendra grand.

Pourvu que Dieu lui prête vie.

Sur les plages de l’Elbe, des pécheurs bâtissent un obscur village, et ce village est à présent l’opulent Hambourg.

Au milieu d'une pleine sablonneuse et marécageuse, au bord d’une petite rivière, un petit prince, Albert de Ballenstaedt, construit, au douzième siècle, une petite bourgade. Cette petite bourgade, c’est maintenant Berlin.

Albert était hardi et ambitieux. 11 s'illustra par ses combats contre les peuplades wendes, qui alors occupaient une partie des régions du Nord, et fut nommé par l’empereur d’Allemagne margrave du Brandebourg qu’il leur avait enlevé.

Pour cultiver un pays dévasté il y fit venir des Flamands et des Hollandais.

Mais il devait sans cesse se préparer à de nouvelles luttes, et la ville qu’il fonda devait avoir un caractère belliqueux. D’âge en âge, dans ses diverses vicissitudes, sous le régime des margraves de la maison primitive de Ballenstaedt, de

UN D1MANCHK A STUTTGART. 105

la maison de Bavière, de la maison de Luxembourg et de la maison actuelle de Ilohenzollern,, dans ses désastres et son étonnante fortune, elle a conservé le caractère belliqueux.

Du ebélif comté de Brandebourg’ les successeurs d’Albert ont fait le royaume de Prusse. De sa faible bourgade, ils ont fait une capitale qui compte aujourd’hui près de 500,000 habitants.

Aujourd’hui Berlin a, comme les premières villes de l’Europe, ses musées, ses bibliothèques, ses grandes écoles, scs académies, ses théâtres, ses savants, ses artistes.

J’ai eu le bonheur de connaître là Alex, de Humboldl et son frère Guillaume ; Bautner, l’historien des Hohenstaufen ; Wilken, l’historien des croisades; Ranke, un des illustres membres de notre institut; Savigny , le jurisconsulte; Hegel, que je ne pouvais comprendre, mais qui attirait à lui une quantité de disciples ; Bopp et Lachmann, les deux mémorables philosophes ; van der Hagen, le biographe des Minnesinger; Sleffens, le doux et sympathique philosophe ;

Rauch, le charmant artiste; Kugler à qui nous devons une excellente histoire de l’art; G, Beer, l’astronome, le frère de Meyer Beer; Chamisso, le poète, né en France du temps de la révolution et se souvenant de son château de Boncourl sur les bords de la Sprée; Raupach, le fécond auteur dramatique; Stieglitz , dont j’essayerai quelque jour de raconter le drame étrange; Ilacring, le romancier; lloltei, qui a épanché son cœur en tant d’œuvres diverses, et des journalistes : le bon Joseephi de la Spenersche Zeitung ; Lehmann, de la gazette YÂwIand; Albrecht, qui collaborait si activement à toutes sortes de publications.

Combien d’autres noms distingués on pourrait adjoindre» ceux-ci! Mais à voir dans l’enceinte de Berlin, cet arsenal en face du musée, ces canons alignés prèsde l’académie, ces officiers qu’on rencontre à chaque pas en grand uniforme, faisant si fièrement résonner sur le pavé leur sabre et leurs éperons, ces parades perpétuelles, et ces troupes à pied et à cheval, qui, pour faire leurs exercices,

envahissent jusqu’aux allées du parc; on sent qu’il y a là un esprit martial plus puissant que l’esprit scientifique. Le plan même de la ville, et les principales œuvres d’art qui ladceorent, portent comme une empreinte de rêve belliqueux. Quand on regarde ces longues rues rangées symétriquement en droite ligne, on dirait des régiments de maisons tout prêts cà s’ébranler au roulement du tambour, à se mettre en marche avec les compagnons de Frédéric II, avec ces généraux de la campagne de 1815 qui, du haut de leur piédestal de bronze , semblent lancer dans les airs leur ancien cri de guerre, ou le cri farouche de Blücher : Vorwaerts! (En avant !)

C’est par la guerre que la Prusse s’est graduellement constituée et agrandie. C’est par la guerre qu’elle a été écrasée après la bataille d’iéna. C’est par la guerre qu’elle s’est relevée avec une nouvelle audace et une ambition qui ne peut plus se contenir.

Quand un des matamores de ce pays s’écrie dans un de ses accès d’orgueil national : [ch

bin ein Preussen (je suis un Prussien), on dirait

qu’il se regarde comme un géant, et que les

autres hommes ne sont à ses yeux que des

Petits-Poucels.

Ce que les nourrices racontent aux enfants des terribles appétits de l’ogre n’est qu’un faible simulacre des appétits ardents, insatiables de la Prusse.

D’un coup de dent, elle saisit sous le règne de plusieurs de ses margraves une douzaine de principautés; d’un coup de dent, sous le règne de Frédéric II, la Frise orientale et la Silésie; d’un coup de dent, sous le règne de Guillaume III, la Poméranie, les provinces du Rhin, Erfurth, Munster et la moitié de la Saxe.

Cette brave et loyale Saxe qui, dans les revers

de la France impériale, lui est restée, comme le

Danemark, lidèle jusqu’à la dernière extrémité, a été, comme le Danemark, cruellement punie de sa fidélité.

Elle a noblement accepté son arrêt et a vaillamment remédié par son labeur à son infor-

tune. La vaste Saxe d'autrefois, la Saxe déjà si célèbre quand on ne connaissait pas encore le nom de la Prusse, la Saxe électorale d’Auguste le Fort, la Saxe royale de Frédériek-Àuguste a été, par le morcellement de son territoire, par l’avidité delà Prusse, réduite à l’état de puissance secondaire. Mais nulle part en Allemagne on ne voit un sol si bien cultivé que le sien; nulle part de plus beaux établissements industriels, et elle a conservé sa vieille ville de Meissen, avec sa célèbre manufacture, ses mines «et sa scientifique école de Freiberg, sa ville de Leipzig, où aboutissent comme les artères au cœur de l’homme tous les fluides intellectuels, tous les courants de la librairie germanique, et son attrayante et glorieuse capitale, avec sa terrasse de Brühl, son palais et ses trésors incomparables. Je ne parle pas des diamants renfermés dans son Grun Gewœlbe , mais les diamants de son musée, les merveilles de Raphaël et du Corrége.

Quel bon et attrayant pays! quelle brave et belle population !

En 1780, madame de Villars écrivait de Madrid : « Quand on voit l’Espagne, on n’est pas lente de faire des châteaux en Espagne. »

Mais moi, plus j’ai vu la Saxe, plus j’ai pris plaisir à y édifier un de mes châteaux imaginaires, ou plutôt une simple maisonnette près de Liepzig, sous les grands arbres du Rosenthal, près de Dresde, au bord de l’Elbe, ou sur les pentes des Riesengebirge, ou dans une de ces miniatures de montagnes qu’on appelle la Suisse saxonne. ♦

De lotis les Etats d’Allemagne, c’est la Saxe et l’Autriche qui m’ont laissé le meilleur souvenir; l'Autriche tout entière, d’abord l’arehiduché, le noyau primitif de cet empire, puis tout ce qui y a été graduellement réuni : Tyrol, Bohême, Hongrie, Dalmatie, tout un monde de races différentes, race teutonique et italienne; race magyare et slave, les plus grandes scènes de la nature, les plus vieux châteaux de l’Europe et les riants villages et les cités imposantes.

Vienne, cette ancienne capitale, image de la

Un blMAücitti a st lîttga ut. mu monarchie autrichienne, par ses majestueux palais et ses rues joyeuses, par sa solennelle cathédrale et ses remparts sur le Danube, par son enceinte primitive, et ses immenses faubourgs; Peslh et Bude, où les Turcs étaient si 11ers d’arborer leur étendard ; Prague et son solennel Hradschin, et ses saints sur le pont de la Moldau; Prague, la noble métropole, l’une des villes les plus curieuses de l’Allemagne, avec Nuremberg, cette Pompéi du moyen âge.

On me disait, quand je partis pour l’Autriche, que je serais là, à tout instant harcelé, fatigué par une ombrageuse police.

J ai traversé toutes les possessions autrichiennes avec la plus grande facilité et la plus parfaite sécurité.

On médisait que je verrais là de terribles souffrances. 11 y en a. C’est vrai. Nulle société n’en est exemple. Mais d’Innsbruck à Semlin; de Cattaro à Gorlilz, je n’ai rien vu de comparable aux misères de l’Irlande* sous le gouvernement

110 '• SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR, île la libérale Angleterre, ni au navrant spectacle des populations ouvrières de Manchester, de Birmingham, de Liverpool.

Il y a encore des gens qui se font une singulière idée du gouvernement autrichien et lui attribuent de terribles duretés. Je ne crois pas qu’il y ait en Europe un gouvernement plus paternel. Je ne crois pas qu’on trouve nulle part des peuples plus heureux que ceux qui lui sont soumis, et je ne connais pas un peuple semblable à celui de Vienne, si animé, si accort, si facile à contenter, et mettant si gaiement en pratique celle philosophique sentence : Lcben und leben lassen (vivre et laisser vivre) . Qu’on ne s’imagine pas qu’il est sol, parce qu’il se montre si débonnaire, ni ignorant parce qu’il reste si lidèle à scs idées héréditaires. 11 est doué d’une verve naturelle qui étonnerait nos chercheurs d’esprit, et il a tout autant de moyens d’instruction, si ccn’csl plus, que celui de l’orgueilleuse ville de Berlin ; des écoles élémentaires en quantité, et des écoles d’art et de science; quatre gymnases > une uni-

U .N DIMANCHE A SlUTTÜAItT. III

versilé avec ses cabinets de médailles, de physique, d’anatomie et son jardin botanique, des bibliothèque superbes et des musées impériaux, et des galeries de grands seigneurs ouvertes libéralement.

Mais dans leur esprit et dans leur savoir, les Viennois conservent un rare caractère de modestie et de simplicité. Je me rappelle le bibliothécaire de l’empereur, l’ingénieux explorateur de la littérature espagnole, M. Wolff, avec quelle indulgente complaisance il me dévoilait les riches dépôts confiés à sa garde. Je me rappelle M. de Hammer, le célèbre orientaliste, accourant un matin à mon hôtel pour me faire lire quatre vers français qu’il venait de composer, plus fier peut-être de ces quatre vers que de son Histoire des Ottomans. Je me rappelle la bienveillante madame Pfeiffer, rêvant à ses intrépides voyages en faisant humblement son ménage, et la bonne madame Piehler, composant ses romans populaires, dessinant les douces figures de ses héroïnes au milieu de ses petits enfants qui ve-

llü SOU VËNlHS D'UN VOYAtiKUR»

naienl à tout instant la tirer par sa robc|)our lui montrer leurs soldats meurtris ou leurs poupées endommagées.

Je me souviens aussi de mes longues et amicales causeries avec Grillparzer, l’auteur de l' Aïeule. A mon grand regret, je n’ai pu rencontrer ÀnastasiusGrün (le comte d’Àuersperg). On dit qu’il joint à son éminent talent d’écrivain un noble cœur, et à sa fortune, un goût parfait d’hospitalité.

Celte hospitalité est une des qualités de l’Allemagne. Dans ce pays, l’étranger est reçu avec une bonne grâce que je ne puis comparer qu’à celle du Danemark, de la Suède, de la Russie. Un mot au crayon, sur une carte de visite, suffit pour le recommander à une lointaine distance.

Avec un brin du papier, sur lequel un de mes amis de Leipzig avait écrit quelques lignes, j’allai le jour même de mon arrivée à Stuttgart frapper à la porte de G. Schwab, à qui l’Allemagne doit un livre de ballades, et plusieurs ou-

UiN MMANüllE A STUTTGART. 11.',

vrages d’érudition , d’éducation et de critique excellents.

Ce jour-là, je restai avec lui jusqu’au soir. Je le voyais pour la première fois, cl je causais avec lui à cœur ouvert, comme si je le connaissais depuis longtemps. Nous parlions.de littérature. C’est un sujet d’entretien plus agréable et moins oscillant que la politique.

Lorsque je me levai pour sortir : « Pas si vile, feurig franzose , me dit-il en liant; prenez encore une lasse de thé. Je vous reconduirai à votre demeure et demain malin altendez-moi, j’irai vous chercher. Il faut que je voie par mes propres yeux, si vous êtes assez bien logé, pour que vous n’ayez point le’ droit de vous plaindre de notre pays, ni de vous moquer de nos hôtels comme la plupart de vos compatriotes. Ensuite, je vous conduirai en plusieurs endroits qui, je l’espère, vous intéresseront. »

En vertu de la recommandation que vous m’avez apportée, vous m’appartenez, et je compte

vous faire dîner avec Uhland, dont vous aimez

les vers.

Le lendemain matin, le bon G. Schwab entrait dans ma chambre. « Ah ! me dit-il, après l’avoir examinée, il me semble que vous êtes assez bien installé, quoique vous ayez encore ce lit si petit, ces draps si étroits, et ce lourd duvet dont M. AlexandreDumasafait une si plaisante description. Soyez indulgent pour nos vieilles coutumes, et ne vous moquez pas de M. Marquardt, votre hôtelier. C’est un digne homme qui fait ce qu’il peut pour contenter ses voyageurs. Et maintenant résignez-vous à ne pas dîner avec Uhland. Je l’ai vu hier soir après vous avoir quitté. 11 était déjà engagé pour aujourd’hui. Mais il viendra nous rejoindre dans l’après-midi. En attendant, je vais vous présenter à Menzel et à Dannecker. »

Menzel, que Bœrne a appelé le Franzosenpresaer (le dévoreur de Français), ne manifesta pas la moindre intention de me dévorer, peut-être parce que j’étais trop maigre, et m’invita gracieusement à dîner, peut-être pour m’engrais-

ser. Bœrne, l’israélitc démocrate, a cru faire preuve d’un grand esprit en se raillant des Allemands, et il s’est trompé. Ses écrits sont aujourd’hui complètement oubliés, et ceux de Menzel justement estimés.

Dannecker nous reçut dans son atelier, en face de son Christ, son œuvre de prédilection. Pendant dix ans il n’avait cessé de songer, de travailler à cette œuvre grandiose. Chaque soir, pour s’affermir dans son religieux sentiment, il lisait quelques passages de l’Évangile, et le matin il reprenait son ciseau en invoquant la grâce de Dieu. Enfin, il avait achevé celte image du Rédempteur. Elle était devant lui. Il la regardait à tout instant. Il la montrait aux artistes, aux curieux, et cherchait à deviner la véritable impression qu’ils en éprouvaient. C’était une chose touchante de voir ce beau et noble vieillard content d’avoir réalisé son idée, et craignant encore de s’être trompé. Je lui dis bien sincèrement l’admiration que j’éprouvais en contemplant son œuvre. Ma voix n’avait aucune au-

torité. Mais il vit que je lui parlais avec une émotion sympathique, et il en fut touché.

Dans l’après-midi, Uhland vint nous rejoindre, s’excusant d’arriver si tard. 11 était dépulé de Tubingueet, en cette qualité, il avait dû assister à un long banquet parlementaire. J’étais bien désireux de le connaître personnellement. Depuis longtemps je connaissais ses livres. Il avait alors environ cinquante ans, une figure grave, des trai.ls accentués, mais réguliers, le front haut et. découvert, les yeux lumineux, un sourire doux cl fin, une aimable simplicité de forme et de langage. Tout ce que je remarquai de prime abord en lui était en parfait accord avec le caractère de scs poésies. Il savait que j’avais traduit plusieurs de ses compositions, et m’en remercia comme si je lui avait fait un honneur inespéré.

Moi, j’avais à le remercier des bonnes émotions que je lui devais.

— Allons, dit G. Schwab, allons à notre petit luslgarten. Pour donner une meilleure idée de

Stuttgart à notre voyagenr qui n’a encore vu que notre altstadt, à moitié bâtie en bois, nous lui montrerons la Neckarstrasseet le parc.

Ainsi fut fait. Et, certes, je n’avais point à me plaindre de cet itinéraire. La Neckarstrasse ne déparerait point un des plus beaux quartiers de Paris ou de Londres, et le parc royal, ouvert à tout le monde, est à la fois très-imposant et trèsattrayant.

Au dehors de la ville, nous montons par un tortueux sentier surune verte colline, et nous nous arrêtons au milieu d’un frais jardin, à la porte d’une jolie maison décorée d’une enseigne qui annonce sa destination.

La maîtresse du logis accourt à l’aspect de mes deux illustres guides et leur demande d’un ton révérencieux ce qu’elle doit nous servir et où nous voulons nous asseoir.

— Ici, dit G. Schwab, en s’approchant d’une table placée sous un pêcher en fleurs ; votre meilleure bière et votre meilleur vin, comme chez l’hôtesse des bords du Rhin, immortalisée par

notre ami Uhland. Ici, l’on est à son aise, en bon air, et l’on jouit d’une belle vue.

Une belle vue, en effet.

La capitale du Wurtemberg est située dans une enceinte de coteaux parsemés d’arbres fruitiers et couverts de tant de vignes, que le proverbe dit :

Si l’on ne récoltait à Stuttgart le raisin,

La ville de Stuttgart se noierait dans le vin.

De l’endroit où nous étions assis, nous voyions près de nous les portiques et les colonnes ioniques du château de Rosenstein, palais d’été du roi ; à nos pieds, d’un côté, la masse d’édifices de Stuttgart; de l’autre, les vergers, les enclos, les maisons de Cannstadt, l’une des plus charmantes villes de bains allemandes, l’étroit et frais vallon ombragé par des arbres centenaires, les gracieux méandres du Neckar; en face de nous, un immense panorama de prairies, de coquettes villas, d’habitations rustiques, et une ceinture de collines bleuâtres à l’horizon.

C’était au mois de juillet. Tout était éclairé

par une chaude lumière. Les pointes des clochers scintillaient comme des flèches d’argent au-dessus des villages; les blés jaunissant ondoyaientcomme des flots d’ambre, et le Neckar imprégné de rayons de soleil resplendissait comme un fleuve d’or, comme un fabuleux Pactole.

C’était un dimanche. Tous les gens de Stuttgart s’en allaient par les ombreuses allées du parc royal, par la vallée de Cannsladt, qui en voiture, qui à cheval ou à pied, tous heureux de cette belle journée et de cette belle promenade.

Un groupe d’ouvriers passa près de nous en chantant.

— Ah ! s’écria Schwab, voilà ce que j’aime :

la plus pure poésie dans les joies du peuple.

Uhland ne dit rien. Mais je remarquai sur sa figure une nouvelle expression de contentement.

Ces ouvriers chantaient en chœur d’une voix harmonieuse, une de ses pieuses compositions : le Dimanche du bei'ger.

SOUVENIRS D’l!N VOYAGEUR.

C'est le jour du Seigneur. La cloche dans les airs Chante l’hymne d’amour et l'hymne d'espérance.

Puis à ses sons pieux succède un long silence. L'église est toute pleine et les champs sont déserts.

Auprès de mon troupeau, dans la verte prairie,

Je me mets à genoux, et je prie avec foi.

Dans le monde bien loin, ainsi qu’autour de moi!

En ce même moment, tout se recueille et prie.

Quel calme dans ces lieux ! quelle paix en mon cœur! L’horizon est si pur et la terre est si belle !

On dirait à celte heure auguste et solennelle,

Que le ciel va s'ouvrir. . C’est le jour du Seigneur.

Les ouvriers s’éloignèrent. D’autres, à leur exemple, entonnèrent un autre doux chant d’Allemagne.*

— Dans mon voyage en France, nous dit G. Schwab, une des choses qui m’ont fait de la peine, c'était d’entendre vos gens du peuple chanter dans leurs réunions des chansons grossières et souvent obscènes. Dans notre pays, au contraire...

À mon grand regret, j’étais bien forcé de reconnaître la justesse de sa remarque.

Nous restâmes longtemps à causer, et, lorsque nous rentrâmes en ville, Uhland lira de sa poche

BERLIN

et me remit entre les mains un volume sur lequel il écrivit : Zu freundlicheti Erinnerung (en souvenir amical). C’était le recueil de ses poésies. Je l’ai précieusement gardé.

Il est mort, le noble poêle, et aussi son digne ami G. Schwab, et aussi Dannecker.

Mais souvent encore je pense à eux et à notre beau dimanche.

J’étais jeune alors, et toute l’Allemagne me semblait si heureuse !

C’était un bon temps.

Il — BERLIN

A Berlin, j’avais un ami, érudit, poëtect philosophe, Allemand de cœur avec des élans d’esprit qu’on ne rencontre pas souvent en Allemagne. Il avait voyagé en France et en Angleterre, et avait rapporté de ces deux pays des idées qui s’adjoignaient d’une façon singulière à sa nature germanique. Quelquefois, il était naïf et rêveur, comme une des poésies populaires du Wtindcr-

•joo

horn ; mélancolique et sentimental, comme une page de Werther ; passionné pour les théories constitutionnelles, comme un discours de M. de la Fayette; quelquefois sceptique et paradoxal comme un chaînon d’axiomes de Chamfort. Excellent homme du reste, cordial et généreux. Il était jeune alors, comme moi, mon bon ami Cari. Il est devenu vieux, comme moi, et s’est retiré loin du monde, avec ses livres, dans un silencieux village. Je voudrais bien le revoir.

Souvent j’allais passer la soirée avec lui. Il allumait un cigare , faisait apporter du thé, et nous causions, et parfois notre conversation durait tant et si bien que, pour rentrer chez moi, il me fallait avoir deux fois recours au nachtwacchter 1 .

1 A celle époque, les nachtwaechler faisaient l'office de concierges dans Ions les quartiers de la ville. Au coucher du soleil, chacun d'eux se rendait à son poste, avec sa pique et sa lanterne. A une heure déterminée, il allait le long des rues confiées à sa surveillance, fermer les portes extérieures des maisons, et, le lendemain matin, il les ouvrait à une meme heure réglementaire. Quand je voulais quitter mon ami Cari, il se mettait à la fenêtre et appelait de toutes ses forces le nachtwaechtcr, qui

BERLIN

Les événements qui viennent de s’accomplir en Allemagne me rappellent mes entretiens avec cet ami. Il était Prussien, essentiellement Prussien, fier de sa nationalité et convaincu des hautes, immenses destinées de la monarchie du grand Frédéric ; mais il était Prussien catholique, et par là, en divergence, sur plusieurs points, avec les dogmatiques, les ardentes, les inflexibles prétentions du protestantisme, et par là plus rapproché de quelques-unes de mes prédilections.

Il ne condamnait pas l’Autriche comme la plupart de ses compatriotes. Au contraire, il en parlait avec respect, souvent même avec un sentiment de sympathie.

continuait sa ronde d'un autre côté ou était assoupi dans sa guérite. Enfin, nous le voyions venir cahin-caha. 11 tournait la clef dans la serrure, m'examinait avec sa lanterne pour s'assurer que je n’étais point un des malfaiteurs dont il avait le signalement; puis me laissait partir. Je in'en allais dans mon quartier chercher un autre nachlwaechter, qui, après m’avoir soumis au même examen, m'ouvrait la porte de ma demeure. A ces importants fonctionnaires, naturellement on donnait un triukgeld. S'ils en rendaient quelque chose à l'État, je ne sais.

Un jour que j’étais comme de coutume assis dans sa chambre solitaire, il me demanda ce que j’avais fait depuis que nous ne nous étions vus.

— J’ai passé, lui répondis-je, une partie de mon temps à lire l’Histoire de Prusse de Leutsch.

— Trois volumes, reprit-il, un peu lourds, je les connais. Mais probablement vous courez de chapitre en chapitre, alin d’arriver le plus vite possible au dix-huitième siècle.

— Oui, je l’avoue.

— Cela ne m’étonne point. On ne s’intéresse pas à notre histoire primitive. Eu Prusse même, elle n'est guère connue. En France, elle ne l’est pas du tout. N'en déplaise à vos concitoyens, je suis sûr que, pour un grand nombre d’entre eux, le mot de Brandebourg représente tout simplement une tresse de laine ou de soie dont on orne un vêlement. Les plus habiles citent, en parlant de nos anciens souverains, l’expression dédaigneuse de Louis XIV : « M. le marquis de Brandebourg. »

BERLIN. 125

Sur cette froide et sablonneuse terre de Brandebourg, nos ancêtres ont pourtant construit leurs demeures. Là est le premier élément de notre militaire grandeur. Là a été couvé l’œuf d’où est sorti l’aigle de Prusse.

« Ah ! disait en 1815 l’empereur François I er , lorsqu’il visita, dans le canton d’Argovie, le vieux manoir des Habsbourg, nous avons commencé petitement. »

Notre royale famille de Prusse a commencé plus richement, en un certain sens, mais dans une plus humble condition, dans un état de' vasselage.

A l’époque où Rodolphe de Habsbourg occupait, sur les hauteurs du Wulpelsberg, ce château dont il ne reste aujourd'hui que deux tours massives, on voyait dans le beau pays de Souabe un autre château appartenant aux Hohenzollern.

Bodolphe n’avait pas un large patrimoine, et les Hohenzollcrn possédaient de vastes et fructueux domaines entre le Neckar et le Danube.

I‘2fi

Rodolphe était le capitaine d’armes de Strasbourg et de Zurich. Il défendait ces deux cités bourgeoises contre les tentatives de désordre et de brigandage. Dans sa vaillante activité, il protégeait aussi les voyageurs sur les chemins périlleux de la Suisse, et les Ilohenzollern installés à Nuremberg, avec le titre de burgraves, administraient dans ce district les biens des Ilohenstaufen.

Sur le champ de bataille de Cortenuova, Rodolphe avait été armé chevalier par l’empereur Frédéric 11, le valeureux petit-fils deBarberoussc, et à cinq siècles de distance, il nous apparaît comme un modèle de la chevalerie glorifiée par les poètes du moyen âge.

Pauvre et charitable, courageux et doux, fier et résolu envers les forts, humble et généreux envers ceux qui ont besoin de son appui, il attaquera intrépidement les armées de l’orgueilleux roi de Bohème; mais il s’honorera d’escorter, sur le chemin de Rome, un prélat sans défense, et il donnera son cheval au prêtre de

B Eli LIN.

campagne qu’il rencontre portant à pied le saint sacrement.

Noble et suave figure! cœur de héros! âme de chrétien! Il conserva dans sa souveraineté les vertus par lesquelles il s’était signalé dans sa primitive condition. Quand les électeurs de l’Allemagne se réunirent pour son couronnement, le sceptre manquait. Le sceptre germanique avait tant erré, depuis la mort du dernier des Hohenstaufen, pendant dix-sepl ans ! Rodolphe prit un crucifix, et s’écria : « Le signe de rédemption fera mon sceptre. »

Avec cette religieuse pensée, il employa son pouvoir et son activité à réprimer dans l’Empire les actes de violence et les injustices, à reconstituer sur des bases durables l’ordre et la paix, et, quand il mourut, s’il n’avait pas fait tout ce qu’il souhaitait, il avait pourtant accompli une grande tâche.

Tel fut le fondateur de la maison impériale d’Autriche. Tous les historiens ont rendu hommage à sa mémoire; la légende populaire l’a

paré de son auréole, et, dïigc en âge, les poêles

l’ont chanté, entre autres Schiller.

Pour ma satisfaction, laissez-moi vous lire ces strophes de Schiller. C’est de la poésie rétrospective. Mais je sais que vous ne la dédaignez pas.

A ces mots, Cari prit un volume dans sa bibliothèque et modula ces vers, que j’essaye de traduire.

« A Aix-la-Chapelle, dans une salle antique, le roi Rodolphe est assis au banquet du couronnement, dans sa splendeur impériale. Le palatin du Rhin apporte les mets; le prince de Bohême verse le vin pétillant, et les sept électeurs, rangés autour de Rodolphe comme des étoiles autour du soleil, remplissent auprès du maître du monde leur office et leur charge.

« Une foule joyeuse entoure le balcon élevé : les acclamations du peuple se mêlent au son des trompettes ; car, après une longue et fatale lutte, l’interrègne est enfin terminé; la terre a retrouvé un juge. C’en est fait de la puissance

Page 1